‹ Joseph Joubert et la révolutionChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Avec Joubert juge de paix à Montignac, nous verrons comment fonctionnèrent dès le début ces magistratures électives que l'Assemblée constituante avait inventées et qui eurent à remplacer soudain l'ancien système judiciaire. Nous verrons deux années de révolution dans une petite ville, à cent trente lieues de Paris : spectacle pittoresque et digne de curiosité. La révolution, qui a son origine et son foyer dans Paris, se répand vite par tout le royaume. Gomment les petites villes la reçoivent-elles ? La révolution, qui est faite à Paris, — faite par des Parisiens ou par des gens qui, venus à Paris pour se muer en législateurs, visent aux principes et à l'universelle idéologie, — comment va-t-elle se présenter à de petites villes pour qui elle n'est pas faite? Les provinces de l'ancienne France s'étaient lentement développées sous le gouvernement général de la monarchie : celle-ci, en maintenant leur unité française, préservait aussi leur individualité régionale. Chacune d'elles, docile aux volontés de la synthèse royale, avait sa réalité particulière ; elle avait ses coutumes, créées par

sa spontanéité, consacrées par le temps. Mais voici du nouveau, et qui vient de la capitale, et qui est imposé subitement, du nouveau théorique et non vivant, du nouveau abstrait.

Le Périgord, entre les provinces françaises, était sous l'ancien régime l'une des plus indépendantes : et, autant dire, Tune de celles que le régime généralisé risquera le plus de gêner dans leurs habitudes; mais aussi Tune des plus turbulentes et riches en fortes têtes qu'échaufiera l'occasion politicienne. De sorte que la révolution, môme déplaisante, séduira les Périgourdins. Avant la révolution, la bourgeoisie de Périgueux constituait une féodalité; ces bourgeois se disaient « citoyens seigneurs de Périgueux »^ Or, cette oligarchie de notables avait créé, en réaction, des goûts, des velléités révolutionnaires; et c'est de quoi profitera la révolution venue de Paris. Tout cela, cette crise, avec ses profonds malaises, avec ses incidents ridicules et avec la diversité de ses péripéties, regardons-le dans cette petite ville du Périgord oii Joseph Joubert nous conduit. Regardons cette crise autour de Joubert, qui la subit en quelque manière et qui la consacre. Il est le centre du sujet : il en est et la grâce et la dignité.

Joubert n'était pas revenu à Montignac, depuis treize ans que son départ de jeune homme avait peiné sa mère. Je ne l'imagine pas content de lui, ni du tour que prenait sa destinée. Il était venu à Paris pour faire de la littérature : il n'en avait pas fait beaucoup. Il avait commencé plusieurs travaux : il ne les avait pas menés à bien.

Il avait essayé d'org-aniser son existence : ciucune de ses tentatives n'avait réussi. 11 avait vécu un peu au hasard, non qu'il lut très aventureux; même, il ne l'était pas du tout. Et il eût aimé des journées ijuiètes, oii il pût lire, son^^er, travailler à la perfection de son esprit : et les circonstances l'avaient jeté dans le tumulte. 11 était jeune et il avait eu des histoires d'amour, dont il ne gardait ni joie ni fierté. 11 avait vécu tout autrement que sa jeune sagesse ne l'eût voulu.

Le 26 avril 1790, il perdit son père. Je le crois désemparé. Quand sa mère l'appellera, il viendra. M""^ Joubert ne désirait que de l'avoir auprès d'elle, à Monlignac. Elle le considérait toujours comme un enfant et rêvait de veiller sur lui. Mais, à Montignac, que ferait-il? et quelle position digne de lui, de ses talents, lui procurer? Tout parut s'arranger le mieux du monde, quand l'Assemblée constituante organisa les justices de paix.

Pour accepter de n'être que juge de paix à Moutignac, Joubert n'a-t-il pas relâché beaucoup de son ambition? Peut-être; et ainsi nous enseigne la vie à nous borner. Mais aussi ne méconnaissons pas la singulière importance qu'on attribua, en 1790, à l'institution de cette magistrature. Ce fut un bel enthousiasme, et qu'attendrissait une sorte de sentimentalité politique et philosophique. L'idée est de ce Thouret, qui eut de moins bonn-s idées. 11 exposa fort bien son projet, ht un tablejiu de la vie paysanne et de ses chamailleries, « qui ne peuvent être bien jugées que par l'homme des champs, lequel vérifie sur le lieu même l'objet du litige et trouve dans son expérience des règles et

des décisions plus sûres que la sience des formes et des lois n'en peut fournir aux tribunaux ». 11 ajoutait, dépassant comme un orateur sa pensée : « L'agriculture sera désormais plus honorée, le séjour des champs plus recherché, les campagnes seront peuplées d'hommes de mérite dans tous les genres! » Ce fut, dans l'Assemblée, un enchantement. Un député s'écria : « C'est un père au milieu de ses enfans ; il dit un mot, et les injustices se réparent, les divisions s'éteignent, les plaintes cessent; ses soins constans assurent le bonheur de tous : voilà le juge de paix! - » Prugnon déclara que le nom seul de ces juges « avait droit d'intéresser )) et que « ce mot faisait du bien au cceur ». ^ Le 7 juillet, l'on vota : et les juges de paix eurent pour eux l'unanimité des législateurs.

Ils eurent pour eux l'opinion publique : la promesse d'une justice prompte, familière, peu onéreuse et qui en(în ne grossit pas jusqu'au torrent de la ruine le filet d'eau d'une bisbille, une telle promesse avait de quoi se faire des amis. On multiplia, autour de la nouvelle magistrature, ces phrases qui étaient à la mode. Le 16 janvier 1791, quand, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, en présence du peuple, Bailly reçut le serment des juges de paix parisiens, il leur dit : « Messieurs, nous attendions avec impatience le moment de votre installation; elle nous annonce et nous assure le retour de l'ordre public... La confiance de vos concitoyens vous appelle à des fonctions augustes et paternelles. Magistrats du peuple, vous serez toujours près de lui pour l'éclairer et le guider... Ministres de la paix au milieu de vos frères, vous

allez donc resserrer tous les liens ; en conservant l'union des familles, vous servirez les mœurs et, en établissant la paix paiticuliëre, vous préparerez la paix publique*. » Voilà présenter les choses joliment et sous les plus engap^eants dehors. Si l'on avait dit aux juges de paix la sèche vérité : — Vous jugerez, dans votre canton, les affaires les plus petites et qui ne valent pas la peine de déranger les tribunaux; vous aurez pour cela un traitement de six cents livres, et voilà tout, — on n'eût point excité le zèle de ces modestes magistrats. Puis, en disant la sèche vérité, l'on n'eût pas été sincère : telles sont les exigences de Temphase, qui est une infirmité plutôt qu un mensono:e. Joubert n'était pas emphatique; et je doute que l'ait dupé cette rhétorique loyale. Cependant l'idée de Thouret, que le commentaire public embellissait, put le tenter ou, du moins, le disposer favorablement. A Montignac, dans la famille Joubert, ce dut être mieux encore. M""® Joubei't, qui souhaitait de ramener son fils au bercail et qui pleuj'ait son mari, se rappela que Jean Joubert avait eu l'ambition de voir son hls magistrat : et ainsi tout s'arrangeait selon les vœux anciens et récents, au gré des souvenirs et des espérances.

Joseph Joubert était éligible. « Il faut, disait Thouret, que tout homme de bien, pour peu qu'il ait d'expérience et d'usage, puisse être juge de paix. » On ne demandait même point aux candidats d'être hommes de loi : ils jugeraient en équité, ce qui réclame du bon sens, et non des études. Ils auraient trente ans accomplis. Peut-être, au moment de leur candidature, ne seraient-ils pas

domiciliés dans le canton; mais, élus, ils résideraient assidûment parmi leurs ouailles quelquefois enrao^ées. Ils devaient seulement payer les contributions qui étaient requises de tout candidat aux fonctions administratives : quant à son fils, M"^' Joubert y pourvoirait. Un juge de paix, disait la loi, par canton; et, dans chaque ville de deux mille habitants au moins, un juge de paix particulier. Bref, Montignac aurait son juge de paix particulier : ne serait-ce pas Joseph Joubert?

L'élection ne se fit pas sans de grandes difficultés ; et le récit montre le trouble que jeta dans les petites villes l'invasion de la politique. Dans la région périgourdine, les incidents furent nombreux. A la Gassaigne, Télection du juge de paix est annulée par le Département : des citoyens qui n'avaient pas droit au suffrage ne s'étaient pas abstenus de voler; puis on avait omis de faire prêter aux électeurs le serment patriotique. Pour le nouveau scrutin, le Département fît ces recommandations : « Vous inviterez vos citoyens à porter à cette opération toute la gravité et le sang-froid que son importance exige. S) A Thenon, de même, il fallut recommencer le scrutin; et à Roufignac, où d'abord on trouva plus de bulletins qu'il n'y avait de votants. Les électeurs méridionaux préludaient sans retard, et dès leur coup d'essai, à leurs plus remarquables et audacieuses fantaisies.

Joubert ne se mêla point à ces aventures. Dans ses souvenirs inédits, Arnaud Joubert raconte que son frère « se laissa nommer «juge de paix. C'est bien la vérité. Il ne vint pas à Montignac pendant la période électorale, soit que la chose ne le tentât

2^uère, soit qu'il sentît ou qu'on sentît pour lui qu'il était peu apte à faire campagne, soit qu'une sorte de nonchalance qui est dans son caractère l'eût engagé à épargner un long voyage au cas oii il ne serait pas élu, soit qu'il eût h Paris des attaches qu'il rompait malaisément. Il resta donc à Paris. Son élection est du 28 novembre ; et la confirmation du scrutin est du 12 décembre. Il ne se pressa point d'aller à Montignac. Il est à Paris le 18 janvier 1791. A quatre heures et demie, ce jour-là, il se promène derrière le chevet de Notre-Dame; il regarde la Seine, haute et gonflée, le ciel couvert de nuages dont il examine la variété. Il note sur son carnet tout cela, en latin, et ajoute : tempore taineii mihi satis jucundo et felici. Le dimanche 23 janvier, il est encore à Paris, il se promène, en baguenaudant et méditant. La crue de la Seine l'intéresse. Et il note, avec un peu d'éloquence, ou de plaisanterie : « Inondation. La Seine a voulu voir la Bastille détruite. Elle invoqua les eaux du ciel, qui 1 ont portée au pied des murs où régnoient ces fameuses tours que les habitans de Paris ont mises par terre depuis trois fois trois mois, neuf jours ». D'ailleurs, il est en train de lire Lucain; et c'est peut-être la Pharsale qui, en l'occurrence, lui gonfle ainsi son langage.

En l'absence du candidat, la campagne électorale fut organisée et menée pour lui par son beaufrère Jean Boyer, mari de Catherine Joubert. Ce Jean Boyer paraît avoir été un garçon très actif et adroit. Il dépensa, pour l'élection de Joubert, un vif entrain.

