CHAPITRE PREMIER
Joubert, en 1786, est dans un grand marasme du cœur et de l'esprit. Comme si elle devinait qu'il avait besoin d'elle et peut-être avertie par de sûrs pressentiments maternels, M""® Joubert, à l'automne, arriva. Elle amenait à Paris son plus jeune fils, Arnaud, qui avait dix-neuf ans et qui, de même que ses deux aînés, Joseph et Elie. devait tenter la fortune au soleil de la capitale. Elie Joubert étudiait la médecine. Joseph Joubert « se livroit à ses goûts pour la littérature » et « commençoit à être connu ». Arnaud, lui, sera placé chez un procureur au Châtelet, qui l'installera, rue de Biëvre, près de la place Maubert, dans un petit grenier. Modestes débuts d'un garçon qui fera une belle carrière dans la magistrature, selon le rêve que M. Joubert le père avait précédemment lormé pour Faîne de ses fils : mais Joseph s'était refusé. Avant de retourner à Montignac, M™^ Joubert souhaita d'aller rendre visite à l'un de ses
parents, M. Desnionts, vétéran qui, en quittant le service, avait pris femme et s'était établi dans le voisinage de sa belle-famille, à Villeneuve-le-Roi, non loin de Sens. Petit voyage, et qui ne détournait pas beaucoup M™° Joubert de son chemin. Elle emmena Joseph et le jeune Arnaud. « Et c'est alors, dit Arnaud plus tard et quand il rédige ses Souvenirs, que nous fîmes connoissance avec ce joli pays qui a joué un si grand rôle dans notre vie à Tun et à Fautre. Il nous charma d'abord par sa riante position, ses agréables vallons, ses coteaux les plus beaux de tous les pays de vignobles et ses charmantes promenades, surtout par une allée de peupliers de près d'une lieue de long. »
Dans la douce vallée de l'Yonne, Joubert est content. Et il note sur ses carnets, dont il commence alors l'usage : « Toutes les pentes sont plus douces dans les pays qui ont été formés par les eaux... Dans ceux qui ont été formés par le feu, tout, au contraire, est escarpé. On reconnoît dans les premiers l'action d'un élément dont les opérations se font à l'aise et lentement ; dans les seconds, on ne peut méconnoître les opérations d'une puissance infiniment active et brusque. » Il se plaît aux menus incidents de la vie paysanne; et il écrit : « Planté le peuplier. » Ce qui suit ne peut être intelligible qu'avec beaucoup de complaisance. Le 3 octobre, « voyage avec un artiste » ; et je ne sais quel est cet artiste avec qui Joubert semble avoir fait une excursion dans les environs de Villeneuve. Le carnet donne plusieurs petites phrases, qui auraient eu besoin d'un commentaire et qui sont, je crois, les remarques d'un peintre
en promenade. « C'est une chose qu'on ne voit pas assés... » Les peintres vous invitent ainsi à découvrir les paysag"es familiers. Puis ne croirait-on pas entendre, à l'heure fantasmagorique du couchant, un peintre, ma foi, de Barbizon : — « Cn homme qui devient soleil!... » Et encore : « Prééminence du coloris... Arc-en-ciel... La maison blanche... Le cuivré vaut mieux que le plombé... Des cheveux lavés... » Notations d'un peintre; et son jargon, déjà. Joubert qui, à cette époque, a la plus vive curiosité pour la peinture, écoute tout cela. Peut-être — mais je ne Taffirme pas — cet artiste avec qui Joubert se promène est-il un peintre pour qui Joubert s'amusait, un jour — de cette époque, je suppose, — à combiner une allégorie du soleil à son déclin. La scène serait aux extrémités du monde et près du palais du vieil Océan père des ondes. Le dieu du Jour, Apollon, se tient sur le rivage, oii il vient de descendre. Les Heures le déshabillent, c'est-à-dire, le découronnent, lui ôtent « les rayons qui portoient le jour ». Ce sont les Heures du matin; elles ont le soin de la lumière. Une à la droite et une autre à la gauche du dieu le décoiffent; une troisième a les bras chargés d'un faisceau de rayons; une quatrième est à genoux et recueille dan? un coffre d'or, de saphir, de topaze et de rubis « cette matière déliée et précieuse ». D'autres Heures détellent le char du dieu; ce sont les Heures du soir. Deux des chevaux sont encore au timon... « Ces chevaux sont de race divine, fils de l'air et de la lumière. Ovide dit leurs noms. Je me souviens de deux : Phlégron et Pyrrhoiis, qui veulent dire la
flamme et le feu... » Les autres chevaux, on les mène déjà aux mangeoires d'or, où ils se nourriront d ambroisie. L'une des Heures est occupée à cribler l'ambroisie, a grains colorés et brillans, tels que ces grains d'orge qu'on apperçoit à travers les facettes d'un multipliant qui les colore ». Voilà, remarque Joubert, beaucoup d'or et de pierreries; c'est au peintre à disposer de ces richesses : « vous réformerez mes dépenses, si vous les trouvez excessives ». Joubert indique la place de tous les personnages, de tous les objets et veille à ce que les groupes se forment comme il faut. Il énonce un très juste principe en ces termes : « Quand on peint quelque phénomène de la nature, rien n'y doit être allégorique, ou tout doit être allégorie ». C'est Tembrouillement d'allégorie et de nature qui choque et déplaît. L'allégorie qu'il organise a de la beauté. Elle est heureusement claire : et tout le rébus coïncide avec le paysage. Elle a de la splendeur et de l'ingéniosité. Joubert a esquissé une sorte de Gustave Moreau. Episodes, peut-être, de ses promenades : (( Leçon dhonnêteté donnée par une fille perdue... Un capucin m'a béni... Jai consolé un voleur... » Et puis : « La bonne fille... La riante... La reposée et la tendre. . . La jolie et la fille facile. . , L'honnête homme... » Et puis : « Ma mère... » Et puis, cette jolie note de promenade, le 9 octobre : « Les chemins. Leurs effets dans le paysage. Ils font sur le coteau le même effet que la rivière produit dans la plaine ». Un peu plus loin, celte date : « Val Profonde, 17 octobre... » Val Profonde est un village à une bonne lieue de Ville-
neuve, à Test... « S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est le peuplier sur les montagnes... »
Joubert a quitté Villeneuve le 23 octobre. A cette date, il est à Sens, puis « dans le coche ». Et il note sur son carnet : « Tout s'apprend, et même la vertu... Cook... » Joubert lit les voyages de Cook... « Il convient aux hommes scavans d'être populaires, comme cela convient aux rois. C'est un bonheur d'être né bon : c'est une grande fortune... » Un peu plus bas : « Les délices de la bonté... » Puis : « Ce sexe trouve innocent tout ce qu'il peut se résoudre à faire... »
M™^ Joubert a dû continuer son voyage vers Montignac. Joubert rentre à Paris, où il passe l'hiver. C'est le 14 janvier 1787 qu'il fait, dans un café, cette rencontre de Sébastien Mercier, que j'ai racontée. Le 2 mars, Fontanes, qui revient des Alpes, lui parle des sensations qu'on éprouve sur les hautes montao^nes : « Il m'a dit que les nuages qu'on voit épars sous ses pieds donnent à la perspective quelque chose de magique. Effets de la pureté de l'air... » Un jour, au mois d'avril, Joubert se promène àGentilly : « Pourquoi vois-je des femmes labourer? La guerre ou la peste ontelles détruit tous vos mâles ? et n'y a-t-il plus sur cette terre d'êtres humains qui soient forts et formés, si ce n'est des filles et des veuves? tous les jeunes hommes ont-ils péri, aussi bien que les époux? Et ces chevaux que je vois attelés, sont-ils revenus seuls de l'armée? » Je ne sais pourquoi la jolie vallée de Bièvre était, ce jour-là, si tragique, ou ce qu'avait Joubert, pour la voir ainsi. Joubert en 1787, nous allons très bien le con-
naître, par l'honnôte Milran, qui, faute de nul génie, a pour lui sa bonne foi. Qu'est-il devenu, l'honnête Milran, depuis que nous l'avons quitté? Il a été très malheureux : il a souffert dans son admiration. Grande peine, car il avait de l'enthousiasme à occuper ! Il admirait passionnément Restif : et Restif lui a fait du chagrin. D'abord, il n'a pas trouvé Restif aussi empressé qu'il l'aurait cru : <s Je comptais vous demander et obtenir l'agrément de faire une fois ensemble, non pas le tour du monde, mais le tour de l'île Saint-Louis. J'espérais que vous m'indiqueriez vous-même ces dates mélancoliques et délicieuses que votre main a tracées sur les parapets... »^ Non !... Milran se rendit coupable de sincérité en ne louant pas également toutes les Contemporaines. Il en critiqua plusieurs. Cependant, il se résumait ainsi : « Viens que je t'embrasse, ô mon compatriote! C'est toi qui, le premier, après l'illustre Jean- Jacques, etc.. Oui, je t'admire, môme en te critiquant... » Cela ne suffisait pas à Restif : il ne tolérait que l'éloge, non la restriction. Mais le principal grief de Restif, ce fut la complaisance avec laquelle Milran défendit Agnès contre lui. L'honnête Milran, de même que tous les amis de Restif, prenait parti pour cette malheureuse. Une fois, Restif intercepta une lettre confiante qu'adressait Agnès à Milran. Fureur! Milran devint, sous le nom de Milpourmil, l'un des personn.ages abominables de la Femme infidèle. « Inserin in Infîda epistolam Milrani », note Restif dans son journal, content de satisfaire sa rancune "^ Milran n'était plus à Paris. Il avait dû retourner à
Cherbourg-. Mais il apprit par 31""° Restif le scandale du volume que Restif allait publier. Agnès, par le « brocheteur », se procura deux feuilles de la Femme infidèle ; et elle informa Milran que Restif imprimait une satire contre elle et lui^. L'honnête 3Iilran fut inquiet, se fâcha. 11 écrivit à l'un des amis communs de Restif et de lui. Toustain de Richebourg, censeur royal, pour se plaindre du diffamateur. Toustain de Richebourg- avertit Fauteur de la Femme infidèle^ lequel fut indigné des plaintes de Milran : car il avait une prodigieuse puissance d'irresponsabilité. Quand parut la Femme infidèle, Milran ne barguigna pas; la lettre de rupture qu'il adressa tout de go à Restif doit être citée : elle témoigne en faveur de la pauvre Agnès. Milran n'avait pas, comme Joubert, un intérêt de cœur à la défendre : il avait toutes raisons, aimant Restif et Fadmirant, de croire en lui. Agnès, dira-t-on, plaida auprès de Milran ? Restif aussi : Restif ne se privait pas de réclamer l'assentiment. Si l'honnête Milran compatit aux malheurs d'Agnès, c'est qu'il a vu le ménage. Or, il écrit au mari : « Oui, R[estif], j'ai cru à l'innocence et au malheur. J'ai écouté les réclamations de la faiblesse opprimée; j'ai trouvé un cœur pour Celle que tu privais du tien. Mais je n'ai pas cherché à désunir ton ménage. Ose produire mes lettres, ou je les produirai moi-même. Le Public verra de quels conseils j'ai soutenu le désespoir ou l'abattement : il jugera entre nous, R[estif] ; ou, si tu es plus discret, moi je serai plus vrai... » Dans la Femme infidèle, Restif prétend queMilpourmilne craignit pas d'accuser d'athéisme
Joubert, Fontanes et Restif. Milran répond : « Hé ! quand tu m'imputes d'accuser d'athéisme deux hommes que j'aime et que j'admire, tune montres que ta témérité et ta folie. Se sont-ils plaints? Ecouteles. Non, je leur ai parlé avec franchise, comme à toi ; et ce qui prouve qu'ils en étaient dignes, c'est qu'ils ne m'en ont que plus estimé. Interroj^e-les, s'ils veulent bien te répondre. Ils sont criminels pourtant?... » Quel est leur crime? « Ils ont eu, comme moi, de la sensibilité et de l'honneur... Tu as raison, poursuis-les; mords, aboie... Mais crains, dans ta colère, de rugir inutilement et que l'écume qui sort de ta bouche ne salisse que tes lèvres sans pudeur ! » * Et, dans son journal, Restif note qu'il a reçu de Milran, le 2 octobre 1786, une lettre « infâme ». Il publie cette lettre dans les Contemporaines et révèle que, ce Milran, c'est le Milpourmil d'Infidèle.
