‹ Joseph Joubert et la révolutionChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le mariage de Joubert est une œuvre que Joubert a lentement élaborée, selon sa coutume et selon sa méthode : sa coutume et sa méthode pareilles à son goût.

La jeune fille qu'il a épousée au milieu de Tannée 1793, il l'avait rencontrée en 1786 peut-être et, au plus tard, en 1788. Il lui a donc fallu cinq ans au moins pour achever son roman sage. C'est plus de temps que n'ont demandé les longues fiançailles de Fontanes. Et encore Fontanes fut retardé par des incidents qui ne dépendaient pas de lui, par la mauvaise volonté du parrain qui lui dotait sa fiancée : Fontanes, maître de son sort, vous eût mené les choses plus vivement. Joubert, aucun empêchement n'est la cause de ses délais. Seulement, il ne se hâte point : c'est qu'il n'est point dans son usage de bâcler. Personne n'a iamais accordé plus d'importance à la durée, qui prépare et les âmes et aussi les événements. Il n'aimait pas la soudaineté; il souhaitait que le hasard ne lui fût presque rien : et, ses écrits, ses pensées, les initiatives de son existence, il avait soin de leurs racines, de leur floraison.

La famille 3Ioreau, quand Joubert la connut, à la veille de la Révolution, se composait de six personnes : M""^ Moreau la mère, quatre fils et une fille.

^me jyioreau, Edmée-Marguerite-Lemoce, s'était mariée en 1737, le 23 juillet. Elle épousait Jacques Moreau, né à Saint-Martin le 14 juillet 1697, conseiller du roy et (en 1746) premier échevin de Villeneuve le-roy : ce Jacques Moreau, le beaupère de Joubert et que Joubert n'a point connu, était mort à Villeneuve le 17 juin 1774. M"^" Moreau avait eu son premier enfant l'année 1738 et, dans les dix-huit années qui vont de 1738 à 1756, elle avait eu seize enfants : plusieurs qui étaient morts dès leur naissance ou peu de mois après ; deux ou trois, qui vécurent deux ou trois ans; une petite Glaude-Marguerite-Françoise, qui vécut dix ans ; et une petite Marie-Louise-Thérèse, qui vécut près de huit ans, ces deux-ci mortes à quinze jours de distance au mois de décembre 1731, probablement d'une contagion; une fille, Françoise, née en 1743 et qui épousa en 1767 Jean- Baptiste de Forceville, le propriétaire de Val Profonde, mais qui mourut en 1773, donc à trente ans, laissant un fils Jean-Baptiste-Louis, né en 1770. Les cinq autres enfants eurent leur destinée : et Joubert les a connus ^

L'aîné de tous, Jacques (de même prénom que son père) était né le 2o janvier 1738 et fut procureur au Parlement de Paris : il mourut, nous le verrons, à Villeneuve, en 1791. Louis-Cyprien, huitième enfant, deuxième survivant, et quadragénaire quand nous le rencontrons, étant né le

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24 juillet 1746, portait 1(3 surnom de Dcsjoliveaux, eniprunté à une terre que possédyient les Moreau, non loin de Villeneuve. Dcsjoliveaux, « citoyen de Villeneuve-le-roy », était à Villeneuve receveur des droits d'enregistrement et présidait le conseil de fabrique-. Il était veuf, ayant perdu en 1776 sa jeune femme de vingt-huit ans, Marie- Louise -Nicolle Ghambry; et il avait une fille, Louise- Alexandrine, née le 9 décembre 1775. Annc-Drouin-Emmanuel Moreau, dixième enfant, troisième survivant, né le 12 avril 1749, était prêtre. Nous le trouvons en 1791 curé du Coudrai- Macoire, département de Maine-et-Loire". Mais il faisait de fréquents séjours à Villeneuve. On l'appelait Moreau-Desardillés. Pierre-Gatien (ou Gassien), onzième enfant, quatrième survivant, né le 2 août 1750, on l'appelait Moreau-Descombes. Il était conseiller du roi, notaire à Paris. Joubert a été en relations avec lui.

Enfin, seizième enfant, dernière née et la dernière survivante, Adélaïde-Victoire-Thérèse, était née le 12 mars 1756 : elle avait donc à peu près deux ans de moins que Joubert; et elle avait une trentaine d'années lorsque Joubert la vit pour la première fois. On l'appelait habituellement Victoire, qui est un nom qui ne semble pas à elle destiné. Je n'ai point un portrait d'elle. Je doute qu'elle ait été bien exactement lielle ou très jolie.

Cependant, elle est, à Villeneuse, l'une des jeunes filles que Menu de Chomorceau, dans son poème héroïque, charge d'accueillir avec une courtoisie obligeante les chevaliers gracieux et illustres, compagnons du grand Renaud : a La vive

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et folâtre Victoire, qui porte sur ses lèvres la franchise et la bienfaisance dans son cœur, vole et détache avec enjouement ce casque superbe, don chéri du comte d'Angers... » Arnaud Joubert, dans ses souvenirs inédits (et rédigés beaucoup plus tard), la désigne comme « l'une des plus aimables et des plus spirituelles personnes » de Villeneuve. Joubert, un an après son mariage, écrira qu'il lui a connu « des agréments )>. Il parle des agréments de Victoire au passé. Je me figure qu'à l'époque où il l'a rencontrée, vers la trentaine, elle était i'une de ces jeunes filles de province, très charmantes, qui n'ont pas de coquetterie, et qui déjà se fanent un peu, et qui, au moment de se faner, fraîches encore, ont une grâce touchante. Sur son visage, imparfait peut-être, on aperçoit du moins son âme : une âme très fine, très pure et très bonne ; et une sensibilité exquise, une vraie aptitude à la tendresse, et beaucoup de réserve ; à l'âge d'être mère et ne l'étant pas, une vivacité de sentiments qui se cache, qui se prodigue en dévouement et en douceur compatissante, en amitié.

Elle a presque toujours auprès d'elle sa nièce Louise-Alexandrine, tille de son frère et orpheline de mère. Elle la traite comme sa fille et veille à la bien élever : elle la mariera.

Elle est particulièrement dévouée à sa mère, la vieille ^P'" Moreau, née Lemoce, que seize maternités et Tâge ont affaiblie. M™"^ Moreau vécut jusqu'au mois de janvier 1797. Et alors nous apprenons par une lettre de Joubert à M""" de Pange ce qu'a été la défunte. Victoire hi pleure avec beau-

coup de chagrin; Victoire qui, « malgré la fermeté de son caractère, est toujours restée dans la timidité de Tenfance à l'égard de la durée de ses parens » et dont Tesprit « n/avoit jamais osé scavoir qu'ils étoient mortels ». Ses frères sont de « bonnes gens assez peu sensibles » ; de sorte qu'en les regardant Victoire a dit à son mari : « Il faut bien que je me désole; sans moi, qui pleureroit ma pauvre mère ? » Et Joubert lui a répondu : « Les pauvres ! » Car, dit-il, « cette excellente femme avoit, sous une écorce de rudesse très remarquable, le cœur le plus compatissant et les mains les plus libérales avec Tair le plus négatif ». Excellente femme ; mais enfin, d'air négatif et de rude écorce. La sensibililé de Victoire devait, assez souvent, souffrir. Et des frères, un peu rudes aussi. Parmi ses frères, Victoire avait un préféré, l'aîné, Jacques, le procureur au Parlement de Paris : celui qu'elle voyait, hélas ! le moins souvent. Et, malgré les plaisirs qu'amènent de temps en temps, la compagnie des Menu deGhomorceau,des Martineau, la vie n'est pas très gaie, dans la maison familiale de la rue du Pont.

Enfin, les Moreau sont une ancienne famille de magistrature provinciale, attachée de toujours à Villeneuve, y menant un bon train de bourgeoisie, ayant de la fortune, des bois, des prés, des labours, des fermes et, à Paris, dans la rue Saint-Honoré, une maison qu'un acte de 1794 estime à deux cent mille livres. Les Moieau allaient souvent à Paris et quelquefois y faisaient d'assez longs séjours.

En 1790, au début du printemps, Joubert alla passer quelques semaines à Villeneuve*. Et je

crois que c'est alors qu'il a pris un intérêt véritable à M"^ Victoire Moreau. Mais il dut rentrer à Paris. Il voyait, à Paris, Pierre-Gatien Moreau, dit Descombes, le notaire, qui était, en 1190, un homme de quarante ans. Un jour, le 5 août, il apprend que Moreau Descombes est parti précipitamment pour Villeneuve : le frère aîné, Jacques Moreau, le procureur au Parlement de Paris, est, à Villeneuve, très malade. Le soir, à dix heures, Joubert écrit à M'^^ Victoire. Il a fait un brouillon : brouillon et copie ont été conservés. « Mademoiselle, oserai-je occuper votre attention de la lecture d'une de mes lettres, quand vous êtes livrée à tant de soins, à tant d'alarmes? Je viens d'apprendre vaguement le départ précipité de M. Descombes elles nouvelles qui l'ont causé : je me hâte, pour mon propre repos... » Joubert avait d'abord écrit : « Je me hâte de diminuer la peine dont elles me remplissent en vous témoignant... » Maintenant : « de vous témoigner Textrême inquiétude dont elles me remplissent, et toute la part que je prends à la situation où M. votre frère est réduit en ce moment. Ce grand citoyen est trop digne de la vie et de la santé pour qu'il pût m'être possible de m'interresser faiblement à son état. Aux yeux de ceux qui penseni comme moi, sa maladie si elle étoit longue seroit un malheur véritable, sa perte une calamité. Je ne puis croire qu'avec les précautions qu'il n'a cessé de prendre et le régime qu'il a suivi son danger soit aussi grand qu'il peut le paroître ; mais ce n'est pas lui seulement qui m'inquiète : c'est vous aussi, mademoiselle, c'est vous et M*"^ Cholet. Je crains pour l'une et pour

l'autre l'agitation où vous vivez, les souffrances que vous voyez : je crains surtout votre tristesse. Vos deux santés n'ont pas besoin de ces épreuves, ni vos cœurs de ce sentiment. J'écris au président pour le prier de ne cesser de me donner de vos nouvelles et de celles de M. Moreau. Je ne serai en repos que lorsque j'en aurai reçu d'heureuses et qui seront écrites de votre main. Que ne suis-je en ce moment à Villeneuve4e-roy ? que ne puis-je partager vos peines auprès de vous ? Vous ne les trouveriez peut-«Hre pas plus douces, mais je les trouverois moins amères. L'éloignement est terrible, lorsque l'on scait que ceux qu'on aime sont souffrants ! Je prie M""" Cholet d'être persuadée qu'elle a une moitié dans tous ces sentimens ; et vous, mademoiselle, je vous supplie de croire qu'il ne me sera plus possible d'être tranquille que lorsque j'aurai scu que vous 1 êtes. Deux choses en attendant me rassurent un peu. J'ai encore de l'espérance et vous avez beaucoup de raison. C'est ici, mademoiselle, qu'il faut en faire usage, car cet accident est bien grand et vous ne pouvez qu'être bien affligée. Agréez les assurances du plus respectueux attachement et, si notre pauvre malade peut être sensible aux vœux que nous faisons pour lui, dites-lui qu'il a tous les miens. Joubert. » Charmante lettre ! Joubert l'a écrite avec un soin qui est à la fois du goût littéraire et de la politesse fine. Mais, en outre, ici, que de sincère compassion, quel émoi ! Sous la forme la plus attentive à ne pas déplaire, à ne pas étonner m«'me, et avec la délicate volonté de n'être pas indiscret, que de tendresse, dans le désir de parlagcr,, auprès de

M^'" Victoire, les peines qu'elle éprouve ! Il les partage, loin d'elle ; car il écrit « notre malade » et a les vœux que nous faisons pour lui )>. Que de tendresse encore, dans cet aveu qui lui échappe, d'une inquiétude qu'il a pour la jeune fille plus que pour le malade ! Il la sait de nature frêle et sensible : et il se tourmente. Que de subtile précaution, dans ridée qu'il a de réunir, à l'égard du sentiment qu'il ne dissimule pas, la jeune fille et sa très chère amie jVP'° Gholet ! S'il montre un peu plus de tendresse qu'il ne devrait oser le faire, M"^^ Gholet, qui en reçoit la moitié, est un alibi qu'il donne à lui-même et à M"^ Victoire.