Quelques mois plus tard, un certain Waurillon

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de la Bermondie le dénonçait, « à Tinstig-ation du peuple ». au lieutenant général criminel de la sénéchaussée et siège piésidial de Sarlat, François Lavech des Fauries, comme un citoyen dang-ereux\ Il le désignait, avec le « petit despote » Elle Lacoste, le médecin, comme « jaloux d'opprimer le peuple». Ce Waurillon de la Bermondie a l'air un peu fou. Sa plainte, oii il y a des exagérations et des calomnies, contient aussi des éléments de vérité : elle montre fort bien Montignac en proie à la politique. Boyer, « glorieux d'avoir fait un maire à sa fantaisie », résolut de faire aussi un juge de paix. Et, pour « faire tomber les suffrages sur un certain io\û)Qv\. », il envoya (dit Waurilloni, quelques jours avant le scrutin, « des émissaires dans les maisons pour accaparer tous les suffrages ». Voyant -que cette manœuvre ne suffisait pas, il « tenta d'éloigner les citoyens actifs et timides en faisant dire par un certain Jean Degain... que, si le sieur Joubert n'étoit pas nommé, il y auroit la moitié de la ville de décapitée ». Puis un certain Martin, tambour municipal, eut l'ordre d'annoncer que « ceux qui ne voudroient pas ledit Joubert, il faudroit les saigner ». Joubert fut élu; et son élection, c( généralement applaudie » '. Il y eut même de l'entliousiasme. Il y eut aussi du mécontentement. Borredon, le candidat malheureux, avait ses partisans, qui n'acceptaient pas sa défaite. Des protestations furent formulées et signées.

Le 1'"'' décembre, à l'assemblée qui se tenait dans la chapelle des Pénitents, Borredon le déconfit donna lecture de ces protestations. Il lut aussi le texte des lois du 28 mai et du V juin 17^0, qui

prescrivaient le serment individuel des électeurs : or, on avait négligé cette formalité. Le sieur Pommarel, président de l'assemblée, dut insérer au procès-verbal cette omission. Waurillon était dans l'affaire. Le président le pria de relire à haute voix les décrets. Waurillon, pour ce, tire le livre de sa poche. Alors Boyer, « d'un ton furieux », crie « qu'on ne doit pas ajouter foi à ces décrets ni au porteur ». Le porteur (c'est Waurillon) somme le président d'imposer silen-ce à Boyer, de le punir. Boyer s'élance : des citoyens le maintiennent; et Mérilhou, le maire, appelle la garde. Waurillon, là-dessus, déclare « qu'il est d'un insolent de crier à la garde et de la faire courir baïonnette en avant sur un citoyen qui lisoit une loi par ordre du président ». La garde fonce (dit Waurillon) sur ledit Waurillon, qui est frappé de coups de poing, de pied et de crosse de fusil. Il se sauve, ses adversaires le poursuivent, assure-t-il, pour l'égorger. Il arrive devant la porte de l'escalier qui mène à la tribune des Pénitents; il entre et ferme la porte derrière lui. Il la ferme trop vite; et il est pris, le malheureux, par le pan de son habit. Cela donne à ses ennemis le temps de l'atteindre. Ils lui mettent la main à la gorge. Et lui, pourtant, de crier à l'assassin. Grand tumulte. Les gens sortent de l'église, où ils étaient pour Toffice. On sonne le tocsin. Les gardes lâchent Waurillon et le laissent partir, dès qu'ils voient la foule approcher. « Ce fait prouve, remarque-t-il, un dessein prémédité de la part de quelques intrigans. » Il ajoute : « La justice ne sauroit trop sévir contre de pareils forfaits et réprimer les coupables. » Enfin, 1 élection

de Joubert fut, à Montignac, roccasion d'un assez violent désordre. Lui, Joubert, à Paris, reçoit ces nouvelles ; et il ne se presse pas d'arriver.

Borredon le vaincu et ses partisans, Pebeyre fils, Dourssat, Waurillon de la Bermondie et d'autres, n'abandonnèrent pas la partie. Ils adressèrent une réclamation aux administrateurs du département de la Dordogne. Us posaient en principe que « l'observation des lois » est « le plus solide appui de l'Etat » ; que « les décrets sur l'éligibilité aux places de juges de paix sont clairs ». Et (( cependant, messieurs, la ville de Montignac s'est manifestement écartée de ces principes sacrés, dans le cboix qu'elle a fait à\ù?i certain Joubert pour son juge de paix... Vous scavés assés, messieurs, que sur ce rapport le sieur Joubert n'est pas citoyen éligible; et vous ne balancerés pas à prononcer la nullité de sa nomination. . . Dans cette position vraiment fâcheuse, nous avons recours à votre justice, aflîn qu'il vous plaise statuer sur la légalité ou illégalité de la nomination du prétendu Joubert » \ Avant d'aller au département, l'affaire fut soumise au directoire du district. Conseillée évidemment par Jean Boyer, M""*^ Joubert composa un mémoire, qu'elle envoya au district, lequel devait le transmettre au département. « Messieurs, Joseph Joubert, mon fils aîné, homme de loix... » A vrai dire, on ne voit pas que Joubert mérite ce titre. Ou bien, aurait-il étudié la jurisprudence à Toulouse, quand il était aux Doctrinaires ? Je ne le crois pas. Arnaud Joubert dit que son frère était « tout à fait étranger aux lois ». Il y avait, dans la famille, un homme de lois, si l'on veut, ce jeune

Arnaud Joubert. Au surplus, ce titre n'était pas exigé du candidat aux justices de paix. M'"" Joubert, à tout basard, le décernait à son fils ; et c'est Jean Boyer qui dictait. Reprenons la lecture du mémoire : « bomme de ioix, âgé de trente-sept ans ou environ, habitant la ville de Paris depuis seize ans, a été élu juge de paix de la ville de Montignac. Cette nomination à peine faite, le sieur Labrousse plus jeune, surnommé Borredon, a élevé des griefs contre son élection et n'a pu fonder sans doute ses moyens que parce qu'on veut douter que les voix ayent porté ou sur mon fils aîné ou quelqu'un de ses frères... » Et nous nous demanderons si les meneurs de la campagne électorale n'ont pas utilisé la confusion qui pouvait être faite entre Joseph Joubert homme de lettres et Arnaud Joubert homme de lois... M"^ Joubert continue d'énumérer les moyens que mettent en avant les adversaires de son fils : « 2" sur le défaut du serment prêté individuellement par les votants; 3'' entin, sur le défaut de la contribution de dix journées de travail, etc. » C'était le taux de contribution nécessaire à l'éligibilité. M""^ Joubert répond sur ces trois points. Sur le premier, — confusion des frères Joubert, — elle répond que ce n'est là qu'une chicane. Sur le deuxième point : « le serment individuel prétendu ordonné n'est connu que par des journaux, etc. » Troisième point : a Pour démontrer que le sieur Joubert paye une imposition plus que suffisante, je vous produirai les actes de propriété qu'il s'est acquis, consistans en deux reconnaissances de mille livres chacune, etc. » En conséquence, « la demoiselle Joubert attend

avec confiance que Tadministration déclarera n'y avoir lieu à délibérer et confirmera par une ordonnance solennelle Félection du sieur Joubert ».

Le directoire du district ne retint, pour l'examiner, que le deuxième point. Les électeurs avaient prêté serment en commun. Or, lisons Farticle 4 du décret du 27 mai 1790 : « Le président de rassemblée ou de chacun des bureaux prononcera, avant de commencer les scrutins, cette formule de serment : Vous jurés et promettes de ne nommer que ceux que vous aurés choisis en votre âme et conscience coimne les plus dignes de la confiance publique^ sans avoir été déterminés par dons, promesses, sollicitations ou meuaces. Cette formule sera écrite en caractères très lisibles, exposée à côté du vase du scrutin. Chaque citoyen, apportant son bulletin, lèvera la main et, en la mettant dans le vase, prononcera à haute voix : Je le jure. » Le directoire du district, considérant que ce serment individuel était « la seule barrière que l'Assemblée nationale eût pu opposer aux démarches des intrigans », fut d'avis qu'on ne pouvait « ni le suppléer ni l'omettre ». L'assemblée électorale de Montignac Tavait omis : donc les élections faites par cette assemblée étaient nulles. Le directoire observait qu'un décret de nullité avait, pour cause pareille, frappé les opérations de rassemblée primaire de Golmar. 11 ajoutait : « Au surplus, comme, dans les requêtes, il est question de cabale, le directoire estime encore, sur les conclusions du procureur syndic, qu'il y a lieu à nommer deux commissaires pour assister aux nouvelles opérations. » Cette décision, qui annule

l'élection de Joubert, est du 2 décembre 1790. Ainsi échouait le grand effort de Jean Boyer, sa brigue industrieuse. Ainsi échouait aussi le tendre espoir de M"" Joubert. Elle dut passer de mauvais jours à se demander si le nouveau scrutin serait, comme le premier, favorable à ses vœux maternels : sans doute devina-t-elle, pour en souffrir, le mystérieux caprice des troupes électorales.

Mais le directoire du district n'avait prononcé qu'en premier ressort : la décision finale appartenait au directoire du département. Celui-ci, le 12 décembre, considéra que le serment individuel n'était pas prescrit « à peine de nullité » : l'annulation des scrutins de Golmar avait eu pour cause le manque du serment collectif, « le seul qui semble vraiment essentiel ». Le décret du 28 mai avait été envoyé dans les provinces avant la formation des corps administratifs. Nombre de municipalités ne l'avaient ni reçu ni connu. De sorte que toutes ou presque toutes les élections de juges de paix, dans la Dordogne, seraient à recommencer. Avec beaucoup de sagesse, le directoire du département observait que « la multiplication des assemblées primaires fatigue et incommode le peuple et qu'il seroit infiniment dangereux de le rebuter d'y revenir et de laisser dans les nouvelles élections le champ libre aux intrigans ». Il ajoutait : « Considérant enfin que la nomination du sieur Joubert est généralement applaudie, que la crainte qu'elle ne fût atlaquée a déjà soulevé le peuple du canton et qu'il pourroit résulter des troubles majeurs de la convocation d'une nouvelle assemblée, etc., et attendu que les autres reproches faits audit

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sieur Joubert sont sans fondement ou suffisamment détruits », le directoire du département maintient l'élection de Joubert.

Voilà Joubert décidément juge de paix à Montignac. L'opposition dut continuer quelque temps, comme en témoigne la nouvelle réclamation tentée le 11 janvier suivant par Waurillon de la Bermondie. Mais, après la décision du directoire départemental, Taffaire était finie.