Plus tard, après des années, Milran n'aura plus le courage d'être brouillé avec le grand, le subhme Restif : il lui pardonnera ; en d'autres termes, il lui demandera pardon. Il lui dédiera Jeanne Rayez. Il sera devenu révolutionnaire et tonnera contre le « gouvernement des rois » ^ Mais Restif ne lui rendra ni amitié ni estime. En 1797, écrivant à ses amis Fontaine, il leur parle d'un ami qu'il avait, « un certain Milran, homme douteux, patriote par crainte, aristocrate par secrette inclination » ; et c'est tout. A l'époque où nous sommes, Milran ne voit plus Restif^ ; mais il a conservé, avec Joubert et Fontanes, les relations les meilleures.
En 1787, pendant l'été, il est venu faire un
séjour à Paris. Il y voit ses amis. Et il écrit à un ami de Bretagne, dont il refuse de dire le nom (que d'ailleurs on ne lui demande pas) et qu'il appelle Priscus Verus : c'est dans ces lettres de Milran que nous apparaît très nettement Joubert.
Joubert étonne un peu Milran. Joubert a, dans ses opinions, quelque chose de cassant, de dogmatique et, volontiers, de paradoxal. 11 soutient que Fontanes « est, avec La Fontaine, le seul vrai poète que les Français aient eu » '. Milran consent que M. de Fontanes est poète; il apprécie la' Forêt de Navarre; mais enfin... Du reste, les excès même de l'amitié sont respectables!... Joubert, dans sa critique des écrivains, n'est pas accommodant. Milran voudrait lui faire goûter les écrits du vicomte de Toustain, qui est l'auteur de poésies et d'un Essai sur rhistoire de Normandie. Non; Joubert refuse son assentiment; il répond que le vicomte « n'a pas d'idées propres )) et « puise tout dans les livres » et que, « par conséquent, dans les siens il n'y a rien à apprendre ». Ainsi, Joubert tient aux idées. Mais il tient à la forme. On ne le contente pas facilement. Il déteste les fautes de style que commet M. Le Brigant, l'auteur des Détachemens de la langue primitive. Milran, qui est l'ami de M. Le Brigant, supplie Joubert de considérer qu' « il y a des ouvrages qui demandent à être vus par le fond, plutôt que par la forme » : Joubert ne veut rien entendre.
C'est au jardin du Luxembourg que Milran, parfois, rencontre Joubert. Il y rencontre aussi M. de Murville, le poète, le perpétuel accessit d'Académie, ses lunettes sur le nez « comme un
docteur de Padoiie ou de Bolui^iie. Td. de Murville vous récite ses vers avec un entrain farouche; et il n'a pas moins de zèle à vous raconter son mariage. Or, n'ayant point « appris sur le Parnasse à connaître le monde », il a épousé la fille de Sophie Arnoult. C'est une erreur qu'il a commise ; il s'est trompé : elle aussi le trompe. Mais il admirait tant la mère!... Milran, si hon. prie son ami Vérus d'aimer et de plaindre M. de Murville. Joubert était « un peu lié » avec ce bonhomme. De Londres, Fontanes le charge, en effet, de quelques amitiés ou compliments pour M. de Murville.
Joubert, à cette époque de sa jeunesse, est bien entiché de littérature; et, si nous en croyons Milran, — d'ailleurs, il faut croire Milran, qui est la vérité même; seulement, il semble aussi que Joubert ait traité avec désinvolture ce naïf interlocuteur et, peut-être, se soit diverli à l'ébaubir, — Joubert lançait alors des apophtegmes hardis de morale esthéticienne : « Jl veut qu'un bon livre soit préférable à plusieurs belles actions; il veut qu'on regarde comme vertueux celui qui écrit bien de la vei'tu et, dans ce système, il justifie Jean- Jacques d'avoir abandonné ses enfans... » Milran ne dissimule pas que de telles opinions le déconcertent. Puis Joubert, se jouant avec les dialectiques les mieux faites pour dérouter Milran, déclare qu'un écrivain ne doit pas toujours professer la môme opinion sur la même matière... Milran, qui tient pour la lidélité, se demande où on le mène... Réfléchissez! le changement prouve « la véracité de l'homme qui vous révèle ses sentiments tels qu'ils sont à l'instant oii il écrit »... Milran n'est-il pas ébranlé?... Mais
oui! récrivaina a considéré les objets sous un nouveau jour et fait de nouvelles réflexions. S'il ne fallait ni se rétracter ni se corriger, l'erreur serait sans remède!...)) Comme l'erreur matrimoniale de Murville! Mais la révolution, qui permettra qu'on se rétracte ou se corrige, instituera la divorce : Joubert est déjà partisan du divorce pour opinions. Quoi ! dit-il, nous aimions ce que nous n'aimons plus : faut-il mentir à nos lumières nouvelles?... Non, « la versatilité apparente d'un écrivain n'est pas un signe de légèreté ni d'inconséquence ))... Au contraire! s'écrie Milran, qui est allé où le conduisait Joubert. Il assure qu'il rend là exactement les conversations qu'il eut avec M. Joubert, un bomme auprès de qui l'on a beaucoup à gagner, un homme dont il loue l'infinie politesse et encore cette « ouverture qui donne de la confiance ». Quand cet homme distingué voudra-t-il se faire connaître « par l'impression ))? 3iilran ne le sait pas. M. Joubert « étudie, il médite »; M. Joubert projette aussi de voyager, de visiter nos provinces de France, la Suisse, l'Italie, Jersey : grand succès pour Milran, qui attribue aux agréments de sa Relation de Jersey le désir de M. Joubert !
En attendant, Joubert est allé passer, vers Tété, quelques semaines à Yilleneuve-le-Roi. Cette vallée de l'Yonne lui a plu. Il y esquisse de jolis paysages : « Etendue apparente des champs le dimanche. Naît de deux causes : absence de sons et absence d'objets visibles. Bruit qui vient d'un seul lieu, fait paroître déserts ceux qui sont autour. Quand il vient de plusieurs, il fait paroître peuplés
jusqu'aux intervalles C'est à l'esprit, à rame plus encore qu'aux yeux que la campagne paroît alors étendue, immense, inhabitée. » Et puis ceci, qui est mystérieux avec grâce : « Quand je la vis ainsi venir, les mains pleines d'épis... » Et puis encore : « Le silence des champs. Comme tout se tait insensiblement à la descente de la nuit. Comme tout paroît alors se recueillir : les hommes et les animaux, par un effet du silence universel; les végétaux et tout ce qui est mobile, parce que le vent tombe aux approches du soir et que l'air n'a plus alors qu'un souffle très léger, pour l'ordinaire. C'est cette immobilité de toutes choses, et parce que les restes de la lumière sont plus réfléchis à ces tranquiles heures par la terre et les rochers que par les arbres et les plantes, que les colines et les champs paroissent pour ainsi dire lever la tête et s'étoner. » Il me semble qu'un tel paysage, pour l'œil, l'oreille et l'esprit, tout ensemble, est une invention de Joubert. Quelle rapide justesse, pour noter l'impression d'une minute! Et ceci est bien de lui : cette sensibilité à la fois poétique et raisonneuse. Il remarque les aspects et il prétend à les expliquer; il en cherche le secret : il allait aussi chercher « pourquoi le matin est riant ». Son commentaire n'émousse pas la vivacité de l'émoi; il ajoute des traits à l'image. Ce que Joubert invente, c'est, dans la description même, un dialectique de poésie.
Pendant que Joubert est à Villeneuve, Milran lui écrit, le 12 août 1787. Il lui envoie un volume (jui vient de paraître, le Voyage philosophique d'Angleterre, et qui le ravit parce qu'il y trouve la
confirmation de ce qu'il a dit lui-même, dans sa Relation de Jersey, touchant le caractère des Anglais. 11 compte que Joubert n'accueillera pas cette nouvelle avec moins de plaisir : « Vous serez ravi, par l'amitié que vous me portez, que j'aie saisi en deux jours, dans Fisle anglaise, le fond du caractère national... » Quel imbécile, ce Milran!... Seulement, ce Voyage philosophique d'Angleterre, l'abbé de Fontenay l'a débiné, dans les Affiches de province ^ Cet abbé de Fontenay, c'était un ami de Restif. Il avait loué la Malédiction paternelle, et non la Découverte australe ; la Dernière aventure et, avec moins de zèle, la Paysanne, Selon qu'il louait, ne louait pas ou ne louait qu'à demi, Restif l'estimait, le traitait de cagot, ou s'attiédissait à son égard. Mais Fabbé avait des" relations dans la meilleure société ; c'est à lui que s'adressaient, assez souvent, les grands seigneurs curieux de dîner avec Restif : et Restif aimait cela \ Joubert l'avait connu par Restif et le trouvait agréable. Milran blâme cette indulgence : « Vous dites simplement de lui que c'est un bon garçon? que signifie ce mot ?... » Ce mot signifie qu'on est de Paris tous les deux et qu'on ne se hait pas. Mais ce Milran veut qu'on haïsse un abbé de Fontenay qui dénigre un ouvrage où est confirmée la Relation de Jersey. Et il écrit à Joubert : « Encore si vous reveniez à Paris ! mais les coteaux vous charment bien plus que nos conversations ^^.. » Oui !...
Au mois de septembre, Joubert revint à Paris et il eut un instant le projet d'aller, avec Milran, faire visite à Grimod de la Reynière, toujours en
14 JOSKPH JOUBKIIT ET LA HÉVOLUTION
exil dans l'abbaye de Domèvre. « Nous n'avions plus quà partir (écrit à Grimod Milran) ; mais les occupations de votre estimable ami, sa santé, d'autres obstacles encore... Et notre projet, qui n'est pas rompu, est jusqu'ici sans exécution... » Telles étaient les relations avec Grimod, très intimes.
Mais, le plus grave, le voici. Nous avons vu Kestif accuser Milran de considérer Joubert et Fontanes comme des athées. Milran s'est défendu de cette médisance; toutefois, en protestant de Testime qu'il avait pour ces deux hommes, il ne s'est pas formellement dédit sur la question de leur athéisme. Lui, Milran, l'ami des philosophes et peu à peu gagné par les idées nouvelles, il garde ses croyances générales ; il les tourne à la philosophie et remplacera Dieu par l'Etre suprême, sans nul embarras : il ne supprimera pas Dieu. Or, qufdle est, à propos de Dieu ou de l'Etre suprême, la pensée de Joubert, sa pensée vraie? Cela tourmente Milran qui, un jour, veut en avoir le cœur net. Et, le 8 septembre 1787, — Joubert est de retour à Paris, — il en a le cœur net. ïl écrit à son ami de Bretagne, Priscus Verus : « 11 me l'a dit, et cet aveu m'accable. Quoi ! avec tant de lumières et de talens, tant de décence dans sa conduite, tant d'égalité dans son caractère; avec des principes aussi doux envers les autres, aussi sévères pour lui; avec une probité aussi exacte, avec toutes les vertus enlin que le dogme d'une autre vie peut donner... » Eh ! bien, avec tant de mérites nobles et charmants, quoi?.. « il ne croit plus en l'autre vie : il ne croit point, je frémis de le
LINGUISTIQUE ET PHILOSOPHIE io
dire, il ne croit point en Dieu ! De longues réflexions l'ont conduit à Tathéisme. Lui-même se plaint d'un si fâcheux résultat, mais enfin il est athée, c'est-àdire qu'il n'a, pour se conduire sagement dans le monde, que deux motifs, son repos et l'estime de soi-même... » iNotons, en passant, l'exacte fidélité de ces témoignages milranesques. Voilà, très certainement, Jouhert; et Joubert dans l'erreur, d'oii il reviendra : mais Joubert qui déjà possède quelques éléments de sa durable philosophie. C'est bien lui, ce même Joubert, qui plus tard écrira, très attentivement, à Pauline de Beaumont : « Ayez le repos en amour, en vénération. » C'est pour lui que le repos, entendu finement, constitue un plaisir et voire un principe de morale : le repos, qui — ^ avec l'estime de soi — lui remplace, au temps de son athéisme, Dieu!... Le repos, dans l'incertitude, c'est une sorte de sagesse; mais, le repos dans la négation, c'est la bonne tenue d'un chagrin, c'est une vertu résignée. Milran continue son txiste récit : « Je n'ai rien senti diminuer de mon attachement, ni même d'un certain respect pour celui qui m'a fait une confession si étrange. Il est jeune encore : de nouvelles études, des réflexions nouvelles peuvent dissiper ses doutes et éclairer son esprit. ODieu puissant et bon, voilà un homme digne de toi! C'est en cherchant la lumière que les ténèbres se sont épaissies autour de lui. Fais qu'il ne méconnaisse pas toujours celui qui lui donna là vertu et qui lui donne encore la volonté de la suivre. 0 père des hommes et de la nature, celui qui erre sur des écueils, tu n'es pas moins son père ! Sers-lui de guide, et si tu veux
punir son erreur, que ce soit en dessillant ses yeux et lui montrant la vérité... » Quand il a fini sa naïve et touchante prière, Milran dit à Priscus : « Je ne vous nomme pas celui dont je vous entretiens ; mais, au tableau de sa conduite et de ses mœurs, vous le nommerez vous-même. Adieu. » Quelques jours plus tard, Milran écrit encore à Priscus. Il lui parle d'un certain Levasseur qu'il a connu et que Tathéisme a mené au suicide. Eh ! bien, Joubert n'en est pas là : « Ne craignez pas que l'ami dont je vous ai parlé se porte jamais à un tel excès. Il est arrivé au même but que Levasseur par une route bien différente. C'est l'athéisme de Wolmar dans la Nouvelle Héloïse. C'est un sentiment aussi décidé que tranquille. »
Yoilà, très certainement, Joubert en 1787. Après neuf années de Paris, comme il est loin du garçon qu'il était! Il a connu les troubles de la pensée et du cœur, et toujours cherchant la tranquillité, la trouvant, l'obtenant par ces énergiques décisions de l'esprit, où il excelle et, pour le moment, s'établissant avec résolution dans l'incrédulité, de même que plus tard dans la croyance. Mais il cache de vifs tourments sous une apparence calme.