Malheureusement, je n'ai pas réussi à savoir qui était M""^ Gholet. Une amie de M"*" Moreau, parfaite amie, inséparable, oui; mais elle ne paraît point ailleurs que dans ces lettres de Joubert à M"^ Moreau. Une femme intelligente, raisonnable et dans le caractère de qui Joubert avait confiance pour encourager une jeune fille malheureuse.

Jacques Moreau, tout procureur qu'il fût au Parlement de Paris, l'on s'étonne de la situation que Joubert lui attribue en l'appelant « grand citoyen »; je ne sais pas ce qu'il a fait de considérable. Peut-être Joubert met-il de la bonne volonté à le célébrer ainsi, par égard pour M^*'' Moreau. Du moins ne dut-il pas inventer toute la grandeur de Jacques Moreau. Gelui-ci, en 1790, avait cinquante-deux ans. Il était de beaucoup l'aîné. Il avait certainement du prestige.

Sa maladie, grave dès le premier jour, dura longtemps. Joubert était à Montignac depuis quelques semaines, très occupé de sa nouvelle charge.

quand il apprit que Jacques Moreau était mort à Villeneuve le 12 avril 1791. Il l'apprit un peu tardivement et sut que M"° Moreau était à Paris. Il lui écrivit, le 4 mai : « Mademoiselle, je n'ai le bonheur de vous connoître que depuis un petit nombre d'années et dans ce court espace de temps vous avez éprouvé toutes les peines dignes de ce nom qui ont pu affliger votre vie... » Je ne sais pas à quelles peines Joubert fait ici allusion. Je ne vois pas de deuils, dans la famille Moreau, à cette époque. M. Moreau le père était mort depuis des années ; d'autres frères et soeurs de M"® Victoire, pareillement... « Je les ai toutes partagées et je partagerai, quoi qu'il puisse arriver, toutes celles que vous pouvez encore craindre, car il ne m'est plus possible ni de les ignorer ni d'y être peu sensible. Vous méiitez qu'on achète à ce prix le plaisir d'avoir eu avec vous quelque liaison et je suis quitte à cet égard. Vos dernières douleurs m'accablent... » Joubert insiste sur l'éloge du défunt, en qui M"° Moreau a perdu un excellent frère, la société un honnête homme et, — il y revient, — la patrie un grand citoyen... « Je devois, à tous ces titres, être vivement attaché à celui qu'honorent vos larmes et je remplissois ce devoir. Séparé de vous par les distances, je m'en rapproche par les regrets dont je suis pénétré et qui nous sont communs. Agréez, dans ce premier moment de votre affliction, dont je n'ose presque vous parler, les assurances de l'estime d'un homme qui ne pourra jamais vous oublier et qui sent plus vivement tout ce que vous valez depuis qu'il y a sur la terre un cœur de moins pour vous aimer. Joubert. P. -S. — Si

quelque considération pouvoit augmenter la douleur que la vôtre me cause, ce seroit de penser que M""" Cholet la partage. Tous vos chagrins et vos malheurs à l'une et à l'autre seront les miens dans tous les temps... » Qui est donc M™^ Cholet? Joubert rinvite à partager le chagrin que M""" Victoire éprouve pour la mort de Jacques Moreau. Cependant, elle n'est pas de la famille : dans toute la série de ces lettres, elle est seulement désignée comme une amie.

Notons, avec le souci qu'a Joubert de marquer son attachement à M'^"" Victoire, le ton cérémonieux qu il observe. Sa condoléance est véritable et empressée; mais il demeure à sa place et ne profite pas du trouble des circonstances pour se rapprocher. A la lin seulement, il avoue un peu, — toujours avec réserve, cependant, — lorsqu'il se donne pour quelqu'un qui ne pourra jamais oublier M"" Victoire. Et, plus il se garde, plus on le sent touché, apitoyé.

Puis, ayant écrit à M*'® Victoire, il écrit à M''"' Cholet : « Madame, Dites, je vous en supplie, à JVP® Moreau que vous lui restez, qu elle a dans le monde une amie, et que si elle est inconsolable elle met en oubli les dons du ciel. Dites-lui que les derniers vœux de son frère mourant étoient formés pour son bonheur, qu'il avoit une âme rigide et qui l'auroit désaprouvée s'il avoit prévu qu'elle donneroit à sa perte des regrets sans fin et des larmes trop abbondantes. Et vous, madame, ayez soin de vous dire à vous-même, quand vous voyez tant de regrets, que votre vie et votre santé sont nécessaires pour éviter des maux pareils.

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Songez à tous ceux qui vous aiment et, dans le petit nombre de ceux dont les sentimens vous sont bien connus, daignez me compter et songez à moi quelquefois... » Dans son brouillon, mais non sur la copie, Joubert ajoutait : « J'ai de grandes occupations et de grands devoirs. Il me reste si peu de temps qu'il ne m'est pas môme possible de me souvenir de vous à mon aise. Dans quelques jours je jouirai d'une plus grande liberté, car tout finit et j'aurai soin de vous renouveller l'expression des tendres et respectueux sentimens... » Ses occupations — il est juge de paix — ne lui permettent pas de « se souvenir à son aise » de M""" Cholet, de M'^^Moreau .. C'est tout lui! Mais il n'a point osé, en définitive, l'écrire à M""" Cholet. Penser à quelqu'un, de même que rêver à une idée, ce n'était pas pour lui une velléité furtive. mais une application de l'esprit. Et, si le loisir lui manquait, i) éludait la méditation à laquelle il ne pouvait se consacrer; il l'ajournait : il se promettait d'y revenir. En outre, c'était son avis que le premier moment d'une douleur ne convient pas à la méditation de cette douleur. Il le dit, plus tard, à M""^ de Beaumont, lorsque meurt M™^ de Montesquiou ; il la prie de ne pas se livrer à sa douleur (( à contre-temps ». C'est une des raisons, et non la seule, pour lesquelles ses premières lettres consolatives ne font qu'effleurer le sujet.

Et puis, voici que mourut M™^ Cholel. A quelle date? et oii est-elle morte?... En 1791, quelque temps après le 12 avril, date de la mort de Jacques Moreau ; et quelque temps avant le 3 août, date à laquelle Joubert témoigne de son chagrin :

et encore dit-il qu'il a reçu tard la nouvelle et qu'il n'a pas écrit sur le champ. Ce dut être à Paris; car c'est ià que Joubert écrit, le 3 août, à M''" Moreau et nous savons qu'elle y était venue après la mort de son frère Jacques. C'est à Paris que Joubert lui écrit le 4 mai : elle n'aurait pas laissé sans elle à Villeneuve son amie mourante. M""" Cholet a dû mourir à Paris vers la fin de juin ou le commencement de juillet.

Le 3 août, de Montio^nac, Joubert écrit à M""" Moreau. Et ce que j'indiquais de ce loisir dont il a besoin pour se consacrer à un deuil, on le voit ici parfaitement : « Mademoiselle, Les événemens qui ont donné partout beaucoup d'occupations aux hommes publics ne leur ont pas permis de se livrer entièrement et avec assiduité à leurs affections privées. J'ai éprouvé plus qu'un autre cette contrariété et, dans les premiers momens de votre perte, je n'ai pas pu m'aflliger aussi parfaitement que je l'aurois voulu du dernier et triste départ de votre irréparable amie. C'est un ornement ôté au monde, et il y aura pour moi désormais sur cette terre un sujet d'admiration de moins. J'ai plus de temps qu'il ne m'en faut pour la regretter à mon aise, car je m'en souviendrai toujours... » Il se rappelle que, la dernière fois qu'il a vu M"''' Cholet seule, elle lui parla longtemps de M"^ Moreau. Comme si elle prévoyait qu'elle n'aurait plus l'occasion de le faire, elle semblait vouloir « remplir » Joubert du sentiment qu'elle avait du mérite de son amie : « Quand je ne vous eusse pas connue, je vous aurois toujours aimée en la quittant... » Joubert a eu ses croyances religieuses troublées

par la philosophie; et il s'exprime à peu près comme un Platon, comme un spiritualisto païen, quand il écrit : u Si cette âme pure existe encore et voit ce qui se passe au monde, elle est contente et s'applaudit des sentimens que j'ai pour vous... » Il s'avance un peu plus qu'il n'avait encore fait, dans la confession de ces sentiments; il s'excuse des mille occupations qui ont retardé sa lettre : « La nuit a souvent réparé les distractions du jour et vos malheurs ont souvent occupé mes songes. » Il montre encore son amilié en disant à M"' Moreau qu'elle l'a privé d'une grande consolation en ne lui écrivant jamais. Le président — un mystérieux président à qui Joubert demandait naguère des nouvelles de Jacques Moreau — lui fait espérer qu'elle lui écrira. Il la « conjure » de lui donner des nouvelles « exactes » de sa santé : « Tant que je respirerai, votre bonheur et votre existence ne cesseront de m'interresser. Accordez-moi assés de confiance pour compter sur ces sentimens et pour être persuadée que vous n'avez maintenant ni ami ni amie qui vous estime plus que moi. » Il no parle que d'estime; il pense davantage.