Joubert élu : ce beau résultat, c'est évidemment sa famille, et surtout Boyer, qui l'obtint. Mais on peut croire que Joubert fut aidé par le fait de sa qualité parisienne. M""" Joubert, dans sa réclamation, ne manque pas de noter qu'il habite Paris depuis des années. Les lois et toutes les nouveautés attrayantes venaient de Paris : on fut sensible à ce parisianisme d'un garçon qui viendrait aussi de là-bas pour être juge de paix à Montignac. Gela me semble attesté par un article qui, le mercredi ^janvier 1791, célébra, dans le Journal patriotique du département de la Dordogne, « la dignité et l'élévation » du choix fait par Montignac : « Une petite ville s'est éminemment distinguée par le choix qu'elle a fait de M. Joubert, cultivant à Paris depuis quinze ans la littérature, la philosophie et les arts. Historien profond et aussi sage qu'éloquent moraliste, ce citoyen est connu par son patriotisme et sa modération, par les préférences qu'il a données à la philosophie sur la fortune dans les temps des anciennes places, par ses liaisons avec les grands hommes passés qui ont influé sur la révolution, par l'estime qu'il a inspirée aux écrivains célèbres à qui il a fait part de ses travaux et

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surtout par soji pjiîu d'empressement pour une célébrité qu'il a mieux aimé mériter qu'obtenir. Ce n'est pas le canton de Montignac, c'est le département de la Dordogne que nous félicitons d'un choix si honorable et d'une acquisition si précieuse. »•* L'auteur de cet article est François Lamarque, — naguère M. de Lamarque, avocat au Parlement de Paris, — maintenant Lamarque tout simplement et juge au tribunal du district de Périgueux, l'ami de Joubert et le conseil d"Agnès^".

Joubert est élu : il n'a plus qu'à venir. Il attendit que fut apaisé le tumulte, auquel avait donné lieu, malgré lui, son éleclion. Et il partit ppur Mpnj^ignac, je suppose, au commencement de février.

En tout cas, il était à Montignac le 6 mars. Ce jour-là, solennellemient, il prêta son serment de juge de paix, devant la municipalité assemblée avec le Conseil de la commune dans la Cbambre du ponseii.

Joubert a trente-huit ans bientôt. Il est grand et mince. Gomme juge de paix, il ne porte point un costume particulier. L'Assemblée constituante a supprimé, pour les magistrats, la robe, uniforme d'ancien régime et qui convenait dans F « édifice monstrueux de la chicane ». Elle tint à honneur de ne donner aucun costume particulier aux juges de paix, cela pour des raisons un peu risibles et charmantes, « attendu que leurs fonctions sont toutes fraternelles et pacifiques et que le bien qu'ils sont à portée de faire à leurs concitoyens est suffisant pour leur attirer la considération publi-

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que sans qu'il soit nécessaire de la provoquer par des signes extérieurs » ^\ Mais, si fraternel qu'on soit et pacifique, on a ses petites coquetteries. Les juges de paix du département de TAube firent savoir au Comité de constitution qu'ils ne seraient point fâchés de se voir décerner un bel et flatteur uniforme ''. Le Comité de constitution répondit, avec une touchante gravité : « Le juge de paix doit regarder comme une distinction précieuse de ne porter aucun costume distinctif, qui serait un véritable hochet d'enfant lorsqu'il ne doit avoir que la haute considération attachée à son utilité et à son importance pour le bien public... » Le Comité de constitution n'était pas un écrivain; mais il avait des principes de simplicité déjà républicaine. Puis, réservant aux vanités humaines Tavenir, il ajoutait : « On verra cependant s'il est avantageux de lui donner quelque marque extérieure dans certains cas. »

Joubert prononça le serment que voici : « Je jure d'être fidèle à la Nation, à la Loy et au Roy et de maintenir de tout mon pouvoir la constitution du royaume décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le Roy. et de remplir avec zèle et impartialité les fonctions de mon office. » Il signa, et les membres de la municipalité après lui^".

Le lendemain, 7 mars, il fut élu « notable » et adjoint au conseil municipal pour la répartition de l'impôt. Le lendemain, 8 mars, il prêta serment comme notable. Et il allait ainsi, de serments en serments, au gré des lois et des décrets qui multipliaient à merveille les formalités et les solennités. Le public était fort touché de ces cérémonies. La

révolution préludaiL par de grandes inventions judiciaires; et il fallait bien donner quelques dehors imposants à un appareil tout neuf, qu'on venait d'improviser et qui, pour émouvoir les imaginations, avait besoin d'artifice. Joubert est le seul officier de justice que Monlignac eut alors à introniser. L'Assemblée nationale, qui avait établi à Montignac le siège du district, donna le tribunal à Terrasson, petite ville située à quinze kilomètres delà, sur la route de Brive. Montignac ne possédait que son juge de paix, M. Joubert. Mais, à Terrasson, l'installation des juges se fit avec beaucoup d'éclat. Coups de canon, sonneries de cloches marquèrent « le plaisir que goûtaient déjà les citoyens d'être jugés par ceux qu'ils avaient élus ». La garde nationale prit les armes pour recevoir les détachements des environs ; elle escorta le conseil de la commune, la municipalité et les juges, qui se rendirent à l'église paroissiale, la musique militaire jouant le Ça ira. L'on entendit la messe; puis on mena les juges à leur tribunal. Il y eut des discours « analogues aux circonstances », pleins « d'éloquence et de civisme ». Les juges prêtèrent serment. « Le sieur Lachambeaudie, commissaire du Roi,... ex-conseiller de la ci-devant cour présidiale de Sarlat, ne négligea rien pour prouver qu'il était entièrement dépouillé des préjugés de sa robe et donna par ses paroles de nouvelles preuves de son zèle et de son attachement pour la chose publique... )) Enlin, la commune donna un repas « splendide » aux nouveaux juges et à l'état-major des gardes nationales invitées ^'\ Telles étaient les cérémonies auxquelles Joubert se trouva mêlé dès

son retour à Montio;nac. Son arrivée tardive lui en épargna quelques-unes ; il en eut encore beaucoup. Je ne suis pas sûr que M""^ Joubert ait grandement aimé tout ce manège du civisme. Pourtant, si Ton faisait juier à son fils fidélité à Ja Nation, il la jurait aussi au Roi; et, si l'on chantait le Ça ira, les hardis cortèges allaient néanmoins à la messe.

La petite ville de Montignac n'était plus la même. Elle n'avait jamais été somnolente, ni même extrêmement sage ; mais elle devenait terrible. A chaque instant, des attroupements, des querelles et des injures, des batailles même, et de petites émeutes. Les femmes n'étaient pas plus calmes que les hommes; à l'instar des Parisiennes, elles montraient une véhémence déchaînée et grossière. Un jour, le 14 mars, pendant une séance municipale à laquelle assistait Joubert, le procureur de la commune entra et, aussitôt, prit la parole. Il était profondément affligé du désordre et des excès de toute espèce qu'il voyait à Montignac, vivement affecté des propos indécents qu'on faisait courir touchant la garde nationale et les citoyens. Il avait hâte de remédier à un tel état de choses, dont les suites seraient funestes. Que proposait-il? Une proclamation de l'assemblée : et voilà tout ! C'était, ce procureur, un personnage éloquent, mais naïf, extrêmement naïf. Une chose l'étonnait, l'ébaubissait : « Gomment se peut-il qu'avant la révolution, vivant comme frères et amis, la révolution nous ait séparés d'intérêts, d'intimité et de concorde? » Pauvre procureur, qui avait pris au sérieux les annonces de la fraternité !... Gomment

se peut-il?... Et il cherchait. Jadis, à Montignac, les gens de la rive gauche et ceux de la rive droite se taquinaient les uns les autres : il avait sufli de bâtir un pont sur la Vézère pour les accorder. Cette fois, quel pont lancer entre les gens de droite et de gauche ? Le procureur ne savait pas ! Dans rincertilude, il déclarait que c'était la faute aux « ennemis du bien public et à leurs agens » : des hommes « hardis et sans pudeur » avaient « semé la terreur et la méfiance parmi les esprits faibles et les plus propres à servir leurs abominables projets », etc.^''

Joubert voyait à Montignac, en petit, ce qu'il aurait vu à Paris ; il le voyait de plus près, il le voyait mieux, et il avait tout à côté de lui les motifs de son prochain dégoût. Cependant, cédant à l'illusion commune, il croyait encore qu'une ère nouvelle et raisonnable naîtrait de Fagitation provisoire.

Il dut entrer en fonctions le lendemain du jour qu'il prêta serment. Les mêmes électeurs qui l'avaient choisi désignèrent aussi quatre (ou peutêtre six) prudiiommes qui, deux par deux et de deux en deux mois, lui serviraient d'assesseurs. Seulement, les assesseurs n'étaient pas payés et, par suite, avaient peu d'entrain. Joubert eut quelquefois de la peine à se procurer leur concours indispensable : mais il les ménageait avec complaisance. Le jeudi 17 mars 1791, tout au début de sa magistrature, il écrit à l'un d'eux : « Je prie M. Granger de vouloir bien m'apprendre s'il lui seroit possible de remplir ses fonctions d'assesseur demain matin à onze heures. Je lui pri'sente le bon

soir. Joubert. » ^^ Je ne sais pas si M. Oranger put assister M. Joubert à Taudience du 18 mars.

Pour compléter son tribunal, le juge de paix avait encore un greffier qu'il désignait lui-même. Joubert choisit un Queyroy, l'un de ses cousins ^". Et il le traitait; nous le verrons, très gentiment. Il y avait, chaque semaine, trois audiences régulières. Puis, le juge de paix était sans cesse à la disposition des parties, pour toute affaire qui demandât de la célérité. Il tenait ses audiences chez lui, les portes ouvertes à tout venant ; la vieille maison de la rue du Cheval-Blanc, aujourd'hui rue de la Liberté, se transforma en justice de paix.

Quel plaisir on aurait à se figurer un peu exactement Joubert qui reçoit à son tribunal les gens irrités, les apaise, au moins les engage à parler plus doucement, les écoute, argumente avec eux, leur démontre la futilité de leurs ressentiments, et ne les persuade pas toujours, mais leur donne de bons avis et, au bout du compte, tranche le débat ! Je devine sa patience. Il ne ressemble pas à l'ami qu'il aura plus tard, à ce Chateaubriand qui, ambassadeur à Londres, regrette de consacrer « une petite case de sa cervelle » à des dossiers médiocres et, quand il fouille dans sa mémoire, d'y (( rencontrer MM. Usquin, Coppinger, Deliëge et Piffre )). Cette hauteur intellectuelle et ce dédain d'artiste ne sont pas de Joubert. Il est méticuleux et attentif; il accorde à la plus petite affaire un soin délicat. Et sa bonhomie fait merveille : la finesse de son esprit le dispense dêtre dupe. Il sait, quand il le faut, conclure et nettement.

J'ai eu la chance de trouver, — non sans peine, et avec plus de joie, — dans un»i armoire, au grenier de la mairie de Montignac, parmi des paperasses, de la poussière et des souris, toute une liasse de ses jugements, signés de lui et, la plupart, d'un bout à l'autre écrits de sa main.

Le plus ancien de ces modestes documents est du 22 mars 1791 . Le nommé Pierre Marfonds, avec une nommée Léonarde Bray, se présenta au juge de paix. On accusait Marfonds d'avoir tenu contre Léonarde Bray des propos injurieux et nuisibles à la réputation de cette fille. Donc, il venait, — et, probablement, amené par la tille, — rendre hommage à la vérité. Ses propos, il les déclarait, avec une sorte de spontanéité, calomnieux: et Léonarde, fille d'honneur et de conduite, fille de vertu. « Pour le rétablissement de la paix et lunion entre les parties, nous, juge de paix, avons reçu ladite déclaration, dont Léonarde Bray nous a précédemment déclaré être contente et satisfaite; et il est convenu que la minute de cette déclaration, écrite par nous et souscrite par Pierre Marfonds, demeureroit en dépôt dans notre greffe, pour expédition en être faite aux requérans en tout temps et en cas de besoin. » Cette Léonarde, nous la retrouverons : c'est une gaillarde. Et un gaillard, ce Marfonds, toujours en querelle avec Léonarde. Leur bisbille commence. Et Joubert leur a dit de bonnes paroles, qui ont disposé Léonarde à la mansuétude, Marfonds à la courtoisie. Il a dépensé, en leur faveur, la plus ingénieuse dialectique ; il croit les avoir accordés et il se félicite d'avoir été, dans sa petite ville, un artisan de bonne entente.