M. Joubert, dit Milran, ne se dépêche pas de se faire connaître « par l'impression ». Que fait-il, cependant? Il « étudie », il « médite ». Ses études et méditations, hélas! l'ont mené à Tathéisme. Arrivé là, que fait M. Joubert? L'athéisme n'est point une occupation, quand une fois on le possède, mais une morne sinécure. Milran nous aurait obligés, en nous révélant un peu les travaux de
LINGUISTIQUK ET PHILOSOPHIE 47
M. Joubert. Au surplus, il nous donne à entendre que M. Joubert est aux prises avec la philosopbie; le roman de Jeanne Royez le montre aussi très curieux de « la métaphysique du langage ». Milran n'invente rien; Milran ne comprend pas tout et, parfois, ne comprend pas grand'chose : mais ce qu'il dit provient de quelque vérité. Si donc nous cherchons, sur l'invitation de Milran, ce Joubert linguiste, ne négligeons pas les causeries de Joubert et de Milran, touchant xM. Le Brigant, l'auteur de ces Bêtachemens de la langue primitive^ que Joubert méprise et que Milran vénère.
Joubert a-t-il connu M. Le Brigant? M. Le Brigant, d'habitude^ résidait en Bretagne et ne venait pas beaucoup perdre à Paris un temps et un zèle qu'il consacrait à l'érudition ^\ Mais il y vint au mois de mai 1786 et fit une savante lecture à la réunion d'une société « pour les sciences et les arts )) qu'avait fondée et que gouvernait Pahin de la Blancherie '-. 11 afhrma l'importance qu'il y aurait à rechercher quelle est la mère des langues de l'Europe et annonça qu'il avait découvert cette (f mère langue » : c'était le Breton, langue des anciens Gaulois ou Celtes Gomérites. M. Le Brigant, plaignons en lui le type de ces savants provinciaux qui s'enferment dans leur étude, n'ont pas sous la main toute l'information nécessaire, suppléent dangereusement à ce défaut par une étonnante impétuosité à conclure et prennent à la fois un caractère de prisonniers et de rebelles. Ils se fabriquent un système qui leur devient le centre de la pensée universelle, comme leur petite ville est le centre du monde. En outre, la spécialité de
M. Le Brigant, le celtisme, est Tune de celles qui ont toujours agité le plus vivement les chimériques cerveaux de leurs fidèles.
Il était né à Pontrieux le 48 juillet 1720 et il mourut à Tréguier le 3 février 1804. Ses ouvrages et sa qualité d'avocat en parlement lui valent, dans les biographies, le double titre de philologue et de jurisconsulte. Il se mêla de politique, publia des brochures qui demeurèrent inefficaces et ne cessa de se trémousser que pour mourir. Les politiques le prenaient pour un savant. Les savants ne lui épargnaient pas toute raillerie; et Tabbé de Saint- Léger disait qu'il savait toutes les langues, excepté la sienne. C'est assez bien l'opinion de Joubert ; ce sera celle de quiconque essayera, même obligeamment, de le lire. Il commença de lancer ses découvertes en 1762. Il les avait élaborées dans le silence et Tenthousiasme secret; et il voulut que la nouvelle sortît avec fracas : Dissertation adressée aux académies scavantes de l'Europe, sur une nation de Celtes nommés Brigantes ou Brigants, fondateurs de plusieurs villes de leur nom, duquel et de leur race^ il se trouve encore des hommes en Bretagne^ par un auteur de la même nation. [A Breghente, dans le Tirai, M. DCC. LXII. )Fiev de ce qu'il annonce, M. Le Brigant le veut afficher sur la couverture : sans doute souffre-t-il de n'en pas afficher davantage. Peut-être aussi, par une sorte de clairvoyante modestie, devine-t-il qu'on n'ira pas très avant dans le volume : il a tout mis à la première page, dès le titre. On voit, dès le titre, qu'il écrit mal et s'embrouille dans la syntaxe. La Dissertation fait descendre les Celtes de Gomer,
fils aîné de Japliet. Leur marche vers l'Europe est signalée par les noms de leur langue qui sont restés aux lieux de leur parcours. Cette méthode, pour déterminer l'itinéraire d'une race, n'est pas mauvaise : on remploie de nos jours encore ; et l'inconvénient, qui dure également, n'est que dans l'imprudence avec laquelle cette méthode est pratiquée. Pour l'imprudence, M. Le Brigant ne craint personne. Il montre les Celtes dans la Rhétie, province d'Allemagne, sur le lac de Constance ouBrigantius. Puis, les Celtes étendent leur colonie sur l'Europe occidentale, s'établissent dans la Grande- Bretagne et y fondent York, autrefois Brigantium. Leurs migrations gagnent, le long de l'Océan, les côtes d'Espagne et de Portugal, où ils fondent Bragance ou Brigantia... M. Le Brigant, leur descendant ravi, trouve des étymologies celtiques pour maints noms de villages, rivières, montagnes et, avec une satisfaction particulière, trouve partout le nom de sa race, qui est le sien. Il conclut à l'accomplissement de la bénédiction donnée à Japhet : et « aucune race ne s'est étendue davantage, celle-ci étant dans les quatre parties du monde ». Tout cela est éperdument hardi, hasardeux et analogue à la plupart des doctes rêveries que ne cessent de répandre les plus fameux historiens de la préhistoire.
M. Le Brigant, s'étant adressé aux académies savantes de l'Europe, s'attendit, je suppose, que lesdites académies en eussent de l'émoi. Elles se turent : elles ne lurent pas et prouvèrent leur légèreté. Après huit ans de patience, M. Le Brigant publia un Nouvel avis coîicernant la langue primi-
tive retrouvée. Puis, en 1774, à Brest, un Petit glossaire on rnannel historique pour faciliter rintclligence de quelques termes de la coutume de Bretagne ; en 1779, à Strasbourg, ses Eléments de la langue des Celtes gomerites ou Bretons, introduction à cette langue et par elle à toutes celles de tous les peuples connus. Son idée s'épanouit, s'élargit, gagne de proche en proche l'univers. AJais son aposlolat, plus ambitieux, continue d'être vain. En 1783, constatant que les gros livres n'attrapent guère de lecteurs, il tâche de pousser sa conquête par le moyen d'une courte brochure, digne de piquer la curiosité : Présent singulier offert aux savants interprètes de r Europe., sans excepter même les capucins hébraïsants de la rue Saint-Honoré. Le Présent partit de Rennes, vingt-trois pages in-octavo, pour démontrer a que toutes les langues de la terre ne sont venues que d'une, qui les précéda toutes », parbleu. La preuve ? M. Le Brigant donne, en grée, en hébreu, en latin, en français, en anglais, en hollandais, les premières lignes du treizième chapitre de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. En regard, « l'autre langue», ou langue primitive. Et, pour M. Le Brigant, il suffit de jeter les yeux sur ces doubles textes : la comparaison soudaine apporte la certitude, croit-il. M. Le Brigant termine ainsi son opuscule : « S'il restait à quelque savant du doute sur ce que ces feuilles auront présenté, en écrivant franc de port à l'auteur à Tréguier en Bretagne, il lui assure que ce doute sera levé... » Mais la brochure a paru sans nom d'auteur ? « On trouvera son nom, en supprimant les trois dernières lettres du second
de la ville où l'ouvrage sera imprimé. — A York, ou Brigantium, 1783. » Il y a là de l'absurdité.
L'ouvrage auquel Milran paraît attacher le plus d'importance, M. Le Brigant venait de le publier à Paris, en 1787, Détachements de la langue primitive, celle des Parisiens avant l'invasion des Germains, la venue de César et le ravage des Gaules. L'auteur y prenait le ton d'un homme qui sait de par un privilège. Il déclarait que des « circonstances singulières et qui se rencontrent rarement» lui avaient transmis « le dépôt des plus précieux titres de la langue des ancêtres des anciens Gaulois, proches parens des siens, c'est-à-dire issus de la même source ». Bref, il est Le Brigant, descendant des Brigantes ou Brigants : il tient des ancêtres immémoriaux le secret qui s'est transmis dans sa pure lignée. Quelle facilité de méthode il trouve là et, pour éconduire toutes objections, quelle autorité! Sa science, il Ja tient de Gomer^^
La Bibliothèque Nationale conserve, en manuscrit, son dernier ouvrage. Démonstration singu- Hère que presque toutes les langues de la terre ne sont que le celte gomériqite ou bretonne^ altérée dans l'arrangement des mots et dans la prononciation. Presque touLes les langues, seulement ? Serait-il devenu, en vieillissant, plus circonspect? A peine un peu moins fol, peut-être î
Et Joubert, le dédaigneux, refusait de lire M. Le Brigant, pour la raison que ce fils de Gomer écrivait le français par trop mal.
Mais ce n'est pas à dire que Joubert ait également méprisé les études auxquelles ce mauvais écrivain dédiait sa ferveur. Même, l'idée le tenta,
(l'une langue primitive qu'on eût à chercher et qui fût, non seulement la mëre de tous les idiomes, mais encore le précieux témoignage des origines de l'humanité. Le jargon de M. Le Brigant le rehutait; sans doute aussi la très naïve hâhlerie de ce bonhomme. Il s'adressa donc à un autre linguiste, Gapmartin Bertrand de Chaupy.
Ce Chaupy est un contemporain de Le Brigant, né comme lui en 1720, mais non pas un compatriote : il est Gascon, né à Grenade, près de Toulouse. Il entra dans les ordres, vint à Paris et, dans les querelles qui séparaient le parlement et le clergé, ne sut pas se tenir tranquille. Une première brochure, qu'il publia en 17o4, Observations sur le refus que fait le Châtelet de reconnaître la chambre royale en France, il eut soin de ne pas la signer ^* : cette précaution lui épargna des ennuis. Mais, deux ans plus tard, il récidiva, donnant les Réflexions d'un avocat sur les remontrances du Parlement du 21 7iovembre 1756. Cette fois, cen'estpas une brochure ; c'est un gros ouvrage en deux parties, l'une de 148 pages, l'autre de 183 pages. Sans nom d'auteur, cette fois encore; seulement on le reconnut. L'ouvrage fut condamné, l'auteur averti d'avoir à déloger. Chaupy partit pour Rome. C'est là qu'il commença de préparer l'œuvre ensemble petite et considérable, petite quant à son objet, considérable par les recherches où elle l'entraîna et les développements qu'il se plut à lui donner, l'œuvre à laquelle son nom demeure attaché. Il était humaniste et le séjour ilalien Tamusa, pour la réalité que conféraient le paysage, le site et le durable souvenir à l'éloquence et à la poésie
dejr antiquité. Il adorait Horace : plus tard, il prétendra dénicher dans les écrits de ce poète la prophétie complète de la Révolution. Son rêve fut de découvrir, dans la campagne italienne, la villa d'Horace, non, mais remplacement de cette villa. Recherche délicieuse et qui ne dura guère moins de dix ans. Ghaupy, d'ailleurs, ne se pressait pas : si la découverte l'enchanta, la recherche lui procurait de beaux itinéraires, de savantes flâneries par des pays illustres et charmants. Il voyageait à cheval ; et la bête, si Ton en croit le cavalier, prit des vertus d'antiquaire, un flair d'archéologue : elle reniflait aux ruines et marquait son pas fièrement sur le pavé des voies antiques. Trois volumes in-octavo, imprimés de 1767 à 1769, portèrent légitimement ce titre : Découverte de la maison de campagne d'Horace, ouvrage utile pour l'intelligence de cet auteur et qui donne occasion de traiter d'une suite considérable de lieux antiques^'^. C'est un ouvrage pour lequel Gaston Boissier professa une aimable indulgence : il y voyait, avec courtoisie, des « promenades archéologiques ». Celles de Boissier sont d'une autre qualité. Chaupy n'a guère d'agrément : c'est à cause de son style, confus, médiocre. La discussion archéologique, très active, très bien menée, persuasive, tient le lecteur en haleine. Et Chaupy a bien l'air de ne pas se tromper sur la maison de campagne d'Horace. Au mois de mai J9H, un archéologue italien, M. Pasqui, fut chargé de pratiquer des fouilles au lieu désigné par Ghaupy, sur la rive droite de la Licenza, non loin de Bardela et de Vicovaro, en Sabine. Il mit au jour les restes d'une villa qui
ceiiainement date du temps d'Auj^uste et qui peut fort bien avoir été le Sabinum d'Horace ^^ Puis, le Sabinum d'Horace n^st pas toute Ja découverte de Ghaupy, lequel inventait — sans netteté, mais inventait — une idée, disons, réaliste de Tantiquilé. L'archéologie le conduisait à Texacte vérité des époques anciennes, que les simples humanistes conçoivent comme des emblèmes de perfection hors de l'espace et hors du temps. H eut, à ce propos, maille à partir avec Piranese, auquel il reprochait de dénaturer les antiquités pour les embellir : et Piranese se vengea, par une estampe des Diverse 7naniere d'ado mare i camini.