Et puis, le président meurt à son tour. Et Joubert, à une date que je ne peux fixer exactement, mais encore (si je ne me trompe) en 1791, écrit à M"° Moreau : « Mademoiselle. Il n'y a pas assés de douleurs pour vous plaindre. C'est à la raison et au temps que je livre votre affliction ; eux seuls peuvent vous consoler. Quant à moi, je me bornerai à vous supplier, vous qui dans vos prospérités me parûtes toujours si aimable et que tant de malheurs me rendent si chëre. je me bornerai,

dis-je, à vous supplier de ne pa^ vous désespénn-i Vous n'aveÉ pas encore atteint le milieu de votre carrière et la vie en son étendue peut vous offrir une infinité de bonheurs qlie vous n'avez jamais connus. Ne rejetez pas l'avenir et laissez couler le présent. Vous avez fait de grandes pertes et des pertes irréparables. De grands biens peuvent vous attendre et peut-être aussi précieux... » Il y a là, de la part du consolateur, quelque hardiesse et comme une façon de coujpter les profits et les pertes qui semble assez rude. L'éditeur de la Correspondance de Joubert parait en avoir été un peu choqué. Il a récrit tout ce passage; et il fa très soigneusement affadi. Joubert n'est pas fade; et, quand il s'agit dé préserver contre le désespoir une jeune fille qui.; dans le présent, n'a rien qui la retienne, il lui présente l'avenir : c'est extrêmement net et positif, exact comme l'était l'esprit de Joubert. Il continue et transcrit en un langage religieux la même vérité qu'il a d'abord offerte crûment : « Ne faites pas à la Providence l'outrage de croire qu'elle est épuisée à votre égard et qu'elle n'a dans ses trésors rien qui pût vous dédommager. Abbandonnez-vous à sa volonté, prenez soin de votre santé et supportez avec courage tant de coups qui sont accablants... » Joubert, dans sa précédente lettre, avait prié M"^ Moreau de lui écrire. Elle lui a écrit. Une lettre désolée, où elle disait qu'ayant perdu tous ses amis elle n'avait plus personne pour annoncer ses malheurs à Joubert : eh ! bien^ qu'elle écrive donc elle-même, et plus souvent, plus longuement, avec une franche simplicité du cœur et de f esprit. Il s'est juré de lui

être bienfaisant, de Tapaiser : il a besoin, pour lui adresser de justes paroles, de savoir où elle en est de ses douleurs; il lui demande confiance. Et qu'elle ne soit pas offensée, surprise même, du rôle qu'il réclame auprès d'elle : « Je suis, hélas et j'en gémis! votre ami le plus ancien, lorsque tant d'autres ne sont plus... C'est du fonds de mon cœur que ce titre vient de sortir pour se présenter sous ma plume. C'est par lui que je vous demande de me parler souvent de vous, de m'en entretenir sans cesse, car vous m'occuperez toujours tant que dureront vos malheurs... Votre silence maintenant me causeroit des inquiétudes que je vous conjure de prévenir... Songez que j'aime en vous et vous et votre amie et votre pays qui m'a tant plu et des souvenirs que mon âme gardera précieusement. J'ai réuni sur vous tous les sentimens que m'inspiroit la société dont vous viviez environnée. Vous m'êtes chère à bien des titres. Je n'ose rien dire aujourd'hui de ceux que vous avez... » et Joubert corrige : « que nous avons perdus. Je m'associe à vos regrets, mais je dois vous taire les miens. Un motif de prévoyance et de prudence me force pourtant à rouvrir la plus récente de vos plaies pour vous parler du président. J'avois écrit à cet infortuné jeune homme une lettre qu'il n'a pu lire et qui en renfermoit une pour vous. J'ignore si on vous l'a fait parvenir. » Cette fois, Joubert s'intitule ami : et, comme ce mot lui est venu du cœur, il ne le rétracte pas. Désormais, nous le verrons toujours déférant, beaucoup moins cérémonieux. Et comme il est sincère, véridique, charmant, lorsqu'il avoue que l'amitié qu'il a pour

^pie ]\joreau est une réunion de sentiments où compte le plaisir que lui a fait Villeneuve!

Voilà tout ce que j'ai, pour Tannée 1791, de la correspondance qu'ont échangée Joubert et M^'' Moreau.

Mais ici se place une lettre de Joubert, adressée à Moreau Descombes, le frère de W^° Moreau et qui était notaire à Paris ^ Joubert lui écrit, le J8 janvier 1792 : « Votre lettre, monsieur, m'a pénétré d'une tendre reconnoissance. On n'est pas obligeant avec plus de grâce, ce qui prouve qu'on ne Test pas avec plus de plaisir et de naturel. Depuis six mois, xW" votre sœur m'a fait souvent Téloge de la noblesse et de la bonté de votre cœur ; mais le langage que vous me parlez et où tout cela est si bien peint, vous loue mieux qu'elle, quoique assurément elle vous loue bien. Je vois que mon sort est de ne pouvoir en aucune manière être détaché de votre famille. J'y connus un homme à grand caractère, une fille d'un vrai mérite ; héritez d'une partie de l'estime que j'avois hautement vouée au premier et consentez à partager avec la seconde l'intérêt éternel que je ne cesserai de prendre à ses malheurs, à son bonheur, à sa santé et à toute sa destinée. Je sens vivemeni avec elle le prix de ce qu'elle a perdu. Je découvre aussi avec joye tout le prix de ce qui lui reste... » Joubert ne dissimule pas le sentiment qu'il a pour la sœur du notaire. Mais, avec le notaire, — fût-ce le frère d'une personne qu'on aime^ — il s'agit d'affaires principalement ; et Joubert y arrive : « Je n'accepterai ni ne me permettrai de refuser entièrement les facilités que vous voulez bien m'offrir avec une bon-

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n^Heté si séduisante. Quand vous acceptâtes de mes mains le billet que je cautionnai, je comptai il est vrai qu'il seroit payé avec exactitude, mais je supposai aussi qu'il pourroit bien ne pas l'être et j'ai pris mes précautions. C'est je vous assure sans aucune gêne que je l'acquitterai, mais il ne me sera point du tout pénible non plus do demeurer volontairement votre obligé quelques jours de trop. J'emploierai cet intervalle à presser le vrai débiteur auquel j'ai besoin de cacher soigneusement votre complaisance : il n'a sûrement été inexact que parce qu'il a compté sur la mienne et sur l'attachement bien réel qu'il me connoît pour lui. Je me servirai utilement du protest pour l'effrayer un peu. Il est de son intérêt autant que du mien qu'il s'acquitte et je suis sûr qu'il ne sera pas trop tranquille quand il aura pu scavoir que cet engagement est encore en notre pouvoir. Je trouve à Vy laisser l'avantage de n'avoir à dissimuler qu'à demi et c'est toujours autant de gagné pour l'honneur de ma sincérité. Dès que j'aurai reçu sa réponse qui ne peut tarder, car j'ai déjà écrit, vous me permettrez bien, monsieur, de réparer sans délai sa négligence si elle est constante. Le peu d'empressement que je mets (en attendant) volontairement et avec plaisir, à rompje cette espèce de lien qui s'est établi entre nous, vous est un sûr garant des sentimens avec lesquels je réponds à un procédé qui m'étonne peut-être, mais qui me flatte encore plus. Agréez-en les assurances les plus sincères. — Joubert. » Bref, Joubert avait, pour un ami, cautionné un billet. L'ami manquait d'argent, ne savait à qui emprunter. Joubert eut, pour lui, recours à W Mo-

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reau, noiaire. A récliéance, l'aiiii négligea de payer. M^ Moreau en avisa Joubert. Il le lit avec bonne grâce, affirma que d'ailleurs cela n'avait aucune importance, qu'il n'était pas question de protêt, que Joubert le désolerait en se gênant le moins du monde. Qui est l'ami ; l'ami désordonné ; cet ami qui connaît (et qui en abusd le réel attachement que Joubert a pour lui? C'est Fontanes ! C'est Fontanes qui, avec la naissance de son petit Saint- Marcellin, a une année 1791 très chargée de dépense ; et Fontanes qui, sur le point de faire un assez riche mariage, ne craint pas de contracter quelques engagements. Mais le mariage est njourné. Fontanes continue à n'avoir pas le sou. Fontanes ne paye point. Joubert, s'il le faut, payera : premièrement, il organise de gronder Fontanes et de l'effrayer un peu. Fontanes payera-t-il ? Pour les bijoux indispensables, pour les présents de fiançailles et pour les divers achats que suppose une entrée en ménage, il a besoin d'argent. Je crois qu'au dernier moment. Joubert eut pitié de son cher Fontanes et lui envoya la lettre du notaire et sa réponse au notaire: la réponse, Fontanes devant, après lecture, la mettre à la poste. Ce qui me le fait croire, c'est que la lettre de Joubert à M° Moreau porte un cachet de cire aux initiales L. F. : Louis Fontanes!... Quoi qu'il en soit, notons la grâce avec laquelle Joubert écrit une lettre d'affaires, sa courtoisie à vouloir se libérer et aussi à ne prétendre pas se libérer trop vite. Et sans doute, ici, l'homme d'affaires est le frère de M^^^ Moreau. Mais on voit bien sa façon jolie de traiter Fargent, sans raideur et aussi sans la hautaine désinvolture d'un Chateaubriand.

Cependant, la correspondance avec M"^ Moreau continuait. Il manque des lettres, non le témoignage des lettres.

Il arriva que M''' Moreau lut les Nuits de Young, qui étaient à la mode. Ordinairement, elle ne lisait pas beaucoup ; et elle semblait préservée de toutes les contagions de la littérature. Le désespoir lyrique du poète anglais s'accordait avec la douleur où elle se consumait alors, et l'enchanta. .Moins elle était informée des périls de la littérature, et plus elle y était exposée : son innocence même la livrait aux séductions dangereuses de la poésie. Elle y céda, très naïvement ; et elle laissa entrer dans son esprit cette influence de Young ; et elle laissa passer dans ses lettres quelques phrases des Nuits. Joubert n'aima point cela. Il gronda la pauvrette. Je n'ai pas sa lettre ; j'en ai seulement le petit bout d'un brouillon : « Si vous vous obstinez à vous nourrir des belles lamentations de cet Anglois, ses larmes couleront par vos yeux, il parlera par votre voix, il écrira par votre plume. J'ai souvent remarqué dans votre style des mots qui n'auroient jamais dû s'y trouver si vous n'aviez jamais rien lu ni rien entendu de pareil. Je les atribuois à d'autres livres anglois queje scavois que vous aviez lus. Débarbouillez-en votre écritoire, je vous en conjure, et ne vous servez jamais que de l'encre que vous fairez. Il étoit naturel dans les premiers mois de tous vos deuils de ne rien trouver d'assés noir pour les exprimer et d'employer tout ce qui pou voit avoir été fourni à votre esprit de plus plaintif et de plus lamentable. Mais il vous convient maintenant... » Le reste manque; Joubert a

découpé avec des ciseaux ce morceau de brouillon. Et, au verso du feuillet, il y a un autre passage du brouillon, barré par lui comme ne devant pas servir. Joubert dit à M"^ Moreau que, de ses lettres, il préfère celles qui « ressemblent le plus ». Car, « ce sont des portraits entre lesquels je cboisis le plus vrai ; les autres fussent-ils plus beaux : ce qui n'est pas. Enfin je vous aime telle que vous êtes et je ne vous voudrois pas plus meilleure que pire. Je veux que vous soyez bien cous et pas autre chose... » Je ne sais pas ce que Joubert, dans la lettre qu'il envoya, garda de ce dernier passage. Mais les reproches relatifs aux Ahiils de Young, M"*" Moreau les reçut. Dans une longue, très longue lettre du mercredi 22 février 1792, elle réplique. Elle défend Young contre l'injustice de Joubert; et, par sa lettre, nous savons mieux ce que Joubert lui a écrit. Elle est fine et comprend que c'est à cause de la « prévention » qu'il a pour elle que Joubert méconnaît Young. Joubert, qui ne voudrait avoir, dans les lettres de M"*" Moreau, qu'ellemême, déteste Young comme un intrus. Et elle : « Croyez que, si c'est un importun qui vient troubler nos tête à tète, ce n'est point un étranger... » Les mots qu'elle souligne, ce sont les mots de Joubert. Et elle supplie : « Ne vous en prenez pas à mon Young; il vaut infiniment mieux que moi... » Puis : ft Je vous en supplie de nouveau, je vous le demande comme un bienfait, n'y mettez pas d'importance, n'en souffrez pas surtout, car vous augmenterez mes maux de beaucoup, et peut-être en pure perte pour ma guérison. Laissez-moi plutôt un ^QM souffrir faux, et ne regardez pas cq méchant

côte de moi. Je vous l'aurois bien caclié. Mais notre compte n'aurait pas été juste.,. »