Il a d'autres soucis. Des le début de 1790, les Montignacois ont créé une Société populaire, dont les grands hommes sont Desmonds, homme de loi, qui devint procureur de la commune ; Méri- Ihou, qui devint maire, et son frère qui, après Joubert, sera juge de paix : un Requier, parent de Joubert ; un Granger, qui devint l'un des assesseurs de Joubert; et, surtout Elie Lacoste, le médecin, Tun des meneurs de l'opinion Montignacoise. C'est lui qui a rédigé le cahier des doléances de la commune. Nous l'avons vu ennemi de La Bermondie et, sans doute, mêlé avec Boyer à Télection de Joubert. Il prétend écrire « avec le crayon mâle de la vérité ». En 1789 déjà, il est monté en chaire, à l'église Saint-Pierre, et il a tenu des propos enflammés. Il sera député à la Législative, conventionnel et votera la mort de Louis XVI. Il dénoncera Saint-Just comme fauteur de divisions. Emprisonné après l'insurrection de Prairial, il recouvrera la liberté par l'amnistie de l'an lY et alors, assagi, reviendra dans son pays pour y être de nouveau médecin ^\ La Société populaire de Montignac est plus bavarde qu'agissante : c'est, en somme, les habitués du pont qui ont pris un titre, choisi une salle de palabres et qui font de la politique, assez vaguement. Mais, le 4 janvier 1791, la Société changea de nom, s'appela Société des Amis de la Constitution et prétendit être, comme telle, reconnue par la municipahté. Celle-ci accorda ce qu'on lui demandait, l'accorda sans plaisir et « dans l'espérance que les personnes bien nées qui composeront celte assemblée garderont toutes les règles de la modération

et n'entreprendront rien d'une certaine conséquence sans la participation de la municipalité ». Deux pouvoirs sont dressés l'un en face de l'autre.

Joubert fut invité à être l'un des Amis de la Constitution : les reg-istres portent sa signature. Le 2 avril, Mirabeau mourut. Le 8 avril, la municipalité ordonna qu'un service de deuil fût célébré, le 12, à l'église Saint-Pierre ; et tous les citoyens porteraient le deuil pendant trois jours. L'instituteur, un tiëde, interdit à ses écoliers de prendre part à cette manifestation : la municipalité arrêta que l'école serait fermée le 12 et que l'instituteur, avec ses écoliers, assisterait au service funèbre, afin « de donner aux jeunes gens l'exemple du patriotisme et de la religion ». Les Amis résolurent de faire mieux encore : élever, à Montignac, une pyramide en l'honneur de Mirabeau. M. Joubert, juge de paix, figure, sur la liste de souscription, pour six livres. Il y aurait péril à conclure de là que Joubert fût un grand admirateur de Mirabeau ; mais il cédait au sentiment général. D'ailleurs, on connut les papiers dits de l'armoire de fer, qui détruisaient la renommée civique de Mirabeau : et l'idée de la pyramide fut abandonnée. Mais, avant cela, que de discours !... Au mois de septembre, une loi ôta aux sociétés populaires toute efficacité politique. Les Amis ne se réunirent plus que pour lire les papiers publics et commenter inutilement les nouvelles. Ils ne reprirent leur puissance qu'à la fin de l'année 1793, quand Joubert avait quitté Montignac depuis longtemps.

Joubert dut assister à bien des séances du conseil général. Sa signature est sur les registres :

le 23 mars 1791, quand il s'agit d'acheter pour la commune des biens nationaux, notamment Téglise des Cordeliers ; le 12 juin 1792, quand il s'agit d'établir un collège à Brive ; le 29, quand il s'agit de fixer le traitement de divers agents de la commune, etc. Il est en relations fréquentes avec le conseil municipal et avec la direction du district, qui ont, sur toutes sortes d'affaires, à se réunir au conseil général. Sa magistrature n'est pas uniquement consacrée à l'œuvre judiciaire, mais aussi à l'administration et à la politique.

Une affaire qui Foccupa singulièrement fut la célébration de Jean Grangier dit Barbefine et de Pierre Cailloud dit Lachenau. Le 8 décembre 1790, quand Joubert était encore à Paris e.t peu de semaines avant qu'il n'allât regarder, au chevet de Notre-Dame, la crue de la Seine, la petite Vézère, à Montignac, fit des siennes : elle déborda, inonda le voisinage, eut des flots de torrent déchaîné. Un enfant de huit ans, Joseph Faure, tomba dans l'eau. 11 se noyait, si un brave homme de pécheur, Grangier dit Barbefine, ne fût monté dans sa barque et, au risque de chavirer tant la rivière était méchante, ne l'eût sauvé. Comme Grangier détachait sa barque et se lançait à son exploit, Pierre Cailloud se dévêtait et, nageur, s'apprêtait ; il n'eut point à se jeter : Grangier revenait, avec l'enfant. Voilà un simple et heureux sauvetage. Il émut les Montignacois. Et puis, les Montignacois pensèrent à autre chose, et aux élections, qui les soulevaient comme la mauvaise saison la rivière.

Dans le courant de janvier 1791, à Montignac et

ailleurs, Ton était à la vertu : c'est le commencement des révolutions. Tout à la vertu, et tout au peuple, et tout à une sorte d'éloquence attendrie quant au peuple et à la vertu. L'on ne manqua point de penser au dévouement de Granj2:ier dit Barbe- (îne. Les officiers municipaux de Montignac écrivirent aux administrateurs du département : « La justice et l'humanité nous en^^agent à mettre sous vos yeux un événement qui a le plus grand droit à votre attention et h votre charité... » Cliarité : c'est un mot qu'on bannira ; mais alors on demeure un peu obscurantiste, sans le vouloir ... « Un enfant tomba dans la rivière. Plusieurs furent témoins de sa chute, sans qu'aucun osât ni pût lui donner le moindre secours. A leurs cris qui se faisaient entendre de toutes parts, le nommé Grangier dit Barbefine arrive, qui, vivement touché par ces lamentations et plus encore par la perte de ce pauvre enfant, entreprend de le sauver. Au risque de se perdre lui-même, il se met dans un bateau, traverse le courant qui était d'une rapidité étonnante et va prendre l'enfant à trois cents pas de l'endroit où il était tombé... » Les officiers municipaux de mandent une récompense pour le sauveteur^'.

Le 2 février, le Département, pour avis, envoyait l'affaire au district de Montignac. Plusieurs de ses membres avaient assisté à la scène « effrayante et attendrissante ». Le 15 février, délibérant, il dit : « Considérant que l'on ne peut trop récompenser le citoyen qui expose sa vie pour sauver celle de son semblable ; considérant d'ailleurs que la ville de Montignac, sujette à de fréquentes inon dations, mérite plus que partout ailleurs de tels

encouragemens, il y a lieu d'accorder au susnommé la somme de cent livres. » Voilà Barbefine pourvu. Le directoire du district ne s'en tint pas là. Gomme il récompensait la vertu, il aima ce travail. 11 inventa Cailloud dit Lachenau, qui n'avait rien fait que de se déshabiller promptement, mais qui avait eu de bonnes velléités : la vertu est déjà dans ses primes intentions. « Le directoire ne doit pas passer sous silence une action encore plus étonnante. Au moment qu'une troupe de citoyens assemblés regardoit la mort de cet enfant comme inévitable, un d'eux se détache, court sur le bord de l'eau, se dépouille et, sans être effrayé du danger qu'il courroit, alloit se jetter à la nage pour sauver cet enfant ou périr avec luy... » Il y allait et il faudrait être du Nord pour songer qu'il n'y alla point... « Le courage que l'on connoît à ce citoyen ne permet pas de douter que le nommé Cayou dit Lachenau n'eût exécuté son héroïque projet si, au même instant, ledit Barbefine ne se fût élancé dans le bateau, qui par cette action sauva sans doute à la fois l'enfant et le malheureux qui vouloit courir à son secours... » Le directoire trouvait le projet de Cailloud plus étonnant encore que l'acte de Barbefine ; pourtant, s'il accordait cent livres à Barbefine, il n'en donnait que trentesix à Cailloud. L'on s'emporte : c'est l'enthousiasme ; puis on se calme et on remet les choses au point.

Le Département reçut la délibération du district. Mais, pour la rentrée des impôts, il avait beaucoup à faire : puis, à Périgueux, les exploits de Barbefine et de Cailloud n'excitaient pas les imaginations

comme au bord de la Vézère; puis il y a, même au début des révolutions, des jours où la vertu est priée d'attendre. Il n'examina que le 26 mai la délibération du district. Il Tapprouva. Il prit en considération le « civisme » des sauveteurs ; « vu leur peu de fortune », il voulut récompenser leur dévouement « de manière à satisfaire leur patriotisme » et aussi « leur intérêt ». La commune de Montignac serait extraordinairement assemblée aux jour, lieu et heure fixés par le conseil général. En présence de tous les citoyens et au nom de la patrie, Grangier recevrait « des témoignages de la reconnaissance que doit la patrie à ceux de ses membres qui exposent leur vie pour lui conserver des citoyens »; et Gailloud, « des éloges de sa bonne volonté ». Il serait fait un procès-verbal du dévouement et de la cérémonie subséquente : une copie pour Grangier, une autre pour Gailloud, une autre pour le Département, qui la communiquera à tous les districts. Quant à ï « intérêt » des sauveteurs, le Département consentait à leur donner de Targent, mais « à titre de secours et en raison de leur pauvreté, non comme récompense », car « ces belles actions ne doivent jamais être récompensées avec de l'argent ». Le principe posé ainsi, le Département grattait un peu sur la générosité du district : Barbefine aurait quatre-vingttrois livres, et Gailloud vingt ^°.

Le 8 juin, le conseil général arrêta ce qui suit : « Le mardi 14 du courant, troisième fête de la Pentecôte, à l'issue des vêpres, la municipalité et les notables réunis partiront de la maison commune avec le nommé Grangier dit Barbefine et Gahiou

dit Lachenaux et se rendront, au son du tambour et environnés de la g-arde nationale, dans l'église paroissiale dite de Saint-Pierre où tous les citoyens seront invités à se trouver par une proclamation qui sera publiée et affichée à cet etfet. Là, en présence du public, de la municipalité et des notables, Grangier et Cahiou seront loués et félicités, au nom de la patrie, de leur courage et de leur zèle pour le salut des citoyens et on annoncera les récompenses que le Département a cru devoir accorder à leur action. M. Joubert, juge de paix et membre du conseil général de la commune, est chargé de porter la parole dans cette occasion au nom de la municipalité... Le directoire du district de Montignac sera invité à cette cérémonie vraiment civique, afm de lui donner par sa présence plus d'appareil et plus d'éclat -^ » Ainsi, pour le discours, on s'adressait à M. Joubert; non que ce fussent là ses attributions : le maire semblait désigné pour le rôle d'orateur, dans cette fête municipale. Mais on se fiait à l'éloquence de M. Joubert, homme d'étude, ami des orateurs parisiens ; et l'on avait la bonne idée de croire que personne ne le vaudrait en la circonstance. C'est ainsi que Joubert, qui ne fut pas académicien, eut cependant à prononcer un discours sur les prix de vertu.

