CHAPITRE II
Voici un personnage, un peu drôle, et recommandable, qui, dans la jeunesse de Joubert, eut un rôle assez important, — mais non le rôle qu'on a dit : — le chevalier de Langeac.
Sainte-Beuve Ta connu : c'est dangereux, d'avoir été connu par Sainte-Beuve. En 1838^ Sainte- Beuve remercie de tout son cœur le bon chevalier qui, sur Fontanes, lui a donné des renseigaements précieux ; le chevalier de Langeac, dit-il, « aujourd'hui encore vivant » et qui vient d'entrer dans sa quatre-vingt-septième année. En 1843, le pauvre vieux Langeac est mort ; il n'y a plus à lui faire de peine et, à propos d'un écrivain qui recherche avec trop de zèle les lauriers académiques, Sainte- Beuve écrit : « J'ai eu l'honneur de connaître un très vieux littérateur, le chevalier de Langeac, qui, dans sa première jeunesse, avait remporté un prix à l'Académie vers 1770 ou 1769, un prix en concurrence avec La Harpe et de préférence à lui (quel honneur!) ; mais ce premier triomphe ne s'était plus renouvelé et, depuis ce prix mémorable, le digne lauréat n'avait pu obtenir, dans les
concours nombreux auxquels il s'était voué, que de simples accessits. Ce qui lui en était resté de chagrin au fond, dans une âme assez légère, était inimaginable, et je l'ai entendu à près de quatrevingt-dix ans revenant à satiété en vieil écolier sur ces injustices prétendues ou réelles dont il avait élé victime... »- Voilà ridiculisé le pauvre Langeac. Il prêtait à la plaisanterie. On ne Ta point épargné ; de son vivant et après sa mort, on Ta taquiné ; puis on l'a calomnié. Il n'avait pas un grand talent ; surtout, il n'a pas eu de chance. Egide-Louis-Edme-Joseph de Lespinasse, chevalier de Langeac, naquit à Paris le 2 octobre i7o2 ': il avait donc un an et demi de plus que Joubert. Il appartenait à une très ancienne famille, connue depuis un seigneur de Lespinasse qui, en 1066, accompagna Guillaume de Normandie à la conquête de TAngleterre. Au xv'' siècle, par un mariage, la maison de Lespinasse acquit des droits sur la baronnie de Langeac. Langeac, ville qui renfermait plus de quatre cents feux, était le chef lieu du Langeadais, à la limite de l'Auvergne et du Gévaudan '. D'ailleurs, il semble qu'il y ait eu, pendant deux ou trois siècles, contestation sur cette baronnie entre les Lespinasse et les descendants des premiers seigneurs de Langeac. Ceux-ci, les Gilbert-Allyre de Langeac, comptaient parmi les membres de leur maison saint-AUyre, évèque de Clermont et qui vécut au iv'' siècle : ils jouissaient « de plusieurs beaux droits dans l'abbaye qui porte le nom de ce saint ))^ Joubert a connu ces Gilbert-Allyre de Langeac, l'un d'eux au moins. Je trouve, dans ses papiers, cette note qui contient
une réflexion morale comme suite à la remarque d'une immoralité : « Chez Dallyre, à l'occasion delà petite iille. C est contre la belle nature. Toute action, tout usage, tout établissement, tout sentiment, toute idée, donton peut porter ce jugement, est une action blâmable, un usage pernicieux, un établissement funeste, un sentiment injuste, une idée fausse. Ce qui est contraire à la belle nature est toujours contraire à la saine morale. » Le jeune Joubert, en philosophe, cherche le fondement de la morale et est sensible aux idées de Rousseau : quant à d'AUyre, il a une maîtresse un peu trop jeune, probablement^
Le chevalier de Langeac était fils d'Etienne- Joseph de Lespinasse, marquis de Langeac, comte d'Arlet, baron de Saint-Ilpize, entré au service à treize ans, plusieurs fois blessé à la guerre et notamment à Fontenoy, chevalier de Saint-Louis, colonel des grenadiers royaux, gouverneur du château de Pierre Pertuse, commandant des ville et citadelle du Pont-Saint-Esprit et du Bas Languedoc, brigadier des armées du roi, maréchal de camp et qui, né en 1727, vécut jusqu'en 1809 : la longévité est une habitude de la famille : l'honneur aussi. Egide-Louis-Ednie-Joseph est le deuxième des fils et de sept enfants, dont une fille. On lui donna le nom de chevalier de Langeac et, à titre de cadet, on le pourvut de bénéfices ecclésiastiques. A cinq ans, il fut agréé comme chevalier non profës de Tordre de Malte en la vénérable langue et grand prieuré de France, et plus tard comme prieur de LaRéole, d'Aymeries et de Saint-Martin de Crécy et gouverneur de la ville de Poitiers. Il
eut parfois quelque difficulté à percevoir ses revenus, considérables \
Des son enfance, le petit « abbé » de Lang-eac se montra curieux de poésie. Le 25 août 1767, FAcadémie annonça que, pour Tannée suivante, le sujet du prix de poésie était a au choix des auteurs » •. Le petit abbé de quinze ans se mit à l'ouvrage. Il choisit pour sujet : « Lettre d'un fils parvenu à son père laboureur » ^ ; et il énonça de louables sentiments :
Non, mon père, jamais votre fils égaré
Par les illusions dont il est entouré
Ne cessera d'aimer l'auteur de sa naissance...
Somme toute, il eut le prix. Les rivaux étaient La Harpe, déjà célèbre comme auteur de Wanvick et, l'année précédente, couronné par l'Académie pour un Discours sur les malheurs de la guerre et les avantages delà paix, et Rulhiëre. De l'aveu môme de l'Académie, l'envoi de Rulliière était préférable. Mais, quoi! Rulhière, abusant de la liberté que l'Académie accordait aux poètes, avait écrit une satire Sur r inutilité des disputes-, on pouvait y apercevoir des c( personnalités » inquiétantes : et Rulhière fut évincé. Le 25 août 1768, fête de Saint-Louis, à l'assemblée, l'Académie décerna la couronne au petit abbé de Langeac. Mais il n'emporta point sa couronne en paradis ! Les amis de Rulhière menèrent une rude campagne contre le lauréat. Diderot prit sa bonne plume et il écrivit à Falconet que l'Académie s'était mise « dans la boue » en primant « une pièce très plate d'un petit abbé de Langeac, pièce plus jeune encore que l'auteur ». Et il ra-
conta des potins : le poème de Langeac, si médiocre, n'était seulement pas de Langeac. Il était de Marmontel ; et Marmontel Tavait composé pour (( le petit calotin ». Diderot, là-dessus, raffolait d'opportune admiration pour la satire de Rulhiërc. Il prit encore une fois sa bonne plume ; et il écrivit à 3r^^ Volland : « Depuis que les pièces de poésie qui ont concouru ont été imprimées, on a fait ces deux vers, à propos de celle de M. de Langeac :
Ordre à nos grands esprits de trouver ces vers beaux. Signé Louis, et plus bas Phelippeaux ^°. »
Il était si fâché que, les académiciens, il les appelait les «quarante oies ». Il ne leur pardonnait pas d'avoir couronné « une mauvaise pièce », et d'un abbé.
Ni la lettre à M"' Volland ni la lettre à Falconet, Langeac ne les a lues. Mais, en 1798, on publia le Salon de 1767 ^ de Diderot; Langeac y put lire ce passage : « Les quarante oies viennent de couronner une mauvaise pièce d'un petit sabbatin Langeac^', pièce dont on fait honneur à Marmontel, qui pourrait dire comme le paysan de M"''' de Sévigné, accusé par une fille de lui avoir fait un enfant : Je ne l'ai pas fait; mais il est vrai que je n'y ai pas nui. » Et Diderot imaginait un dialogue de Marmontel et d'un jeune homme, très aimable et modeste, — modeste en apparence, — et qui devint célèbre, Chamfort. Chamfort disait : « Il faut que la pièce que vous avez préférée soit excellente ? » Marmontel demandait, avec simplicité, pourquoi. Excellente, pour être meilleure que celle de La
Harpe ! Marmontel répondait qu'un poëme qui l'emportait sur un écrit de La Harpe n'était pas nécessairement un chef-d'œuvre. — Mais si ! — Vous ne vous y connaissez pas ! — Alors Chamfort : « Si la pièce de La Harpe est mauvaise et si pourtant elle est meilleure que celle du petit sabbatin, celleci est donc détestable? » Marmontel ne disait pas non. . , « Pourquoi couronner une pièce détestable ? » Marmontel, insolent : « Pourquoi n'avoir pas fait cette question-là quand on a couronné la vôtre ? » '" De quel œil, en 1798, Lang-eac lut-il ces méchancetés de Diderot ! Car il avaiteude bonnes relations avec le philosophe. La vie de Langeac est toute pleine de déboires.
Mais, en 1768, le petit abbé regorge d'espérance. Il désirait si bien d'avoir le prix à l'Académie qu'à tout hasard il a envoyé trois poèmes : une Ode sur la colère et, avec la Lettre d'un fds parvenu à son père laboureur, une Epitre d'un fils à sa mère. \\ fit imprimer à part le poème qui avait emporté le prix ; et, les deux autres poèmes, dont il était l'auteur et le vainqueur, il les lit imprimer avec une églogue : « Les parens sur l'amour l'emportent, au village »... ^^ La même année, il concourut à l'Académie de Rouen, pour un Eloge de Corneille^'\ sans intérêt d'aucune sorte. D'ailleurs, on perdrait son temps à tâcher de caractériser sa poésie : elle mérite les sévérités de Diderot ; ou elle mérite une indulgence évasive. Mais il ne le sait pas ; et il s'infatue. Sa qualité d'abbé ne le contente pas. La gloire des armes le tente. Le 4 août 1771, quand il a dix-neuf ans, le duc de Luxembourg, colonel de Hainaut infanterie, lui fait accorder le rang de
sous-lieutenant non appointé dans son régiment C'est le débuL d'un jeune gentilhomme. Trois ans plus tard, il est capitaine aux dragons de Lonaine, sous le prince de Lauibesc. Alors, il obtient un cono'é « pour être employé pendant trois ans dans les cours étrangères en qualité de conseiller d ambassade )). Quel improvisateur ! à seize ans, poète et lauréat ; sous-lieutenant dès qu'il le souhaite ; enfin, diplomate !... C'est brillant, d'abord ; ensuite, n'ayant réussi que mal, il se plaindra : « Avec les faibles appointements de trois mille livres, j'ai résidé à Vienne, à Dresde, à Berlin et à Pétersbourg; et j'ai dépensé plus de quatre-vingt mille livres de ma fortune... ^'^ » Après Féchec de ses ambitions, il trouve que c'est cher. Jeune, il ne regarde pas à la dépense, aux fins de parvenir. Il revient en France et reprend la carrière des armes. La guerre d'Amérique amène justement une rupture avec l'Angleterre. Belle occasion de se faire valoir : Il n'hésite pas. En 1778, à ses frais, il lève une légion, qui reçoit le titre de légion de Nassau et dont le roi veut bien le nommer colonel en second. Cela lui coûte cent quatorze mille livres.
Cette même année, l'Académie, « tant pour encourager l'étude de la langue grecque que poiir engager les jeunes gens à choisir leurs modèles dans la saine antiquité », a proposé « la traduction, en vers alexandrins, du commencement du XVI' livre de l'Iliade ». Langeac se souvient de sa gloire et concourt. L'Académie décide que le prix ne sera point donné, « aucune des pièces du concours n'en ayant été jugée digne ». La meilleure e&t encore
celle (le M. L'OEuillart, jeune homme de dix-neuf ans. M. de La Harpe lut en partie la pièce de M. L'OEuillart: et, de Lan^reac, on ne lut rien. Langeac publia son poème ^' et s'occupa de sa légion : le colonel divertissait le poète. Le colonel, en 1779, commandait sa troupe à l'attaque de Jersey ; aux mois d'avril et de mai, à la baie de Gancale, il repoussait les Anglais. La récompense? « Le roi donna cinq cent mille livres au Prince de Nassau; je n'ai rien obtenu. Le prince de Nassau devoit me rembourser en me cédant sa légion : il en fit de l'argent en la cédant à un autre colonel, et elle fut incorporée dans l'armée sous le nom de corps de iMont-réal... » Voilà les malchances de Langeac ! Il se démène et il dépense tout ce qu'il a, sans nul profit. Bref, il s'est bien conduit et a perdu de larges pans de sa fortune : il perd sa légion. Le maréchal de Ségur le recueillit et l'attacha dans son grade à la suite de l'infanterie. Langeac conserva son rang de colonel, et non pas son entrain militaire. Il vécut désormais à Paris la majeure partie de son temps, négligeant fort son régiment. Il obtint la croix de Saint-Louis en 1 790, à l'époque où cet honneur n'avait plus beaucoup d'intérêt. Mais alors il ne songeait qu'aux belleslettres.