Joubort a montré beaucoup de tendresse. II y en a infiniment, dans cette jalousie subtile qu'il avoue qui le fait souflVir si l'âme de M"° iMoreau porte la marque de l'intrus, de cet Anglais dont elle a pris la sensibilité et les tours. Alors, elle lui écrit avec un abandon parfait, bavard, sans nulle concision, comme elle parlerait. Elle ne cache pas qu'elle aime à lui écrire, à « causer avec lui le plus longtemps possible ». D'ailleurs, il lui a dit en propres termes « qu'il aimoit assés ses lettres pour en faire sa société pendant deux ou trois jours » : et Ton reconnaît Joubert à cette estimation précise des deux ou trois jours, qui exclut toute emphase et atteste la vérité. Joubert aussi la gronde; et elle lui répondrait « vous avez raison » ; mais « tout seroit fini et j'aime trop à être avec vous pour être aussi laconique ». Ne fût-ce que pour prolonger la causerie, elle proteste : « Je ne puis vous dissimuler que ce que vous appelez une erreur de mon esprit^ erre^tr d'une espèce dangereuse, existe bien réellement. Oui certes, je me fais une espèce de devoir de ma tristesse, un devoir sacré; et l'idée que je le remplis est la seule qui apporte à mon âme un peu de calme et de consolation... Et à tout cela je dirai à mon tour et à bien plus juste titre : battezmoi, grondez-moiy désapproiivez-^noi : mais il m'est impossible de ne pas penser, de ne pas imaginer, de ne pas croire tout cela... Ne cherchez pas d'où cela vient : cela vient de moi. Personne ne peut déraisonner ainsi ; cela vient d'une amitié, d'une douleur, de regrets comme on n'en éprouva jamais

LES FIANÇAILLES DE JOUBERT 2ol

et qui ne peuvent manquer d'avoir changé ou au moins altéré en quelque point le naturel de cette peauore fille, quelque sensée, raisonnable et peu exagérée qu'elle fût dans son étal de vie ordinaire... » C'est que le naturel humain n'est pas invariable ; et comment serait-elle restée la même, elle si malheureuse trois fois et qui n'eût pas supporté son malheur, dit-elle, « sans une protection spéciale dont vous avez peut-être été l'instrument visible »? Mais : « Ne vous en prenez qu'à moi de ce qui vous déplaît en moi... » Que Joubert^ surtout, ne s'en prenne point à ces « peauvres amis » qu'elle pleure ! Elle consent qu'ils auraient voulu qu'elle se consolât : « ils étoient trop bons pour ne pas le désirer 1 » Par exemple, elle disait à son frère Jacques : « Songez donc, mon ami, s'il faut que je reste sans vous sur cette terre, comme je m'y trouverois isolée... » Et lui : « Ho! tu auras j^|me Qiiolet, le président; et rien, ma chère amie, ne s'oublie comme la mort ! » Voilà ce qu'elle ne veut pas : et elle se tourmente obstinément. Elle vient de passer, très péniblement, les premiers jours de l'année : « Les avez-vous mis à profit en contribuant et en prenant part à la joie des autres? car c'est ainsi que vous jouissez, vous!... » Elle, plus triste que jamais. Elle se souvient de la précédente année : auprès de son frère, qui se mourait, que ne souffrait-elle pas !... « Le peauvre président étoit ici, ma peauvre petite aussi, ils se voyoient, ils parloient de moi, de mes peines, ils les partageoient, ils mécrivoient pour m'encourager, me consoler... » Elle est plus malheureuse, maintenant... « Vous voudriez que je vous apprisse

aussi que je me suis rassérénée. Hélas, je voudrois que cela fût, je vous rapprendrois ; mais je ne vois rien qui produise cet effet, si ce n'est votre souvenir et vos admirables lettres. liUes me calment sans me détourner de mon objet, et c'est tout ce que j'aime... » Et elle remercie Joubert. Puis elle lui dit que Rose va mieux \ Elle lui dit qu'elle est plus assidue à une « peauvre Catherine » qui est plus malade : « et je préfère toujours les pfus malades ». Elle bavarde un peu; et elle se souvient d'un reproche qu'elle voulait adresser à Joubert : (c Vous m'avez dit une fois, fort sérieusement (disiez-vous), que ceux qui se faisoient des jjeines d'avance méritoient d'être pris au mot. Est-ce bien à moi, peauvre misérable, que vous avez dit cela, vous qui m'avez dit cent fois que mes peines étoient affreuses?... Savez-vous que c'étoit un peu dur de me dire cela, et c'étoit à l'occasion d'un nouveau malheur qui me menaçoit... » C'était un peu dur de lui dire cela, oui; et Joubert savait qu'il lui aurait plu davantage en lui flattant son désespoir. Mais, en lui plaisant, il lui aurait fait mal. Et Joubert, dans ses lettres consolatives, s'occupe de l'être qu'il s'est promis de consoler, non de lui-même. Il ne craint pas d'imposer un régime sévère. M"^ Moreau, qui se plaint pour la douceur amère de se plaindre, ne méconnaît pas qu'elle est judicieusement traitée. Joubert lui écrit deux fois la semaine. Elle fait quelque cérémonie et, avec gratitude, accepte tant de bonté. « Ne vous gênez pas au moins pour me bien gronder. C'est bien la moindre chose, pour toutes les impatiences que je dois vous donner. C'est moi qui dois vous ennuyer, grand Dieu...

Que je suis malheureuse ! prenez pitié. Bonjour... et adieu mille fois. »

J'ai analysé avec assez de complaisance cette lettre longue. Elle a l'intérêt de refléter Joubert, son influence, l'activité de sa consolation. Pour Joubert, elle était bien touchante, car il y voyait cruellement alarmée l'âme qu'il aimait. Et elle lui révélait avec précision le mal dont il soignait son amie. ]\P^ Moreau avait un grand chagrin; et, en outre, elle s'était éprise de son chagrin : elle s'en faisait un devoir, une habitude et comme une manie privilégiée. C'est de quoi Joubert entend la guérir, et non de son chagrin, mais de la maladie de son chagrin.

Il lui écrit : « Aucune des lettres que vous m'avez écrites ne m'a autant affligé que la dernière. C'est là que je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte irrémédiable. Votre esprit s'est mis du parti de votre désolation... » Joubert en vient à croire qu'il a eu tort d'écrire comme il l'a fait : « J'ai pris une mauvaise route. Je vous ai trop occupée de votre malheur en voulant vous le rendre léger. Il auroit mieux vallu non pas vous le faire oublier, mais vous en distraire. Il faut en revenir à ce que j'avois pensé d'abord et vous abbandonner au temps. Des impressions si profondes ne peuvent recevoir que de lui seul quelque elfaçure et, tant qu'elles subsisteront dans leur entier, tout ira se perdre dans leurs cavités, si je puis ainsi m'exprimer. Toute votre âme est malade... » jlais, puisqu'il a commencé d'argumenter avec cette âme, il ne va point la délaisser. 11 répète que la douleur de M'^' Moreau, si elle durait

254 JOSEIMl JOUBEHT El LA RIÎVOLUTION

sans relâche, eût affligé ceux qu'elle pleure. Ingénieuse idée, de faire que la consolation soit commandée à la malheureuse par ceux qui sont causes de son désespoir ! « C'est une amitié de tyran, un amour-propre ahominahle que le désir d'ensevelir avec soi ce qu'on aime dans son tomheau, à moins qu'on ne fût assuré de le laisser sur la terre sans appui, sans amis, sans fortune et sans santé. Ce n'étoit pas ainsi que pensoient ceux que vous avez perdus... » Ou bien, ils n'auraient mérité que peu de regrets et de larmes!... Donc, pour obéir à ses morts, M"'' Moreau doit être heureuse. Pour obéir à ses morts ! Il ne s'agit pas de les négliger, mais au contraire de leur être fidèle. Joubert ne les veut pas priver du souvenir, de l'amitié, des tendresses d'affliction que M^^*" Moreau leur prodigue : tout cela, il r « augmenteroit » plutôt. Pareillement, il ne veut pas ôtcr à M'^'" Moreau des sentiments qui sont beaux et qui sont des vertus : il souhaite d'en cot'riger l'excès qui les détériore. Il ne va point à rencontre de la douleur; mais il exige une douleur digne de son objet : « Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur liante^ qui permet aux occupations et même aux délassements de la vie de passer, en quelque sorte, sous elle ; une douleur calme^ qui ne nous met en guerre ni avec les autres, ni avec le sort, ni avec nous-mêmes et qui pénètre une àme en paix dans les momens de son loisir, sans interi'ompre son commerce ni avec les vivans ni avec les morts ; c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permettra d'être aussi durable (jue la vie de celui qui l'éprouve, pariequ'elle ne fatiguera ni son àme ni son corps :

durant' ainsi plus que toutes les autres^ elle entre^ tiendra plus longtemps, et dans notre mémoire et dans le monde^ la mémoire de ceux qui ne sont plus et qui ne peuvent plus avoir sur la terre d'autre vie que la mention qu'on en fait et qui les fait aimer toujours et de nous et de ceux qui en entendent parler par nous... » C'est extrêmement beau, il me semble, et de qualité platonicienne. Joubert est ainsi amené à une de ses plus char^ mantes rêveries, et qui rappelle, — non par le sentiment, mais par la donnée ou le thème, — une élégie de Properce :

Accipe quae serves fanetis acta mel...