La fête se déroula comme elle avait été annoncée. Imaginons, dans le cortège des conseillers municipaux et généraux qui accompagnent les deux héros de la cérémonie, le héros eflicace et le héros d'intention, M. Joubert en beau costume. L'austère modestie que les législateurs imposaient premièrement aux juges de paix n'a point tenu. Dès la fin

(le mars, on leur a décerné l'uniforme que souhaitaient la plupart d'entre eux. M. Joubert porte Thabit à la française, le chapeau rond, relevé par le devant et surmonté d'un panache de plumes noires. Il a, sur le côté g-auche de l'habit, sur le cœur, un médaillon ovale, en étoffe, bordure rouge et, sur le fond bleu, cette inscription en lettres blanches : La loi et la paix". Le concours du peuple émerveillé regarde ces magistrats, ces administrateurs qui honorent magnifiquement la vertu populaire. On a choisi un jour férié, afin que tout le monde fût là, tout Montignac et les amis des communes voisines. Dans la foule et, croyons-le, aux premières places, il y a les sœurs, frères et cousins de M. Joubert. toute la parenté, Jean Boyer, Warwick de maire et de juge de paix, qui triomphe avec le grand homme qu'il a imposé, et M""'' Joubert, la maman du grand homme : elle triomphe aussi, avec timidité, non sans crainte. Il y a, dans celte cérémonie, de quoi Fémouvoir, quand elle va entendre son fils, et de quoi la déconcerter, quand son fils va parler à l'église. C'est une idée étrange qu'on a eue, de placer à l'église paroissiale cette cérémonie civique. Ce n'est pas encore une idée impie : on a soin d'attendre la fin des vêpres. C'est déjà une idée assez désinvolte, qui emprunte pour le civisme l'édifice religieux et qui s'habitue ainsi ou se prépare à l'usurper.

En l'honneur de Grangier dit Barbefine et de Cailloud dit Lachenau, M. Joubert lut un charmant discours "\ « Jean Grangier et Pierre Cailloud, c'est pour vous qu'on s'est assemblé. C'est pour vous seuls que tant de pompe est étalée à tous les yeux.

C'est pour VOUS qu'on a prisées armes, qu'on a levé ces étendarts, que nos magistrats ont marché, qu'ils ont déployé leurs écliarpes, que le public s'est empressé, qu'on est accouru dans ce temple où nous sommes tous devant Dieu; et c'est pour vous seuls que ma voix se fait entendre en ce moment... Apprenez, qui que vous soyez, vous tous présens à cette fête, que les loix nouvelles sont justes, que la patrie est libérale, que l'authorité populaire est favorable à la vertu ; et ne tardez plus à aimer les trois pouvoirs qui nous gouvernent, en voyant deux pauvres pêcheurs qu'on honore à l'égal des rois... » Yoilà Texorde. En le recopiant, quelques années plus tard, Joubert ajouta cette note, amusante et qui caractérise le judicieux changement de ses opinions. C'est à propos de trois pouvoirs : « On disoit alors la nation, la loi, le roi ; c'étoit le délire du temps : même celui de quelques sages. Les autres n'en sont pas guéris. » Puis Joubert invoquait l'enfant du sauvetage : « Paroissez, enfant fortuné, vous qui n'en étiez pas connu (de Grangier ni de Cailloud) lorsque, les cris d'un autre enfant leur .annonçant votre désastre, ils accoururent sur la berge, au lieu d'où partoit cette voix. Et là, vous découvrant au loin, entouré des bouillonnements de la Vézère débordée avec un fracas si terrible, ils ne délibérèrent pas, mais foulèrent aux pieds la crainte, mais continuèrent leur route, mais poursuivirent leur essor, mais abandonnèrent la terre, mais s'élancèrent dans leur barque et repoussèrent nos rivages avec tant d'intrépidité, aveugles et sourds aux dangers, sitôt qu'ils eurent vu le vôtre. Joseph Faure, âgé de huit ans, vous qui seriez ense-

veli dans le sein de la vaste mer où vont se perdre nos rivières et dès longtemps ne vivriez plus si ceux-ci n'avoient pas vécu et n'avoient pas été hardis, paroissez dans cette assemblée avec vos deux libérateurs. » Joubert, qui aime les légendes, raconte que déjà des récits merveilleux entourent le sauvetage du petit Joseph Faure. On dit que, quand il fut dans la barque, le flot s'apaisa comme par miracle et que l'enfant fut ramené comme en un berceau. Joubert invente ce joli trait : « Et vous ne craignîtes rien, parmi tant de sujets de crainte, que le blâme de vos tuteurs et le courroux de votre mère. » Puis, jouant avec l'allusion marine : « Croissez pour servir la patrie, au tillac ou à la manœuvre, dans les tempêtes politiques, et pour aider vos bienfaiteurs, en secret et publiquement, dans les orages de la vie. Ils sont battus de tous ses vents ; ils sont en proye à ses tourmentes. Ils en éprouvent les détresses : ils en habitent les rochers... » Joubert, assez drôlement, fait un sort égal à Barbefme et à Cailloud; « car vous êtes inséparables, et qui voudroit vous séparer? »

Le récit du sauvetage commence d'une façon délicieuse : « G étoit l'heure où chaque famille est rappelée à son foyer par nos coutumes domestiques, et où le silence des rues, aussi désertes que muettes à cette hauteur du soleil, annonce au voyageur qui passe dans les murs de notre cité que les travaux et les loisirs, également interrompus, ont parmi nous pour intervalle, comme au temps où vivoient nos pères, le repas du milieu du jour... Eux-mêmes étoient donc attendus au sein de leurs pauvres familles. Leur toit exhaloit sa fumée, leur

siège étoit mis à sa place... Ils oublièrent leurs maisons et ils s'oublièrent eux-mêmes. Ils écoutoient une autre voix. Ils entendoient un autre appel. Ils acceptoient une autre invitation... » La péroraison, Joubert l'a supprimée dans ses copies. Il en a seulement conservé cette phrase : « Et moi qui aurois voulu répandre avec plus de profusion sur vos deux noms, sur vos deux têtes et sur le jour de voire vie où se montra votre vertu, tout ce qui peut en consacrer et en embélir la mémoire, l'huile et l'encens de la louange, les ornemens de la science et l'or de Félocution... »

Je ne sais pas si ce discours eut un grand succès. Je crois que oui. Certes, il ne semble pas exactement approprié à la simplicité villageoise qui devait l'accueillir. C'est pour cela qu'il a dû plaire. Un auditoire modeste n'aime pas qu'on se soit incliné vers lui : quitte à ne pas tout comprendret il goûte qu'on lui offre des merveilles, même difficiles. Joubert avait travaillé son discours avec ce scrupule méticuleux, avec cette coquetterie subtile où, sans doute, on sent la recherche, mais où l'on voit aussi la trouvaille. Il avait, comme dans ses écrits les plus achevés, veillé au rythme de ses phrases, balançant les octosyllabes qui font, de ses paragraphes, des strophes et donnent à la pensée ainsi rendue l'accent d'un poème plutôt que l'accent oratoire. Au total, un singulier discours. Un discours cependant, et où ne manque pas la rhétorique, où ne manque même pas la rhétorique de l'époque révolutionnaire. C'est, par endroits, le ton de l'époque; ce l'est avec modération et Joubert, à l'église, a nommé Dieu. Mais il a parlé de

la Nation ; eî l'exubérance avec laquelle il a vanté ces pêcheurs qu'on traite comme des rois est bien du temps où les rois déclinent à mesure que les peuples montent. Il y a entre ces idées, si l'on peut dire, démocratiques et latine préciosité de la forme un contraste qu'il n'a peut-être pas souhaité, qu'il a certainement aperçu, et tel qu'on y prend plaisir, tel en effet qu'on se demande si l'éloge de Barbefine et de Gailloud n'est pas enveloppé de quelque ironie à laquelle se serait amusé Joubert. Mais non ; ou, plus exactement, son ironie est bonhomie : il ne se moque pas. Ce qui donne à beaucoup de ses écrits l'air de l'ironie, c'est que. de nature, il est un homme extrêmement solitaire. Pour sortir de lui-môme et aborder les autres gens, il lui faut maintes cérémonies. Et il s'apprête et, pour ainsi dire, fait toilette. Il n'a pas toute spontanéité. Gela n'empêche pas qu'il soit parfaitement sincère. Mais il s'est dédoublé : le Joubert qu'il montre n'est pas tout lui. Ces complications de l'esprit sont visibles surtout dans un exercice oratoire oii un simple orateur eût donné, sans marchander, tout son vain cœur expansif.

La fête de Barbefine et de Cailloud, c'est la grande occasion, la solennité. Dans le trantran, Joubert est assez occupé par son métier de juge de paix. Ses attributions, comme en témoignent ses jugements et procès -verbaux, sont très nombreuses. Il pose les scellés. Il décerne des mandats d'amener, les fait exécuter par la gendarmerie et met en prison préventive les inculpés que jugeront les tribunaux. Une fois, c'est le garçon de boutique d'un armurier : il a volé un canon de fusil. Une autre

fois, c'est une femme qu'on a dénoncée comme lançant de faux « billets de confiance ». Joubert l'interroge, il examine les billets et, comme complice éventuel, fait arrêter le mari. La plupart du temps, il ne s'agil que de petites querelles d'argent. Le juge de paix est compétent, et sans appel, pour les causes dont l'intérêt n'excède pas cinquante livres et, avec appel, jusqu'à cent livres. Joubert tâcbe d'amener à bonne intelligence les disputeurs. Ensuite, il copie la formule de son jugement sur les modèles fournis par le Code de la justice de paix qu'a imprimé Diflot le jeune et qu'on trouve, en province, dans tous les bureaux de poste. Sous ce titre engageant Do;'/??z 5ec?/r^, il y avait, au moyen âge, des recueils de plans pour les sermons des prédicateurs. Le Code est le Bonni secure du juge de paix.