La situation qu'il a dans la littérature, pendant les dix années qui précèdent la Révolution, est à peu près celle d'un mécène, riche, obligeant, qui s'entoure de poètes, et de qui l'on use, et de qui Ton abuse. Il s'est installé très joliment rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré, dans la maison cidevant occupée par M"'" de Coislin^^ Et Diderot,
LE CHEVALIEU DE LANGEAC b9
qui jadis, le traitait si mal, lui écrit avec assurance pour lui recommander un artiste malheureux : « Acquérez deux belles choses et qui semhelliront tous les jours en vous montrant un acte de bienfaisance. Lorsque je cède à un autre le mérite d'une bonne œuvre, c'est toujours un sacrifice que je fais. Si vous pouvez, faites. Si vous ne pouvez pas, après vous être endetté cinquante fois pour le vice... » Et Diderot dirait aussi bien : pour le service du roi!... « endettez-vous une fois pour la vertu... Je vous aime pour votre caractère... » Ce n'est pas ainsi qu'on prend un poète ; Diderot s'en aperçoit et ajoute : « Je vous estime pour votre esprit et vos talents; faites que je vous révère pour votre bienfaisance... Bonjour, monsieur le chevalier; je vous salue et je vous embrasse... » En post-scriptum : « Les quinze jours de répit que vous m'avez demandés sont expirés. » Ainsi, pour ses bonnes œuvres, Diderot n'hésitait pas à importuner le petit sabbatin, le petit calotin, devenu colonel et, mieux, mécène.
Par qui Joubert a-t-il connu le chevalier de Langeac? Par Diderot, peut-être. Arnaud Joubert date leurs relations de 1788 ou 1789 : il se trompe, de quelques années. Paul de Raynal, dans sa Notice, corrige l'erreur de son beau-père et dit que M. de Langeac avait « vu arriver w Joubert à Paris. Il exagère un peu, à son tour : en 1778 et pendant la première partie de l'année suivante, M. de Langeac n'était pas à Paris ; il faisait la guerre aux Anglais à Jersey et dans la baie de Cancale. iVrnaud Joubert l'appelle « un des protecteurs les plus éclairés des belles-lettres >), et
qui les cultivait « avec succcs », et qui les encourageait « avec magnificence ». Jamais, dit-il, « on ne fit un plus noble usage d'une grande fortune et d'un grand crcdit ». Langeac « distingua le mérite de M. Joubert ». Roger, dans sa Notice sur M, de Fontaiies, dit que Langeac seconda plusieurs littérateurs de son temps, et notamment Fontanes. Sainte-Beuve le désigne comme l'un des « plus utiles » amis de Fontanes. En 1806, Langeac publia une traduction des Bucoliques, en vers, et avec un Essai en prose sur Virgile, où il menait l'amitié jusqu'à comparer Virgile et Fontanes ^^ Et Dussault, qui louait l'œuvre, caractérisait ainsi l'auteur : « un de ces amis des lettres qui, sous le titre modeste d'amateurs, cachent quelquefois un talent très distingué » -". Dussault vantait, selon l'usage, la grande et obligeante fortune de M. de Langeac. Je ne suis pas sûr que Langeac ait passionnément aimé cet éloge. Il s'était accoutumé tant bien que mal à ce renom d'amateur qu'on lui imposait. Et, s'il rageait, — certes, il rageait ! — du moins faisait-il excellente figure. Sa bonté n'est pas douteuse. Tout le monde la reconnaît et la célèbre. « Le bon M. de Langeac, toujours prêt à obliger et à s'oublier pour les autres » "^ : voilà ce que dit tout le monde. Il était riche; il estime lui-même à quarante mille livres de rente le prix que lui a coûté la Révolution --.
Gomment le chevalier de Langeac a-t-il secondé Joubert. Un critique a bâti là-dessus tout un gros volume ingénieux et aventureux : Du nouveau sur Joubert; beaucoup de nouveau, quelquefois authentique. L'abbé Faillies avait l'art de se procurer les
documents inédits; il les utilisait sans prudence. Il les publiait vite, et mal. Surtout, il avait, dans riiypotlièse, une ardeur vraiment terrible : des la première occasion, il se lançait; il construisait de grands systèmes dialectiques, et qui Fenchantaient, et dont il ne voyait pas la fragilité. Quelle fougue, très périlleuse ! Il n'attendait pas. Il y avait en lui du conquérant; parmi les incertitudes, sans pusillanimité, sans précaution, il poussait une marche victorieuse et trop souvent illusoire. Il s'était mis en tête de conquérir à Joubert toute une œuvre et il choisit de lui attribuer trois ouvrages, dont Tun est signé de Langeac; et les deux autres passaient pour être de Langeac. D'ailleurs, il y a du vrai, dans quelques-unes de ses imaginations : un peu de vrai, et presque par hasard. Essayons de démêler, parmi ce désordre, quelque vérité.
Le point de départ, c'est un passage de VEssai sur la littérature anglaise-'^. Chateaubriand, qui étudie « la littérature anglaise sous les deux derniers Stuart », mentionne « un petit livre intitulé Boscobel, Oïl abrégé de ce qui s'est passé dans la retraite de S. M. (Charles il) après la bataille de Worcester ». Il en donne des extraits et ajoute : « Ici, je change d'historien : un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes : je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu il a cachée. Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques : parmi ces articles se trouve un examen du BoscobeL.. » Voilà donc un « article » de Joubert signalé, de manière
72 JOSEPH JOUIÎIiRT ET LA. RÉVOLUTION
incontestable, par Cliateaubiiand. L'abbé Pailbbs, tremblant d'émoi, fouille les journaux de l'époque : il ne trouve rien. Mais, dans la liste des ouvrages que les dictionnaires et biograpbies attribuent au chevalier de Lanj^^eac, il en est un dont voici le titre : Précis historique sur Crumwell suivi d\m extrait de l'Eikon Basiliké, ou Portrait du Roi, et du Boscobel, ou récit de la fuite de Charles IL Par M*"*, de l'Acadéinie de Marseille. Epigraphe : « Un Homme s'est rencontré... (Bossuet, oraison funèbre de la reine d'Angleterre.) » il 89-'*. Boscobel : l'abbé Pailhës est dans la joie ! Notons que ce n'est pas Langeac qui l'a mené à cette découverte. Il faisait chercher, à la Bibliothèque Nationale, le Boscobel; et on lui a trouvé ce Précis historique. Il ouvre le volume; il aperçoit l'extrait du Boscobel^ y déniche le passage qu'a cité Chateaubriand : voilà du Joubert !
Jusqu'ici, l'abbé Pailhès est dans la vérité. Nous lui devons un essai de Joubert, plus étendu que tous les morceaux qu'on a publiés de lui : quinze pages, quelques-unes déjà données par Chateaubriand. C'est une analyse du Boscobel, très bien faite, avec des citations et des remarques charmantes... Charles II, après la bataille de Worcester, s'était réfugié dans un bois, le Boscobel « ou joli Bois ». Et il se cachait là, contre les furieux : Carless, un de ses fidèles officiers, l'y rejoignit... « C'est alors que, pour se livrer plus entièrement au plaisir de se revoir, ils se choisirent un asyle élevé au-dessus de la terre, et où le soupçon ne pouvoit lui-même les atteindre. C'est alors qu'ils habitèrent ce fameux chêne, qui
fut depuis reg'ardé avec tant d'admiration, et dont on disoit avec emphase, en le montrant au voyageur, ce [ut là le 'palais du Roi. Charles, accablé de fatigue, avoit besoin de repos ; il n'osoit s'y livrer sur cet arbre, et le quitter étoit risquer d'être reconnu. Suspendu comme sur un abyme, et caché parmi les rameaux, un instant de sommeil l'en eût précipité. Cependant un besoin impérieux de la nature l'entraînoit dans un assoupissement funeste. Il sentoit malg-ré lui qu'il ne pouvoit le surmonter. Carless alors le sauva véritablement. Il étoit robuste, il se chargea de veiller. Le Roi se plaça dans ses bras, s'appuya contre son sein, et soutenu par ses mains vaillantes s'endormit ainsi dans les airs... » L'analyse du Boscobel, par Joubert, est une petite œuvre, mais jolie et toute parée de rêverie. Après avoir indiqué le chêne dans lequel ira se loger le roi : « Il eut un nom, on l'appeloit Chêne Royal. Pope l'a célébré dans ses vers ; Hume en parle dans son Histoire. Ainsi les lieux, les arbres, les forêts ont leurs destins comme les hommes... » Puis les détails s'évanouissent; la grande histoire les anéantit : « Elle engloutit ainsi de siècle en siècle une multitude de récits naïfs dont il n'est rien qui dédommage... « Joubert, en passant, note^ comme très poétique, la minutie des hasards qui amènent les grands événements : un « ressouvenir » furtif a des conséquences telles que, grâce à lui, régnera Charles II; une autre fois, « le mauvais tems sauva ses jours ». La singularité ravissante de ce petit ouvrage, c'en est le style délicat, la forme toute neuve, étrange, celle un peu d'un poème en prose.
7i JOSEPH JOUBERT ET LA RÉVOLUTION
L'abbé Pailbès a remarqué ipuis il a bien fallu qu'il abusât de sa remarque, jusqu'à en faire une découverte !) un procédé auquel recourt assez souvent Joubert : il compose une longue phrase avec des groupes mesurés de syllabes parmi lesquels domine le mètre de huit pieds. Gela est très sensible vers la fin de ce passage : « Ce n'est qu'en lisant VEikôn Basiliké qu'on peut apprécier Charles F*" et son caractère. On connoît mal Charles II et sa vie si l'on n'a pas lu le Boscobel. Le premier de ces deux livres contient ce qu'il y a de plus secret dans les pensées du Père, et le second, ce qu'il y a de plus minutieux dans la plus singulière aventure du fils. Celui-là peint une âme pure, toujours calme et toujours la même; l'autre peint le courroux du sort, qui change et se dément sans cesse. Le premier montre la vertu, l'autre nous montre la fortune... » Beaucoup plus tard et quand Joubert écrira peu et cherchera, pour ses rares écrits, plus de rareté, il composera des pages entières, et des lettres, en octosyllabes presque réguliers. Il y aura, dans cet arrangement, de la monotonie. A l'époque du Boscobel, grand admirateur déjà de La Fontaine, il emploie des rythmes divers avec une adresse délicieuse et qui donne à ses phrases une sorte de balancement : comme dans ce passage où le roi est suspendu avec Carless dans le chêne de Boscobel. Seulement, l'abbé Faillies veut que le (( syllabisme » soit le caractère constant du style de Joubert si bien qu'il suffise à prouver qu'une page, voire un volume, est de Joubert. On n'aurait que l'embarras du choix pour citer des pages qui sont indubitablement de Joubert et où il n'y a pas
trace de « syllabisme ». Fi^t l'abbé Pailhès trouve du « syllabisme » dans des pai^^es où il n'y en a pas; de sorte qu'il attribue à Joubert des pages que Joubert n'a pas écrites.
L'analyse du Boscobel et l'analyse de VEikon Basiliki', une quinzaine de pages qui servent d'appendice au Précis historique sur Criimwell^ sont de Joubert. L'abbé Pailhès veut que tout le Précis historique soit de Joubert.
Dans une lettre de M""^ de Beaumont à Joubert, — et qu'il date de 1797, et qui est de 1798, mais peu importe, — il relève cette phrase : « Grand merci du Charles F' ». Et il s'écrie : « Pas un mot de plus. N'en doutons pas : c'était le Cromwell, oh. il est tant question de Charles P% le Cromwell suivi de VEikon Basiliké oii portrait de Charles P'... » Tout de go, il imagine que Pauline est dans la confidence; Pauline lira le livre de Joubert et r (( on se réservait d'en causer à la prochaine réunion ». Mais, \e Précis historique sur Criimwell, pourquoi Pauline de Beaumont l'eût-elle appelé « le Charles P"" ». C'est une question que l'abbé Pailhès élude, tant il est content. Eh ! bien, le Charles P', ce n'était pas le Cromwell ou Précis historique sur Crumwell. J'en ai la preuve dans la lettre do Joubert à laquelle répondait M""^ de Beaumont. Joubert disait à son amie : « Je vous envoyé Charles P'". Le titre manque, ainsi qu'un feuillet de l'épître dédicatoire... » Comme il n'y a pas, dans le Précis, d'épître dédicatoire, il ne s'agit pas du Précis : Joubert avait envoyé à M™^ de Beaumont la version française de VEikôîi Basiliké, dont l'épître dédicatoire est signée « Porrée » et qui
parut à Rouen, chez Jean Berlhelin, dans la cour du Palais, Tan 1649, et qui n'est pas de Joubert !