Properce, qui se mélie de sa légère amante, lui indique ce qu'elle doit faire, quand il mourra : et, premièrement, qu'elle ait beaucoup de chagrin. Joubert, ce n'est pas cela; c'en est l'opposé... « Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrois être regretté; je vous expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être. Je voudrois que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leur paupière et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrois qu'ils pussent se souvenir de moi au milieu de leurs plus vives joyes sans qu'elles en fussent troublées et qu'à table même au milieu de leurs festins et en se réjouissant avec des étrangers ils fissent quelque mention de moi en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrois avoir eu assés de bonheur et assés de bonnes qualités pour

qu'il leur plût de ciler souvent aux nouveaux amis qu'ils auroienl quelque trait de ma bonne humeur ou de mon bon sens ou de mon bon cœur ou de ma bonne volonté. Je voudrois que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contens. Je voudrois que jusqu'à leur (in, ils se souvinssent ainsi de moi. Je voudrois qu'ils fussent heureux, qu'ils eussent une longue vie pour s'en souvenir souvent et plus longtemps. Je voudrois avoir un tombeau oii ils pussent venir en troupe dans un beau temps, dans un beau jour pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse s'ils vouloient, mais avec une tristesse douce et qui n'exclut pas toute joye. Je voudrois surtout et j'ordonnerois si je le pouvois que pendant cette tendre et aimable cérémonie et pendant l'aller et le retour il n'y eût ni dans les sentimens ni dans les contenances rien de lugubre et rien de repoussant en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrois en un mot exciter des regrets tels que ceux qui en seroient témoins ne craignissent pas de les éprouver et ne craignissent pas de les inspirer... » C'est ici Joubert le plus délicieux, et à la perfection : Joubert qui joue avec les idées et les mots tout pareils ; Joubert qui réussit avec exactitude une page d'anthologie ; et Joubert qui a le souci régulateur de toute son existence, le souci d'être agréable à son prochain, de l'être jusqu'après sa mort. En outre, il y a ici du paganisme. Cette élégie n'est pas celle de Properce; mais elle pourrait être de Platon, Que Joubert soit, dans cette méditation sur la mort, à quelque distance du vrai sentiment catholique, il le dit lui-

même ou bien le donne à entendre : « C'est Timage des regrets affreux que Ton doit laisser après soi qui rend en partie la mort si amëre... La religion et nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait à leur tour un événement dont on se hâte d'oublier le plus vite qu'on peut l'épouvantable appareil qui ressemble à celui d'un supplice. Au lieu de nous accoutumer dès Tenfance par la pensée et par les sens à ne reg^arder cette séparation que comme un moment de départ pour un voyage sans retour que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles — (dont la croyance n'est point fausse à mon avis et dont je neveux assurément ni vous ôter ni vous refuser l'espérance ; seulement je veux, selon l'intention du ciel manifestée par l'incertitude ou l'obscurité où il nous laisse à cet égard, que ni vous ni moi ni personne, si nous sommes sages, ne la traitions comme une vérité certaine, de peur que nous n'agissions en conséquence et que la certitude de l'immortalité ne nous dégoûtât entièrement de vivre) — au lieu, dis-je, de nous accoutumer à envisager ainsi le trépas sous l'aspect qui le rend le moins redoutable et pour ceux qui l'éprouvent et pour ceux qui le voyent, on n'a rien oublié pour en faire un sujet d'horreur. On nous l'a fait regarder comme un châtiment, comme un coup porté par un exécuteur tout puissant, comme un supplice en un mot. je l'ai dit et je le répète ; et nos amis, nos proches quittent notre lit de repos quand nous

258 JOSEPH JOUlîERT ET LA RÉVOLUTION

avons cessé de vivre, comme ils quitteroient réchafaud oii l'on nous auroit mis à mort... » Joubert, écrivant à M^'^Moreau, et à cette date de 1792, n'écarte pas, on le voit, les espérances chrétiennes. Mais il ne veut les considérer que comme des espérances. Il se fie, en somme, aux lumières naturelles ; et, les espérances chrétiennes, il les soumet à sa philosophie de sage antique. S'il invoque le témoignage du ciel, ce n'est que pour y trouver un argument de sereine incertitude.

Vint, de semaine en semaine et de lettre en lettre, le mois d'avril de cette année 1792 et l'anniversaire de la mort de Jacques Moreau, le grand citoyen. Joubert, le 24 avril '\ écrit à M"" Moreau: « Que ce mois soit donné tout entier à vos douleurs, mais que leur cours enfin s'arrête et que vos larmes se tarissent. Quiquonque souffre a tort, quand il souffre par la mollesse avec laquelle il s'abbandonne à son malheur, quand il se laisse sans résistance entraîner au triste penchant qui le porte à se désoler, quand il cède aux tristes pensées et aux pleurs qu'elles font couler sans jamais y mettre de terme, quand il ne pense qu'à son sort et ne voudroit pas le changer, quand il contrarie la nature enfin qui a voulu que toutes les douleurs fussent courtes et la raison qui n'approuve dans l'affliction (quand sa cause n'est plus récente) que l'estime et le sentiment qui seuls doivent être immortels. J'eus dans ma vie un grand chagrin et... » Joubert n'a malheureusement pas continué cette phrase : je n'ai que le brouillon de sa lettre. Le grand chagrin auquel il fait allusion, il l'a mentionné ailleurs, et précisément un 24 avril, dont il n'a point noté

l'année : mais je ne sais pas quel fui ce chagrin. Joubert dit encore à M"" x\Ioreau : « Il est temps et c'est un devoir de quitter ces amples manteaux, ces voiles et ces longues coeffes, sous lesquels vous disparoissiez, et de marquer votre affliction par des vêtements ordinaires. Cette image sert à m'expliquer et je l'employé, asses satisfait de trouver dans la pratique d'un usage l'emblème de la conduite qui devroit être la vôtre... » "^

Après cela, il nous faut passer tout le mois de mai et arriver au o juin pour trouver une nouvelle lettre de Joubert. ïi y a certainement beaucoup de lettres perdues, si pendant toute une période Joubert écrivit deux fois la semaine à M"^ 3Joreau. Mais Te o juin est une date importante, dans la longue histoire de leurs fiançailles. Celte date a été inscrite sur la lettre, non par lui, mais par elle, de qui je reconnais l'écriture : « mardi o juin 1792 ».

Joubert, dans ses précédentes lettres, a été souvent impérieux, souvent grave, et un peu rude quelquefois. Avec beaucoup de finesse et d'agrément, et selon les lettres qu'il recevait, selon l'humeur oii il étail, il a varié le ton de ses prr . os consolatifs. 11 commence sa lettre, le o juin, avec enjouement, et avec une ironie amicale. « J'ai lu les complimens que vous faites à la vie. Je les ai trouvés très neufs, très agréables, très solides et tout à fait sans réplique. Je crois ceppendant que, si la vie pouvoit parler, elle auroit la hardiesse de vous répondre bien ou mal et ne manqueroit pas de vous dire, par exemple... » Et voici ce que la vie, sous la dictée de Joubert. répond à W'^ Moreau : « Tu m'appelles insupportable, c'est que tu

ne scais pas me poiter. Je ressemble à ces fardeaux qu'on ne sent pas et que même on soutient avec quelque plaisir parce qu'ils exercent les forces, lorsque Ton scait les bien placer soit sur le dos, soit sur la tête ou sur la nuque en observant les loix d'un facile et juste équilibre, mais qu'on ne peut pas remuer, qui font suer et qui écrasent si on a la lâcheté de ne vouloir employer à les transporter que les mains ouïe bout du doigt. Demande aux pauvres ^ens qui passent les jours à ta porte et qu'on appelle Savoyards, et regarde-les travailler. Ils t'apprendront comme on est fort et comme on rend ces poids légers. Je suis (dis-tu) une chose amère et qui ne peut exciter que ton aversion. C'est que tu ne scais pas user de moi. Je ressemble à l'orange et abreuve de sucs doux et rafraîchissans ceux qui cherchent en moi ma vraie substance et ma chair. Tu ne mâches que mes écorces et, si une main amie veut en dépouiller mes moelles et m'offrir à toi toute pure, tu la rebutes et me dédaignes... » Joubert est gai : c'est à cause d'une idée qu'il a en tète... Il est gai et veut égayer la mélancolique. Il imagine un gourmand qui se plaint d un repas trop fade ou trop salé, d'un pain trop dur ou trop tendre, d'un rôti trop ou trop peu cuit, des fruits du dessert qui sont tachés. Et le gourmand s'écrie : « Heureux ceux qui ne mangent plus ! » Et la vie (car c'est toujours elle qui réprimande M"^ Moreau) dit à la désolée : « Cet homme eût parlé comme toi. Seulement, pour parler exactement comme toi, il auroit fallu qu'il eût ajouté : « J'avois un cuisinier hal)ile, « une très bonne pâtissière et un confiseur attentif.

LRS FIANÇAILLES DE JOUBERT 26i

(c Ils ne sont plus... » Et Joubert esl si gai, si gaie sa volonté d'égayer, qu'il va un peu loin : car, le cuisinier, c'est Jacques Moreau ; et, la pâtissière, M""" Cholet; et, le confiseur, le président!... « Ils a ne sont plus, je ne veux plus manger et j'espère c( avec joye que toutes mes dents- tomberont... 0 « comme je hais la mangeaille! » Au temps où elle avait l'estomac sain et l'appétit réglé, qu'est-ce que M^'^ Moreau eût répondu à ce gourmand ? « Gourmand, lorsque nous nous trouvons à table, c'est pour partager en commun ses plaisirs et ses accidens et pour nous y nourrir ensemble... Si le pain est trop tendre, mange la croûte. S'il est trop dur, mange la mie. Voilà le rôti dépecé : s'il est trop cuit^ prends le dedans; s'il l'est trop peu, choisis la peau et traite ainsi les autres mets. Pelle le fruit, s'il est taché. S'il est acqueux, mets-y du sucre; s'il est trop sec, mets-le en compotte. Mais ne trouble pas le festin par ta mine trop dégoûtée et ta dédaigneuse abstinence : tu peux encore y contribuer à nos plaisirs ainsi qu'aux liens... Si tu avois été sociable, moins délicat et plus humain, tu aurois soupe chez tes amis, de temps en temps même à l'auberge et tu aurois rompu Thabitude. Ton cuisinier, ta pâtissière et ton confiseur n'en auroient pas eu moins de prix et d'utilité pour toi, au contraire. Ils auroient dû eux-mêmes te chasser de temps en temps et t'accoutumer à vivre dans le monde, qui est vaste et grand, et non pas seulement dans ta maison. Mon ami, songe à une chose. Des milliers d'hommes, à l'heure où je te parle, n'ont pour tout mets qu'un pain grossier mal moulu, mal paitri, mal cuit, et ils n'en ont que des

morceaux qu'ils marig-cnt au milieu des chauips, au vent, au soleil, à la pluye, à la grêle et à la gelée. Ils s'en contentent ceppendant, vivent avec reconnoissance... Ah! gourmand, gourmand ! et toi et moi, et tous, nous ne sommes que des ingrats. Tout ce que Dieu nous donne est bon. C'est nos goûts qui sont dépravés, nos organes qui sont faussés... Viens, fuis les toits ; fuis les toits et parcours les champs; parcours les champs, connois les fruits, connois les eaux, Tair et la terre. Examine comment tout vit, tout est produit et tout existe; et, profitant de Futilité de l'exemple et de celle du mouvement, ton âme et ton corps réparés le fairont bientôt avouer que tu formas un vœu impie en souhaitant de perdre tes dents, ton goût et la nécessité de t'asseoir à côté des autres pour fournir aux mêmes besoins. » Voilà ce que M"*" Moreau eût dit à ce gourmand. Et la vie, prenant sa plus grosse voix, traduit à M"" Moreau cette allégorie et lui adresse les commandements les plus sages : « Je suis bonne ou méchante selon qu'on fait de moi ou qu'on me traite. Méchante ou bonne, tu m'auras; lourde ou légère, tu me porteras; douce ou amère, tu m'avaleras ; tu n'oseras pas me jetter et je ne veux point te quitter : ainsi, arrangeons-nous. Fais-moi bonne mine ou je fairai ton suiiplice jusqu'à la fin des fins. Tu te plains de moi ? Hélas, j'étends sur des épines les trois quarts et demi des êtres humains, et à force de se tourner et de se retourner ils scavent y être à leur aise. Et toi ! tu n'es plus que sur des orties et îu ne cesses de crier?... Ah ! la patience qui supporte et que tu vantes n'est lien ; c'est la patience qui