Jean Lapeyre réclame à Jean Lasserre une somme de cinq livres. Eh ! bien, il aura trois livres; et qu'il s'en contente ! On réclame à Elle Granger vingt-sept livres. Granger, devant le juge de paix, compte à ses réclamants les vingt-sept livres ; et tout est dit. Claire Cournu réclame à Jean Larivière douze livres. Joubert condamne Larivière à payer, dans la quinzaine, les douze livres et les dépens, qui montent à une livre deux sols six deniers. Jean Larivière est mauvais payeur. Quelques semaines plus tard, il est encore appelé devant le juge de paix, pour seize livres, en payement d'une mouture à lui vendue. Il ne se présente pas : il est condamné à payer, sous peine de contrainte par les voies de droit. Le 12 janvier 1792, le sieur Lagrave a cité le sieur Martin-Laroche, qui lui doit quatre-

vingt-deux livres. Martin-Laroche envoie son fils, pour le représenter. A huitaine : et Martin-Laroche viendra en personne. A huitaine, le voici. Mais il prétend qu'il n'a rien emprunté à ce Lagrave. 11 lui a dû cinquante-deux livres, par Lagrave gagnées au jeu : or, il les a payées. Les parties sont « contraires dans leurs dires ». Il n'y a rien d'écrit. Mais Lagrave annonce qu'il a des témoins. Eh! hien, h la prochaine audience, on entendra les témoins. Le 25 septembre 1791, Boutan réclame à Taray le payement de ses droits de métive et quatre livres treize sols pour des fournitures de comestibles. Eh! bien, pour les droits de métive, Taray donnera trois picotins de blé, pas plus, car Boutan reconnaît avoir déjà reçu un quarteron de grain. Les quatre livres treize sols, Taray les devra payer, à moins qu'il ne prouve que Boutan ne lui réclamait pas davantage avant de recevoir un acompte. On imagine la dispute des bonshommes, les aveux, les restrictions, l'embrouillement, et Joubert qui, faute de pièces démonstratives, saisit au passage les faits certains, les faits probables. Sauf pendant une partie du mois de novembre 1791, oii il est absent, — et alors Tardif, l'assesseur, fait fonction de juge de paix chez lui-même Tardif, — Joubert a constamment à examiner ces petites histoires tatillonnes. Il s'y montre soigneux de joindre la douceur à l'équité. Par exemple, Pierre Blanc réclame à Fontaine vingt livres, pour du bois dont il a prouvé la livraison. Et Fontaine reconnaît avoir acheté ce bois, l'avoir reçu, devoir vingt livres ; mais, quoi ! T « état de sa fortune » ne lui permet pas de s'acquitter avant la Saint-

Martin. Joubert le condamne à payer dans les quarante jours : et nous sommes le 2 octobre ; la Saint-Martin tombe le M novembre, tout juste dans quarante jours. Ainsi Fontaine payera quand il avoue qu'il peut le faire.

Les plaideurs vont et viennent. Il y en a qu'on revoit sans cesse, tantôt demandeurs et tantôt défendeurs. Ainsi, le notaire Vignal, à qui Jean Julia réclame treize livres. 11 fait défaut : on le réassigne. Le voici : et il est condamné à payer les treize livres, plus les dépens. Plus tard, le voici encore. Il réclame vingt livres à Jean Perrier, qui fait défaut : Vignal en profite. Si les débiteurs ne se gênent pas pour manquer à Tappel de leur nom, les assesseurs aussi en prennent à leur aise. Les plaideurs sont là ; l'un d'eux est, en personne, M. le maire. Ils ont affirmé, Tun ceci, Tautre cela. Il s'agit de dresser procës-verbal de leurs dires : et il manque l'un des assesseurs. On l'attend. Il ne vient pas. Que faire ? Joubert s'adresse aux parties, leur demande si elles tiendront pour valable un procès-verbal signé de lui et d'un seul assesseur. Oui, répondent-elles. Joubert leur fait signer cet engagement. Et il juge avec un assesseur ; voilà tout.

Les femmes sont très occupantes. Les femmes et les filles. Un jour, la demoiselle Michel vient trouver Joubert et le prie d'enregistrer sa déclaration de grossesse. Elle dénonce « pour auteur » Fraaçois Clédat, qu'elle accuse « de l'avoir séduite sous promesse de mariage après quatre années de fréquentation assidue et publique et approuvée par la mère de Clédat ». Joubert écrit et signe.

318 JOSEPH JOUBKRT ET I-A HKVOLUTION

Une insupportable mégère, c'est la veuve L'Eté. Granger, — l'un des nombreux Granger de Montignac, celui-ci procureur de la commune, — avait h bail une maison qu'il sous-loua à la veuve L'Eté. Mais, à l'expiration du bail de Grangej-, la veuve ne déménag"e pas. Elle dit qu'elle rendra les clefs d'un jour à l'autre : elle ne les rend pas. Granger Tassig^ne. Elle ne bouge pas. Joubert lui donne vingt-quatre lieures pour décamper, « à peine d'y être contrainte par éjection de ses meubles ».

Et puis, nous retrouvons Léonarde Bray, cette Léonarde que Pierre Marfonds avait calomniée. Au mois de mars 1791, Joubert a cru les réconcilier. Pas du tout. Un an plus tard, querelles nouvelles. Marfonds réclame à Léonarde cent francs qu'elle lui doit peut-être. Et voici toute une petite scène de village. Plusieurs témoins. Du monde. Soudain, Queyroy, le greffier, s'en va. L'audience est interrompue. Aura-t-on dérangé ces gens inutilement ? Joubert consulte son code. Il prend la plume ; il écrit : « Et, en cet endroit de l'audition, une cause légitime ayant éloigné notre greffier et son absence pouvant être contraire aux parties pour la perte de leur temps et celui des témoins si l'audition étoit remise à un autre jour, nous juge de paix avons rempli les fonctions du greffier absent selon qu'il est permis aux juges de paix par décision du comité relatée à la page 58 du Code de paix ». On entend le témoin Pierre de Bière. Environ trois semaines avant le carnaval, il descendait le chemin du château pour se rendre à la grand'place. Il entendit Marfonds demander de l'argent à Léonarde, qui répondit : — «: Ne fais pas tant de

bi'iiit pour cent francs que je te dois. Je les ai employés en marchandises ; je te les remettrai. » Joubert insiste. 11 faut que le témoin précise toutes les circonstances d'heure et de lieu : c'était auprès du jardin de Marfonds, vers onze heures, pas un dimanche, un jour ouvrable. Et il ne sait pas autre chose. Deuxième témoin : Jacques Martin. Mais Léonarde le récuse comme « suspect de subornation a. îl y a deux semaines, elle l'a rencontré, il était ivre ; il lui a dit : — « Ecoute, Léonarde. J'ai entendu parler de toi aujourd'hui ; et il s'agit pour toi d'une affaire de grande conséquence... » On voulait lui faire dire que Marfonds avait prêté de l'arGrent à Léonarde. Mais : — « Pour rien au monde je ne le dirai. » Léonarde le récuse comme parent de Marfonds : or Marfonds et Martin nient cette parenté. Elle le récuse comme débiteur de Marfonds : Martin concède que son père devait de r argent à Marfonds ; mais lui Pierre a tout pavé. Alors, elle le récuse comme débiteur du sieur Castelane, beau-père de Marfonds : Martin consent. On l'entend tout de même. Le mercredi précédant le mardi-gras, à l'heure du marché fini, environ midi, Martin sortait du cabaret de la Négrille. Il y était entré pour chercher Antoine Lacabane et l'inviter à déjeuner. 11 sortit et vit 3Iarfonds causant avec Léonarde. 11 s'arrêta, ayant besoin de s'arrêter. Il entendit Marfonds dire à Léonarde : — ce Eh ! bien, Léonarde, quand me rem.ettras-tu mes cent francs ? » et Léonarde répondre : — « Je sais bien que je te les dois. Je les ai employés à acheter des marchandises, mais je te les remettrai. » Il n'entendit que cela. 11 ne vit pas autre

chose : Marfonds rentrait chez lui. Gomment Martin sait-il que Marfonds rentrait chez lui ? Et Joubert pousse le témoin. C'est que Marfonds, venant de la halle, suivait le chemin qui mène à sa maison. Et lui, Martin, après cela? Il s'en alla dîner chez Caslelane. Dîner? Ne venait-il pas d'inviter un ami à déjeuner? Joubert s'étonne que Martin n'eût pas déjeuné, à l'heure de dîner. Martin répond qu'il a bu « deux coups » avant de quitter son domicile. Mais la Négrille a deux maisons : où alla Martin ? A la maison vieille, sise dans la Teillade (c'est la rue où l'on débarrasse le chanvre de son écorce). Martin n'a-t-il pas parlé à Marfonds? Oui; d'abord. Sous la halle ; et pour l'inviter à déjeuner. Plus tard, à la Négrille, il cherchait un troisième convive. Et Marfonds a répondu : — « Je vais à la maison et reviendrai dans le moment. » Quoi ?. . . Martin disait avoir conjecturé que Marfonds rentrait chez lui; maintenant, Marfonds le lui a dit? Martin répond « qu'il a dit la vérité ». Puis, avant de s'éloig"ner, comment n'a-t-il pas rappelé à Marfonds sa promesse de venir déjeuner ? C'est qu'il ne voulait pas interrompre la conversation de Marfonds et de Léonarde. Marfonds au moins est-il venu déjeuner? Il n'est pas venu. Où était précisément Martin, quand il a entendu Marfonds et Léonarde? Devant la porte du faiseur de chaises. Léonarde et Marfonds étaient séparés de lui par la longueur d'une autre maison. N'est-il pas étonnant qu'il les ait entendus de si loin? Il les a entendus. Il n'a rien à dire de plus. On devine, dans tout cela, des roueries. Joubert les soupçonne ; et il tache de dépister le mensonge. Sa subtilité de

logicien est aux prises avec la malice paysanne. Il renvoie le jug:ement à la prochaine audience ; mais je n'ai pas le procès-verbal de la prochaine audience et j'ip:nore ce que devint la querelle de Marfonds et de Léonarde.

Ainsi travaille Joubert à Montignac. Sa compétence est limitée aux petites affaires. Mais la loi ordonne que nulle affaire ne soit portée au tribunal du district sans qu'il ait été fait un essai de conciliation. Le demandeur doit appeler son adversaire devant le juge de paix, lequel tentera d'épargner un procès. Joubert, avec ses deux assesseurs, se réunit alors en « bureau de paix ». Quelquefois, il convainc les plaideurs ; quelquefois, il nomme des arbitres. Le plus souvent, il exhorte les parties à « terminer à l'amiable » ; il leur propose « divers moyens de conciliation » ; il les leur propose sans succès et, en ce cas, il les renvoie « à se pourvoir devant les juges compétens ».