En 1803. Mole écrit à Joubert : « Je vous renvoie, monsieur, vos deux livres; ils m'ont charmé. L'un par les anecdotes qu'il renferme, l'autre par la manière dont il est écrit. Le tableau du roi s'endormant dans les airs, entre les bras de son ami, m'a semblé parfait... » Bien! Mais, « vos deux livres », ce n'est pas « les deux livres dont vous êtes l'auteur ». Et, à la brièveté des éloges de Mole, l'abbé Faillies reconnaît que Joubert n'avait pas «soulevé le voile de l'anonyme ». Alors, à quoi nous sert la lettre de Mole? Cependant l'abbé Pailhès veut que le Précis soit de Joubert : le Précis tout entier.
L'ouvrage est signé : « Par M***, de l'Académie de Marseille ». Joubert n'a point appartenu à cette académie; Langeac en était, depuis 1783, l'un des « associés régnicoles » ". Si donc l'ouvrage est de Joubert et si Langeac se l'attribue, Langeac fait une assez vilaine chose. Encore faut-il expliquer cette assez vilaine chose. Langeac est vaniteux? S'il l'est, que ne signe-t-il de son véritable nom : « Par le chevalier de Langeac, de l'Académie de Marseille »? En supprimant le nom pour ne signer que du titre, il s'efface : et tant de modestie ne va guère avec tant de vanité chapardeuse. Puis, sous l'anonyme, il engage, très hardiment et sans profit personnel, la compagnie dont il est membre. Tout cela s'arrange mal. Une nouvelle édition du Précis parut en 1801, celle-ci sans nom d'auteur et sans nulle indication d'auteur. Dira-t-on que Langeac se repentait de son larcin?
Tout simplement, en 1801, FAcadémie de Marseille n'existait plus ; et Lan^^eac néglie^eait de se désigner sur la couverture parce que le livre n'avait eu aucun succès et qu'en 1801 Ton ne faisait que rafraîchir d'une couverture neuve, pour les écouler, les exemplaires invendus de 1789.
Pour démontrer que le Précis est de Joubert, l'abbé Pailhès a de frivoles arguments. Le Précis, remarque-t-il, est imprimé, mal imprimé, sur du méchant papier : l'on a fait des économies. Or, dit l'abbé Pailhès, Langeac était fort riche et se payait, quand les livres étaient de lui, de belles éditions. Mais le livre était de Joubert : il ne s'est pas mis en frais. Plaisanterie! et d'autant moins tenable que, dans l'appendice de son volume, l'abbé Pailhès publie une lettre de Langeac, d'où il résulte qu'en 1789 il ne réussissait pas à toucher l'argent de ses bénéfices. En 1789, le principe des bénéfices était menacé. Langeac en prenait la défense dans une brochure intitulée Observations de toute justice pour les usufruitiers ecclésiastiques. Langeac montre les sacrifices qu'ont faits les bénéficiaires : longues études, éloignement des plaisirs mondains, entraves qu'ils ne peuvent rompre sans perdre leur considération, abandon des autres chemins de fortune, célibat, « voilà leurs titres à un dédommagement » "^ Donc, en 1789, Langeac défend ses revenus, sent le péril : et, s'il fait des économies sur le papier du Précis, ce n'est pas la preuve que le Précis soit de Joubert.
D'autre part, dit encore l'abbé Pailhès, Chateaubriand a copié dans le Précis le passage relatif à la fuite de Charles II : en désignant Joubert comme
78 JOSEPH JOUïîEUT ET LA REVOLUTION
l'auteur de ce passaj^e, ne lui attribue-t-il pas le volume? Pas du tout! D'ahord, Gliateaubi iand n'a pas copié le dit passage dans le volume. Il ne cite pas le volume. Il ne parle pas d'un volume. Il parle d'un « article » de journal. L'a-t-il copié sur le journal même? Je ne crois pas que l'analyse du Boscobel ait paru dans un journal : ce n'était pas un sujet d'article et c'eût été un article trop long. Mais, en 1836, Chateaubriand avait entre les mains les papiers de Joubert, à lui remis par la famille de Joubfrt, pour préparer l'édition des Pensées. Dans ces papiers, Chateaubriand trouva, manuscrite, l'analyse du Boscobel -'. Et il l'utilisa comme on l'a vu. D'ailleurs, il corrige le texte, l'arrange, déplace des phrases et agit avec la liberté de qui travaille sur un brouillon et ne suit pas un imprimé. Le témoignage de Chateaubriand, démonstratif quant à l'analyse du Boscobel, ne prouve absolument rien pour l'ensemble du Précis.
L'abbé Pailhès n'a pas de meilleurs arguments; nous en avons de plus valables contre lui. En voici un : la médiocrité du Précis. Le Précis est ennuyeux. On ne sait pas à quoi il tend. Et il est pauvrement écrit. Cependant, on y rencontre de jolies phrases... « Un roi sur l'échafaud, son assassin sur le trône, et tous deux à cette place par des formes juridiques et sous l'apparence des lois, quel événement dans une monarchie, dans Un siècle voisin du nôtre, et si loin de la liberté romaine!... » Sur le point de raconter l'enfance du Protecteur : « La nature est uniforme dans son cours et, quelque étonnante carrière qu'un homme ait su parcourir, il a^ comme tous les autres, com-
mencé par être enfant... » Cet enfant et sa mère : « Elle aimoit Crumwell avec une tendi'esse si vive et si timide, et craignoit tellement de le perdre qu'un jour passé sans le voir deux fois lui faisoit croire qu'il n'existoit plus... » Dans ce passage et dans quelques autres, j'aperçois la manière de Joubert, son élégance, la finesse de sa pensée et les trouvailles de son style ingénu avec art. Mais que d'autres passages, où Ton ne voit pas du tout la manière de Joubert, et oii Ton voit en plein Langeac ou bien, si Ton veut, oiil'on ne voit personne ! Le Précis n'est pas de Joubert. ïl est de Langeac. Et Joubert a écrit l'appendice : analyse de VÈikôn Basiliké, analyse du Boscobel, 11 n'a point écrit le Précis : il l'a relu, il Fa corrigé, il la orné d'un petit nombre de jolies phrases. Voilà tout ; et, dans son désir passionné de découvrir un Joubert nouveau, l'abbé Pailhès faisait à Joubert un cadeau fâcheux.
Je dis que le Précis n'est pas de Joubert ; et il faut une preuve : la voici. Le volume parut au commencement de l'automne 1789. Dans son numéro du 7 octobre, le Journal de la Ville en donna le compte rendu. Or, le Journal de la Ville, ce sera, dans quelques semaines, le Modérateur, sous la direction de Fontanes, Dès le 7 octobre, Fontanes est l' « un des principaux coopérateurs » du journal et, à la vérité, en est déjà le maître. Je crois que l'article, très élogieux, est de lui... « Une réflexion importante s'ofîre de toutes parts, en lisant cet ouvrage, c'est que la liberté peut être conquise un moment par la violence, mais qu'elle se détruit aussitôt, si elle n'a pas d'autres appuis... »
Toile sera la philosophie politique du « modérateur » Fontanes... « Le style de ce précis a partout la dignité convenable à l'histoire. Les pensées ont de retendue et de la précision, la narration de l'abondance et de la rapidité. On doit au même auteur un précis historique sur Colomb; il aime à tracer les grandes révolutions : le caractère de son âme et de son style le rendent digne de les écrire. » Eh! bien, si l'auteur du Précis historique sur Crumivell est Joubert, Fontanes le sait : et la dernière phrase de rarlicle prend, à Tégard de Langeac, une ironie singulière. A l'égard de Langeac, nommément désigné !... « On doit au inême auteur un Précis historique sur Colomb... » Ce précis-là, sur Colomb, avait paru en 1782 : Colomb dans les fers, à Ferdinand et Isabelle^ après la découverte de r Amérique ; épUre qui a remporté le prix de l'Académie de Marseille, précédé d'un précis historique sur Colomb. Par M. le chevalier de Langeac. A Londres, et se trouve à Paris, chez Alexandre Jombert jeune, libraire, rue Dauphine. Et Jacques Esprit, au Palais-Royal, M.DCC.LXXXII -\ Le « même auteur », c'est donc Langeac. Et, en affectant de retrouver, dans le Cromwell, l'âme et le style de Langeac, Fontanes se moquerait de Langeac, si le Cromwell était de Joubert. Il le tournerait en dérision, cruellement. Or, Fontanes est, au même titre que Joubert, l'ami et le protégé de Langeac. Dira-t-on qu'il venge son ami, que Langeac dérobe effrontément? Si Joubert se laisse dérober, c'est qu'il y a son profit : et, avec ses plaisanteries, Fontanes le gênerait. Puis Fontanes, pour le public, attribue à Langeac ce Cromwell;
si la plaisanterie est cruelle, c'est pour Langeac tout seul, sans bénéfice pour Joubert, au contraire : quelle maladresse, et inadmissible ! quelle bypothëse, et absurde!... Notons-le, Fontanes, en 1789, n'a aucunement le désir de railler Langeac. Il publie, dans les numéros du 28 et du 30 octobre de son journal, des comptes rendus très aimables et complaisants de la brochure de Langeac, Obsercations pour les usufruitiers ecclésicistiques : «... difficile de mieux défendre les titulaires des bénéfices... Nous recommandons à tous les partis ces Observations... écrivain très distingué... précision... élégance simple... preuve de sa supériorité... » Cette même année 1789, au mois d'aotàt, Fontanes, qui avait remporté le prix de poésie à l'Académie française, écrit à Joubert : « Je vous supplie d'aller chez le chevalier de Langeac ; je le connais, il pourra être choqué du secj-et que j'ai gardé avec lui. Mais diteslui que je n'ai eu aucun confident et engagés-le à ne pas se fâcher pour si peu de chose. » Ainsi, Fontanes avait grand soin de ne pas mécontenter Langeac; et Langeac était susceptible. Larticle publié par le Journal de la Ville prouve que le Cromicell est de Langeac.
Mais, pour l'abbé Pailhès, la phrase : « On doit au même auteur un précis historique sur Colomb » veut dire : ces deux ouvrages sont de Joubert. El voilà un nouveau cadeau que fait l'abbé Pailhès à l'écrivain qu'il aime avec un entrain dangereux! Si la phrase de Fontanes ou, au moins, de son journal avait cette signification, l'insolence serait insupportable pour Langeac qui a bel et bien signé
le Colomb : tout cela est absurde. Et absurde, ridée d'attribuer à Joubert le Précis historique sur Colomb^ qui n'a même pas l'agrément que je trouve à quelques passages ou à quelques pbrases du Précis historique sur Crumioell. Dans le style morne de cet ennuyeux écrit, l'abbé Pailhès n'a seulement pas découvert le moindre « syllabisme ». Pas de légers octosyllables : un long traité, long, lourd, déclamatoire et sans finesse. Ahl que ce Colomb n'est pas de Joubert, et qu'il est de Langeac!
Au bout de ces discussions, nous commençons de bien voir la situation qu'a eue Joubert auprès de Langeac le mécène. Langeac, obligeamment, le faisait travailler. Joubert a dû chercher, pour Langeac, les documents qui serviraient à écrire le Cromwell : quant au Colomb, je n'en sais rien du tout, ni l'abbé Pailhès n'en sait rien. Si Joubert a fourni des matériaux pour le Colomb, les matériaux se confondent dans cette grosse maçonnerie. Mais il a revu le Cromwell, il en a refait quelques phrases; surtout il en a rédigé l'appendice.
Laissons l'abbé Pailhès. J'ai la preuve d'autres besognes faites par Joubert, je ne dis pas pour le chevalier de Langeac, mais à l'instigation de cet excellent homme. Je trouve dans ses papiers un cahier de sa main qui porte ce titre : « Eloge de M. d'André-Bardon, recteur de l'Accadémie roïale de peinture, etc., fondateur et directeur perpétuel de l'Accadémie de peinture de Marseille, membre de l'Accadémie des belles-lettres de la même ville, etc. (pour être lu à la rentrée de l'Accadémie des belles-lettres de Marseille) ». Pour être lu par
qui? Et, si l'abbé Pailhès avait lu seulement ce titre, comme il eût soupçonné Langeac de commander à Joubert un discours dont lui Langeac tirera gloire et vanité ! Laissons Tabbé Pailhès.