adoucit, la patience qui fait jouir, la patience qui brin à brin et grain à grain démêle les biens et les maux et en sépare les parcelles pour user des uns et des autres et les mettre à profit par ce triage, c'est cette patience qui est tout. Fille que j'ornai de mes biens, non de mes biens les plus brillans, mais de mes biens les plus solides, fille qui n'as connu de moi qu'une partie, apprends-moi du moins toute entière. Traite-moi comme un livre dont un seul tome a été mis devant tes yeux, consens à lire tous les autres et ne juge de tout qu'à la dernière page... » Ainsi parle la vie, par les soins de Joubert, à M"'' Moreau. Et Joubert s'en réjouit : cet <( emblème grossier » le soulage de mille pensées et mécontentements dontM"^ Moreau l'a « rempli ». Seulement, elle lira cela « en aveugle » et l'entendra «comme une sourde» : car il n'a pas peur de la gronder! îl la gionde plus volontiers, avec une rudesse plus libre et amusée, parce qu'après cela il arrive à son idée principale, et qui est celle-ci, et qu'il se joue à rendre bourrue, et qui est tendre : jyjiio 3,iQpeau l'épousera, lui Joubert, qu'elle le veuille ou non... Mais, ici, le bas de la page est déchiré : a-t-on fait exprès de le déchirer ici précisément? Il nous manque quelques lignes, la transition de la gronderie à la tendresse. Elle l'épousera; et cela ne dépend pas d'elle : « Consentez-y par complaisance, par bonté, par nécessité. Consentez-y, puisqu'il le faut, il le faut pour sauver mes jours ou du moins leur tranquillité. Il le faut pour sauver les vôtres, dont vous ne vous souciez pas, mais entre lesquels les miens se trouvent enchevêtrés de telle sorte que rien ne peut couper

les uns sans porter (juelque atteinte aux autres. Il le faut, il le faut!... Vous êtes un dépôt que vos malheurs m'ont confié (je reprends cette ancienne idée) un dépôt que je dois garder et conserver à tous les prix ; un dépôt que je dois mettre à ma portée pour veiller sans cesse sur lui. Je vous veux, oui, je vous veux auprès de moi et je me veux auprès de vous... Il dépend de vous de me faire perdre mon temps, ma santé, mon âme et mon corps en soins, en efforts, en prières, ou de m'épargner tout cela et d'en laisser l'usage à ce qui en a besoin, en consentant les yeux fermés à ce qui ne peut manquer d'arriver si vous vivez et si je vis. Consentez-y donc sur le champ. Je fairai ensuite ce que vous voudrez. Consentez-y malgré vous et avec répugnance. Je me moque maintenant de tout cela. La volonté aura son tour. Consentez-y de confiance. Je la justifierai assés. Quant à votre santé, soignez-la... » Et ici, la malencontreuse déchirure, au verso comme au recto, nous prive de plusieurs lignes. Mais, la fin de sa lettre, Joubert l'a écrite en haut de la première page : « [si je n'avois] que vingt-cinq ans, je vous donnerois dix années pour répondre. Je viens d'en avoir trenle-huit : je ne vous donne pas un jour, une heure ni une minute. Et je m'opiniâtrerai. Epargnez-moi beaucoup de peines et, terminant par un seul mot, dites-moi : Eh bien, fy co?ise)is^ en attendant que je le veuille. » Joubert, après cela, est agité. Il écrit, en post-scriptum : « J'ai été tenté d'écrire à mon frère, à Catherine, à la dame, à tout l'univers pour vous recommander à eux. J'ai été tenté de partir. Mais je ne puis pas m'éloigner et le sens froid ne gâte rien. »

Comme Joubert est particulier! Je ne crois pas qu'il existe une autre lettre de ce ton, pour demander une jeune fille en mariao^e. Il est particulier : c'est aussi son absolue sincérité qui lui donne ce caractère si original. Il n'exag-ëre pas son sentiment; plutôt, il en diminuerait l'expression. Son émoi très vif, à peine le surprend-on aux dernières lignes. Mais il est troublé : voilà ce qui lui déplaît; et il dit bien la juste vérité, quand il invoque, parmi les raisons que doit avoir M"*" Moreau de l'épouser, son repos à lui. Certes il aime cette jeune fille; et d'un amour qui a eu ses commencements quasi secrets et presque inaperçus il y a plusieurs années. D'abord il l'a trouvée aimable : il lui a trouvé de la grâce et beaucoup de raison. Il s'est épris d'une sensibilité fine, très vite alarmée, triste facilement. Et, de loin, de Montignac, pendant l'absence, il s'est épris davantage. Il lui est venu delà compassion : c'est, pour peu qu'on aime, un surcroît de tendresse. Il a plaint cette jeune fille qui, d'abord, l'intéressait; et il est devenu amoureux d'elle, plus amoureux à mesure qu'il avait pitié d'elle et s'apercevait qu'il lui voulait du bien. Puis, il aimait l'ordre et bientôt n'aima point ce désordre où le mettait le souci d'une âme qui avait besoin de lui sans qu'il l'eût auprès de lui. Et il fallait donc épouser 31^^° Moreau : il n'était plus que de l'y décider. Il lui offre les arguments qui sont, pour lui, déterminants. Et il ne lui parle pas d'amour : mais l'amour est dans toute sa lettre, comme il est dans le soin qu'il a d'écrire ainsi.

M^^" 3Ioreau le comprit. Je n'ai point, hélas ! sa réponse, ni la réplique de Joubert ; une fois encore,

2b6 JOSIÎPH JOUBERT ET LA REVOLUTION

nous devons, avant de les retrouver Tun et l'autre, passer plusieurs mois: nous devons aller jusqu'au 3 septembre. C'est alors une lettre de W^" -Moreau. Et, à notre étonnement, cette lettre ne marque nulle différence dans l'intimité de ces deux êtres. Le ton est le même qu'avait M'"" Moreau avant que Joubert la priât de l'épouser. Il n'est question de iianrailles aucunement : l'on ne voit que de l'amitié, tendre et assidue, mais de l'amitié toute seule et qui insiste sur sa qualité simplement amicale.

]Vr^° Moreau remercie Joubert de lui avoir donné quelques détails sur la vie qu'il mène^° : lettre perdue, etqueldommag"e I... Ces détails conjurent l'inconvénient des « funestes distances »... « Rappellez-vous ce que vous m'avez dit, que ces détails qu'on se donnait prouvoient mieux l'amitié et en faisoient mieux sentir la douceur que les expressions les plus vives. C'est là une grande vérité (en amitié)... » Oui; et, sur des bouts de papier de Joubert, je trouve ces lignes incomplètes : « Il y a dans ces petites lettres un grand avantage : elles rendent celui qui les écrit singulièrement présent à celui qui les lit... Vous aviez raison : il y a toujours beaucoup de choses dans ces petites lettres oii l'on croit ne rien mettre... » W^''^ xMoreau est touchée et flattée du plaisir que prend Joubert à lui })arler « de tout » : c'est dommage ! on n'aura gardé, de ces lettres, que les morceaux philosophiques ou consolatifs et, le reste, on l'aura détruit. M''" Moreau ne cache pas qu'elle avait ce désir, de voir Joubert « trouver quehjue douceur dans cette communication habituelle » de leurs sentiments et

de leurs pensées ; elle le remercie, pour cette preuve « d'estime et d'attachement ». Et elle ajoute, prise de sa hantise douloureuse : « Mon Dieu, est-il possible que mon pauvre ami ne puisse pas revivre, voir tout, tout savoir et juger tous les cœurs!... » Elle se rend compte que l'amitié de Jouhert lui remplace une famille : elle redoute d'y songer; et elle passe. Elle félicite Jouhert, qui travaille; grande ressource, dans la vie, pourvu que les événements ne soient pas trop fâcheux : « que le ciel fasse donc que la vôtre en soit préservée, vous dont l'àme est si bien disposée pour le bonheur! » Elle l'engage à persister dans la résolution d' « en finir avec ses in-folio ». Et, gentimeat : « Yousne pouvez guëres mieux employer votre temps dans ce pays. Si j'étois donc là, je vous aiderois, je tournerois le feuillet; cela vous soulageroit d'autant. Je ne voudrois pas vous troubler dans vos études, mais j'aimerois à en être le témoin...» Eh! bien, il faut épouser Jouhert ! C'est ce que Jouhert lui demande, et ce qu'elle refuse. Pourquoi?... Et Jouhert eu est désespéré. Elle le devine. Elle dit qu'elle ne veut pas que son souvenir trouble Joubert : « le vôtre m*est si doux et si consolant ! » Elle n'a que ce souvenir, en somme. Elle ne fait rien. Ses points d'aiguilles, elle ne les fait plus. Il y a un bas qu'elle a commencé de tricoter auprès du lit de Jacques Moreau, en soignant ce pauvre ami. Tous les trois ou quatre mois, elle se ravise de faire trois ou quatre tours à ce bas. Gela lennuie ; cela lui fatigue le dos et le bras. Elle y renonce. Elle ne sait plus comment elle vit. Autrefois, elle aimait Fouvrage : elle ne l'aime plus. Elle

ne lit pas un livre : elle ne lit que les lettres de Joubert. Elle sait bien que Joubert lui reprocbera son excessive sensibilité. A qui la faute ? Elle accuse le sort. Elle a du guignon, comme le prouve sa récente mésaventure... Elle rentrait de Paris à Villeneuve... Ce qu'elle ne raconte pas à Joubert, c'est que, durant son séjour à Paris, elle n'a pas été sans courir quelques dangers ni sans montrer de la bravoure. Sa maison de la rue Saint-Honoré, où elle demeurait seule avec une femme de chambre, attenait aux écuries du roi. Vers le 10 août, lun des Suisses que les révolutionnaires pourchassaient parvint à s'écbapper, à escalader murs et toits et à se faufiler chez M^'^ Moreau. Le portier, mauvais gars, le voulait livrer à la Sauvagerie qui le réclamait. M'^^ Moreau s'interposa et, avec une jolie hardiesse, sauva la vie du malheureux... ^* Mais, au retour de Paris, voici la preuve de son guignon, comme elle dit : elle a perdu ses malles. Cependant, Arnaud Joubert s'en occupait. Seulement, Paris est gouverné par des tyrans. Il a fallu que tout le contenu des malles fût visité, inventorié : « Jugez un peu quel embarras. Pour comble, dans une de ces malles..., étoit tout ce que j'avois d'un peu précieux, tout ce que je désirois le plus d'avoir... vos lettres surtout... et il a fallu l'en ôter. Sinon, les inquisiteurs les auroient parcourues...» Tout cela est entre les mains d'Arnaud. Elle a confiance en lui ; mais elle a du chagrin. [3e ne sais pas si, de cette manière, les lettres de Joubert n'ont pas été perdues, pour la plupart.) Et la hantise : « Si j'avois eu mon pauvre ami, tout cela ne me seroit pas arrivé : j'aurois été ici depuis longtemps. Il

étoit pour moi la source de tous les biens. Son existence toute seule faisoit mon bonheur. Sa perte ne doit-elle pas être la source de tous mes maux et faire à jamais mon malheur!... adieu, adieu. » Post-scriptum : « J'aurois bien voulu vous apprendre que j'avois promené, mais je ne Tai pas pu encore. J'y étois presque déterminée hier, mais la pluie est venue. Il pleut tous les jours un peu . (Ce n'est pas ma faute.) Mais, à vous dire vrai, je n'en suis pas trop fâchée. Ce dont je suis fâchée, c'est des visites qui me viennent sans fin. Ils viennent presque tous me voir. Ils ont bien de la bonté. Mais cela ne m'amuse pas. adieu encore. — Ne vous fâchez pas contre moi, et ne soyez pas inquiet surtout. Je ne suis pas malade et en vérité je ne suis pas trop déraisonnable. Ma mère va bien, est fort aise de m'avoir, je la soigne, je l'aime bien tendrement. Elle me semble aussi plus tendre pour moi. Et tout cela est bien quelque ciiose. Pauvre mère, mon Dieu ! mais ensuite, quel vuide j'apperçois î . . . Adieu, ne m'oubliez pas. » Et Joubert n'enrageaitil pas un peu ?