Peut-être lui a-t-il fallu quelque temps, pour s'habituer à ces petites occupations, pour s'habituer aussi à ses compatriotes retrouvés qui, après une longue absence, l'étonnent, le déconcertent. Il a prévu cette difficulté. Peu de jours avant de quitter Paris pour Montignac, il notait : « Dire vivement et avec feu des choses froides, coutume des méridionaux. C'est que leur vivacité ordinaire vient de leur sang, non de leur âme. » Ces gens parlent beaucoup. Et Joubert, lui, est un grand ami du silence. Il écrit : « Entendez-vous ceux qui se taisent? » Il a plus de peine à entendre ceux qui parlent énormément. Puis, il se reprend peu à peu. Malgré les audiences, les procès-verbaux, le tracas

perpétuel, il travaille. Il s'est mis à de fortes lectures. Il lit assidûment le Cratyle, et note : « La lecture de Platon est comme l'air des montagnes. Elle ne nourrit pas, mais elle aiguise nos organes et donne le goût des bons alimens. )) Et il note : (( Par le souvenir, on remonte contre le temps; par l'oubli, on en suit le cours. » Il note : « Dans tous ces temps de trouble, on fait et on souffre de grands maux. » Il note : « Quand l'événement est ancien, l'histoire a déposé sa lie. » Mais il vit dans le tumulte présent. Il lit Platon ; et, animé par sa lecture, il lit en lui-même. Il note ensemble des extraits de Platon et ses pensées à lui. C'est la méthode qui l'amuse le plus. Il lit les douze livres des Lois et il esquisse les éléments de sa politique. Ce n'est pas celle d'un énergumène. Il écrit, par exemple : « Il faudroit qu'il y eût pour les peuples une histoire secrette des bienfaits des rois et des princes, et pour ceux-ci une autre histoire secrette des justes châtimens que les peuples ont quelquefois infligés aux princes et aux rois. Les rois ne devroient lire que celle-ci et les peuples que cellelà. )) Je crois qu'il juge ses contemporains, quand il écrit : « Vous ne semez là que des ronces ; elles porteront des épines. » Il se méfie des improvisateurs sociaux et il leur dit : « Nous sommes dans le monde ce que sont les mots dans un livre. Chaque génération en est comme une ligne, un^ phrase... » Il sépare énergiquement la religion et le reste : « Hommes, mèlez-vous des choses humaines; dieux, mèlez-vous des choses divines. » La philosophie l'entraîne assez loin dans l'incertitude : « Dieu! soit que vous soyez un, ou soit que

VOUS soyez plusieurs... » Et cette opinion d'un pessimiste narquois : « C'est l'ouvrier qui a fait le monde; l'homme fut fait par ses apprentis. » 11 compose une prière de philosophe : « Dieu ne peut pas être connu. Faites à Dieu cette prière : Etre sans fin et sans commencement, vous êtes ce que l'homme peut concevoir de meilleur. Comme un rayon delà lumière est enfermé dans tout ce qui brille, un rayon de votre bonté reluit dans tout ce qui est vertu. Tout ce que nous pouvons aimer et qui est aimable montre une part de votre esprit, une apparence de vous-même. Toutes les beautés de la terre ne sont qu'une ombre projettée de celles qui sont dans le ciel. Rendez-nous semblables à vous autant que notre nature grossière permettra cette ressemblance, affîn que nous soyons participans de votre bonheur autant que le permet cette vie. » Ses idées sociales, on en trouve l'indication dans ces lignes : « Les hommes naissent inégaux. Le grand bienfait de la société est de diminuer cette inégalité autant qu'il est possible et c'est à ce but qu'elle doit tendre en rendant le faible fort, le pauvre riche, l'ignorant éclairé et le malade bien portant, et procurant à tous la sûreté, la propriété nécessaire, l'éducation et les secours. » Lisant Aristote, il écrit : « Les hommes ont partagé les terres ; ils n'auroient du partager que les fruits. » Son grand souci est la tendresse alarmée qu'il a pour M"^ Moreau. Il regrette souvent que ses occupations ne lui laissent pas le loisir de songer à elle autant et aussi bien qu'il le voudrait. Mais il n'est pas distrait de sa tâche. Dans l'exercice d'une magistrature modeste, il a conscience d'être un

324 JOSEPH JOUliERT ET LA REVOLUTION

«homme public », non pour en tirer vanité, pour accomplir un devoir.

Les derniers temps qu'il passa à Montignac, il se mêla d'une aventure assez comique, assez petite, importante pour la commune et qui, sur les bords de la Yézëre, excita les passions. Il y avait rivalité entre Montignac etTerrasson, gros bourg bdti en terrasse et oii, dit Latapie "\ on avait l'humeur vive et satirique.

Le 23 août 1790, l'Assemblée constituante désigna les localités oii siégeraient les tribunaux de chaque district ■"^ Et Montignac était le siège du district, mais Terrasson fut choisi comme siège du tribunal. C'était un honneur, et aussi un avantage matériel, par la fréquente et profitable venue des plaideurs. Montignac fut blessé, courroucé même. Or, le district était composé de sept cantons; et Terrasson se trouvait à l'extrémité du district. Montignac organisa une intrigue et insista, auprès des cantons, sur la difficulté qui résultait pour eux de la situation mal commode de Terrasson. Six cantons, tous excepté Terrasson, quarante-huit paroisses contre douze, adressèrent à leurs députés une pétition tendante à ce que le tribunal fût transporté à Montignac. Les députés considérèrent que (c cette expression du vœu public » devait être transmise à l'Assemblée nationale. Le Comité de constitution répondit qu'il fallait en référer aux administrateurs du département. Ceux-ci refusèrent d'aller dans le sens que les députés indiquaient; Terrasson fut ainsi consacré dans son privilège : il installa son tribunal. Montignac se

résignait mal; Montignac attendit et fouetta Toccasion de faire pièce à ïerrasson-^

L'occasion ne se présenta que deux années plus tard, lors du renouvellement des tribunaux, le 20 septembre 1792. Les électeurs, « en vertu des pouvoirs reçus de leurs commettans », arrêtèrent que le tribunal serait irrévocablement fixé à Montignac. Le directoire du district les approuva, TAssemblée nationale ayant affirmé la souveraineté du peuple. Donc le peuple, assemblé en collège électoral, était souverain; et Terrasson « heurtait de front la souveraineté du peuple ». C'était opposer à la Constituante la Convention; c'était assez habile. Terrasson passa outre, convoqua ses juges. Mais le district cassa cette convocation-". Le 20 octobre, la bisbille prit un caractère aigu. La municipalité de Terrasson envoya au district un nommé Ghalard qui, sur les quatre heures du soir, se présenta, porteur d'un message énergique. Le directoire pria l'un de ses membres, le citoyen Sorbier, d'étudier le message et de composer un rapport. Là-dessus, Chalard « s'échauffe »; il exige une décision « dans la minute ». On l'invite à observer que le problème est important et veut au moins un court délai. Il sort; et, à cinq heures et demie, envoie au district un huissier faisant sommation de répondre. Le directoire répond qu'il répondra le lendemain. Le lendemain matin. Sorbier donne son rapport qui, adopté, est remis au secrétah^e, « pour l'expédier ». Ghalai'd s'échauffe de nouveau. Il réclame son mémoire : eh ! bien, non; et son mémoire sera transmis au Département. Chalard entend le porter lui-même au Dépar-

326 JOSEPH JOUBERT ET LA UFhOLUTION

tement : pas du tout ! Il envoie encore Tliuissier, cette fois chez le secrétaire du district. Le directoire écrit aux administrateurs du Département, avec une fausse douceur : « Les membres du directoire font volontiers le sacrifice de ce qui leur est personnel; mais, revêtus des fonctions honorables d'administrateurs, il est de leur honneur et de leur devoir de maintenir la hiérarchie des pouvoirs et de ne pas souffrir qu'un individu soi-disant envoyé de sa municipalité vienne faire des actes tortionnaires tendant à violenter leurs délibérations, qui doivent émaner de la sagesse et de la tranquillité. Il reproche à ce Chalard de n'avoir négligé « aucun moyen pour le vexer de la manière la plus offensante ». Quant à lui, directoire du district, sa délicatesse ne lui a pas permis de prendre des « mesures vigoureuses » ; il compte sur la sagesse du Département -^

Le Département déféra l'affaire à la Convention. Il ordonna qu'en attendant la justice suivît son cours : jusqu'à l'arrêt de la Convention, les juges continueraient de siéger à Terrasson-^ C'était compter sur la sagesse de deux petites villes en colère. Montignac convoqua les juges nouvellement élus. Terrasson fit de môme. Le Département annula les deux convocations. Dans lincertitude, les juges nouvellement élus choisirent le séjour qui leur plaisait. Un juge et un suppléant, Terrasson ; trois juges, avec le commissaire national, Montignac. Et voilà un singulier tribunal, dont les membres siègent à quinze kilomètres les uns des autres. Le directoire du district écrivit aux « Conventionnaires ». Il leur représenta que cette divi-

sion privait de justice les justiciables et laissait dans Fesprit de paisibles citoyens une inquiétude dangereuse. 11 ne voulait pas être « le spectateur tranquille du désordre ». Il suppliait les représentants de se prononcer le plus tôt possible et de confirmer « le vœu de rassemblée électorale, qui est celui des six septièmes du district ». Les Conventionnaires avaient d'autres occupations. Le district sentit qu'il fallait insister. Il insista, le 30 octobre. Il demandait, quoi ? un quart d'heure : et ce n'était pas pour Montig:nac ni (certes) pour Terrasson, mais pour l'équité. « La justice souffre, la fermentation règne et le peuple est impatient du grand acte de justice qui va émaner de sesreprésentans... L'intérêt du district vous est cher, sans doute. Hâtez-vous de satisfaire le vœu des six septièmes d'un district prêt à périr avec ses administrateurs pour la grande cause de la liberté universelle. » Les Gonventionnaires avaient autre chose en tête. Alors, le 16 novembre 1792, le district décida de se passer d'eux. Il écrivit tout droit au ministre Roland, « avec cette franchise digne d'une administration vraiment républicaine ». Il priait Roland de solliciter la Convention : « Oui, vertueux Roland, ou la loi triomphera, ou nous périrons pour son entière exécution; telle est notre profession de foi. » Je ne sais ce que fit Roland : rien, probablement. Montignac continua de lutter. Montignac envoya saisir à Terrasson les registres et papiers du greffe : « Yous n'ignorez pas, citoyens, que les corps administratifs et municipaux ne doivent se mêler en rien de ce qui seul concerne l'ordre judiciaire », écrivait-il à la' municipalité de Terrasson;

que faisait-il, lui-même, ce district?... « Vous êtes trop prudente et trop amie des lois pour mettre la moindre opposition à la remise de ces papiers absolument nécessaires pour le bien de la justice. » Affaire compliquée. Terrasson ne renonce pas au privilège qu'il tient de la Constituante. Montignac, en spéculant sur le principe de la souveraineté populaire, fait une sorte de coup d'Etat. La loi est pour Terrasson ; le district est pour Montignac. En déférant la cause à la Convention, le Département n'arrange rien, la Convention n'accordant pas une minute à cette affaire.

C'est alors que le district eut recours à Joubert. Il n'était pas facile d'intéresser à une petite querelle de bourgades périgourdines les conventionnels de Paris. Il était plus facile d'atteindre les commissaires de la Convention Carnot, Garrau et Lamarque, envoyés par elle aux frontières des Pyrénées et qui pour lors se trouvaient à Libourne. Joubert leur fut adressé. Son entrevue avec eux nous est révélée par cette lettre : « Aux administrateurs composant le directoire du district, à Montignac-sur-\ézère. Citoyens administrateurs du district, vos réclamations et vos plaintes ont obtenu l'attention qui leur était due. Le reportement provisoire du tribunal àMontignac est maintenu par toute l'authorité des commissaires de la Convention, et cette autliorité est sans limites dans tout ce qui intéresse aussi essentiellement l'ordre public. Il est ordonné à la municipalité de Terrasson de rentrer dans ses bornes et de livrer les papiers du greffe au grefiier, comme vous le verrez par l'arrêté cy-joint. Un libre cours

est enfin rendu à la justice interrompue. Agréez, citoyens, que je me félicite de n'avoir pas été inutile aux efforts de votre zèle et de votre amour pour le bien général de mon pays. — J. Joubert, président du tribunal de conciliation. Bordeaux, 1*^^ de l'an 1793, an 2' de la R.F. — P. S. Les ordres des commissaires arrêtés à Libourne le 26 décembre n'ont pu être définitivement expédiés que ce jour 1°" janvier. » "° Ainsi, Joubert avait très bien emporté l'affaire. Dans leur arrêté (daté, non du 26, mais du 23 décembre 1792), les commissaires de la Convention s'appuient sur « Texposé qui leur a été fait au nom des citoyens de six cantons sur sept composant le district de Montignac » : ils ne citent pas nommément Joubert, comme ne le cite pas le district sur le registre où il copie l'arrêté des commissaires. Et l'on ignorerait son initiative, sans la trouvaille de cette lettre. Il n'aimait point à faire montre de lui-même; et, comme il se plaisait à publier quelques écrits sans les signer, cette activité cachée était celle qu'il désirait.