Cet éloge est de la fin de l'année 1784 ou du commencement de Tannée 1783. Dandré-Bardon mourut le 13 avril 1783. Et, après son exorde, Joubert signale un éloge qu'a lu M. d'Ageville au nom de la section de peinture, probablement à la séance solennelle de 1784. Cet éloge est de Joubert. Ou bien Joubert Taurait-il seulement copié? Non. Les ratures du manuscrit prouvent qu'il était le maître de son texte et ses changements ont passé dans le texte définitif. Pour qui Joubert a-t-il composé cet éloge? Evidemment, n'étant pas membre de l'Académie marseillaise, il travaillait pour autrui. Pour qui ?. . . Le Recueil de l'Académie de Marseille pour les années 1783, 1784 et 1785 contient un « Eloge historique de M. d'André-Bardon, par M. Audibert, secrétaire perpétuel de l'Académie de Marseille, lu à l'assemblée publique le 6 avril 1785 ». Or, Téloge lu par M. Audibert, et pour son compte de secrétaire perpétuel, est — sauf arrangement, de sa part, — l'éloge que Joubert a composé. Joubert avait écrit : « Michel- François d'André, né avec le siècle à Aix en Provence, est mort à Paris en 1783 âgé de quatrevingt-trois ans... » M. Audibert supprime âgé de quatre-vingt-trois ans : il a raison. Joubert continue : « Dans l'espace de cette longue vie... [cCiine si longue vie, écrit M. Audibert), il a pu connoître tous les plaisirs de l'esprit, car il eut tous les talens de l'imagination... (M. Audibert : tous les
plaisirs de l' imagination^ car il en posséda tous les ialens ; et ici M. Audibert a tout gâté). Peu d'hommes durent éprouver au môme degré le besoin de la célébrité et purent aussi facilement le satisfaire : il eut de vastes connoissances, beaucoup d'idées, tous les sentimens dont les âmes vives sont susceptibles et qui sont permis à rhommo de bien... (M. Audibert supprime tout cela) ; et pour manifester ses idées, ses sentimens et ses connoissances il eut à sa disposition tous les moïens qui furent donnés à l'homme pour la gloire; je veux dire les sons, les couleurs et la parole... » {M. Audibert : il disposa de tous' les moyens donnée à F hormne pour manifester ses idées et ses sentimens : Les sons, les couleurs et la parole^ sous le double rapport d'artiste et de littérateur.) Le dernier bout de phrase est absolument de M. Audibert. On en remarquera la maladresse : M. Audibert ayant, et non pas tout de go, compris la phrase un peu subtile et ingénieuse de Joubert, a noté sa glose. Ailleurs, M. Audibert se contente de copier. S'il introduit quelque chose de nouveau, c'est par exemple, après que Joubert a cité YanLooet deTroy comme les maîtres de M. Dandré Bardon, ceci : « A la vue des chefs-d'œuvre qui sortoient de la main de ces deux grands maître^, M. d'André eût pu s'écrier comme le Gorrëge : Et moi aussi, je suis pp.intre. » M. Audibert insiste un peu plus que Joubert sur les écrits de M. Dandré- Bai'don. Puis il écourte la péroraison de Joubert. La refaçon n'est pas douteuse.
L'éloge de M. Ûandré-Bardon est l'une des besognes que fit Joubert, pendant son premier
séjour à Paris, afm de gagner sa vie. Je ne sais si Joubert et M. Audibert se connurent et si M. Audibert vit jamais Fauteur du discours qu'il prononça. Dans les recueils de rAcadémie, il est désigné comme suit : » Dominique Audibert, négociant, de l'Académie de La Grusca, secrétaire perpétuel pour la partie des belles-lettres, rue Larmeny ». Le négociant de la rueLarmeny, secrétaire perpétuel d'une compagnie savante, sentit probablement le besoin d'un secrétaire momentané, pour la façon de cet éloge. Langeac, toujours obligeant et, dans les académies, plus obligeant que jamais, dut offrir à M. Audibert ses bons offices, qui étaient ceux de Joubert. N'a-t-il pas dit au négociant : — J'ai un jeune homme qui va vous arranger ça... ? -^
Il n'y a pas lieu d'insister beaucoup sur cet éloge. Au surplus, Dandré-Bardon n'était pas un poignant sujet de discours. Joubert avait-il entendu parler de lui par Diderot ? L'opinion qu'il eût recueillie n'était pas enthousiaste : « M. Dandré- Bardon ou, comme l'appellent ses élèves, Dindon- Barde... » En 1769, Dandré-Bardon publia trois volumes d'une Histoire univei^selle traitée relativement aux arts dépeindre et de sculpter, ou tableaux d'histoire. Diderot, pour la Correspondance, prépara un compte-rendu qui demeura inédit jusqu'en 1876. L'ouvrage auquel M. Dandré se vouait demandait « une grande et belle imagination, une âme chaude, violente et sensible », etc. Eh! bien, M. Dandré n'a pas l'imagination grande et belle, n'a point l'âme chaude, violente et sensible. Mais il est dessinateur ; il y a, dans son traité, « des
lig^nes précieuses sur la technique de la peinture » ^\ Il fallait à Joubert moins de critique et plus d'admiration. Si léloî^e qu'il a livré à M. Audibert est agréable, c'est qu'on se plaît à voir Joubert docile aux règles du genre et prenant bien le style des harangues académiques. Comme Lysias, composant un plaidoyer pour l'Invalide, s'efforce d'imiter la manière du pauvre garçon et pourtant sauvegarde son élégance, Joubert, sans renoncer à ses goûts littéraires, veille à écrire le discours pompeux et flatteur qui sied au secrétaire perpétuel d'une académie provinciale. « Il seroit facile àl'Accadémie de peinture, dont M. Dandré fut parmi nous le fondateur et le directeur perpétuel, de faire servir à sa gloire l'allégorie, dont il fut le deffenseur... Elle a le droit de représenter au pied de son buste la poésie, la musique et la peinture, comme les anciens représentaient les trois grâces : sœurs et se tenant par la main... » Le difficile était de découvrir, dans l'honnête existence de M. Dandré, quelqu'une de ces « singularités qui sont communes dans la vie des hommes rares » et qui rehaussent un panégyrique. Eh! bien, « il dut, en quelque manière, le développement de tous ses talens à trois grandes calamités : il se montra peintre pendant la peste, poète pendant la guerre, et musicien pendant le cours d'un long procès... » Le jeune Dandré visita Rome et l'Italie : « Ce païs, peuplé de belles statues et qui le fut autrefois de grands hommes, n'est pas l'école des artistes seulement parles chefs-d'œuvie qui le décorent; il le seroit aussi par le seul aspect de sa terre et cette merveilleuse température à laquelle on ne trouve
rien de comparable, même en Provence. C'est là véritablement que Raphaël a dû peindre... » M. Dandré le père n'avait pas vu sans chagrin son fils tenter imprudemment la renommée : et Joubert, qui se souvient de ses parents : « C'est une douleur naturelle à tous les parens sages, parce que Texpérience de la vie leur apprit que la fortune est nécessaire au bonheur de tous les hommes, et que l'expérience des hommes leur fit connoître que l'amour de la gloire rend inhabile à la fortune. Quel père oseroit d'ailleurs assés estimer son fils pour le juger digne de la gloire ?... » Mais Dandré sut conquérir les honneurs et M. Dandré le père vérifia que « les passions des âmes privilégiées sont plus sages que la raison commune, et que la prudence des hommes extraordinaires est souvent de manquer de prudence ». M. Dandré fut bon fils, « comme le sont tous les hommes à talens, parce qu'ils sont tous doués de cette organisation délicate qui rend tous les souvenirs de l'enfance ineffaçables ». Voici réunis les divers talents de M. Dandré : « Véritablement, on peut dire de lui qu'il fut peintre dans ses poèmes et poète dans ses tableaux. Ceux qui pensent qu'il existe une musique pour l'esprit et pour lesïeux me pardonneront d'ajouter que, par l'harmonie de ses couleurs et l'accord poétique de ses idées, il est musicien dans ses tableaux et dans son style... » Et voilà nettement formulée l'idée de Joubert, idée que nous avons aperçue déjà, touchant l'unité des arts.
Joubert, qui ne fut pas académicien, aurait su composer une harangue académique. Au profit de M. Audibert, il eut soin d'arrondir sa phrase et de
ay JOSEPH JOUBFJVr Kl LA RÉVOLUTION
donner à sa pensée une éloquente aménité. Enmême temps, il laisse un peu de lui-même dans la harangue de cérémonie ; et il loge ses souvenirs dans une allusion, ses idées dans une remarque.
Le grand navigateur Gook était mort en 1779. L'Académie de Marseille ne tarda guère à mettre au concours Téloge de cet homme illusLre. Gomme toujours, les candidats furent nomhreux; comme souvent, ils furent médiocres : et assez médiocres même pour que l'indulgente compagnie s'en aperçût avec chagrin. A la séance publique du 2Q avril 1786, le marquis de Pennes, directeur, loua « ie plus célèbre navigateur qui eût jamais existé » ; il s'écria ; « Peuples ingrats et féroces qu'il voulait instruire et policer, vous rougirez un jour d'avoir méconnu un aussi grand homme ! Et vous, messieurs, vous gémissez encore de ne pas trouver un panégyriste digne de lui. » ^^ Un panégyriste digne de Gook, ce faillit être Joubert. D'ailleurs, il n'a pas concouru : parmi les manuscrits conservés par l'Académie de Marseille dans ses archives et que j'ai pu examiner, il y en a trois de M. Lemontey, un du Père Paris, de l'Oratoire, un autre du Père Martelot, de l'Oratoire de Grasse, un autre de M. Blanc Gilli, de Marseille ; d'autres sont anonymes. x\ucun n'est de Joubert, ni de son écriture, ni aucunement analogue aux brouillons de lui que j'ai sous les yeux. Mais il a eu, de loin, le projet de concourir. On pourrait se demander s'il ne préparait pas, tout bonnement, un article ou peut-être un volume : non, il travaillait pour l'Académie de Marseille. Une ou deux citations suffisent à le
démontrer. « Je l'ai loué (Gook) aux bords de la Méditerranée. Cette place convenoit à cette cérémonie. Cook a rendu toutes les mers plus navigables... ))'^- Aux bords de la ivléditerranée, c'est a Marseille. Puis : « On dit qu'une femme même, mêlant ses acclamations à celles des sages, a voulu parer d'une fleur la couronne qui est préparée dans Marseille à celui qui l'aura le mieux loué. Qui êtes-vous, ô vous qui prenez à la gloire de Gook un intérêt si généreux et qu'une vertu si mâle et si sévère a tant émue ? On vous dit étrangère, on vous dit princesse. Qui que vous soyez, étrangère ou citoyenne, plébéienne ou princesse, votre suffrage est glorieux... Il n"est point d'applaudissemens que l'approbation de votre sexe ne rende plus durables... Il me seroit doux d'être couronné par vos mains... » G'est la princesse de Linange : elle faisait une partie des fonds que l'Académie de Marseille proposait à son lauréat^^
Donc Joubert prépara — et n'acheva point — un éloge de Gook le navigateur, pour le concours de l'Académie marseillaise. Si nous avons été sensibles aux dialectiques de l'abbé Faillies, nous serons tentés de croire que, cet éloge du navigateur, Joubert l'écrivait pour Langeac : et Langeac aurait eu le prix, car il était curieux des lauriers académiques. Mais cette hypothèse malveillante, — et que l'abbé Faillies, ignorant l'éloge écrit par Joubert, n'en connaissant ou n'en devinant que des bribes, n'a pas eu l'occasion de formuler, — cette hypothèse ne tient pas. Membre ou, du moins, (c associé regnicole » de ladite académie, Langeac ne pouvait pas être admis au concours. Je me
figure qu'il engagea le jeune Joubert à concourir et l'y excita, lui représentant l'affaire comme assez avantageuse : un peu de g:loire et douze cents livres. Douze cents livres; et Joubert n'était pas ricbe. On doit imaginer qu'il apprécia l'éventualité de l'aubaine. Mais on le connaîtrait mal, si Ton croyait qu'il va tout aussitôt se mettre à l'ouvrage et, sans désemparerj perpétrer cette besogne lucrative. Non ! il n'avait pas tant de hâte ; à l'égard même de la plus légitime cupidité, il préservait les droits et prérogatives de sa studieuse nonchalance. L'éloge de Cook, promesse d'un bénéfice, lui fut un prétexte à lire et à rêver.
