M. BAL^I.ANCHE
« INSTITITIONS SOCIAI.KS. ESSAIS DF, rAF.INGKNKSlK »
M. Ballanche avait laissé pénétrer dans son Ame le souffle enivrant des illusions de ce siècle. Jamais, assurément, il n'épousa ces barbares haines du passé qui n'étaient alors chez plusieurs que les inspirations ou les souvenirs d'une mauvaise conscience. Il avait d'ailleurs lié avec l'érudilion un trop long commerce pour que l'antiquité des choses fût à ses yeux un titre de proscription; mais il eut la faiblesse soit de condescendre à certains entraînements de l'opinion, soit de prendre pour un symptôme sérieux l'aveugle faveur qu'elle accordait à des principes funestes. Son
anioiir-propro littéraire s'effaroucha, sans doute, (le ces bruyantes injuies dont les gazetiers libéraux poursuivaient les vieux tenants de réternelle vérité: emvmisdes lumières, iiU ras, demeuranis d\in nuire âge!!! La Révolution avait jeté les esprits dans l'avenir i" : il se complut à Tidée d'être riiiéropbanle des temps nouveaux. A ce rendez-vous où la pensée moderne conviait les adeptes du progrès, il crut trouver la popularité, il attendit la gloire : il ne rencontra que Terreur ot la division de son propre esprit.
En eïïci, après avoir reconnu avec les penseurs chrétiens l'institution divine de la société, la révélation du langage, l'autorité de la parole traditionnelle, tout h coup, par la plus étrange évolution, il se montre du parti des adversaires, et conclut à l'affranchissement des lieiis de la parole, à l'émancipation de la pensée, au règne de la lettre, à la souveraineté absolue de l'opiiiion. Par quel procédé logique s'accomplit celle transformation, — on le cherche en vain. La voie du
(1) L'abbé de Lamennais a dit admirablement : « La Révolution a jelé les esprits dans l'avenir. » (1823.)
passage se dérobe sous des formules obscures et vagues. On rcconiiaîl enfin, et péniblement, qu'il y a une lacune au centre môme du système, on s'arrête devant un hiatus qu'il franchit, lui, — mais qu'on ne saurait franchir avec lui ; car il conclut par la répudiation des prémisses qu'il a posées et fait brusquement divorce avec lui-même !
Il se flatte, dans sa bonhomie un peu glorieuse, qu'il pourra réconcilier des principes certains et des erreurs soutenues par des passions sauvages. Cette tache de conciliateur est plus ingrate qu'on ne pense. Elle sourit à la vanité; mais il est rare qu'elb ne coûte rien à l'intégrité des opinions ou aux délicates fiertés de la conscience. M. Ballanche ne dut recueillir de sa tentative que des sourires diversement expressifs, lorsque, demandant grâce pour l'incurable sénilité des archéophiks (les conservateurs catholiques tranquillement sacrifiés}, il adressait aux révolutionnaires, enjolivés du doux nom de nèophiles^ ces paroles assez bizarres :
« Je dirais volontiers aux néophiles : Ceux contre lesquels vous vous élevez avec tant de vio-
lence iront d'autre tort que celui (.rêtre restés fidèles au code des idées anciennes, et ils n'y sont restés fidèles que joarce que c était dans la forme mrme de leur intelligence, dans la manière dont s'opère en eux le 'phénomène de la pensée.,. »
Et il ajoutait :
« Je dirais aux arcliéophiles : Vous craignez de retomber dans le chaos, parce qu'il vous semble que le principe générateur des sociétés humaines cesse d'agir. Vous voyez que les partisans des idées nouvelles ont brisé cet antique palladium, et vous ne savez pas comment il pourra être remplacé. Sachez donc que ce palladium na pas été hrisé par ceux que vous en accusez., mais par le temps : ainsi vous devez leur rendre votre estime et votre amour [1;. »
Quel espoir d'accommodement pourrait se fonder jamais sur de pareilles raisons ? Si les archéophiles sont dans l'erreur, celte erreur est invincible, puisqu'elle est la forme même de leur espiil. Si l'erreur tient à la manière dont s'opère
^1 Infititulions socialea, p. 107 ; nlil. in-lK 1833.
le phénomène de la pensée, Forigine même de Terreur la rend irréparable, et Tirréparabilité e\cKil tonle conciliation entre les opinions contraires qui sont erreur Tune à l'antre.
Les archéopliiles ne permettront pas sans doute qu'on leur prête la crainte que le principe générateur des sociétés cesse d'agir ; mais, fatalement rivés à leurs idées, ils demanderont où est Targument démonstratif d'une telle révolution dans les voies de la Providence, que tout l'édifice social soit il reprendre par la base. Us n'admettront pas que le temps, tenu pour unique auteur de tant de désastres, mette à couvert la responsabilité des hommes de destruction. Car le temps n'est point par lui-même une raison suffisante et qui prouve la légitimité de toutes les ruines.