Capmartin Bertrand de Ghaupy, quand il eut imprimé sa Découverte, je crois qu'il fut content; mais il eut probablement le chagrin que vous laisse un labeur achevé. Il passa encore quelques années en Italie et^ après vingt ans d'exil, obtint la permission de rentrer en France. Il rapportait une collection d'antiques, de médailles et de livres, qu'il installa fort bien dans la maison du cloître iSfotre-Dame oii il ne mourut qu'en 1798^".
A Paris, il vécut dans une société honorable et gracieuse de fins antiquaires et de bibliophiles, où j'ai des raisons de croire que Joubert l'a connu. En 1785, il fit un voyage en Champagne, afin d'examiner cette ville romaine que Grignon avait découverte en 1772 sur la petite montagne du Ghàtelet, près de Saint-Dizier '\ Les fouilles, qui avaient donné des résultats intéressants, il les reprit et, sans les mener jusqu'au bout, déterra les ruines d'un monument, déterra aussi quelques pièces dont il enrichit son cabinet ^'' : Joubert semble s'être occupé
de ces fouilles, un instant. Parmi les amis et les émules de Gliaupy, citons MM. Beaucousin, de Milly et Barthélémy Mercier; les deux premiers, hommes de loi et, le troisième, ancien bihliothécaire de Sainte-Geneviève. M. Beaucousin, né à Noyon, dans TOise, avocat en Parlement, réunissait aux volumes les manuscrits, dans sa bibliothèque. Il travailla toute sa vie à un ouvrage qui devait s'étendre sur quinze tomes in-octavo, les Délassements d'un jurisconsulte. Mais la révolution le ruina et il ne put se faire imprimer. S'il en eut de la peine, il se consola auprès des livres dont il n'était pas Fauteur. On le trouvait toujours « les feuilletant et y crayonnant des notes bibliographiques ». Il était « obligeant et sensible ». Ses amis l'entouraient de soins mérités et vantaient sa causerie intéressante, ornée d'anecdotes, l'aménité de son caractère, sa candeur. Un jour, en 1198, il apprit qu'il était désigné comme bibliothécaire du Directoire. Son cabinet — qu'il se résignait à vendre, n'ayant plus le sou, — serait incorporé à la bibliothèque dont il aurait la garde et ainsi éluderait l'offense de la dispersion. Quarante années de ferveur collectionneuse avaient enfin leur récompense. Quelle aubaine! et, de joie peut-être, M. Beaucousin mourut le lendemain de ce jour qui le sauvait... M. Pierre Antoine do Milly, Parisien, avait perdu très jeune un père qui lui laissait de la fortune. Et, tout son argent, il l'employa sans étourderie à rassembler des livres et des manuscrits comme M. Beaucousin, des antiques et des niédailles comme M. Gapmartin de Ghaupy; mais il ajouta les estampes et curiosités diverses. Il avait étépro-
cureur au Châtelet ; or, jadis, M. de Chaupy détestait ces gens-là : une passion commune, le doux amour des livres, amadouait jusqu'à l'amitié ces anciens ennemis... M. Barthélémy Mercier, autrelois abbé de Saint-Léger, est bien connu pour un trës savant bibliographe. Il était entré dans la congrégation des chanoines réguliers de France, parce qu'il avait l'assurance de trouver là « des bibliothèques, des savants et des moyens d'instruction ». A la bibliothèque Sainte-Geneviève, il passa des années succulentes. On n'en finirait presque pas de dénombrer les notices et dissertations littéraires qu'il a composées avec autant d'esprit, parfois, que d'érudition. Mais, quand il fut privé de sa bibliothèque ci-devant de Sainte-Geneviève, il s'attrista et, peu à peu, se laissa gagner à la maladie de langueur dont il mourut le 24 floréal an VII. Gapmartin de Chaupy, M. Beaucousin, M. de Milly, M. Mercier ci-devant de Saint-Léger conservèrent jusqu'à la fin de leurs vies cette liaison d'intimité et de goût qui fut le charme de leur vieillesse. Ils demeuraient à peu de distance les uns des autres, MM. de Chaupy et Beaucousin *au cloître Notre- Dame; M. Mercier rue du Faubourg Saint-Jacques, et M. de Milly rue du Bouloi. Ils voisinaient. En outre, M. de Milly avait un fils, qui épousa une nièce de M. Mercier. Tous quatre moururent à quelques semaines d'intervalle, dans les années 1798 et 1799. M. Beaucousin, nous l'avons vu, trépassa sans avoir imprimé ses Délassements. Son ami M. Mercier racheta bonnement ses miscellanées à la vente qui fut faite de ses bardes médiocres et de son cabinet remarquable. Mais M. Mer-
cier mourut bientôt : Ton ne sait ce qu'est devenu le subtil travail de M. Beaucousin, relatif notamment aux antiquités de Noyon et du Noyonnois. N'oublions pas un autre de leurs amis, M. Chaillou, de qui je ne sais presque rien, de qui je sais pourtant qu'il s'est désolé des pertes que la bibliophilie avait éprouvées en peu de mois par le décès de si honorables et savants citoyens, qu'il aimait et sur les tombes desquels il a voulu « jeter, en passant, » — car nous passons — les « fleurs » d'une notice amicale.
Nous nous plaisons à imaginer Joubert dans ce milieu de benoîts lettrés. Sans doute, à cette époque de sa jeunesse qui n'était pas riche et qui logeait à l'hôtel, il ne songeait pas à être, quant à lui, bibliophile ou, du moins, l'heureux possesseur d'une bibliothèque ou d'un cabinet. Plus tard, et dès qu'il le pourra, il recherchera les beaux livres, non pas tout à fait en maniaque, en homme avisé qui connaît et les éditions et aussi les conditions des jolis exemplaires. Chateaubriand raconte que Joubert, en lisant, « déchirait de ses livres les feuilles qui lui déplaisaient » et qu'il avait ainsi composé à son usage une bibliothèque « d'ouvrages évidés, renfermés dans des couvertures trop larges ». Ce n'est pas d'un bibliophile! Et ce serait assez bien de cet étonnant garçon qui ne tolérait auprès de lui rien de laid sans un frisson d'ennui. Mais, en fait, la bibliothèque que Joubert a laissée est, aujourd'hui encore, une excellente réunion de livres entiers, qu'il annotait, qu'il ne lacérait pas. Je suppose qu'il a traité comme le dit Chateaubriand quelques volumes nouveaux, sans valeur et
qui, en ])lusieurs chapitres, i'ofTensaicnt : Giiateaubriantl s'est amusé à trouver là un trait pittoresque. Joubert aima les livres. Il eut pour libraire ce Merlin qui avait été chargé de vendre les cabinet et bibliothèque de M. de Chaupy. Beaucoup plus tard, en 1817 (le mercredi 9 avril) Joubert écrit à ce libraire, et de la façon la plus gentille : « A Monsieur Merlin, libraire, quai de la Vallée, près le pont Saint-Michel, n"* 7. Retenu dans ma chambre à mon grand regret par un rhume que j'ai pris il y a dix jours à la porte de monsieur Merlin [nota bene), je me vois réduit à lui envoyer la note suivante que je recommande à son obligeance et à son attention accoutumées. Joubert -^ » Il ne s'agit là que de livres courants, il me semble. Mais, une autre fois, Joubert écrit à M. Merlin sévèrement, M. Merlin ayant omis de lui rappeler la vente Courtois, pour laquelle il lui donne des commissions-^ Enfin, l'on sait — et nous le verrons — avec quel art Joubert choisissait les beaux volumes qu'il offrait en présent à M"'^ de Vintimille, le jour de l'an et le jour de Sainte-Madeleine.
Mais retournons en arrière, aux années qui ont précédé la Révolution. Chaupy délaisse Tarchéologie et devient un linguiste. 11 prépare le grand ouvrage que voici et dont le titre déjà n'est pas une petite chose : Philosophie des lettres qui auroit pu tout sauver. Misosophie voltairienne qui n'a pu que tout perdre. Ouvrage inutile à lapvf^sente tenue des états pour laquelle il avoit été entrepris, mais qui pourra servir à celle qui pourra lui succéder, si la mode s en continue. A Paris. En la double année des événeiiietits que nos glorieux pères n'auraient
jamais pu prévoir et que nos neveux, s'ils redeviennent de bons François, ne pourront point croire, c'est-à-dire en 1189 et 1190. Quel titre! Mais Fouvrage est plus terrible. Chaupy lui-même a senti les inconvénients de son livre. « C'est moins un ouvrage qu'un pot-pourri », confesse-t-il dans sa préface. 11 s'excuse d'offrir au lecteur sept cents pages sans chapitres et presque sans alinéa. Hélas ! il n'a pas eu le temps de mieux faire. Il a commencé son travail de rédaction à la fin de 1788 et il rêvait de paraître avant l'ouverture des États; il avoue : « qui trop embrasse mal étreint )>. Il se propose, excellent réactionnaire, d'attaquer la Révolution, non pas seulement dans les actes qui la révèlent, mais dans sa source. Et, la source de la révolution, dit-il, c'est « le libertinage d'esprit et de cœur réduit par Voltaire en un système ». Chaupy, ne le méprisons pas, l'un des premiers conservateurs qui aient vu, et de bonne heure, dans le voltairianisme, les origines profondes de la Révolution. Je ne crois pas qu'il ait tout à fait tort; et je suis presque sûr qu'il n'a pas raison tout à fait. Son diagnostic, en 1788 ou en 1789, est du moins digne d'intérêt. Malheureusement, Chaupy le formule dans le désordre des plus vains bavardages. Voilà cependant cette a misosophie voltairienne qui n'a pu que tout perdre ». Pour sauver tout, il avait, lui Chaupy, un système; et il ne doute pas qu'il n'eût tout sauvé, si le système s'était produit avant la tenue des Etats. Nous concevons qu'il se soit dépêché. Mais sa grande hâte, en dépit de laquelle il n'a pas été prêt, n'a eu pour résultat que de bouleverser son livre. Le système
qui (levait tout sauver, c'est la Philosophie des lettres, qui s'annonce dès la première ligne du titre verbeux et qui ne se montre qu'au milieu de l'immense fatras. Philosophie des lettres : et nous voici ramenés à cette « métaphysique du langage » dont Restif disait à Milran que Joubert était curieux.