Le 22 septembre 4 798, il écrit à M'"" de Beaumont : « Je suis pourtant bien aise qu'avant de le quitter (le château de Theil) vous y lisiez Cook. Ses voyages ont fait dix ans les délices de ma pensée. Je connaissois Otahili beaucoup mieux que mon Périgord. Je me souviens encore de Tupia, de Teinamaï, de Towa, de Toubouraï Tamaïdé, etc. Lisez bien le second voyage, et ne lisez pas le premier, si vous n'avez pas commencé par là. Cet Hawkerstorf a tout gâté et me dégoûte pour la vie des manieurs de relations... » Et il allait continuer, le souvenir d'Otahiti l'amusant. Mais il rature le premier mot d'une nouvelle phrase : « J'efface, car il faut finir. Bonsoir ». Joubert songe aux délices de sa pensée beaucoup plus qu'aux douze cents livres de l'Académie marseillaise.
Mais il a travaillé très sérieusement. Il a fait maintes lectures, examiné les livres des navigateurs. Le 4 mars 1787, il lit La figure de la terre
(édition in-8° de Lyon, 1756) de Maupertuis, qui « navigua dans la neige », il lit le Voyage de l'amiral Anson et VHisioire du Kamchatka. Il s'intéresse à la Figure de la terre; il est ému de voir grandir, dans sa pensée, l'idée ancienne de la planète que nous habitons, autrefois petite, enfermée dans un horizon qu'élargit l'effort continu des navigateurs. Il lit, au mois d'août, l'Histoire de rastronomie, de M. Bailly; et il note sur son carnet que vient de paraître, sous le nom de M. Letourneur, la traduction du Voyage au cap de Bonne-Espérance , de Sparrmann : il la lira bientôt. Il lit le « Voyage à la baye d Hudson en 1746 et 1147 , pour la découverte du passage nord-ouest, par M. Henry Ellis, gentilhomme, agent des propriétaires pour cette expédition. Paris, 1749, in-12)). Il lit, dans le Mercure, un compte-rendu de la Vie du capitaine Cook, par le D*" Kippis, de la Société royale de Londres, traduite en notre langue par M. Castéra. Il lit Détails nouveaux et circonstances sur la mort du capitaine Cook, traduits de l'anglois (à Londres, et se trouve à Paris, 1786). 11 lit la Théorie de la terre... Et il est enchanté — comme le jour d'autrefois où il quitta Montignac-sur-Yézère pour la ville rose de Toulouse : — car il devine l'étendue de la terre, vaste au gré de son imagination ; — et comme au temps oii, frais débarqué à Paris, il entendait M. Diderot lui raconter mille ingénieuses fantaisies : — car son esprit découvre des perspectives nouvelles.
En 1785, quand Fontanes est parti pour Londres, Joubert Ta prié d'attraper là-bas, touchant Cook et ses compagnons, des informations que l'on n'avait
point à Paris. Le 10 novembre, Fontanes lui écrit : « J'ai dîné avec le capitaine Carteret, qui a fait le tour du monde avec votre ami Cook. J'ai vu le portrait original d'Omay... » Et Omay était un Otahitien amené par Cook à Londres... « Vous voyez que je songe à vous... » Quelques jours plus tard : « Enfin j'ai vu le respectable Banks... » Banks le naturaliste, l'un des compagnons de Cook... Fontanes, pour se procurer des renseignements, n'épargne pas sa peine ; mais il constate que la renommée de Cook a beaucoup moins d'éclat qu'en France, en Angleterre... « Il n'a point laissé d'enfans , mais une veuve assez obscure, qui jouit d'une petite pension. Des personnes qui ont connu ce grand bomme dans la vie privée disent qu'il y portait un esprit peu agréable... On accuse Cook de dureté et même de jalousie... » Le 20 janvier 1786, Fontanes raconte à Joubertque « les Anglais » ont fait une pantomime d'Omay : « C'était un sujet charmant. Le génie de Cook devait les élever. Eh ! bien, ils ont donné Arlequin pour donjestique à Omay. Ils peignent l'Otabitien débarquant à Portsmoutb poursuivi par les officiers de la douane et la justice en grand panier. La scène change. Le jeune insulaire retourne dans sa patrie. On attend quelque chose. C'est un matelot qui voulant reprendre son liabit trouve dans le panier où il l'a laissé un crabe immense qui lui dévore la tête... » Fontanes affirme que cette pantomime attire une grande affluence à Covent-Garden : c'est peut-être pour la décoration, fort belle, imitée des dessins du fameux Loutberbourg; mais la décoration, si belle, ne fait que niieux sentir le ridicule de la comédie. Fontanes
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a visité un cabinet d'histoire naturelle, celui de sir Arthur Lewis : une salle entière est consacrée aux curiosités que le grand navigateur avait rapportées d'Otahiti; et Ton y voit le portrait de Gook. « C'est jusqu'à présent le seul hommage rendu à sa mémoire par les Anglais. Ce que je vais vous dire vous paraîtra bizarre ; mais la France les a souvent avertis du mérite de leurs grands hommes... » Vers la fin de sa lettre, Fontanes promet à Joubert de revoir Banks : « Vous aurez d'excellens détails sur Gook... » Les excellents détails sur Gook, si Joubert les a eus, ce ne fut point par une lettre: ou bien la lettre est perdue. A son retour de Londres, Fontanes eut-il quelques renseignements à donner? Je crois que ce ne fut pas grand'chose . Pourtant Joubert signale que, dans la patrie de Gook on a frappé des médailles en Thonneur du héros : il le sait par Fontanes ; il indique aussi que l'Angleterre a moins fait que la France pour la gloire de Gook.
Principalement, c'est aux relations des vovages de Gook, lues et relues sans cesse, que Joubert se confie. Il prend des notes. Un petit incident le séduit, par le pittoresque ou la poésie. Souvent, il s'amuse à combiner la phrase ; et il note aussi son commentaire, sa méditation, sa rêverie. Il commence une rédaction ; puis il l'abandonne : et il flâne avec plaisir.
Je voudrais donner une idée de ces brouillons, qui sont très nombreux et confus, quelques-uns datés, les autres non, et tous, dans l'inévitable fatras des paperasses, ornés d'imaginations ravissantes. Feuillets épars ou pages de carnets, et n'essayons pas de mettre aucun ordre parmi tout ce
hasard, où je crois que Joubert ne se débrouillait plus, où je crois quil s'égarait volontiers. Non qu'il n'ait jamais tenté d'organiser un plan, pour son ouvrage... « Cet ouvrage sera divisé comme le monde. J'irai d'abord au pôle austral, je séjournerai dans les tropiques et je reviendrai par les glaces du nord. — Je ne voguerai point à pleines voiles dans ces mers qui me sont inconnues, mais je suivrai timidement la route et les retours des vaisseaux de Cook. Quelquefois je m'arrêterai pour cueillir des fleurs dont je puisse parer mon sujet, comme ils s'arrêtoient pour cueillir des fruits et des plantes... » Et Joubert s'arrêtait à chaque instant ; la moisson de ses fleurs, bientôt, l'encombra. Quand il eut trop de notes et quand il eut trop rêvé à de jolis arrangements, l'abondance de ses papiers lui devint un embarras. Il esquissa des répertoires de ses idées et des faits intéressants : et les répertoires ne l'aidèrent point à se reconnaître. L Éloge de Cook, ne tentons pas de le reconstituer : il n'a jamais, par son auteur, été constitué. Mais parcourons ses feuillets charmants, où les redites mêmes sont agréables pour marquer les points auxquels Joubert s'attardait avec le plus de plaisir. Nous n'aurons pas un ouvrage composé : nous aurons la pensée même de Joubert. Nous en suivrons le cours nonchalant: nous nous arrêterons à quelques étapes d'une songerie intelligente et heureuse.
Le 2 octobre 1786, Joubert commença le premier de ces petits carnets qu'il a dès lors, toute sa vie durant, couverts de son écriture très régulière et comme dessinée. Les premiers mots qu'il trace, tout de suite après la date, les voici : « Ces belles
marinières... » Ils ont, aux yeux et à Timagination de qui aborde ces carnets, Tattrait de leur mystère, qu'on est tenté d'orner un peu. Ils avaient un délicieux prestige pour Joubert, qui les écrivit, au milieu de la ligne, avec tout le soin de son crayon ; et il les a encadrés de petites étoiles. La clef de l'énigme, je la trouve dans une phrase d'un feuillet du 2 février 1787 oii, racontant l'arrivée de Gook et de ses compagnons à Tahiti qui l'émerveille, il dit : « Ni les naïades ni les napées n'offrent pas à l'imagination plus de charmes que ces riantes marinières en étalèrent à leurs regards enchantés ». Voilà les belles marinières autour desquelles rêva Joubert le 2 octobre 1786. Et, un peu plus tard, il écrit : <c Otahiti ! que tes femmes sont belles et que tes hommes sont doux. Depuis que tu es connue, le soleil se couche plus beau sur les montagnes de TEurope. Qui peut le voir descendre sous Thorizon sans avoir le cœur réjoui par cette pensée : il se lève pour Otahiti ? » C'est la première esquisse d'un couplet que Joubert a maintes fois repris ; et, mieux, c'est le refrain de son enchantement.
Tout le secret de la navigation, qui lui est révélé, l'amuse ; et le changement des conditions de la vie le divertit : « C'est dans le ciel que le vaisseau trace sa route aux ïeux du pilote... Et, pour connoître son chemin, il faut le lire dans les astres. Pour se conduire, le nocher ne doit pas regarder à ses pieds, mais sur sa tête. » Alors, lui aussi regarde au ciel : (( Etoile de Vénus î c'est toi qui causas les premiers voyages : aussi ai-je appris à te connoître et à te distinguer dans le ciel... » Il se rappelle Ghappe d'Anteroche, cet astronome : « Il
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partit de notre observatoire pour suivre ton cours jusqu'aux champs glacés de Tolbosk : il arriva portant la mort dans son sein : il te regarda, te vit, calcula tes phases et tes apparences, écrivit la découverte et mourut en te regardant encore du lit de feuilles où les sauvages l'avoient couché... » Les Otahitiensdont parle Cook, autant d'amis pour Joubert : « Je connois Oberéa Maani^ Teïna-May, et Tonno qui n'étoit pas belle, mais dont la bonté n'eut point d'égale. Je connois Putatow, Toubouraï Tamaïdé, N. N., et surtout Towha. Informez- vous de leur sort et scachez s'ils vivent encore, ô vous qui séjournes dans ces belles contrées au moment même où je parle. Puisse être heureux votre retour... » La pensée qu'il y ait là-bas des voyageurs, à profiter du merveilleux séjour, l'induit en quelque jalousie : « Hélas ! je n'ai jamais vu la mer, pas même du rivage... » Et puis : « Hélas ! je ne scais pas bien parler des choses que je n'ai pas vues... » Cet empêchement le désole, lui casanier, lui enfermé, qui rêve à tant d'espace et aux impossibles vovages, dans' sa petite chambre d'hôtel meublé, à Paris. C'est rhiver. 11 consigne sur le même carnet que décorent les féeries de la navigation, ses dépenses du mois de novembre : les plus grosses sont pour le marchand de bois ; et il y a quatre Hatcs douze sols « pour des chaufferettes m, ô médiocre vie quotidienne du casanier!... Mais la pensée d'Otahiti lui est une fête illusoire : « J'aime à dormir tourné vers toi, comme pour donner à mes dernières pensées avant le sommeil un cours plus facile vers tes habitans. H y a deux tropiques et deux pôles : un seul occupe mon esprit. Et je
regarde avec plus d'amour, quand la nuit est belle, les astres qui brillent sur le pôle austral ».
Il n'a jamais vu la mer, pas même du rivage; et, de mariniers, il n'en a vu que sur la petite Vézère. Mais le voici, par Cook, lancé à des périples imaginaires : « Tu m'as fait épouser la mer ; et l'attrait naturel qu'avoient pour moi les eaux courantes s'est accru depuis que les flots t'ont porté dans ces régions délicieuses. » Et que de singularités I... (( Cette partie du monde, non seulement n'a pas d'habitans. mais n'a pas même de lieu. Là tout est mer, excepté la mer même convertie en îles de glace qui ont leurs montagnes et leurs plaines. Elles présentent aux regards des images de tours, de clochers, de murailles et de maisons , et la même variété de formes que les nuages d'où elles sont descendues. » Et le refrain d'Otahiti : « Otaliiti! que tes filles sont belles et que tes hommes sont doux! Ta découverte, île charmante, ne sera pas inutile au bonheur du monde... »
Samedi 22 décembre 1787... Et ce ne sont que des bribes de phrases, mais jolies : « ... Et ce que l'Océan environoit, quand il se roule autour des pôles... Délicieuses relâches!... Latitudes et longitudes, pour largeur et longueur : une langue particulière est employée pour parler de ces grands objets... C'est pour eux (les Otahitiens) que les soleils de nos hyvers se hâtent de tomber et de descendre ; et ses rayons les ont touchés quand il se lève. Tu viens d'Otahiti, père du jour... Nous partageons avec eux le sommeil et la veille... Lointains pays où le dormir est doux... » 22 janvier 1788 : « Portez-leur la rose et qu'elle pare des
seins qu'on dit semblables à ceux des statues grecques... » Tl n'est pas jusqu'au langage otahitien qui ne séduise Joubert ; et Joubert en copie des mots avec soin : Epaha tayo malerne taiye no tabano to nota wa ivhamo maiye... 10 mars : « Plus une île est près de Taïti, plus les mœurs y sont bonnes, la terre féconde et les hommes heureux. Ton langage, tes mœurs et ton bonheur sont départis dans les îles qui t'environnent. Tu es au milieu de toutes ces îles comme le soleil au milieu des astres... » Puis : « Que fait (présentement) le vieux Paowgand à Tanna? Et Paowgand vit-il encore?... » Et puis : « Ils ont, à Tanna, l'habitude de mon ami Fontanes : dans la joie qui suit l'admiration, ils font claquer leurs doigts. » Joubert était alors à Yilleneuve-le-roi ; Fontanes était venu l'y retrouver : la gaieté de Fontanes, Joubert la réunit à ses fantaisies otahitiennes.