Entre la lettre oii Joubert demandait la main de M'^"" Moreau et cette lettre-ci, des lettres sont perdues : il faut que M^'*" Moreau ait répondu. Quoi?... Non, somme toute; ou, plutôt, non en quelque sorte. Mais, en tout cas, non pas oui, tout de go. Pour le moins, elle demanda des délais. Comme elle était férue de sa douleur, il lui sembla qu'un bonheur Ten divertirait : et elle refusait le bonheur comme une impiété. Joubert s'obstinait à la délivrer de ses chimères, de son scrupule, de ce tourment de scrupules qu'elle s'imposait. Il ne put y

2 0 JOSKPH JOUHKRT I^T LA KKVOLUTION

réussir facilement : à rautoiniie et presque à l'hiver, il était encore à plaider sa cause.

Le 21 novembre, il écrit : « Vous dites : « 0 tout « ce qui me fut cher!... Mânes sîicrés que je ne « \euxipsis outrager. Chères ombres que je ne veux « pas blesser... Dites, à qui dois-je sacrifier, etc. » Ainsi, vous craignez (ïoulrager et de blesser des ombres et des mânes!... Je reviendrai sur ce langage qui me paroît peu convenable. Frappons d'abord ce sentiment. Aucune affection honnête et qui ne suppose dans Tâme qui l'éprouve aucune dépravation ne peut blesser des êtres bons. Si dans notre imperfection terrestre nous éprouvons des jalousies, elles cessent et se déposent avec la boue et le limon qui nous environne ici-bas... Nous voulons être aimés tous seuls, de peur de n'être pas aimés. Mais, si les intelligences célestes jettent leurs regards sur nos cœurs, elles sentent bien autrement. Flattées uniquement de la partie spirituelle et pure de nos sentimens, elles nous permettent de disposer de tout le reste qui leur est inutile et scavent bien que celle-ci, semblable à la lumière et à la flamme qu'on garde en la communiquant, ne se perd pas pour se répandre. L'idée de partage qui, pour nous aveugles, est inséparable de l'idée de diminution, parce que l'un ne s'opère point sans l'autre sur les objets matériels que nos mains tâtonnent sans cesse, n'offre à ces êtres clairvoyants qu'une impression d'étendue qui leur plaît et les réjouit. Ah ! si nous devenons des anges (et, si nous subsistons dans la partie meilleure de nous-même, que pouvons-nous raisonnablement croire que nous devenons autre chose? à^^ ombres.

des mânes, des morts ? qii'esl-ce que c'est que tout cela !; si donc nous devenons des anges, sans doute nous désirons tous que ceux que nous avons aimés pussent devenir assés bons, assés aimans. assés semblables à ce que nous sommes alors, pour aimer, comme nous le faisons dans cette supposition, tous les êtres bons et sensibles d'un amour entier et parfait. Gela ne leur est pas possible. Hélas, leur cœur est trop borné! Mais aussi la partie d'affection que nous exig-eons d'eux en retour de cet amour de préférence que nous avons toujours pour eux par la seule et indestructible empreinte que garde noire être éternel des impressions que nous reçûmes au temps de la mortalité, cette part d'affection que nous exigeons d'eux est compatible, est même amie de toutes les autres affections qu'ils sont capables d'éprouver dans leur prison et auxquelles leur condition les soumet, dont même elle leur fait un devoir autant qu'un plaisir. Il y a dans tous nos sentimens en cette vie une partie buileuse et graisseuse, pour ainsi dire, qui est semblable à la fumée qui suit la flamme de nos flambeaux de suif et de cire. Il y a une autre partie élémentaire et délicate qui est plus semblable à cette flamme. La première est bornée et le petit nombre des présens peut seul en respirer l'odeur et la vapeur. La seconde est imuiense et tous peuvent jouir d'elle toute entière, qu'ils soient éloignés ou proches ^'. Elle ressemble à la lumiërt- dont on est rempli et que Fou boit en quelque sorte sans l'amoincirir, sans l'absorber. C'est de celle-là seule que les êtres intelligens peuvent uniquement être touchés. L'autre ne peut pas les atteindre. C'est la portion

des mortels, car elle est grossière comme eux. Quant à ces êtres dégagés de tout ce qui est défaut et matière, les choses subtiles peuvent seules les affecter; un doux souvenir, un regret dépouillé de toute passion est le seul honneur qu'ils désirent. Le reste ne parviendroit pas jusqu'à leur séjour élevé, à leur nature déliée, comme les vapeurs de la terre n'excèdent point notre atmosphère et ne peuvent pas pénétrer un air plus léger et plus pur. » Joubert écrivit ces jolies choses platoniciennes un malin. Puis il eut, peut-être, son audience et, en tout cas, le tracas de sa justice de paix, et la politique, et les histoires d'une rivalité qui animait l'un contre l'autre Montignac et son voisin Terrasson. Le soir, il revient à sa lettre et à sa pensée. Il est content de sa pensée : il l'avoue à lui-même et à M"® Moreau ; avec sa bonne foi, il le dit. Et il écrit : « Mercredi soir. — Pénétrez-vous, je vous en conjure, de la comparaison très juste, très belle et très lumineuse (pour moi) que je viens de faire et donnez-lui toute l'exactitude d'expression et tous les développemens dont il ne m'a pas été possible de raccompagner. Certes il me semble qu'il y a bien de la vérité dans tout ce que j'ai ditcy-dessus. Il me semble que je la vois, que je la sens, que je la touche, cette vérité (avec les seuls instrumens dont il nous est possible de nous assurer des vérités de cette espèce, la conviction et la clarté). Il me semble qu'on ne peut pas croire, c'est-à-dire bien concevoir (car ici c'est tout un) l'existence d'une autre vie et l'imaginer autrement, sans laisser sa pensée incertaine et bien au-dessous de cette idée. Il me semble que j'entrevois ce qui est au ciel,

que mon âme en a une demi-vue, que V instinct de vérité que nous avons en toutes choses est merveilleusement satisfait en celles-ci de se les représenter de la sorte, qu'elles ne peuvent point être autrement et que nous devons, pour être dans Tordre (hors duquel il n'y a ni raison, ni vertu, ni bonheur), conformer à ceci nos affections et nos pensées. Il m'est venu, pendant que j'écrivois ces vagues conceptions, une foule d'autres lueurs qui, dans la course de mon esprit, n'ont fait que passer devant sa vue et dont l'apparition légère me donnoit une volupté, me pénétroit d'une lumière dont rien n'égale les douceurs... » Et Joubert a l'assurance de ne pas se tromper. Il n'admet pas que Terreur puisse donner un « contentement si complet et si calme à Tâme humaine : elles n'ont pas ensemble assés d'analogie pour cela ». Ici, un arrêt, une barre qui marque l'interruption. Joubert ne se presse pas d'écrire ; et, puisqu'il est content de son idée, content d'une vérité qu'il tient, d'une certitude, il y rêve, avec complaisance.

Puis il retourne à sa lettre. Sa lettre à M"^ Moreau, c'est la série de ses pensées de ce jour-là : pensées qui ont leur premier départ dans le souci qu'a Joubert de consoler M"'' 3ioreau, de lui rectifier le jugement, de lui remplacer par de la sagesse un trouble douloureux; pensées qui, nées de cette bienveillance, fleurissent à merveille, pour la joie de Joubert qui voit tout ensemble s'épanouir la vérité belle et la consolation, joie de Tesprit et joie du cœur, satisfaction de Tâme à la fois méditative et charitable. Joubert passe une journée parfaite, dans le plaisir de la sérénité inventive. Du ciel,

OÙ son âme a eu des demi-vues, i! revient à M"° Moreau très facilement, parce qu'il n'a point cessé de songer à elle ; et il a, ce jour-là, l'esprit en état de souplesse aisée. Il écrit : « Il n'y a point là d'exaltation, que celle qu'il faut pour s'élever au-dessus et se placer au delà de la vie présente. Il vous en faut bien davantage pour vos ombres et pour vos mânes. Mots qui enveloppent d'une espèce de corps vaporeux les esprits de vos chers amis, vous les représentent encore imbus et revêtus des passions et des grossièretés humaines et ne les laisse[nt] se peindre à votre imagination que sombres et tristes et morts; idées injurieuses et fausses, si l'opinion de l'immortalité (qui est la vôtre et que je partage à ma manière) est vraie, est consolante et belle... » Il répète que, si nous ne sommes pas anéantis, après la mort, nous devenons « des anges qui ont été mortels », c'est-àdire des anges qui, de leur condition passée, retiennent des souvenirs, mais n'en sont pas moins « tout bons, tout célestes et tout aimans ». Et M"® Moreau fait, de ses amis, « des êtres jaloux, de villains êtres ». Ici quelques ratures. Joubert commence : « Pour vous en punir, je... » Mais il n'achève pas. Sa lettre est finie. Finie en son principal ; mais finie plutôt comme l'est une rêverie, qui laisse après elle tout un émoi de pensée. Et Joubert a le goût de ces résonances d'idées, qui continuent librement dans l'esprit qui s'apaise. Cela se traduit, dans ces lettres, par des postscriptum ; il y en a trois, cette fois, comme trois notes ajoutées à l'exposé de sa rêverie. Premièrement, Joubert revient à l'un des articles de son

(( do^me » et invite M'^"" Moreau à considérer que l'on a tort et que l'on pèche contre Tordre si Ton aime les purs esprits, les morts, de la même façon que les vivants : c'est là, dit-il, « une inconvenance, un désaccord, une perte ou un mauvais emploi de sentimens, une confusion de devoirs ». Et il voudrait donner à cette vérité plus d'étendue ; il ne le peut pas. Il prie M"® Moreau de suppléer à ce qui manque, dans ses développements ; il est persuadé qu'elle serait de son avis absolument, s'il avait le loisir d'expliquer sa pensée à mej'veille. Deuxièmement, — ceci est plus direct, — et c'est une question qu'il pose à M^'%\Ioreau , de telle sorte qu'elle ait à y répondre, une bonne fois : "..Quand il faut agir et qu'agir est nécessaire ou même seulement utile, vraiment utile, est-il permis, entre vivants, de s'abstenir lorsque ce que l'on a à faire fairoit de la peine à nos amis, ou seulement lorsque cela leur fairoit une peine raisonnable ? » Eh ! bien, il se déclare, quant à lui, pour la peine raisonnable seulement. Il n'a aucun égard aux défauts de ceux qu'il aime le plus et n'hésite point à les contrarier, plutôt que de négliger une action qui soit « bonne, louable, et légitime ». Or, M "^ Moreau considérera comme une telle action, légitime, louable et bonne, d'épouser Joubert. Il ne faut contenter que les « belles qualités » de ses amis; et il faut même « aller au-devant » de leurs belles qualités. Mais, contenter leurs défauts, c'est offenser la justice ; contrarier leurs défauts, c'est mériter, plus tard, leurs remerciements : la raison leur viendra et ils vous aimeront davantage de les avoir traités au gré de la raison. Enfin, Joubert tient à justement

définir son do^me relatif aux anges que nous deviendrons. Il ne croit pas que nous devenions tous des anges et, au risque de choquer M''" Moreau, il ne croit pas que toutes les âmes soient immortelles : il s'attend que Dieu brise et refasse les âmes des méchants.