Il y a, dans les papiers de Joubert, un essai de quelques pages intitulé « Système de l'abbé de Chaupy » ; et voire deux rédactions de cet essai. Joubert y expose — et, lui, de la façon la plus nette — la « philosophie des lettres » que Chaupy, dans son ouvrage, n'a pas su tirer au clair. D'ailleurs, je ne dis pas que, même exposée nettement par Joubert, cette philosophie soit indemne de toute absurdité. Quoi qu'il en soit, elle est, dans le résumé de Joubert, cohérente, parfaitement liée en ses parties et complète. Joubert, dans sa brièveté, a beaucoup plus d'éléments de doctrine qu'on n'en trouve dans le gros volume de Chaupy. Concluons : le « système de l'abbé de Chaupy », ce n'est pas dans la Philosophie des lettres^ etc. que Joubert a pu se le procurer: le système ne s'y trouve pas tout entier. Notons aussi que Joubert, si le mauvais style de Le Brigant le mettait en fuite, le jargon de la Philosophie des lettres l'aurait mis en déroute. Chaupy, très intelligent malgré ses billevesées, manque toujours de loisir pour écrire, et ne fût-ce que pour corriger ses épreuves. Il avoue ses fautes; et il les multiplie. Pendant qu'il compose sa Philosophie, il ne cesse pas d'avoir la cervelle en désordre. Puis, il est tant épris de ses doctrines que le style, à ses yeux, ne
compte pas. Il fait aux réalités, dit-il, le sacrifice des apparences. Cette abnégation de sa coquetterie a les effets les plus regrettables. Sa philosophie des lettres identifie les mots et, non seulement les idées, mais la réalité des choses ; il avait, en conséquence, le devoir de veiller à ses mots et à ses phrases : et il écrit en dépit du bon sens. Non, ce n'est point à la Philosophie des lettres que Joubert a emprunté le « système de Tabbé de Chaupy ». Ce n'est pas non plus à d'autres ouvrages de cet écrivain : ses autres ouvrages ne traitent pas du tout ce sujet. Notons en outre que Joubert, quand il résume un ouvrage, y prend avec beaucoup d'habiJeté les citations significatives : dans le « système de l'abbé de Chaupy », nulle citation. Où donc Joubert a-t-il pris le « système » ? Il faut que Joubert ait causé avec Chaupy et que les conversations de Chaupy valussent mieux que son ouvrage. Pendant la révolution, Chaupy se retira prudemment hors de Paris. Il savait ce qu'il en coûte d'être Fauteur d'un livre hardi ; et sa Philosophie des lettres, même si elle avait chance de n'être pas lue par les énergumènes, invectivait contre eux dès le titre. Il eut son refuge à Sens. De Sens à Villeneuve, il n'y a pas loin. Joubert Ta-t-il vu alors? Peut-être. Mais il le connaissait avant cela. Joubert a pris quelque intérêt aux fouilles archéologiques de Saint-Dizier : n'est-ce pas à l'instigation de l'abbé de Chaupy? Le 4 juillet 1787, Joubert note sur son carnet : « J'ai vu ce jour-là pour la première fois la carte théodosienne appellée de Conrad Peutinger. » La carte de Peutinger, Chaupy l'a utilisée pour identifier
le moderne villap:e de Vicovaro et la petite ville de Varia", voisine de la villa d'Horace : n'est-ce pas l'auteur de la Décoiiverte qui a montré à Joubert la carte de Peutinger? Je conjecture que Gliaupy exposait à Joubert les principes de sa philosophie à l'époque ancienne où il la combinait, où il en avait la tête enchantée : avant la publication de l'ouvrage; ensuite, les idées qu'on a publiées ne vous échauffent plus. Notons aussi que, dans le « système de l'abbé de Ghaupy », la politique n'apparaît pas, tandis que la Philosophie des lettres, destinée aux Etats, en est toute pleine. Enfin, le « système de l'abbé de Chaupy » appartient à une série de paperasses qu'on peut dater principalement de 1787 =^\
Bien des années avant de publier son système, Ghaupy le racontait volontiers et plus volontiers, parfois, qu'on ne l'écoutait. Nous avons là-dessus un témoignage : une lettre de M"^^ de Sabran au chevalier de Bouflleis \ Le 18 novembre 1779, la gentille femme aux cheveux blonds et aux yeux noirs écrit à ce fol bien-aimé qu'elle appelle son frère : « Puisque je n'ai pas le plaisir de vous voir, mon fj'ère, il faut bien que je vous rende un compte exact de mes pensées et de mes actions... Je vous ai bien regretté hier : Fabbé de Saint-Non m'a amené à dîner un nommé l'abbé de Ghopi... » Et l'orthographe n'y est pas : tant pis pour la philosophie des lettres !... « qui est un original de la première espèce, mais qui ne manque ni d'esprit ni de talents. 11 a été vingt-deux ans en Italie, à faire des recherches les plus curieuses sur les monuments antiques et les inscriptions. Il a trouvé.
à ce qu'il prétend, la clef de la langue celte; il croit que ce peuple si fameux, dont parle M. Bailly, n'est autre chose que les anciens Gaulois. 11 a trouvé dans leur langue l'origine de toutes les sciences et le système des nombres, avec lequel il rend raison de celui de l'univers. Adieu, mon frère; j'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi. » La pauvre gentille femme en a entendu de sévères ! Elle ne se plaint pas. Chaupy l'a plus étonnée qu'ennuyée; et, si elle n'a pas adopté immédiatement tout le système des lettres et des nombres, elle en a du moins attrapé l'essentiel. Au surplus, l'original, qui ne manque pas d'esprit, ne lui débitait pas le détail de la doctrine. Mais, avec Joubert, il n'avait pas de réserve mondaine à observer. Joubert a tout su.
Et voici, d'après Joubert, le système de l'abbé de Chaupy. « Il n'y a qu'un être dans la nature, dont tous les autres êtres ne sont que des qualités diversement modifiées... » Gare au panthéisme! Chaupy l'évite de son mieux : « mais des qualités existant à part et qui forment de véritables individus ». Semblablement, « il n'y a qu'un seul nom dans toutes les langues et tous les autres noms ne sont que des combinaisons différentes des éléments vocaux dont ce nom unique et primitif est composé )). Cet être : Dieu. Ce nom : le nom de Dieu. Voilà le principe. Corollaires : dans la langue primitive — car Chaupy, de même que Le Brigant, suppose une langue primitive, unique et originelle, — « le nom des êtres avoit plus ou moins de rapports avec le nom de Dieu, selon qu'eux-mêmes participoient plus ou moins des
perfections infinies du grand être )>. Donc, le nom des êtres indiquait leur rapport avec Dieu, indiquait leur qualité. « Alors, apprendre à parler, c'étoit apprendre toutes choses et quiconque scavoit sa langue étoit universellement savant. » La lettre du nom de Dieu qui dominait dans le nom de chaque chose avertissait de la nature et de Futilité de chaque chose le médecin, l'astronome, le philosophe. Mais la langue primitive est perdue ; en la perdant, nous avons perdu, non pas seulement l'idiome universel et premier : nous avons perdu la science, y incluse. Si vous croyez que cette langue primitive était l'ouvrage des hommes, nous avons perdu en elle « l'expérience des siècles et toutes les découvertes de Fesprit humain ». Si vous admettez que cette langue avait été donnée aux hommes par révélation, nous avons perdu en elle «les instructions de Tetre souverain ». Aujourd'hui, nous ne possédons plus, de la révélation, que ce qui a trait à notre salut; mais la science générale, la connaissance de tous les objets nous échappe. Un long et difficile travail ne nous livre que des bribes de ce que voyaient sans effort nos premiers pères. Il faut, pour ainsi dire, rattraper la révélation et, à cette fin, chercher la langue primitive. Dans les langues les moins altérées, tâchons de découvrir « la langue pure, la langue vierge, la langue divine que les esprits, qui connoissent la vérité, parleroient dans le ciel s'ils enveloppoient comme nous leurs pensées dans des sons et s'ils désignoient les choses avec des paroles ». Les altérations des langues manifesteront l'histoire des peuples. Mais, la langue primi-
tive, où est-elle cachée? Dans la langue des Celtes ou anciens Gaulois... « Je n'annoncerai pas ici sans un mouvement d'orgueil "' bien pardonnable que la plus riche et la plus primitive [des] langues est celle de mon pais. Enfants aînés de Japhet, c'est parmi nous que la révélation orale s'est conservée avec le plus de pureté. C'est nous qui avons été les dépositaires les plus fidèles du feu sacré. Car la religion n'étoit pas moins pure dans les Gaules qu'elle ne Test dans la France. Et dans les collèges de nos Druides les mistères du christianisme n'étoient pas enseignés avec moins d'ortodoxie que dans la Sorbonne moderne. Nos titres de noblesse sont de bien loin antérieurs à nos annales. Mais, de toutes les parties des Gaules, la plus distinguée est celle des anciens Occens qui furent depuis les Tectosages. C'est dans leur païs qu'on pourra voir comme dans leur source les langues et les hommes naître, se former et se répandre et devenir idiome ou peuple grec, romain, perse, etc. »
Yoilà le système de l'abbé de Ghaupy : ce n'est pas un petit système. Quant à savoir comment la philosophie des lettres, promulguée avant la tenue des Etats, pouvait tout sauver, on le devine avec un peu d'indifférence. Chaupy est un de ces bonshommes qui pullulèrent alors et qui, en possession d'une doctrine, — et quelle que fût la doctrine, quel qu'en fût aussi Tobjet, — se croyaient en mesure de réformer le monde. A cette époque^ Chaupy s'occupait de celtisme et de linguistique nébuleuse : il s'avisa de réformer le monde par la philosophie des lettres. Yingt ans plus tôt, il
l'eût prétendu réformer en vertu de l'archéologie et par remplacement qu'il av;»it trouvé pour le Sabinum d'Horace. La philosophie des lettres est bien antérieure, dans l'esprit et la conversation de Chaupy à son grand ouvrage confus. Il l'y a introduite, afin de « tout sauver ». C'est le remède : il le possédait avant que le mal ne se fût déclaré. Chaupy, môme original comme il l'était au dire émerveillé de M'^" de Sabran, doit beaucoup à Le Brigant. L'idée de rapporter les langues des nations diverses à une origine commune, à une langue primitive, l'idée de chercher sous les altérations des langues dérivées les traces de cette langue primitive et l'idée de consacrer comme langue primitive le Celte, ces trois idées sont de Le Brigant. Chaupy avait lu son devancier; il a dû le connaître, car Le Brigant (nous le savons par Restif) était amicalement lié avec Mercier de Saint-Léger. Ce que fait Chaupy, c'est d'aller beaucoup plus lom que Le Brigant. lorsqu'il affirme 1 identité de la langue primitive et de la science universelle. Et, si je ne me trompe, c'est là ce qui retint l'attention de Joubert. Mais, si Joubert a fidèlement résumé la philosophie des lettres, il ne l'a point jugée : il n'y a pas un mot de critique ou d'assentiment, pas un mot de commentaire, dans le « système de l'abbé de Chaupy ».
Avec tout cela, que veut dire Milran, quand il attribue à Joubert une « métaphysique du langage »? Sans doute Joubert examinait-il volontiers ces théories singulières auxquelles l'initiaient et Chaupy et Le Brigant peut-être, qu'il a pu lire
sans l'admirer le moins du monde et sans confesser à Milran qu'il le lisait. Le celtisme continuera de le tenter, nous le verrons. Je ne crois pas qu'il ait eu, personnellement, un système de linguistique et une métaphysique du langage. Mais, si je ne trouve pas dans ses papiers les éléments d'un tel système ou d'une telle métaphysique, j'y trouve en ahondance les signes de l'intérêt qu'il n'a pas cessé d'accorder aux questions de vocabulaire et de style, aux problèmes du langage. Un grand nombre de ses feuillets notent ou essayent maintes étymologies, souvent douteuses.
Les folies principales d'un Ghaupy ou d'un Le Brigant, certainement il les éconduisait. Ce n'est point à dire que la méditation qu'il voua aux problèmes posés et gaillardement résolus par ces linguistes audacieux n'ait pas laissé de trace dans sa pensée et môme dans sa philosophie du langage, pour autant que nous la pouvons apercevoir. S'il n'a pas adopté le système de l'abbé de Ghaupy, certes ! le système a cependant exercé quelque influence sur ses idées, lesquelles épuraient le système, le dégageaient de 1 absurdité ambitieuse. Lorsque Joubert écrit . vt... Ily a dans les langues quelque chose de fatidique et d'inspiré » -% ne se rappelle-t-il pas cette croyance de Ghaupy à une langue de révélation ? Lorsqu'il écrit : « . . . Les noms bien entendus, bien pénétrés, contiendroient toutes les sciences... Quand une langue a eu plusieurs âges, comme la nôtre, les vieux livres sont bons à lire. Il faut remonter à ses sources et la contempler dans son cours. Pour bien écrire le français, il faut entendre le gaulois... » ■ ' ce n'est plus l'idée
de Cliaupy ; c'est une idée qui se rattache à celle de Chaupy. Joubert veut qu'on rende aux mots « leur sens physique et primitif » -^ parce que le sens primitif des mots correspond à une réalité.