Du mois de juin 1788 : « Ils alërent à Otahiti, pour y voir de plus près une étoile. Otahiti ! On nous a rapporté de toi des nouvelles qui ont charmé le monde ! Tout les favorisa pour leur rendre ce séjour délicieux. Tout, jusqu'à l'heure de leur arrivée. Il étoit nuit et, du navire, ils voyoient briller sur la côte les flambeaux qui servent aux insulaires pour la pêche. Ils entendirent le bruit des danses ou des heeva. Ils reconnurent la métropole des îles du Tropique et les mœurs du peuple ami... Un sommeil léger suspendit un moment leur joye. Ils ne s'éveillèrent que pour être heureux. Qui donnera maintenant à mon stile des agrémens et des couleurs, pour peindre... » Et le refrain : « Otahiti, que tes (illes sont belles et que tes hommes
sont doux ! Tu es la merveille des tropiques, dans les mers qui sont sous nos pieds ! Cette moitié de rOcéan que tu partages te doit son plus bel ornement. Le néant est à ses deux bouts ; l'âge d'or est dans tes bocages... » Et Joubert vante Tbéroïsme de Cook, son ingéniosité pratique, son désintéressement. Mais il ajoute : « Quelque intrépide et bon qu'eût été Cook, sans doute il eût obtenu moins de faveur et de renommée, s'il ne nous eût pas fait connoître Otahiti... Otahiti, ton sol fécond ne produit point de matières dures et précieuses. Tes montagnes, dont la perspective est si riante, ne recèlent point de métaux ni de pierreries. Tu n'as pour tous biens que ton beau ciel, et tes arbres qui portent le pain. Ta découverte néanmoins a causé plus de joyes au monde que toutes ces grandes rencontres de mondes et de continens nouveaux qui changèrent tout à coup la face des empires et couvrirent d'or et de diamans la terre ancienne. Tu es, Otahiti, un lieu de relâche et de radoub pour le navigateur fatigué de chercher les pôles, tu es un lieu de repos pour l'imagination lassée de chercher ailleurs que sur ton sol tant d'innocence et de bonheur... »
Cook est, aux yeux de Joubert, un double héros, antique et moderne. Ses découvertes évoquent le temps où la première audace des navigateurs conquit les espaces terrestres; et ce conquérant, ce faiseur de périples, a pratiqué les vertus nouvelles, l'humanité, la bienfaisance universelle, la volonté d'être utile aux hommes, à toutes les nations, de servir au progrès. Joubert insiste sur la bonne efficacité de Cook : « Il sema des plantes utiles dans
les îles désertes et donna des exemples de vertus h des peuples sauvages. Il rendit la mer plus navigable et le séjour des vaisseaux plus sain... » etc. Le caractère véritablement moderne de Cook, Joubert le marque avec beaucoup de zële, et jusqu'à écrire : « Si Cook avoit fait ses voyages il y a cent ans, il y a deux cents ans, on auroit simplement considéré sa conduite d'homme de mer et estimé l'exactitude de ses déterminations. Il auroit obtenu les suffrages de ses éiraux et des scavans et l'attention des politiques. . . » Et maintenant? Ecoutons Joubert : il ne se trompe pas. Donc, jadis, on aurait admiré ce capitaine heureux; « mais sa bonté, son extr^-me attention à ne pas blesser la justice n'auroient pas ému les esprits et donné à son nom cette vogue dont nous sommes témoins et qui désormais durera toujours... On n'auroit scu voir en lui qu'un habile navigateur anglois, mais non pas Thomme qui doit être cher à toutes les nations et à tous les siècles. » Ce changement de l'esprit public, cette particularité deFesprit nouveau, que note Joubert avec le plus fin discernement, c'est bien le caractère de l'époque. Plus que jamais, on a souci de morale ; et, en faveur de la morale, on a une tendance très forte, assez ridicule et assez belle, très dangereuse, à embrouiller des choses différentes. Certes, un explorateur qui évite d'être inhumain et qui, pionnier de la civilisation, n'agit pas comme un sauvage mérite une louange singulière. Mais jadis, — et, pour Joubert, jadis, — on n'eût pas songé à prendre un explorateur pour maître d'aménité, de vertu sociale; on n'eût pas songé à priser d'abord en lui les qualités de douceur ; on n'eût pas songé à lui demander
une philosophie. C'est la mode nouvelle : une mode assez touchante, et qui ne fut pas sans inconvénients. Lorsque Lapérouse partit pour son grand voyage, Louis XVI lui rédiga des recommandations humanitaires : « Si des circonstances impérieuses obligeaient jamais le sieur de la Peyrouse à faire usage de la supériorité de ses armes sur celles des peuples sauvages, pour se procurer, malgré leur opposition, les objets nécessaires à la vie, il n'userait de la force qu'avec la plus grande modération et punirait avec une extrême rigueur ceux de ses gens qui auraient outre-passé ses ordres. Dans tous les autres cas, s'il ne peut obtenir l'amitié des sauvages par les bons traitements, il cherchera à les contenir parla crainte et les menaces, mais il ne recourra aux armes qu'à la dernière extrémité, seulement pour sa défense et dans les occasions oii tout ménagement compromettrait décidément la sûreté des bâtiments et la vie des Français dont la conservation lui est confiée. Sa Majesté regarderait comme un des succès les plus heureux de l'expédition qu'elle pût être terminée sans qu'il en eût coûté la vie à un seul homme ^"^ ». Sainte-Beuve, citant ce passage, fait de justes réflexions. Tant de précaution, dit-il, est honorable, et puérile, et dangereuse. Avec de tels scrupules, on est un philosophe, non pas un conquérant : et les « sauvages » abuseront de votre philosophie. Louis XYI l'a bien vu ensuite; Louis XVÏ qui eut près de lui des sauvages plus sauvages que ceux de la Polynésie et qui, jusqu'au dernier moment, répéta : « Je ne veux pas qu'il périsse un seul homme pour ma querelle ! » et qui fut la victime, ou l'une des victimes, de sa mansué-
tude. Quand il rédig^eail, à l'intention de Lapérouse, ses recommandations humanitaires, Louis XVI avait lu les voyages de Cook : il en avait, comme Joubert, tiré des leçons morales. La nouveauté d'opinion que sie^nale Joubert, la voilà. 11 l'a bien vue; même, il a, en quelque mesure, participé à la séduisante erreur, à la jolie imprudence commune. Son Cook est un grand navigateur : il est aussi un philosophe. Joubert ne se contente pas de le peindre en vérité : il le transforme en un maître de la vie et fait de lui un emblème ou un exemple. Mais, ce grand navigateur, les circonstances l'ont placé dans des conditions héroïques et exceptionnelles, de sorte que Texemple de Cook a bien l'air de dépasser nos modestes conjonctures. Inutile exemple? Non pas! Et Joubert amène vers nous, vers nos petites anecdotes ce héros emblématique. « Je veux chercher ce que Cook auroit fait s'il avoit eu des enfans... » Et il transcrit en père de famille l'explorateur d'un hémisphère... « Il auroit parlé rarement à ses filles, par une certaine austérité de pudeur. Il auroit parlé rarement à ses garçons, par une certaine gravité naturelle à tous les pères plus occupés du soin de former et de pourvoir leur famille que du plaisir de vivre avec elle et d'en être caressés. Il auroit quelquefois vivement et secrettement joui des délices de la paternité ; mais il en auroit plus constamment connu les devoirs que les douceurs... » Joubert, afin de rendre utilisable et moralement efficace l'exemple de Cook, organise des hypothèses. Supposons qu'au lieu de céder aux vœux de la plus rare destinée, Cook soit demeuré dans la profession que son père lui
avait choisie : il est marchand. Quel marchand sera-t-il ? Un marchand considérable par la justesse de ses vues et la rigueur de sa probité ; non par un négociant célèbre. L'agent d'une grande compagnie de commerce, peut-être : et alors, un excellent employé, sans génie; car il fallait à Cook les prodigieuses entreprises, pour montrer son génie. Mais il est un bourgeois très digne et très important : on vient lui demander conseil... Et si, toujours marin, Cook n'avait pas eu l'aubaine de ses grandes expéditions ?... « Dans un vaisseau de commerce, le bonheur que sa sagesse eût procuré à toutes ses entreprises Tauroit rendu recommandable aux négocians de son pays et tous auroient recherché l'avantage de devenir ses commettans. Dans un vaisseau de guerre, sa bravoure et son sang-froid, ses manœuvres sûres et hardies lui auroient sans doute valu l'honneur d'être nommé quelquefois dans les gazettes de son pays, mais ne lui auroient point procuré d'autre gloire. Soldat, il se fût élevé de grade en grade jusqu'au rang de capitaine... » Et parfait, toujours. Illustre, non; mais, dans toutes les conditions, irréprochable. Ami sohde et généreux, lié jusqu'au dévouement par une estime mutuelle. « Il n'auroit eu besoin d'un ami ni pour être consolé ni pour être supporté par son indulgence, mais pour avoir l'âme exercée par une bienveillance forte... Il avoit une si parfaite organisation, il étoit tellement épris de l'ordre (ju'aucun des senlimens honnêtes ne pouvoit être hors de son cœur... » Et Cook devient un charmant bonhomme, une sorte de père de famille selon Diderot.
Nulle «^poquo n'a olé plus constamment — et, parfois, déraisonnablement — éprise de morale. Peu d'époques ont été moins morales; mais plus les hommes de ces temps prérévolutionnaires sentaient menacés les principes de leur conduite et sentaient leur vie hasardeuse, plus ils cherchaient, et avec confusion, des morales un peu partout, fûtce chez les navigateurs.
Ainsi, le personnage de Gook, Joubert le dirigeait, avec beaucoup de jolie adresse, vers la morale. Tahiti, qui l'enchantait, lui devint un autre emblème et, cette fois, de qualité sociale. Une phrase incomplète de Joubert fait allusion à ces temps (le sien, par exemple), « où tous les peuples devenus éclairés et méconlens de leur situation et de leurs mœurs, en détournent leur attention et se plaisent à la porter sur les mœurs et le gouvernement des peuples nouveaux et sauvages ». Remarque très juste: et c'est bien ce qui arriva. Jamais on n'inventa si ardemment des utopies et des Eldorado. L'exotisme qui, dans les arts, se manifeste avec tant de vivacité, c'est le signe du déplaisir qu'on éprouve chez soi. L'on se forge des imaginations séduisantes, à propos des pays peu connus ; et, dans le mystère aperçu, l'on place des chimères de politique sentimentale. Les sauvages se prêtent le mieux du monde à ces ingénieux artifices : les sauvages qui sont à la mode; les sauvages de Marmonlol et, bientôt, de Chateaubriand. Les Otahitiens de Joubert sont du même genre. Ces « peuples qui n'ont pas de loix » l'intéressent et l'attendrissent. Dans la peinture qu'il fait de leurs mœurs, on voit la tendance philosophique.
LE CHEVALIER DE LANGEAC i05
Tahiti est, pour Joubert, un peu ce qu'est Genève pour Jean-Jacques : l'utopie. Joubert ne connaissait pas Tahiti ; et Rousseau connaissait Genève : mais la Genève que Rousseau s'ingéniait à célébrer n'était pas une réelle Genève, c'était comme Tahiti pour Joubert une rêverie.