L'arrêté des commissaires de la Convention fut enregistré à Montignac le 3 janvier 1793. Il résume les arguments fournis par Joubert. Il note que Terrasson est à l'extrémité du département, que Montignac est central, et plus peuplé, plus fréquenté; il invoque les décisions prises par l'assemblée électorale de Montignac. Il note — et c'est assez gai — que l'un des cinq juges élus au renouvellement des tribunaux, « né à Terrasson et y habitant », y tient des audiences, tout seul, et y prononce des jugements. Il ordonne, « au nom

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de la Convention nationale et en vertu des pouvoirs à nous délégués par les décrets », que le tribunal soit établi à Montignac, que le juge récalcitrant y vienne et qu'on y transporte le greffe ^^ Grâce à Joubert, Montignac triomphe. Terrasson ne se soumit pas facilement. Le juge récalcitrant, Elie- Guillaume Bouquier, frère cadet de Gabriel Bouquier le conventionnel"', refusait de quitter sa ville natale. La municipalité révoquait en doute les pouvoirs des commissaires de la Convention et gardait les papiers du greffe. Le citoyen Nicolas Sorbier, commissaire national, adressa au district une pétition tendante à suspendre les officiers municipaux de Terrasson. Le district fit connaître aux commissaires « l'acte incivique et désobéissant » de ces officiers : il avait pris un arrêté de suspension, qu'il espérait voir confirmer par le Département. 11 fallut écrire au Procureur général, lui prêter un gendarme, le supplier de faire diligence. Je ne sais pas combien de temps dura l'affaire. Mais Joubert n'était plus là.

Sa lettre du 1^' janvier 1793, Joubert la signe « Joseph Joubert, président du tribunal de conciliation )). Il n'est plus juge de paix. Les tribunaux de conciliation, dans chaque district, servaient comme de « bureaux de paix » pour les parties domiciliées dans les ressorts de différentes justices de paix. Ils étaient composés de six membres, que désignait le conseil général. Joubert avait été nommé président de ce tribunal, sans doute à la fin d'octobre 1792, quand il cessa d'être juge de paix ; et il donna bientôt sa démission, pour quitter Montignac.

Pourquoi renonça-t-il à être juge de paix? Cette magistrature, qui avait donné de si grandes espérances, ne tarda guère à décevoir tout le monde.- Dès le printemps de 1791, Lamarque, dans le Journal patrio tique du département de la Dordogne. s'étonne que « la sublimité de Tinstitution des justices de paix » se détériore. Les juges de paix devaient remédiera « des maux incalculables » : et Lamarque se demande pourquoi ils ne le font pas. C'est qu'ils jugent selon la lettre, au lieu d' « entrer dans le cœur des hommes pour les amènera l'oubli des injures, au désintéressement, à la paix » ; c'est que, « pour donner des cédules et des sentences, il ne faut que des mains, pour concilier il faut une âme y>^^. Et l'on n'a pas trouvé une telle âme dans chaque canton. En 1792, le ministre delà justice déplore le peu d'expérience des juges de paix: les uns sont trop mous, les autres trop raides. Les audiences sont souvent levées, faute d'assesseurs : « ces bonnes gens, qui ont besoin de travailler pour vivre, ne veulent pas s'assujettir aux audiences pour rien ))"^*. En 1793, Carnot, dans le rapport qu'il adresse avec Lamarque et Garrau à la Convention, écrit : u Des juges de paix, dans les campagnes, font un métier honteux de ce qui ne devroit être que l'exercice d'un ministère paternel et consolant : on leur reproche infiniment de despotisme et une avidité indigne du caractère respectable dont la confiance publique les a revêtus. ))"° Certes, on n'adresse pas de tels reproches au parfait Joubert; mais enfin, la profession déjuge de paix a perdu sa première poésie, une partie même de sa dignité. Pendant l'année

1702, les clioses avaient pris une tournure nouvelle, et telle que Joubert ne devait pas Taimer. Ainsi, l'on changea la formule du serment. Joubert, le 7 octobre, jura d' « être fidèle à la Nation et de maintenir de tout son pouvoir la liberté et Tégalité ou de mourir à son poste ». Il jura; et il signa ■\ S'il jura, c'est que ses fonctions touchaient à leur fin et qu'il n'avait pas du tout Tintention de solliciter le renouvellement de son mandat. Gomment, tel que nous le connaissons, fût-il resté? Le 22 septembre, le procureur syndic convoquait ainsi les électeurs : « Lorsque, de toutes parts, les despotes réunissent les forces de leurs esclaves pour nous égorger ou nous asservir, que des Français assez lâches pour le désirer mettent tout en œuvre pour seconder les projets de nos ennemis, vous ne devez laisser en place que des citoyens qui soient sincèrement passionnés pour l'Egalité et la Liberté et résignés à tout souffrir, tout sacrifier pour les défendre... Pour que la nouvelle révolution puisse nous conduire à des résultats avantageux, il faut que tous ceux que vous destinez à la servir ayent une trempe d'âme assez forte pour s'élever à la hauteur de la journée du dix, et assez d'onction pour faire germer dans l'âme de leurs concitoyens les grands principes sur lesquels reposent le bonheur et la prospérité de la Nation. Je suis, avec fraternité, le procureur syndic, a'^' Nous voilà loin de la douce magistrature qu'avait imaginée l'Assemblée constituante et à l'aménité de laquelle Joubert avait été sensible. Sous cette forme nouvelle, elle n'a plus de quoi séduire cet homme intelligent et sage.

L'élection des nouveaux juges de paix, dans le district de Montignac, fut fixée au 28 octobre. Joubert ne se présenta certainement pas. Borredon, je n'en sais rien. Mérilliou fut élu. Il fut installé le 3 novembre. Et Desmons, procureur de la commune, lui adressa ce discours : « Citoyen, le peuple t'a nommé juge de paix. Ce titre t'impose de grands devoirs, de grandes obligations. En les remplissant, tu éprouveras des sensations bien délicieuses qui te récompenseront. L'homme vertueux qui fait le bien goûte une satisfaction douce, voluptueuse. Chaque citoyen, en te donnant son suffrage, s'est dit : Mérilhou calmera nos différends, il apportera la paix dans nos ménages, il garantira nos propriétés et la justice nous sera rendue par l'organe d'un ami... ))^* etc. 11 y en a long : ces orateurs révolutionnaires n'épargnent pas les mots, ni les phrases. Desmons ne dit rien de Joubert. Evidemment, Joubert n'était pas à la hauteur de la journée du dix. Peut-être ne le regrettait-on pas. Et lui ne regrettait rien. La pauvre M""^ Joubert elle-même dut approuver, malgré son chagrin, que son fils s'en allât.

Avant de s'en aller, Joubert avait rendu à sa ville natale un dernier service, en lui faisant donner les tribunaux. Je crois même qu'après l'élection de Mérilhou, il n'ajourna son départ que pour cela.

Il avait vu la Révolution. Et, plus tard, il écrira: « Les révolutions sont des temps oh le pauvre n'est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune et l'innocent de sa vie. »

Il partit au commencement de janvier 1793; et il fit le voyage avec les trois commissaires de la

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Convention. L'un deux, François Lamarque, était anciennement son ami et put le présenter aux deux autres : Lazare-Nicolas-Marguerite Garnot, d'un an seulement plus âgé que lui, célèbre par ses travaux et ses polémiques touchant les fortilications et le corps du génie, moins célèbre et cependant apprécié pour les chansons et poésies légères qu'il avait composées comme membre de 1^ « joyeuse société des Rosati d'Arras » ; et le jeune citoyen Pierre-Anselme Garrau, de trente et un ans, qui débutait à merveille. Les commissaires avaient quitté Libourne dans les derniers jours de décembre et ils étaient allés passer quelques jours de repos à Sainte-Foy la Grande, sur la Dordogne, 011 demeurait le père de Garrau, ancien notaire et qui accueillit bien ces jeunes gens de grand avenir. C'est à Sainte-Foy qu'on prit le chemin de Paris, dans deux voitures : la première, celle du citoyen Carnot, emmenait le citoyen Garrau, sa femme et son hls âgé de deux ans ; la deuxième, à six places, les citoyens Carnot, Lamarque, la sœur du citoyen Lamarque, une petite Garrau habillée en garçon, un officier de marine et Joseph Joubert'^ La route fut assez longue, assez pénible, avec des incidents. Jl y avait à parcourir plus de cent cinquante lieues de poste, en passant par Blaye, Saint-Jean-d'Angély, Poitiers, Châtellerault, Tours, Blois, Orléans, Etampes, Montlhéry, Antony, Bourg-la-Keine ; et l'on entrai t à Paris par le Petit Montrouge et la barrière d'Enfer'*". Quand les trois Conventionnels arrivèrent à Paris, le procès du roi était commencé. Ils ne manquèrent pas les séances principales et décisives. Joubert v assista lui-même, avec son

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frère Arnaud''. Et il entendit ses trois compagnons de voyage prononcer les paroles que voici. Carnot : c( Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure et la politique le veut également. Jamais, je Tavoue, devoir ne pesa davantage sur mon cœur que celui qui m'est imposé ; mais je pense que, pour prouver votre attachement aux lois de l'égalité, pour prouver que les ambitieux ne vous effraient pas, vous devez frapper de mort le tyran. Je vote pour la mort. » Lamarque : « Louis est coupable de conspiration ; il fut parjure, il fut traître. Son existence soutient les espérances des intrigants, les efforts des aristocrates. La loi a prononcé la peine de mort ; je la prononce aussi, en désirant que cet acte de justice, qui fixe le sort de la France, soit le dernier exemple d'un homicide légal. )) Garrau : « Citoyens, je n'examine point si nous devons porter un jugement contre Louis ou prendre une mesure de sûreté générale. Louis est convaincu d'avoir conspiré contre la sûreté ; dès lors, j'ouvre le livre de la loi, je trouve qu'elle porte la peine de mort contre tout conspirateur ; je vote pour la mort. » Et, plus tard, Joubert écrira : « La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible. » Peu à peu, il se composera un univers de sentiments et d'idées, où il s'enfermera, oii il oubliera volontairement les démentis qu'inflige au rêve et à l'espérance la brutale vérité ; il organisera, pour son plaisir anodin, des systèmes de pensée, de mélancolie et de toute fantaisie mentale, qu'il abritera soigneusement contre la vie et ses risibles ou détestables fantoches.

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