Ce qui ne vaut rien, dans le système de Chaupy, c'en est le dogmatisme intempérant. Que les mois aient eu, dans chacune de leurs lettres, la marque d'un élément de réalité correspondant au rapport de l'objet avec Dieu, — non ! Ce que Chaupy a de bon, ce que Joubert en a retenu et en a élaboré, c'est l'idée de la réalité des mots, Tidée de la réalité que les mots contiennent originellement, et qu'ils perdent, et (pour Joubert) qu'on doit chercher en eux ou qu'on doit leur rendre. « Que de mots sont des erreurs! ))-^ dit Joubert. Il ne dit pas expriment^ mais sont des erreurs. Pareillement, des mots sont des vérités. Les mots impliquent de la réalité : si l'on s'en avise, la plupart des remarques de Joubert, touchant le style, dérivent de cette pensée. Il écrit un jour : « Je chercherai les rapports des mots aux pensées et des périodes à la succession harmonique de nos affections. » Bref, il étudiera la réalité du style, réalité des mots et des tours. « llfaudroit, pour écrire parfaitement, écrire et penser comme écriroit et penseroit riiomme parfait dans sa constitution au moment oij toutes ses facultés seroient en lui parfaitement ordonnées. » Cela pourrait se transcrire selon le système de Chaupy : l'homme parfait serait alors l'homme qui vient de recevoir la révélation de la langue primitive, science totale.
En sonnne, il n'a pas été inutile à Joubert d'être en relations avec des linguistes, même aventu-
reux. Mais il a neitoyé, débarrassé de leurs tares ou cocasseries les idées ou la substance d'idées qu'il doit peut-être à un Chaupy.
La même liasse oh il y a le « système de l'abbé de Chaupy » contient plusieurs autres essais qui, avec celui-là, forment un ensemble, et je ne dis pas un tout complet : c'est un recueil de quelques «systèmes ». Et l'idée de Joubert, quand il recueille ainsi des combinaisons idéologiques variées, contradictoires et qui ne sont pas les siennes, me paraît assez clairement indiquée en ces termes : « Parmi les erreurs humaines, il en est dont le souvenir doit se conserver. Surtout ces vastes sistèmes qui, embrassant l'universahté des êtres, contiennent nécessairement tant de vérités. » 11 reproche à Voltaire d'avoir donné un « pernicieux exemple » en jetant la dérision sur « des idées si grandes ». L'optimisme de Pope ne correspond à aucune réalité? Peut-être. Pope attribue à la nature une excellence qui n'est que dans la pensée de Pope : mais il ne résulte pas de là que l'optimisme soit ridicule. En somme, la vérité n'est point logée en tel endroit, pure et tout entière. Plutôt, elle serait éparse ; et l'on ne peut songer qu'à en recueillir les bribes, mêlées au fatras de l'erreur. Vue assez belle et subtil projet, où Ton devine du désabusement, de la curfosité, du plaisir.
Ces différents systèmes, Joubert les a intitulés singulièrement : « système d'eux », « système de l'autre », « système d'un nommé... » Le nom? D'abord, un D ; finalement un s; dans l'intervalle, un ;i et, je crois, un i : mais je ne déchiffre pas ce
monogramme. Deux ou trois autres « systèmes » n'ont pas de titre. Peut-être le « nommé... » est-il un ami de Joubert, un autre Dardenne, et qui n'a point écrit. Joubert n'appellerait pas « le nommé... » un écrivain dont le nom désignerait une œuvre : et n'est-ce pas une conversation qu'il a notée, une série de conversations qu'il a résumées ? Et puis « l'autre », et puis « eux », qui est-ce? Exactement, à mon avis, ce n'est personne. Il me semble que Joubert entend formuler, non la doctrine de tel ou tel philosophe, mais bien des types de pensée philosophique.
Le recueil des systèmes ne forme point un système. Je veux dire que Joubert ne les a pas disposés de telle sorte que leur arrangement fasse une dialectique et ailleà une conclusion. Ceseraient, si Ton veut, les éléments d'un dialogue philosophique. Et encore les interlocuteurs ne sont-ils pas en contact. Ils ne discutent pas. Joubert s'est enfermé successivement avec chacun d'eux : il ne les met pas aux prises; il cantonne chacun d'eux, qui a raison tout seul, étant seul.
Premier système ; ou l'un des systèmes. La société n'a pas d'autre objet que de « rendre les hommes polis ». Les peuples polis sont les peuples parfaits. Or, « la monarchie et même la religion contribuent infiniment à répandre l'aménité dans les mœurs ». Donc, préservons la monarchie et la religion. Ni plus ni moins : le despotisme et la superstition rendent les hommes « sombres » ; la république et l'athéisme rendent les hommes « liers ». La perfection, c'est chez nous le siècle de Louis XIY : « alors, les âmes étoient douces.
les vices et les vertus modérés, le langage d'une politesse qui n'eut plus d'exemples ». Plus de liberté, non : c'est anarchie ; plus de vertu, non : c'est férocité. De la mesure, la bonne dose, et non point l'excès. Voilà le système d'un conservateur aimable.
Voici un rude philosophe. Les letes humaines, dit-il, ont perdu leurs principes tutélaires. Donc, il n'y a plus d'espoir que dans un gouvernement (( tirannique et cruel ». Vous avez démoli le Petit Ghàtelet? Sottise : les prisons doivent être des lieux « de rigueur et môme d'horreur ». Vous accordez des lits aux criminels ? 11 faudrait leur ôter la paille ! Mais on fourrait au Petit Châtelet des diables anodins, des prisonniers pour dettes ? « Quiquonque doit est un homme injuste ! » Des innocents^ Le beau malheur! « il vaudroit mieux que cent innocents fussent opprimés qu'un seul coupable impuni ». Assez de « générosité », c'est folie ! Où la douceur va-t-elle se nicher? On parle maintenant d'adoucir la guerre : niaiserie! Niaiserie, si les soldats sont « des hommes » ! 11 n'y a point de justice à observer devers un ennemi : la seule loi est de le perdre. Quand Joseph II vint en France, que ne Ta-L-on mis à la Bastille ? Quand nous nous sommes emparés de Saint-Eustache, nous avons traité les Anglais trop galamment : vat-on se battre comme on s'oblige? Il faut que la guerre soit cruelle. A condition d'être cruelle, la guerre est bien utile, pour donner de l'énergie aux peuples. Pas de langueur ! Louis XIV a très heureusement taquiné les Calvinistes. 11 les a bannis : ce fut « un grand' bien ». Quoi ! la France en était
à craindre Genève. Quant aux victimes, qu'elles s'en prennent, non pas à Louis XIV, mais à Calvin ; puis à elles-mêmes : ces gens qui s'obstinaient dans Terreur s'étonnent qu'on s'obstine à les détruire !... Voilà le système de la violence et, après l'ami de la monarchie, le partisan du despotisme.
Le (( nommé... » va-t-il les départager. A son avis, les gouvernements n'importent guère : on est heureux en France, en Suisse, à Constantinople, c'est-à-dire sous la monarchie, la république et le despotisme. Les hommes « n'ont qu'à être sages ». Ils peuvent l'être sous les divers gouvernements : « adoptons celui qui est établi, c'est toujours le meilleur, puisque aucun ne vaut mieux ». Qu'est-ce qui vous empêche d'être heureux ? La pauvreté? mais « la richesse, la pauvreté sont deux états indifïérens en eux-mêmes ». Vous êtes riche si vous avez du pain et un vêtement : tout le monde en a; du moins, personne n'est forcé d'en manquer longtemps, quel que soit le régime politique. Quant à la religion, notez qu'on peut être heureux avec sa religion, et qu'on peut l'être sans religion. D'ailleurs, silence : trop de philosophie! Vous énoncez des principes généraux : quoi de plus vain que les principes généraux 'l Ils ne s'adressent à personne. Ils s'adressent au public? Mais, le public, ce n'est personne : parlez-moi de l'individu. Adressez-vous, non au public, à votre voisin; donnez-lui, non des principes généraux, des maximes de détail. « Tout ce qui, en morale, n'est pas d'un usage actuel ou déterminé ne sert absolument à rien. » Les « théories » ont fait beau-
coup de mal, ont exalté rintelligence, ont « énervé lésâmes ». On a multiplié les livres, « ce qui est un grand mal » : la lecture rend les hommes nonchalants; et tout le bonheur humain, c'est d'agir. Assez de doctrines ; et beaucoup trop d'éloquents programmes ! « 0 la belle chose que la société telle qu'elle est ! » Les plus habiles y font preuve d'industrie ; les plus vigoureux portent des fardeaux : <( xlinsi, chacun est à sa place et chacun jouit de l'espèce de bonheur fait pour lui sans qu'aucun soit plus heureux qu'un autre. Je me trompe. Le portefaix est plus heureux que le ministre... » Voilà le système de l'eudémoniste content, si content de la réalité que les chimères le dégoûtent.
« L'autre » n'est pas un fanatique de la violence; mais il révère la force, comme la plus grande qualité de l'homme : par la force, l'homme est libre. De la force partout; de la force dans le style! La prétendue « délicatesse » n'est que faiblesse sous un autre nom. Il s'agit d'émouvoir : vivent les (( écarts de l'imagination », s'ils secouent les multitudes mieux que la justesse des raisonneurs! Remuez le peuple : voilà le vrai talent. Que l'écrivain soit « un guerrier »; après cela, peu importe comment il écrit, avec ou sans grâce : « qu'il se serve de l'épée ou de la lance, du sabre ou du crik, de la massue ou de la dague; pourvu qu'il a,ssène vigoureusement son coup, il est bon guerrier ! »
Le « système d'eux » et, je crois, le plus beau, c'est le système de la résignation philosophique. L'ordre physique et moral que nous voyons établi
dans Tunivers est le seul qui ait jamais existé : le seul possible. Nous avons pu le corriger sur quelques points, ou croire que nous le corrigions. Bref, nous supprimons des maux anciens : d'autres maux surviennent, différents et d'une importance égale; «une somme de biens et de mauxindiminuables est essentiellement liée au système de l'univers » et « il est de l'essence des choses que le même nombre de maux et de biens subsiste toujours ». Il disparaît une maladie : une autre la remplace. Des superstitions disparaissent : d'autres les remplacent. De nouvelles oppressions remplacent les oppressions détruites et des douleurs succèdent aux douleurs. Méditez le passé, cherchez-y les temps à venir et préparez le genre humain à des changements que certaines précautions peuvent rendre mieux supportables : n'essayez pas davantage. Détruisez quelques abus politiques; mais seulement les « abus secondaires », car, « pour les causes, il faut bien se garder d'y toucher ». Imitez la lenteur ordinaire de la nature : si vous précipitez votre activité, vous produirez des secousses qui sont ce que l'humanité endure de plus désastreux. Enfin, « ce que le sage pourroit faire de plus utile, ce seroit d'embélir les erreurs dominantes chez ses contemporains ». Pas d'utopies et pas de ces signes de l'utopie, les changements de régime : « Eh! qu'importe que les maux de la république succèdent aux maux de la monarchie ou que la monarchie succède au despotisme?... Changés les mœurs et non pas les empires, la morale et non pas la religion, la police et non pas le gouvernement... )) Changez les mœurs : en d'autres tej'mes.
substituez à j'impatience la patience, aux velléités outrecuidantes les vertus d'assujettissement. Tout ira bien si les liomnies comprennent que les maux politiques et moraux sont inévitables au même titre que les maux physiques et comprennent que tout ce qui est bumain dépend de la nécessité. Rien ne peut être mieux que ce qui est : et vous vous attristez ; mais aussi rien ne peut être plus mal : et consolez-vous. Donc, « ce qu'il faut présenter aux bommes comme ce qu'il y a de plus beau, c'est le tableau de la subordination ». Que les (( rêves de Mabomet » succèdent aux rêves de Brama, que le christianisme triomphe du théisme ou que les opinions vraies détruisent les opinions fausses, c'est de petite conséquence. « L'homme est fait pour toutes les opinions, excepté la vérité... » Si quelques hommes sont capables de quelque vérité, ne tentez pas d'enseigner la vérité à tous les hommes : ils ne sont point égaux; « la nature fait tout inégal ». Prêchez l'assujettissement, la subordination, la patience. Inutile apostolat? Les hommes ne vous écouteront pas; mais « la nature, en faisant son cours, les retiendra toujours dans les bornes qui leur seroient prescrites par la sagesse ». Voilà une terrible doctrine, qui aboutit à la sérénité et qui nous tarabuste jusqu'à nous mener à l'optimisme. Quel optimisme bien diiférent de celui de Pope, et qui a bien Tallure du pessimisme ! Il dénigre l'intelligence humaine et, ceci est plus grave, l'activité humaine. Il est désespérant, s'il nous ôte l'illusion de l'efficacité. Il est désespéré, mais raisonnable, et satisfait de Têtre, souriant. Il est ironique et sérieux, triste avec cir-
46 JOSEPH JOUDERT ET LA BÉVOLUTION
coiispcclion; et il prétend faire beaucoup pour le bonheur luunain si, en nous détouinanl des attentes, il nous épargne les déceptions. Une telle sagesse un peu mélancolique, mais calme, serait opportune bientôt : la révolution sera une impatience déplorable de gens mal désespérés.