Tout cela est charmant et beau. Cette philosophie que Joubert esquisse n'est pas la foi chrétiêime. Nous l'avons vu à maintes reprises, Joubert depuis quelques années est loin de ses croyances. Mais il s'en rapproche peu à peu : ses letlres à M"^ Moreau ne ressemblent point à ses négations récentes, si catégoriques et rudes. Cette philosophie qu'il invente ici dérive de la foi chrétienne, élaborée par Joubert à sa convenance. Il y a là du christianisme, mais sans obéissance. Joubert dit « mon dogme » et « à ma manière ». Il montre de la désinvolture et il montre de l'imagination. Pour le moment, il éconduit le principe de l'autorité : il ne se soumet pas à FEglise. Ce (jui lui reste de sa foi ancienne, c'est, plutôt que le sentiment clirétien, l'idéologie chrétienne, et qu'il traite avec liberté. Il v a de l'analogie entre ses libres rêveries d'origine chrétienne et la philosophie des spiritualistes grecs qui devançaient le christianisme. Joubert nous apparaît en ce temps comme un platonicien, d'âme chrétienne.

On remai'que aussi, dans ces letlres, le souci qu'avait Joubert d'organiser la vie quotidienne, de l'organiser pour le mieux, d'une façon positive et prati(jue. En vertu de principes : tel. le piincipe de la justice. Expérimentalement : il fait des essais et observe les résultats. Pour le mieux et pour le repos.

La liberté de sa pensée, il ne Ja dissimule pas, fût-ce pour ménao^er les sentiments religieux de M"' Moreau.11 a soin de ne pas l'offenser et lui présente môme les arguments relipeux qui doivent la toucher. Mais il ne modiiie pas et ne cache pas ce qu'il croit, ce qu'il afhrme, ce qu'il regarde comme probable ou possible ; et il ne veut pas qu'on transforme en certitudes les probabilités. M^'" Moreau est pieuse : ce n'est pas là qu'il proteste, mais contre de mauvaises interprétations mystiques. M'^'' Moreau est pieuse, mais sans pharisaïsme et, voire, sans petite susceptibilité.

Après cela, je n'ai plus de lettres de Joubert; seulement des fragments de brouillons, que je ne puis dater. En voici un : « Ouï, je remplis de mon mieux dans toutes les circonstances l'obligation d'être heureux ; je le suis toujours autant que je le puis et, quand je le suis peu, je dis à Dieu : Tu le voisj je ne puis l'être davantage ; pardonne à mon infirmité et au cours des éoénemens! Je ne suis insensible à aucun, et serois bien fâché de l'être. Mais, dans la multitude infinie de manières dont chacun de ces événemens heureux ou tristes peuvent nous affecter, il n'en est pas un seul, quelle qu'en soit ou la nature ou les rapports, qui ne soit capable de produire en nous un sentiment sublime et beau. C'est ce sentiment que je cherche. Je passe rapidement par tous les autres, mais ne veux m'arrêter qu'à celui-là. Lorsque mon âme a pu y parvenir, elle s'y tient et pour toujours. Aussi y a-t-il peu d'hommes dont les aifections principales soient aussi durables que les miennes : mes douleurs, ainsi que mes joyes, sont éternelles; j'en éprouve

chaque jour qui durent depuis mon berceau. Mais ces douleurs pures valent de la joye et je scai par mon propre exemple que l'affliction même n'est pas ennemie du bonheur, c'est-à-dire de l'état où Tâme goûte en elle-même une constante satisfaction. 11 importe peu qu'elle soit contente des événemens, pourvu que sa manière de les sentir la rende contente d'elle-même. Elle l'est par la perfection de cette sensibilité qui, bien, apprise et bien menée, scait extraire du miel de tout : il y en a jusques dans les peines. »

Autre fragment : « Mêlez des sensations aux sentimens. Aimez quelques couleurs, quelques odeurs, quelques sons et quelques saveurs; ou vous ne serez point assés sage. Le ciel a fait des biens divers : il en a créé pour le corps, il en a créé pour notre âme. Oseriez-vous n'accepter que la moitié des dons que sa bonté vous offre, rejetter et dédaigner l'autre? Certes, vous en seriez punie. Il y a (quand elle est grande) dans celle de nos facultés morales que nous appelons sensibilité, une disposition à l'excès, au tourment, à l'inquiétude, et une irritabilité qui a besoin d'être tempérée (si je puis ainsi m'exprimer) par les savons que le plaisir y fait couler après toutes les jouissances pures et paisibles des sens. Quand on les tient dans l'inaction, dans la contrainte et le néant, notre âme devient trop aride et nos sentimens trop ardens... » Ce n'est qu'un brouillon; Joubert n'a point amené sa pensée à l'expression parfaite. Mais il s'agit de la sensibilité deM'*"" Moreau : « Amollissez par quelque repos son âge, son sexe, son humeur et son caractère. Adoucissez

par des caïmans que chaque heure et chaque moment peuvent mettre en notre pouvoir, si vous voulez en faire usage, cette âpreté de vos douleurs que vous n'atribuez qu'à l'amitié et qui provient aussi de votre position... » Joubert dit tout; et il n'est rien qu'il n'ose dire, parce qu'il n'est rien qu'ilne sache dire. En cas de difficulté, il s'applique davantage, fait plusieurs brouillons, beaucoup de ratures, recommence et enfin trouve la formule de la plus délicate politesse, qui d'ailleurs ne voile pas son idée. Il dit à M^^^Moreau qu'il aperçoit dans son cas les symptômes d'une aigreur qui tient au sexe et à l'âge, les symptômes d'une hypocondrie de vieille fille qui ferait bien de se marier.

A la fin de l'année 1792, Joubert est plus occupé que jamais. Il se déplace. Il doit aller à Bordeaux, à Libourne. Pendant son absence, il écrit à M"^ Moreau. Mais, à Monti2rnac, Arnaud Joubert se demande si son frère a eu le temps d'écrire : et il écrit lui-même. C'est à lui que répond M"^ Moreau le vendredi 14 décembre.

Lettre des plus affectueuses. M"*" Moreau félicite Arnaud Joubert de mener une tendre vie de famille : ce sont tous les plaisirs de l'existence... Elle félicite Arnaud Joubert de n'être pas à Paris, « séjour d'horreur », où elle retournera peut-être bientôt, mais où elle ne désire pas du tout de savoir ceux qui l'intéressent : « J'aimerois bien mieux qu'ils en fussent loin et il faut qu'apparemment je me trouve bien mal ici, ou que bien peu m'importe où je traîne ma pauvre existence, pour que je semble préférer d'y retourner ». Puis il y a une petite histoire d'un livre appartenant à M"^ Moreau

et que, par mégarde, Arnaud Joubert a empoilé : ont-ils voyagé ensemble de Paris à Villeneuve? ou bien Arnaud Joubert s'est-il arrêté à Villeneuve, en passant?... Ce livre, c est un Sterne. A vrai dire, J\r'" .Moreau l'a un peu cberché. Mais elle est très contente que ce livre, un de ses rares livres, soit entre Jes mains de Joubert, qui aime les livres de Sterne^. Et arrivons aux choses sérieuses. Un passage de la lettre indique très bien le point où sont les fiançailles de M^'*" Moreau et de Joubert : elles ne sont pas commencées; et indique très bien les sentiments quasi morbides qui empêchent 31"^ Moreau de consentir au mariage : «Je n'ai pas douté un instant de votre fidélité à vous acquitter de Ja promesse que vous m'aviez faite de parler de moi avec votre bon frère et je suis sensiblement touchée de l'intérêt avec lequel vous l'avez fait ; je ne sais si vous pouvez vous imaginer à quel degré mon cœur en est pénétré. Mais je sais que je serai bien malheureuse si je ne puis pas vous donner un témoignage non équivoque de sa reconnaissance et du parlait retour dont je paye le tendre attachement dont vous me comblez tous deux. Vous faites bien de ne pas maccabler par vos tendres instances. Vous faites bien, car il n'en est pas besoin ! Vous faites bien, car je puis à peine suffire à celles de mes sentimens pour celui qu'à juste titre vous appelez le meilleur de mes amis (vivans). Vous faites bien, car si je ne puis pas, ce sera beaucoup trop pour moi d'un pareil refus... Mais vous faites mal de le désirer aussi, mais je crains (et il n'est que trop vrai) que tous deux vous ne pensiez plus à moi qu'à celui qui à tous égards devroit plus

VOUS occuper; je crains enfin, et j'en ai bien du chagrin, que loin de faire son bonheur, cela ne lui seroit une source de maux et de malheur... » Et elle prie Arnaud Joubert d'empêcher par ses c( aimables soins » que le souvenir d'elle ne soit pour Joubert un tourment.

Pauvre iille! Gomme elle se torture, avec une étonnante minutie de l'imagination ! Joubert a eu beau la sermonner et la réprimander par le moyen de la plus délicate philosophie et la plus amicale, il ne Ta pas persuadée. Elle continue d'attribuer aux « ombres » et aux « mânes » cette jalousie que Joubert veut qu'on leur refuse. Arnaud Joubert lui a dit que Joubert était le meilleur des amis qu'elle eût. Et elle y consent; mais, vite, ajoute : c< vivans » ! Elle s'est, en outre, forgé un autre scrupule : en épousant Joubert, elle serait égoïste et sacrifierait à son bonheur le bonheur de Joubert.

11 fallut que Joubert, sans relâche, persévérât dans son œuvre de consolation. Certainement, il n'y manqua point : car il aimait M^^" Moreau; et il l'épousera.

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