Le commentaire de l'île idéale, Joubert le parait de maintes doctrines aventureuses. Môme alors, on voit et sa prudence fine et sa retenue, que d'autres — les déclamateurs — n'ont pas du tout. Mais il est touché de fraternité universelle, de pacifisme et de sensibilité. C'est un chagrin pour lui desavoir que, dans la délicieuse Otahiti, la concorde ne règne pas toujours. Des guerres, dans un si beau pays, où les filles sont si belles et les hommes si doux !... On a fait d'autres légers reproches aux doux Otahi tiens et belles Otahitiennes. Joubert répond : « S'ils aiment le plaisir, ce n'est pas par la corruption de leurs mœurs, mais par Texcelience de leur tempérament », magnifique réponse. Et que ne vertus émouvantes !... « On se délasse du spectacle de tous les malheurs en contemplant quelques minutes l'heureux sort de ce peuple aimable, vif et toutefois si doux qu'il semble que la nature, qui ne lui permet pas d'être un moment indifférent, lui ait cependant rendu la haine impossible, il a toute la beauté et toute la bonté des enfans. Ses légèretés mômes sont à peine des défauts et, parmi ses défauts, aucun n'est incompatible avec l'innocence. Peut-être le meilleur des hommes seroit-il parmi nous celui qui à force de philosophie seroit enfin devenu ce qu'est naturellement un jeune Otahitien. » Voilà, formulée avec toute la netteté pos-
sible, la pensée de l'époque, la pensée de Joubert ému de philosophie. Il raconte Thistoire d'un jeune Otahitien plus charmant que tous les autres et nommé Tupia. Gook l'avait rencontré lors de son premier voyage et l'emmena sur son navire. Mais, « du regret de la mort de son ami Taïeto », Tupia mourut à Batavia. Quand le capitaine Gook revint à Tahiti, les habitants lui demandèrent des nouvelles de Tupia. Ils composèrent des complaintes et chants funèbres qui avaient ce refrain mélancolique : Mort, Tupia, mort, mort ! — Et Joubert : « G'est ainsi que des peuples grossiers scavent honorer les talens et les vertus par des sentimens tendres que l'homme de bien espéreroit vainement d'obtenir chez les peuples polis oii la civilisation a perdu la nature. 0 mes concitoïens ! plus j'y pense et plus je trouve que nous aurions tous besoin de devenir un peu sauvages ! » Il est manifeste que Joubert a subi J'influence de Rousseau.
Joubert approuve les Otahitiens qui « ne se figurent point après la vie et ne désirent point un plus grand bonheur que d'habiter une autre Otahiti et de s'y nourrir éternellement de fruits à pains et de gorces qui n'auront pas besoin d'être préparés aux feux » . Rêverie païenne ; et rêverie de l'âge d'or !
Rêverie païenne encore et dans laquelle des réminiscences de Lucrèce ont pris le tour de la science moderne. Les îles où est allé Gook sont, quelques-unes, volcaniques et l'on y aperçoit les indices des catastrophes géologiques : la terre périra... « Gette idée que la terre périra est affligeante. Parmi nos idées journalières et communes,
il n'en est aucune qui puisse nous en consoler. Mais une idée, extraordinaire comme la première, peut nous guérir de ce chag^rin : c'est la considération du tout. C'est la connoissance des astres et de leur nature. L'homme trouve dans ces connoissances une force qui lui fait supporter avec tranquilité le sort de la planette. S'il faut que tu périsses, habitation de nos enfans et de nos pères, tous ces corps plus beaux et plus éclatans que toi subsisteront du moins. L'élément du feu dont le soleil est le foyer ne peut pas non plus périr, il t'absorbera par une attraction dont on a calculé la puissance et, réchauffée par cette action, tu rejailliras du corps du soleil avec les germes des espèces que tu renfermes et qui ne peuvent pas être perdus. Tu refairas ton cours, tu reprendras ta place et tu recommenceras ton destin. » Joubert a tout à fait abandonné les dogmes chrétiens ; son idée du monde est conforme aux théories des physiciens matérialistes.
Son idée de la société repose tout entière sur l'idéal du bonheur. Les Otahitiens sont les hommes les plus heureux et leur vie est organisée en vue seule du bonheur ; à toutes objections, Joubert réplique : « Ce n'est pas le désir des vrais biens qui déprave l'homme, mais le désir de ceux qui sont faux. Jamais aucun peuple ne s'est corrompu pour avoir du bled, des fruits, un air pur, des eaux meilleures, des arts plus parfaits, des femmes plus belles, mais pour avoir de For, des pierreries, des sujets, de la puissance, un faux renom et une injuste supériorité... » Joubert examine les conditions du bonheur otahitien. Il y a « la qualité de
leur terroir », qui produit « tout ce qui peut rendre riiomme sage et rien de ce qu'il faudroit pour le rendre riche » : ainsi, la richesse — l'un des résultats de la civilisation — va tout à l'encontre du bonheur social. Puis ces petites îles sont enfermées chez elles et, par la mer infranchissable, garanties contre l'ambition : « Bornés dans leur territoire, ils (les insulaires) n'ont rien de mieux à faire que d'y être bons et tranquilles, comme les hommes le sont partout où ils sont indépendans et maîtres souverains d'un pays borné. » Joubert va tij'er de là des conséquences importantes : « C'est une grande question pour le bonheur public de scavoir quelle étendue devroil avoir chaque pays, pour que les mœurs y fussent bonnes. En attendant qu'on la décide, voici une règle générale. L'homme animal ne regarde vraiment comme sa patrie qu'autant de pays que ses yeux en peuvent embrasser en se tournant de tous les côtés lorsqu'il est placé au point qui forme le milieu du sol où sa demeure natale est située comme une île au milieu de la mer. Et l'homme sensible ne regarde [comme] ses véritables compatriotes que ceux qui habitent cet espace de terre. Quant à l'homme civil, sa patrie morale sera toujours trop étendue toutes les fois qu'il ne sera pas membre d'un peuple où il sera possible à chaque individu de connoîtrc tous ses compatriotes et d'être connu de tous... » Corollaire pratique : « Les grands Etats doivent chercher à se sul)diviser de mille manières, s'ils désirent véritablement le bonheur général et individuel. Leur force même extérieure dépend de la multiplicité et de l'union de leurs parties. »
Il est évident que, tout cela, Joubeit l'eût développé. U Eloge de Cook, en son état de brouillons, ne nous donne pas toute une philosophie de Joubert ; et la philosophie de Joubert était, pour ainsi dire, inachevée comme Féloge du navigateur. Il avait à en adapter les pièces, à en arranger les jointures; il avait aussi à en terminer plusieurs éléments. Cependant, nous voyons comment tournait sa pensée. Joubert cède volontiers au goût législatif de ses contemporains. Gomme eux, il ne craint pas de refaire, au gré de l'idéologie, la constitution des peuples. Il a posé en principe un idéal du bonheur, il a cherché les conditions du bonheur social et national : ces conditions, reste à les réaliser. Et il ne demande qu'à les réaliser en effet. Ce qu'il a très bien vu, c'est que les constitutions inventées par les philosophes, et inventées en vue du seul bonheur, ne sont pas applicables à de grandes foules humaines et à de grandes étendues géographiques. Donc, « c'est une question de scavoir quelle étendue devroit avoir chaque pays ». Excellente logique ; erreur, en fait : l'étendue de chaque pays, indépendante de la volonté des philosophes, est un phénomène géographique et historique. Joubert, à la façon de tous ces théoriciens, ne tient pas compte de l'histoire; il néglige le vivant et impérieux passé. Il demande que les grands Etats se subdivisent de mille manières. Tâche impossible, qui tente les réformateurs; et, au surplus, tâche que la révolution ne redoutera pas d'accomplir en France, lorsqu'à nos vivantes provinces elle substituera les départements administratifs et irréels : tâche funeste. On voit, dans
l'esprit de Joubert, quelques-unes des velléités qui trouveront bientôt leur occasion. Mais il n'a pas l'outrecuidance et la désinvolture de ceux qui vont être efficaces. Il a, comme les autres, le défaut de travaillera prio?'i : mais il est préservé des pires folies par son souvenir provincial. Jeune philosophe (disais-je) il est venu à Paris parce que Paris, pour un petit provincial est, en quelque sorte, Tabsolu. Il demeure assez provincial pour ne pas s'établir, à Paris, citoyen de l'univers. Ce qu'il dit de la petite patrie, ou de la province, garde une profonde et belle vérité. Il répond d'avance à des rêveurs plus fols que lui.
Joubert a goûté, à lire Gook, ce plaisir de divertissement auquel nous invite un Pierre Loti : dépaysement de l'esprit, son refuge ailleurs dans une fraîche nouveauté de toutes choses, l'offre des réalités les plus différentes de celles dont nous avons ou l'ennui ou le chagrin, l'offre de lutopie. Comme il s'amuse à concevoir changées toutes les conditions de la vie ! Le voyage en mer, imaginé, le ravit : un chemin qu'on fait en cherchant ses repères dans le ciel! La contemplation des arbres le ravit : pour les arbres et pour la mer, il invente des phrases, j'allais dire, infmies, mobiles et où il y a de Tineffable. Ses mots bougent; ses mots prennent une qualité de mystère. Il peint des merveilles étranges; et il donne à son style une jolie étrangeté. Otahiti, des voluptés singulières, une musique à laquelle trois notes suffisent pour qu'elle soit touchante et triste, des danses qui ont une langueur exquise, un art précieux du bonheur et, sans lois, la perfection de l'innocence, un peuple
bon grâce à la seule vertu de la nature : que de motifs charmants pour la pensée !
Pendant plusieurs années, TAcadémie de Marseille ne décerna point le prix de douze cents livres qu'elle avait proposé. Elle recevait des mémoires et ne les jugeait pas dignes de sa récompense. Peut-être (mais je ne le sais pas) l'obligeant chevalier de Langeac disait-il à ses collègues : — Attendez; mon vertueux ami M. Joubert travaille... Il ne travaillait pas vite; et, attentif aux délices de sa pensée, il n'en finissait pas. Les derniers feuillets relatifs à Gook et datés sont de 1788. Je crois qu'alors il renonça décidément à parfaire son Eloge : d'autres projets l'avaient requis. Le 23 août 1789, le prix d'éloquence fut décerné à M. Pierre-Edouard Lemontey, citoyen de Lyon. Celui-ci avait plus d'assiduité que Joubert, et de ténacité. Les archives de l'Académie conservent trois mémoires de ce Lyonnais opiniâtre : sans doute, n'ayant pas eu de succès d'abord, recommença-t-il bravement^''. Il publia son Eloge trois ans après avoir reçu sa couronne, en 1792 et quand il était membre de l'Assemblée législative. Agé de vingt-sept ans en 1789, cet aimable garçon, avocat, parleur ingénieux, faisait son chemin. C'est à lui qu'on s'était adressé pour rédiger le cahier de la généralité lyonnaise. Il fut, sous l'organisation nouvelle, nommé substitut au procureur de la Commune; et il se lançait dans la politique. A la Législative, il eut son rôle parmi les honnêtes imprudents qui crurent maintenir en bel accord la monarchie et la constitution : l'une qu'on avait déconsidérée, l'autre qui était à la mode pour un
peu de temps. Il n'aimait pas les violences et, révolutionnaire averti, voyagea pendant la Terreur. Il ne revint chez lui qu'après le rétablissement de Tordre. Il avait de l'esprit, de la grâce, du discernement, de la pusillanimité. En petit comité, on le trouvait assez hardi. 11 bégayait, mais il était bavard. L'arrivée d'un inconnu réduisait à la précaution ses hardiesses, au silence son béçxaiemcnt '^^ 11 n'écrivait pas mal, avec trop d'afféterie, il a composé des livrets d'opéras-comiques, et puis des livres d'histoire, tels que ÏEtablissement monarchique de Louis XfV, des essais, une étude sur Paul et Virginie, Il fut de l'Académie française et installa son aménité dans le fauteuil où avait été si grincheux l'abbé Morellet. Il fut censeur dramatique et s'acquitta sans dureté do fonctions qui lui donnaient à plaisanter ; il disait à ses amis : « N'allez-vous pas voir, ce soir, Athalie, par Racine et Lemontey ? » '^ ' Mais son Eloge de Cook, très oratoire et chargé d'ornements, ne vaut rien.
Joubort avait travaillé des années, avec peu de suite. Ce fut, en somme, du temps perdu. Mais Joubert, toute sa vie, a perdu tout son temps, s'il ne s'agit que de produire. Il s'agissait, pour lui, d'accomplir la perfection de son esprit ; de cette manière, le soin qu'il accordait à l'éloge de Gook, il l'utilisa comme un exercice d'agréable méditation.