Ces différents systèmes, les uns avec leur air de paradoxe effronté, les autres avec leur savante modération, trës divers, se ressemblent tout de même en ce que nul d'entre eux n'est crédulement réformateur. Joubert, en les plaçant côte à côte, et pourvus tous de leurs arguments, indique son incertitude philosopliique.il ne les réfute pas. Si chacun d'eux est une objection pour un autre, Joubert ne témoigne pas de sa préférence. N'a-t-ilpas de pré- ■ férence et est-il en état de parfaite sagesse?
Il V a, dans la môme liasse, un feuillet où deux paragraphes posent l'un la thèse et l'autre l'antithèse, l'un marqué de la lettre F et l'autre de la lettre J. Je conjecture que l'F désigne Fontanes et, le J, Joubert et que Joubert a noté les conclusions philosophiques de son ami et les siennes. Fontanes montre la nature humaine en perpétuel et inutile changement : « Nous ne pouvons éviter d'être changeans, d'être mécontens; aucune situation n'est pour nous meilleure qu'une autre, parce que nous ne pouvons être fixes dans aucune. » Joubert répond : « C'est donc h dire qu'il n'y a rien de fixe dans l'organisation de l'homme? C'est donc à dire que nos os ont une mobilité perpétuelle et nos nerfs une fluidité parfaite? C'est donc à dire enfin que la nature de l'homme est nulle? J'avoue avec vous qu'il cherche perpétuellement le mieux; mais c'est que le mieux
ne se trouve réalisé nulle part. Mais sciés assuré qu'il est possible. Il y a des sensations plus agréables que les autres. Il y a donc des gouvernemens meilleurs que les autres, des loix bonnes et mauvaises et de bonnes et mauvaises mœurs, etc. )> En somme, Joubert ne se tient pas dans le scepticisme ; et il croit au progrès. Les ditî'érents systèmes qu'il a présentés ont ensemble cette analogie de traiter et, finalement, de résoudre par la négative la question de la perfectibilité humaine. Joubert admet au moins quelque perfectibilité : pour nier qu'elle soit, d'essence même, illusoire, il a le critérium suffisant de la sensation. Sa pensée est assez nette dans un autre passage, où il examine la pbilosoplîie de Rousseau. Jean-Jacques, dit-il, compare au monde existant le monde passé : il préfère Je monde passé, « peut-être avec raison ». Tous ses livres sont pleins de la haine que lui inspire le temps présent: et Joubert consent que ce temps est déplorable. Mais, dit Joubert, « s'il eût porté ses regards plus loin, s'il eût apperçu le monde possible!... » En d'autres termes, Joubert ajoute au passé réel et au présent réel Tavenir possible; donc il admet la perfectibilité : il n'éconduit pas les réformateurs. Il écrit encore : « D'où vient le mal dans la nature? Ah! d'où vient [que 1'] intelligence ne l'a [pas] jusqu'ici gouvernée et que tout est soumis à l'empire du hazard? » Donc, il admet, comme une possibilité, le règne de l'intelligence réformatrice.
La complaisance avec laquelle il expose divers systèmes et ne choisit pas trahit son irrésolution. Je ne crois pas qu'il soit en possession d'un sys-
tènie. Mais il possède au moins quelques présomptions dogmatiques et des principes, négatifs peutêtre, parmi lesquels on dirait l)ien qu'est fort décidé cet athéisme que Milran lui attribue. Cela se voit dans ce passage oii il suppose que, du point de vue social, on reproche à l'athéisme de réclamer, pour être jamais possible, trop de bonté, de justice et de science. Il réplique : je vous y prends, « vous croies donc que des hommes qui auroient toujours été athées et matérialistes auroient une tête plus saine et des sentimens meilleurs que nous ! » Un tel aveu lui est précieux. Il blâme le spiritualisme de nous accoutumer à des conceptions si subtiles que c( nos pensées, nos sentimens et notre stile n'ont plus de corps ». Eh! bien, « les idées menues rendent les cœurs pusillanimes ». Un style vigoureux est un style matérialiste. Et, « plus le stile a de cor|)S, plus il est moral», parce que les abstractions ne sont que néant; le style abstrait « habitue la conscience à ne pas juger ». Enfin, « s'il arrive que la langue se perfectionne tellement qu'elle devienne toute phisique, cette révolution en causera une importante dans les mœurs ». Linguistique et philosophie sociale se rejoignent ici.
Joubert se promène à Saint-Sulpice, un jour, et note : « C'est dans de pareils temples que l'homme est religieux et qu'il devient esclave ; c'est devant de tels autels qu'il s'instruit à la servitude. Car tout sentiment religieux est un sentiment servile et quiquonque s'agenouille devant Dieu se façonne à se prosterner devant un roi î »
Ce Joubert-là est jeune et fort jaloux de ses hbertés intellectuelles. Sa vivacité l'entraîne assez loin.
S'il n'a point un système encore et une philosophie, ce qui lui manque davantage, c'est le doute; et il conclut, sans le vouloir, avec plus d'impétuosité que n'en comporterait sa méthode. Cependant, la collection de systèmes qu'il a faite lui est et surtout lui sera un excellent trésor et comme une provision du scepticisme le meilleur, celui qui vous empêche de nier à Fétourdie, et qui vous préserve des longues erreurs, et qui vous prépare de bonnes rêveries. Tel que le voilà, les philosophes et même les ouvriers de la révolution pourront le séduire : ils ne le garderont pas.
Mais, dans sa tête, à cette époque, le grand tumulte d'idées ! Il a connu, il a quelquefois aimé les plus aventureuses tentatives de ses contemporains les plus déraisonnables, leurs espérances, leurs toquades, pêle-mêle. Il a participé à ce trouble, à cette alarme et à cette fureur des intelligences, qui ne savent pas oii elles vont, qui le sauront bientôt, les plus saines, avec chagrin.
Au mois de novembre 1787, Joubert quitte Paris et il passera presque toute une année à Villeneuveie-Roi.
Plus il a l'âme agitée, plus le calme de la petite ville lui est agréable et bienfaisant. Paris ne l'amuse guère et le fatigue. Il ne voit plus beaucoup Fontanes, à Paris. Fontanes voyage : est-ce à cause de ses créanciers? ou bien, faute d'argent, pour être hébergé, ici ou là? ou bien éprouve-t-il, de même que Joubert, une sorte de malaise mental et moral auquel Paris ne convient pas ? Le 2 mars, Fontanes racontait à Joubert le séjour qu'il avait
fait à Genève, chez un de ses parents, M. de Fontanes, pasteur et professeur. Puis il partit encore. Le 24 août, il est à Vevey, d'où il écrit à Joubert (lequel est à Paris, pour un bout de temps, et toujours au petit hôtel de Bordeaux) une lettre bien enthousiaste : « Ah ! mon ami, je vous appelle. Que n'etes-vousà Vevey, pour admirer, pour pleurer, pour sourire, pour recevoir toutes les émotions douces de l'âme?... » C'est qu'il a vu le Mont Blanc. Même, il a fait de l'alpinisme, traversé le glacier des Bossons et la mer de glace : la « hauteur effrayante » des montagnes 1' « écrase ». Puis il s'est c( enfoncé » dans le Valais ; et il s'écrie : « Non, Tâge d'or n'est point un rêve : cette délicieuse vallée réfute tous ceux qui n'y croient pas. Feuilletez Homère, Virgile et tous les poètes que vous aimés le mieux, et lorsque vous serés plein de leurs plus aimables tableaux, venés ici : vous oublierés vos poètes et vous vous mettrés à genoux devant le grand poète qu'on ne peut égaler... » Dieu ?. . . « devant la nature ». Le lac Léman, depuis Villeneuve jusqu'à Vevey, lui est un enchantement. Certaines roches lui ont rappelé « celles que peint Télémaque dans le lieu oi^i il est berger ». Il se souvient de la Nouvelle Héloïse. Les filles du pays comptent aussi dans son plaisir. Il les compare à Eve et à Nausicaa : « vous aimeriés mieux cette dernière, parce qu'elle est homérique ». Il prend le bateau pour aller à La Meilleraye : « Hélas! je n'ai point de Julie. . . » C'est triste : dans un si beau site, aimable et riant! Les « filles charmantes » ne manquent pas. Oui, « des tailles élevées, des gorges parfaites, le bras beau, même parmi les
LINGUISTIQUE ET PHILOSOPHIE Jil
cuisinières » : elles ont tout cela, ces filles ; seulement, elles ont, les mâtines, « des mœurs ». Eh ! bien, « ce qui vous étonnera, c'est que ce dernier article ne m'afflige point : on reprend la première innocence du premier monde dans ce paradis terrestre ». En somme, le grand aii' est bon pour Fontanes. Jamais, dit-il, la vie ne lui a été plus précieuse; et cependant jamais l'idée de la mort ne lui a semblé suave comme « sous ce beau ciel et sur ces rives enchantées » : heureuse combinaison, très philosophique. « Adieu ; que ne voyez-vous ce que je vois? » Le 7 avril 1788, Milran, qui est à Cherbourg, écrit à Fontanes et se plaint de ne plus le rencontrer quand il visite les bords de la Seine : « Vos goûts vous enlèvent à cette capitale... » Il lui écrit prose et vers. Il le déclare un homme heureux : de la santé, de la jeunesse et des talents ; — « et lorsque les Zéphirs unis — ont repoussé le froid Borée — vous allez vivre en ce pays, — du grand Tell l'heureuse patrie »... On ne voit plus Fontanes à Paris.
Joubert, ses amours lui ont donné plus de tracas certainement que de félicité, lui ont laissé un pénible souvenir. Il n'est plus l'amant d'Agnès; je crois qu'il n'a pas cessé tout à fait de la voir et, sinon de l'aimer, de lui garder une amitié scrupuleuse. Séparée de son mari, elle demeure en Bourgogne. Assez dignement, elle tâche de gagner sa vie, à Joigny : et Joigny n'est pas loin de Villeneuve. Dans les carnets de Joubert, à la date du 14 juillet 1788 : « Passage de M™' R. au coche. » Ce doit être M'^' Restif. Mais elle passe. Joubert l'a vue un instant, à la maison de poste, qui est dans
la grande m > de Villeneuve. Tandis qu'on a changé les chevaux du coche, elle et lui se sont dit honjour, ne se sont pas dit grand'chose, ont un peu plus souffert qu'ils n'ont parlé; puis chacun d'eux est allé où il allait, Agnes donc à Joigny, et lui Jouhert à quelque promenade plus rêveuse qu'à l'ordinaire.
Jouhert, à Villeneuve, est 1 hôte d'un de ses parents, le cousin Desmonts, Elie Desmonts, fils de Pierre Desmonts, le notaire de Montignac, et de Catherine Queyroy. Jean Jouhert était fils d'une Toinette Queyroy, sœur probahlement de Catherine ; de sorte qu'Ehe Desmonts, cousin-germain de Jean Jouhert, devait être l'oncle à la mode de Bretagne de Joseph Jouhert. Cet Elie Desmonts, fourrier au régiment de mestre de camp général des dragons en quartier à Villeneuve-le-Roi, s'était marié à Sens, le 24 janvier 1775; il avait épousé Geneviève Civet, fille de Pierre Civet, bourgeois de Villeneuve, et de Marguerite Clément. A la retraite après une carrière modeste, il habitait son ancienne garnison, Villeneuve, où se retiraient volontiers les militaires émérites.
Il y avait, à Villeneuve-le-Roi, une société de très aimable bourgeoisie, et qui vivait en bonne intelligence, égayée de réceptions, de fêtes où Ton observait la règle d'une élégante simplicité. Une ville de province et une vie de province; mais aussi Villeneuve, qui est sur la route de Paris à Lyon, servait d'étape à un grand nombre de voyageurs qui, souvent, s'y attardaient, séduits parle gracieux paysage de la rivière et des coteaux. Villeneuve demeurait chez elle, enfermée entre ses murs, mais
ouverte de ses deux portes, et accueillante. Aussi elle n^était pas farouche et maussade coin me d'autres petites villes que leur situation relègue et isole.