Contradictoirement h la charte de 1814, qui prétendait renouer la chaîne des temps, M. Ballanche aftlrme que les institutions nouvelles impérieusement réclamées par le besoin des peuples ne peuvent, en aucune manière, lenir aux institutions anciennes. Celles-ci sont détruiles; leurs ruines mêmes ont péri.
Les idées anciennes sont devenues inintelligibles. Bossnet est plus vieux que Tantiquilé... Il a je ne sais quoi de trop imposant pour nos imaginations, qui ne veulent plus de joug. Notre langue remuée par lui avec tant de puissance, est demeurée depuis immobile... Nous n'habitons plus la même sphère d'idées et de sentiments, et s'il en est encore parmi nous qui soient restés citoyens de la vieille pairie, ceux-là n'ont plus ([uc des sentiments solitaires.
Cette génération mourra sans postérité... Le respect pour les traditions, le sens immobile qu'ils attachent aux mots, rendent les hommes inaptes à entrer dans les voies nouvelles. 11 ne peut y avoir chez eux de ces esprits investigateurs (jui marchent à la tète des destinées hnmaines. Ils craignent de s'aventurer dans le désert, parce qu'ils ne peuvent faire sortir du milieu d'eux un guide. Pour eux, la parole sera toujours une chose immuable et sacrée, qui contient les lois immortelles de la société en même temps que les manifestations de l'àme humaine. Les générations se succédant les unes aux autres sans aucune
interruption, ils ne voient pas d'instant on nne génération puisse sortir (Velie-mème ])ar ses propres forces... Quant an\ hominos de Tavenir, émancipés de la parole, et plus accessibles aux nouveautés, ils ne demandent à Fliomme qui s'avance hors des rangs avec une bannière, d'autre mission que celle qu'ils lui donnent à l'instant
même De là vient qu'il a été dit que les
idées nouvelles trouvent loujonrs un représentant. Voilà pourquoi les hommes de cette classe sont aventureux et prompts à l'exécution... Ils se lancent hardiment dans la carrière, sûrs qu'ils sont de se rallier entre eux et de s'entendre à de grandes distances... ,i' La classe des hommes qui ne pensent qu'avec la parole a longtemps été
(') Il faut avoir un ïaiblo inslinrlif (<:ar la raison no lo donnerait pasi pour un ordre de choses où Ton ne demande à tout homme (]ui s'avance hors des raw^s, avec une bannière, d'autre mission que celle ijue lui confère à l'instant même la passion, i'insiincl, Terreur aveiii^le. Que dire aussi de cette facilité qu'ont les faiseurs des temps nouveaux de se rallier cl de s'entendre à de grandes distances ? Ce privilège a été assuré de tout temps dans les villes mal policées aux aventuriers et aux hommes de coup do main.
la i>lus nombreuse... 11 est très-probable que la seconde s'est graduellement augmentée à mesure que la musi({ue s'est retirée de la poésie, ensuite à mesure que la parole écrite s'est répandue. Le dépôt des connaissances humaines est peu à peu sorti du lieu mystérieux oîi les sages le tenaient caché, et celte seconde classe, devenue la plus nombreuse, finira par être seule... Du sentiment de la force numérique vient sans doute celte indépendance h l'égard de Taulorilé, caractère particulier du temps où nous vivons. En effet, on en est venu à re[)0usser Fautorité des siècles, l'aulolilé des usages, l'autorilé des traditions... Les amis du passé et les hommes de l'avenir ne s'entendent plus entre eux, parce qu'ils ont cessé de parler la même langue... L'âge de rétablissement du christianisme fut, pour le genre humain, l'âge de Témancipation morale qui avait succédé à celui <le l'empire absolu de Timaginalion... L'âge actuel serait, selon toute apparence, l'âge d'une seconde émancipation, celle de la pensée, par l'affranchissemont des liens de la parole... — Le christianisme était venu réconcilier les mœurs et les
opinions, parce que le christianisme est éminemment fondé sur la morale. Cette réconciliation cesse... Nos mœurs sont trop exquises et trop susceptibles pour le régime âpre et sévère de la liberté de la presse : mais il faut que les mœurs cèdent et se façonnent, il faut qu'elles s'accoutument aux outrages et que leur conscience soit en elles-mêmes.
(( Le principe intellectuel a pris l'ascendant sur le principe moral i)Our la direction de la société. Notre intelligence, successivement affermie, a pu s'avancer vers un ordre de choses où elle a moins besoin d'un appui ; mais cet appui lui fut trèsnécessaire.
(( La théorie de la séparation de la pensée et do la pai^ole, inadmissible si on veut retendre à l'origine des sociétés, ne peut s'appliquer qu'aux faits de la société actuelle. La question est de faire tout reposer sur les traditions au moment où les ti'aditions nous échappent ; car, si la mission de la parole est finie dans le monde intellectuel, elle n'est pas finie dans le monde moral et elle doit lonjours trouver un asile dans les sentiments