M. de Langeac, dit Paul de Raynal, « engagea M. Joubert à se charger d'un travail fort important, que les événements politiques vinrent malheureu-
sèment interrompre )>. Quel est ce travail? Ce n'est pas VEloge de Cook, mais un ouvrage en deux tomes in-8° qui parut seulement en 1813 et dont voici le titre : Anecdotes anglaises et américaines. Années 1776 à 1788. (A Paris, Delaunay, libraire, etc., 1813.) L'abbé Pailhès Fa deviné. En lisant les Anecdotes anglaises et atnéricaines, attribuées à Lang-eac par les biographes et les bibliographes du temps, l'abbé Pailhès a remarqué un court chapitre sur le capitaine Cook. La lettre de Joubert à M""' de Beaumont Tinformait du goût que Joubert avait eu pour les voyages de Cook. Et puis, dans le chapitre des Anecdotes, il apercevait du a syllabisme » : il y en a. L'abbé Pailhès décida que le chapitre Cook était de Joubert : il avait raison. L'abbé Pailhès décida que les deux tomes des Anecdotes étaient de Joubert : et, là, il avait tort. En 1789, Langeac eut peu d'argent et, sage, crut qu'il n'en aurait plus guère. Il entreprit une assez profitable besogne de librairie. Les recueils d'anecdotes se vendaient le mieux du monde ^^ ; et ce n'est pas étonnant, à une époque où la conversation florissait bien. Les libraires mettaient Fhistoire et Tunivers en anecdotes et, nous le savions par Milran, payaient à qui leur apportait de la copie, un louis la feuille. Langeac associa Joubert à son entreprise ; Joubert, qui a écrit : « Tout n'est pas grave et important dans l'histoire des peuples et souvent on y trouve avec plaisir des minuties qu'on se plaît à y regarder et qui n'y sont pas inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit et, s'attachant à la mémoire, y fixent les
H4 josr:i'H joubkrt et la uévoi.ution
fails principaux dont elles sont des dépendances; quelques détails après les masses introduisent la variété. » Il y a, dans les papiers de Joubert, une assez grande quantité de feuillets occupés par des anecdotes anglaises ou américaines. L'un des feuillets porte la date du 23 mars 1789; je crois que l'ensemble du travail est de cette année-là. Ce sont des notes et des brouillons, des fragments de rédaction commencée. Ses anecdotes, Joubert les empruntait pour la plupart au Courriel' de l'Europe, fondé en 177G, publié à Londres et à Boulogne, Tun des journaux les plus importans de l'époque et très ricbe en documents ayant trait à la guerre d'Amérique. 11 rédigea en quatre pages un résumé de son Cook et môme laissa, comme par mégarde, à ce résumé la marque de l'ancien Eloge, une rapide mention de l'Académie marseillaise.
Joubert choisissait les anecdotes pour leur agrément, pour leur qualité pittoresque ou sentimentale. La Révolution bouleversa le projet de Langeac et de Joubert : tous deux pensèrent à autre chose. Mais plus tard, sous l'Elnpire, quand l'attention se tourna vers l'i^ngleterre, Langeac se souvint du projet abandonné jadis. Il eut l'idée de publier alors le recueil dont il possédait les éléments et de le transformer en un pamphlet contre l'Angleterre. Sous le titre d'Afiecdotes et sous cette apparence anodine, ce fut un ouvrage de polémique : il s'agissait d'exciter l'opinion publique, en signalant les absurdités et cruautés commises par les Anglais dans la guerre américaine. La Préface dit : « On espère que ces détails sur le gouvernement anglais seront un trait de lumière pour quel-
ques souverains, et les détourneront d'une alliarice perfide, dont ils n'ont déjà que trop supporté la honte et les périls. Leur histoire aussi le dira, s'ils vendent leur appui à ces ministres arrogans, non moins séparés, par leurs actions, de tout principe d'équité, qu'ils ne le sont du reste du monde par leur océan, pour eux si prodig-ue et si tutélaire. )) La tendance politique est aussi évidente que le mauvais style de Langeac. Et. d'ailleurs, ce pamphlet politique est extrêmement mal fait. Beaucoup d'anecdotes sont désagréables pour les Anglais; et les autres, non : témoin, cet hommage rendu à leur grand navigateur Cook. Le simple recueil d'anecdotes est nouvellement destiné à un usage que d'abord il ne devait pas avoir et pour lequel on ne l'avait pas du tout préparé. En 1789, Joubert amassa, élabora une partie des matériaux. La rédaction définitive et tendancieuse — et maladroite — est de Langeac. Joubert ne se melanoint de la refaçon. Joubert, en 1812 et en 1813, est fort éloigné de pareilles choses. Il ne travaille guère ; et il médite, à l'écart de toutes contingences. Inspecteur général et conseiller de l'Université, mais revenu de sa seconde tournée d'inspection, revenu de ceci et de cela, malade en outre, il passe dans son lit le meilleur de ses journées. C'est une affaire, pour lui, que d'écrire ; il ne songe pas à reprendre dans ses tiroirs de vieilles anecdotes et à les tourner avec méthode au perpétuel détriment d'un adversaire, même national. Bref, il y a du Joubert, dans les Anecdotes, — et, là-dessus, labbé Pailhès a raison ; — mais le recueil des Aïiecdotes et la nouvelle forme qu'il a prise en
1813, cela est de Lanp^eac. L'abbé Pailhës a tort de s'indigner ou, au moins, de flairer une fraude, quand il trouve dans la Biographie des homnies vivants, les Anecdotes anglaises et américaines « attribuées » au clievalier de Langeac. Elles ne sont pas tout à fait et exclusivement de lui : aussi ne les a-t-il pas signées. On pouvait les lui attribuer ^^
Un chapitre qui est de Joubert — j'en ai le brouillon sous les yeux — conte l'histoire de Marie Gonnor, qui a trahi Washington : « Geppendant une femme avoit pensé tout perdre. Obscure, ignorée et plébéienne, elle avoit tenu dans ses jeunes mains tous les destins de cette guerre et le malheur de l'Amérique... » Washington, « éloigné de sa femme et de ses enfans » par les soins qu'il devait à sa patrie, vit Marie Connor et l'aima. Il fit bien les choses et il sut l'installer élégamment, dans une petite maison, sur les bords de la rivière septentrionale. « Il aloit la voir, seul et déguisé, pendant la nuit, pour se délasser des travaux du jour; souvent il dormoit auprès d'elle... » Et il éprouva « le sort commun de tous les grands hommes qui s'oublient ». Marie Gonnor s'éprit d'un moins grand homme, mais plus jeune, Glayrfort; « leur âge étoit pareil, et leurs âmes amoureuses et communes avoient une plus grande égalité... » Joubert s'attendrit; Joubert est sur le point de pardonner à l'infidèle : mais il se repent de son indulgence et appelle l'infidèle une ingrate. Elle recevait du général Washington tous les biens nécessaires à la vie « et Glayrfort les recevoit d'elle ; elle le combloit de tous les dons qu'elle
acceptoit pour les lui rendre ; elle lui prodigua tout, jusqu'aux secrets » du général \Yashington. Projets politiques, plans de bataille, papiers importants, le « timide Clayrfort » recevait tout cela « des mains de sa maîtresse tremblante et nuë » ; il copiait en hâte ces documents à la porte même delà chambre « où dormoit le héros trahi ». Les ennemis vinrent à comploter de surprendre le général chez sa belle et de s'emparer de lui ; mais elle refusa d'être perfide jusqu'au bout : « elle n'osa pas achever, voulant tout faire pour la fortune de celui qu'elle aimoit, et non pas livrer aux Anglois celui dont elle étoit aimée... » Que Joubert a bien démêlé ces casuistiques de Tamour et de la trahison ! Je crois qu'il s'en indigne et s'en amuse : les psychologues sont habiles à consoler les moralistes. Joubert a esquissé ce roman, triste et ironique, où l'on voit un grand homme pareil aux hommes ordinaires et sensible aux mêmes attraits. Langeac, lui, est en guerre contre l'Angleterre, comme jadis à Jersey, à Cancale. Ces Anglais lui ont coûté cher : cent quatorze mille livres au bas mot, pour la légion de Nassau. Repris par Langeac, le chapitre de Joubert débute ainsi : « Une légère intrigue d'amour fournit au gouvernement anglais l'occasion d'employer, contre le général Washington, ses moyens ordinaires de perfidie... » Voilà le travail de Langeac, en 1813.
La touchante histoire de Mrs Ross est aussi de Joubert. Une jeune fille d'Hammersmith, «village agréable qui n est pas à deux milles de Londres », avait avec le capitaine Ross un engagement que ses parents refusaient d'agréer. Le capitaine par-
118 JOSEPil JOUUF.RT KT LA DÉVOLUTION
lit pour la guerre américaine. Elle se déi^uisa en Iioinmo et partit elle-nièuie. Arj'ivée là-bas, elle chercha son amant ; elle le trouva, laissé pour nioi't au point oii avait eu lieu un combat contre les Indiens. Il vivait encore. Elle le soigna, toujours déguisée, fardée, grimée. Elle ne se révéla même pas à lui. Elle ne se révéla que plus tard. Et il mourut; elle mourut aussi. L'anecdote est dans le recueil de Langeac. Les papiers de Joubert n'en donnent que le commencement, la poétique invocation que voici : « Vous ne serez point oubliée, ô vous qu'on a déjà chantée quand votre histoire étoit nouvelle et vos aventures récentes. Les filles des bords de la Seine écoutèrent avec tristesse le récit touchant de vos maux.. . Nos écrivains les publièrent, les vers français les consacrèrent; et les amans de mon pays, quand ils visiteront le vôtre, demanderont oii est Hammersmith pour y honorer votre tombeau... »
Il y a ainsi de jolies choses, dans les anecdotes de Joubert. Son travail n'était pas difficile, en somme. Il rédigeait élégamment ce que les documents lui fournissaient de meilleur. Il ne se dépêchait pas. Il s'attardait à combiner, entre des phrases qui valent surtout par la netteté, des phrases gentiment harmonieuses ou rêveuses. Mais enfin, tout cela n'est que besogne. Et la besogne n'amusait pas Joubert. Je me figure que, parfois, le rôle qu'il avait auprès du chevalier de Langeac Timpalientait. Sur un feuillet de son écriture, on lit : « Aristote dit que la forme est le mâle. C'est elle en effet qui eml)rasse et féconde la matière et lui fait produire dans l'âme les impressions dont elle
nous aflecte. 24 mars, lendemain de ma visite à M. le c. de Lg-. » Je ne dis pas que ces trois lignes ne soient pas mystérieuses. Cependant, si Joubert a noté la corrélation de sa pensée et de la visite au chevalier de Langeac, c'est évidemment que les deux choses sont liées dans son souvenir et dans son intention. « Ma visite à M. le c[hevalier] de L [an]g[eac]... » sa première visite probablement. Et Ton peut conjecturer (sans trop d'assurance) que Joubert allait s'entendre avec le chevalier sur un travail que lui confiait le chevalier. Sans doute s'agissait-ii d'un écrit que Joubert était chargé de revoir, d'améliorer, d'embellir. Peu de chose ! Et M. de Langeac a peut-être dit à Joubert : — Yous m'entendez bien ? et il ne s'agit que d'arranger un peu la forme, sans toucher au fond... (Cela,jerimagine : et, par exemple, c'est ainsi que Joubert a dû revoir et, discrètement, retoucher le Précis historique sur Cromwell...; Et Joubert, un peu choqué, un peu lier, badinant avec un peu d'amertume à part lui : — La forme, la forme... Aristote dit que la forme est le mâle î...
Après la mention de la visite à M. de Langeac, ceci : « N. (nota.) La noblesse est une dignité qui nous donne la présomption que nous fairons bien parce que nos pères ont bien fait. » Evidemment, à cette première visite, le chevalier de Langeac a impatienté Joubert, et d'autant plus facilement que le jeune Joubert, touché de quelques idées subversives, était à l'occasion cassant et un peu susceptible.
Ce ne fut qu'une impression. Joubert, toute sa vie, entretint avec le chevalier de Langeac les re-
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lations les meilleures et vraiment affectueuses. Le 18 novembre 1818, il écrit : « M. de Langeac. L'impartialité est une vertu dans les autres, et la partialité est en lui une vertu. » Le bon chevalier de Langeac avait la partialité de l'amitié, sans doute. Ailleurs, Joubert l'appelle « un autre moi-même », un jour qu'il y a un service à rendre. Et nous retrouverons le chevalier de Langeac. Il n'était pas et il ne devint pas un écrivain de réelle valeur, ni même de quelque valeur. Mais j'ai voulu délivrer cette honnête figure des nuages dont Fabbé Pailhès Ta offusquée, sans malveillance et avec peu de précaution tout de même : on éprouve un peu de tristesse, je crois, à penser qu'un mort est caricaturé pour jamais.