Par ses cousins Desmonts, Joubert connut toute la société de Villeneuve, les Menu de Gliomorceau, les Devauve, les Martineau, les Ghevailler, les Moreau, un petit groupe de familles très honorables et distinguées, en relations fréquentes. Il y avait beaucoup de bonhomie. Elle Joubert qui, de Paris, venait quelquefois, on le chargeait de commissions dans les magasins. Par exemple, le 26 août 1788, il annonce à Joubert Fenvoi d un bandage pour le cousin Desmonts; en même temps, il demande que la cousine lui veuille dire si le cousin « fait parasol », — c'est à savoir, il me semble, si le cousin se promène, en dépit de l'inconvénient qui l'oblige à porter bandage, sous le soleil d'août, protégé d'une om.brelle : — « cela m'annoncera l'état de sa santé ». Il fait aussi des courses pour son frère, et pour 31""^ Clément, qui était une nièce de la cousine Elle et qui habitait avec les Desmonts à Villeneuve.
Jean-Etienne Menu de Ghomorceau, quand Joubert le connut à Villeneuve-le-Roi, avait passé la soixantaine. Il était lieutenant-général du bailliage. Il professait un vif amour des belles-lettres. Il avait composé, dans sa jeunesse, des poésies qu'on trouverait dans les recueils de l'époque. Son œuvre la moins ignorée^ ignorée néanmoins, est une imitation en prose du Renaud de Torquato Tasso : deux volumes, qui parurent, en 1784, chez Moutard et, bientôt, reparurent chez Royez. Il s'excuse
un peu do s'ùtre adonné, lui lieutenant-général du bailliage, à un travail si futile : le blâmera-t-on d'avoir préféré aux « amusements des petites villes )) les délassements de la littérature? « Dans cette imitation en prose, dit Joubert, M. de Cbomorceau se plut à substituer souvent aux lieux et aux bommes célébrés par le Tasse la description de son propre païs, le nom de ses enfans, les ancêtres de ses voisins, inspiré et soutenu, comme il le disoit, par le désir d^ illustrer tout ce qiiilaimoit. Aussi le style de cet ouvrage, monument élevé par l'auteur à ses plus cbëres et plus louables affections, ne manque-t-il ni de verve, ni d'abondance, ni de chaleur, ni de noblesse, et n'a peut-être pour défaut que l'excès de ses qualités et un éclat trop continu... » C'est bien certain! Mais qu'importe? Voilà un homme très gentil : aimant le Tasse, aimant aussi ses enfants et ses voisins, il a consacré son talent à réunir tous les objets de sa tendresse. Il n'a point balancé de faire venir Renaud et Isolier sur les rives de l'Yonne et précisément à Villeneuve ; en note : « dans la classe des petites villes, c'est une des plus jolies du royaume et des plus agréablement situées )>. Les chevaliers sont reçus à merveille. Une troupe de nymphes s'empresse pour les désarmer. Ces nymphes : les jeunes filles de Villeneuve. Et Flore, « l'élégante Flore, qui joint au don de plaire des qualités précieuses et l'éclat et les grâces de la déesse du printemps »), c'est M"'' Flore de Ghomorceau; et les autres nymphes, la décente Sophie, l'aimable Irène, la fine Henriette, la vertueuse Alexandrine, la vive et folâtre Victoire, et Justine, et Lise, et Rose, et
Euphémie, ce sont les amies de M"^ Flore. Joubert avait de Tindulgence pour le Renaud du lieutenantgénéral. Il louait Fauteur d'avoir « embelli quelques épisodes et plusieurs descriptions » du Tasse et d'avoir « déguisé » ce qu'a de « révoltant » la scène de la Fontaine d'amour, dans l'original : il le fallait, du moment que l'auteur amenait dans le poème les jeunes filles de Villeneuve. M. de Chomorceau écrivait à Joubert : « Monsieur et très cher et très estimable ami... »
M. Martineau, Louis-Simon, était avocat; et il sera député à la Constituante. Sa maison est une de celles où Joseph Joubert fréquentait assidûment; et, en 1788, pour la fête de M. Martineau et sur Tair On conipteroit ses diamaas, il eut l'obligeance de composer des couplets que chanta le fils aîné de l'avocat :
Je suis l'aîné des sept enfans Dont vous fêtez ici le père...
Nous apprenons, par les couplets de Joubert, que M. Martineau, sérieux et grave, jouait bonnement avec ses enfants, qu'il était bon, qu'il était juste ; que, s'il avait des ennemis, c'étaient ceux de sa franchise ; qu'on admirait sa raison, sa vertu :
On l'eût cité dans son canton..
Quand il eût mené la charrue !...
Joubert ne dédaignait pas ce jeu anodin des couplets. Il y mettait de la grâce et la simplicité qu'il faut. Une fois, il a composé des « couplets chantés sous l'ormeau dans les bois de Vaudouard où l'on
50 JUSKPIi JOUBKKT ET LA RÉVOLUTION
avoit dansé aux chansons ». C'est un oiseau du bocage qui parle ; et il dit :
Si vous voulez devenir ma compagne, Je n'ouvrirai mes ailes que pour vous.
En vain 1 automne a flétri la rampagne ; Si vous maimez, l'hyver me sera doux...
Et, Menu de ChomoFceau, Joubert le célébrait :
Du grand Renaud évocateur magique !
Badinages; et dont Joubert goûtait linnocence, la gaieté saine . A-t-il dansé aux chansons, dans les bois de Yaudouard, avec les parfaites jeunes filles ? Peut-être... Il avait trente-quatre ans et il aimait les grâces de la vie.
Parmi ses petits poèmes de circonstance, et qui n'ont pas l'impertinence d'être bien lyriques, il y en a un qui est seulement esquissé, où les vers commencent à peine à se dégager et qui, laissé ainsi, me semble avoir le charme d'un sourire à peine entrevu : « Nous dansons pour nous consoler — et nous chantons les hirondelles. — Elles razent les ilôts autour — de nos bateaux tandis qu'on chante — leurs amours. 11 semble qu'elles aiment Tair de mademoiselle... Il semble en effet né pour elles... »
La famille Moreau (Joubert épousera M""" Moreau, plus tard) était alliée à la famille Menu de Chomorceau. En effet. M"''' Moreau, née Lemoce, était la cousine germaine du lieutenant-général. Et cette propriété de Vaudouard, dans les bois et bosquets de laquelle on dansa aux chansons appartenait
aux Lemoce : la mère de M""*" More au, née Menu, avait épousé un Lemoce.
Et ne négligeons pas la famille Piat. Louis- Charles Piat, né en 1760, avait été instituteur à Villeneuve, son pays natal. Puis il fut principal des collèges de Joigny et de Nemours; ensuite on lui donna le collège de Villeneuve. Plus tard, vers 1795, il fonda une imprimerie. On estimait beaucoup les demoiselles Piat, ses sœurs.
Je ne sais rien des Ghevailler, ni des Devauve, ni d'autres familles qui devaient compléter cet ensemble de personnes louables et d'un commerce que Joubert appréciait. Je le regrette : j'aurais voulu disputer encore à l'oubli quelques bribes du passé mort et insignifiant.
Joubert se plaisait à Villeneuve, auprès de ces bonnes familles qui, plus cossues que la sienne, lui rappelaient la sienne cependant. L'atmosphère de tranquille honnêteté où l'on vivait, dans la quiète petite ville, lui était douce et reposante, après qu'il avait subi tant de tribulations à Paris parmi les gens de lettres et dans les alentours de Restif. Les jeunes filles et demoiselles bien élevées le divertissaient d'Agnès. Et il aimait cette existence peu occupée, ordonnée sagement; il y devinait le projet de sa destinée. 11 travaillait sans hâte, profitait du silence, rêvait, lisait Gook et ses voyages.
Le 2o novembre 1787, jour de Sainte-Catherine et fête de M""' Desmonts, il note : « Promenade à dix heures du soir... )> Le 30 janvier 1788 : « Mariage d'Edmeton... » Mais je ne sais pas qui est Edmeton. Le 7 février : « Arrivée de Fontanes... » Fontanes vint passer un peu de temps à Villeneuve.
Autour de Villeneuve, dans un rayon d'une lieue et demie, les deux amis faisaient maintes promenades; et j'en trouve la mention dans les carnets. Ils allaient à Baudemont, à Saint- Joseph, dont Joubert note le vin blanc, à Beaujards, au Buisson- Souëf, — « agneaux bêlans », — et, le 24 mars, lendemain de Pâques, au Bois de Saint-Martin; et, au mois d'avril, à Val-Profonde : « chanson dans la vigne ». A Val-Profonde, il y avait la famille Deforceville : et un frère de M""" Moreau, qui devint M""" Joubert, était veuf d'une Deforceville. Durant ces promenades, les deux amis admiraient la nature, bavardaient, mélangeaient la philosophie et la gaieté.
Le 3 mars, Joubert fait ses comptes. Il a reçu en dépôt, de sa cousine Catherine, six livres. Il a une livre douze sols à payer au perruquier; il achète pour lui de la poudre à huit sols. Dans son carnet, il y a ce mémento : « 7 mai^ mercredi^ départ de ma cousine. — 8, 9, iO, promenades et jeux du soir. — ^^2, première Fête-Dieu. — !29, octave. » Mois de juin : a i^t?, l'abbé... » Est-ce l'abbé Moreau, un frère de M'^'" Moreau? Probablement. « ^4, saint Jean. Retour de Nan... » Et, Nan..., c'est probablement le surnom de M""" Desmonts. A la fin du mois, Joubert va passer deux jours à Piffonds, qui n'est pas loin de Villeneuve. « Mercredi ^juillet, retour. Température d'été. Sculpture vue sur la porte d'un pavsan. Réflexions. Jeudi 3, promenade le matin. Ecriture. Celle-ci. Après-midi... » Et c'est tout. Il se promène beaucoup. Il ne travaille pas beaucoup. S'il travaille, c'est à un éloge de Cook le navigateur. Il flâne davantage.
LINGUISTIQDE ET PHILOSOPHIE 59
Le goût qu'il avait pour Villeneuve, il Ta marqué dans une petite composition qu'il écrivait à la fm de juin 1788, sous la forme d'une lettre : « Monsieur le comte, j'habite un pays charmant. C'est ici que j'aimerois à vivre avec vous... » Il a biffé ce début. Je ne sais pas qui est ce comte ; je crois que ce n'est personne, qu'une fiction de littérature... a C'est ici que la nature et la culture se donnent doucement la main et ne se quittent en aucune saison. C'est ici que la terre offre à tous les âges depuis X ans jusqu'à C ans une variété de travaux qui ne permet guëres à personne ni de se reposer ni de se lasser. C'est ici que la perfection môme du travail en cache la peine : vraiment ces gens-ci ont bien plus l'air de décorer leur pays que de le labourer. On diroit qu'ils n'ont rien fait que pour leur plaisir. Chaque sep de vigne est cultivé avec autant de soin et d'amour que peut l'être un pied d'oranger dans les jardins de vos pareils... Il n'y a pas un pouce de terrein qui soit négligé ; il n'y a pas une plante qui meure sur pied et qui ne soit cueillie en son temps pour quelque usage de la famille. J'en aurois compté, si j'avois voulu, plus de cinquante qu'on foule aux pieds dans les pays les plus économes et dont les enfans connoissent tous ici les noms, les variétés et la demeure favorite. C'est eux et surtout les petites filles qui sont chargés de ces menues récoltes convenables à leur taille. On ne voit point ailleurs tant de petits paniers ni de petites hottes. Il semble que les petites filles soient chargées du soin de tenir la terre propre quand leurs parents prennent le soin de la couronner d'arbres et de fruits. On compteroit au pied de leurs toutïes tous
les tuyaux du seigle et du froment dans un champ, on compteroit tous les grains du gravier dans un vignoble. Rien n'est ici hors de sa place, ni à sa place plus de temps qu'il ne le faut. On trouveroit ailleurs plus d'opulence dans les moissons et dans la terre une plus superbe fécondité. On ne trouvera nulle part l'ordre rural établi avec tant de perfection ny observé avec tant d'exactitude. Tous les habitans de ce lieu-ci sont des fourmis : le village est une fourmilière. Si ce n'est que tout s'y fait en quelque sorte posément et sans précipitation. Ils ne travaillent point comme des paresseux qui se hâtent pour se débarrasser de leur besogne comme d'un fardeau, mais comme des hommes amis de leur occupation et qui ne veulent point s'y soustraire. On compteroit tous leurs pas comme toutes les feuilles de leurs vignes. Ils ne connoissent ni la précipitation ni la lenteur. Aussi, quoique vifs, ils sont sensés. C'est un lieu fait pour le bien-être. » Cette impression d'ordre charmant et de netteté que donnait à Joubert la campagne de Villeneuve, il la recevait aussi de la société dans laquelle il vivait. Et il aimait cela, autant que l'avait bouleversé le désordre de sa vie parisienne. Il note, sur son carnet d'alors, les dimanches et les fêtes religieuses : je crois qu'il allait, comme tout le monde, à la messe et aux oflices. Il aspirait à une existence bien ordonnée, honnête et calme.