L'HOMME
Quand Joseph Méry rentra à Paris, au retour de ses premiers voyages, il trouva la capitale livrée à la Caricature^ au Vert -Vert, au Corsaire ^ au Figaro, k la. Mode, au Mousquetaire, Il collabora à ces divers journaux, mais toucha rarement à la politique qu'il avait abandonnée. Les articles qu'il écrivit dans lô Monde Parisien, en 1837, où il avait pour confrères Eugène Guinot et Taxil Delord, ceux qu'il adressa au Journal d'Alphonse Karr, furent très remarqués. Nous avons dit que plusieurs de ses romans furent publiés dans la Revue de Paris] il écrivit ensuite dans la Chronique de Pai^is, puis dans la Revue du XIX^ Siècle qui succédèrent à cette première publication.
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En m(^ine temps, Méry so faisait une réputation de causeur et était recherclié dans tous les salons. C'était une fête pour l'esprit de l'entendre parler. Il était assidu aux matinées du duc de Choiseul, le gouverneur du Louvre, aux soirées du comte de Castellane et à celles de Madame Emile de Girardin.
Chez le duc de Choiseul, Méry connut M. de Jouy, alors conservateur de la bibliothèque du Louvre et qui avait servi glorieusement dans l'Inde, puis lord William Bentinck, gouverneur des Indes anglaises. C'est, en prenant part à la conversation de ces deux hommes éminents,q]i'il apprit les nombreux détails qui lui servirent pour écrire ses romans indiens. Lord Bentinck dit un jour à Méry : « La France est le pays le plus spirituel du mande, et vous ôtes, monsieur, l'homme le plus spirituel de la France.» Il était difficile de mieux dire.
Victor Hugo venait de publier Han
d'Islande et cet ouvrage était très critiqué. Méry s'en fit, au contraire, le défenseur dans les Tablettes universelles auxquelles il collaborait, et il prêta au nouveau roman « le double appui de son énergie et de son talent,» suivant l'expression de M™^ Victor Hugo. Le grand poète eut dès lors pour Méry une vive sympathie, et dans une charmante poésie des Voix intérieures intitulée : les Oiseaux envolés y il nomma
-^e poète charmant
Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville, Blonde fille d'Homère, a fait fils de Virgile.
mt
A la reprise d'Hernaniy par M Dorval, Méry écrivit sur ses genoux, au fond de sa loge quelques vers à l'adresse de Victor Hugo, qui lui envoya cette réponse :
1" janvier.
Que vous êtes bon, mon poète, et que vous êtes heureux ! Faire éclore de pareils vers avec
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quatorze degrés de froid, c'est avoir plus de rayons dans l'âme que le soleil n'en a au ciel. Quel magnifique privilège vous avez là ! Ma femme a pleuré, moi j'ai été touché jusqu'au fond du cœur, et puis, le soir, j'ai lu vos vers à Dona Sol, toute palpitante de son triomphe, et cette ravissante poésie a trouvé moyen de l'émouvoir encore après les acclamations de toute la salle. C'est que quatre vers de vous, Méry, c'est de la gloire. M°" Dorval a une couronne : vous venez d'y attacher des diamants. Je vous aime.
Victor.
C'est chez Victor Hugo, d'abord place Royale, ensuite rue de là Tourd'Auvergno, que Méry entra en relations avec Alfred de Musset, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Alexandre Dumas, Alphonse Karr et de Balzac avec lequel il fut très lié. A TAbbaye-au-Bois, chez Madame Récamier, il rencontra souvent Chateaubriand. Méry connut aussi M.
de Ballanche, Louis Blanc, le comte de Marcel lus, etc.
Appelé dans le salon si élégant et si littéraire de Madame Emile de Girardin, c'est là surtout que Méry se fit admirer comme causeur au milieu d'une foule d'hommes remarquables dans les lettres, les arts, les sciences et la politique. Le salon de Madame de Girardin a été le centre d'une des dernières réunions d'esprit et d'élégance de notre pays ; celle qui avait été Delphine Gay y trônait entourée des Gautier, des Balzac, des Soulié, des Lamartine et des Victor Hugo. Joseph Méry s'y montra aussi éblouissant, aussi aimable, aussi spirituel qu'on peut l'imaginer. « Quels écrits, quelles inventions,quels paradoxes, quelle verve, quel feu ! Que de génie jeté au vent et à jamais perdu. Personne n'eut plus d'esprit et n'en fut plus prodigue. »
C'est lui qui a dit : « La France n'aime que les revues et les processions. » « Si Dieu avait nommé une commission pour créer la terre, la lune eu se-
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rait encore à chercher son centre d'attraction. »
€ Un jour de joie, un jour de deuil, La vie est fuite «n un clin d'wil. •
Madame de Girardin, causant un soir avec Balzac, disait : « Méry est le roi de l'esprit. »
a Méry est un feu d'artifice, écrivait à son tour Théophile Gautier, mais un feu d'artifice qui ne s'éteint jamais.
Ses soleils tournent toujours et ses bombes lumineuses, à pluie d'argent, se succèdent sans interruption. Il n^y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincellante, de ce bouquet d'esprit que tire perpétuellement sur le pont de la Concorde le roi de l'improvisation poétique. »
« L'homme le plus spirituel, a encore écrit Alexandre Dumas, a ses bons et ses mauvais jours, ses lourdeurs et SCS allégements de cerveau. Voulezvous que Méry parle '^ Approchez la
flamme de la mèche et mettez le feu à Méry. Méry partira. Laissez -le aller, ne l'arrêtez plus, et que la conversation soit à la morale, à la littérature, à la politique, aux voyages, qu'il soit question de Socrate ou de M. Cousin, d'Homère ou de M. Viennet, d'Hérodote ou de M. Cottu, vous aurez la plus merveilleuse improvisation que vous ayez jamais entendue. »
Malgré sa prodigieuse facilité, ou plutôt peut-être à cause de sa prodi- , gieuse facilité, Méry travaillait beaucoup, quoiqu'il se levât toujours tard; il se proclamait lui-même à tout propos très enclin à la paresse, et il a écrit la plupart de ses ouvrages dans son lit. 11 faisait chaque matin ses trois articles avant de se rendre au Louvre, chez le duc de Choiseul, où son couvert était toujours mis au milieu d'une pléiade d'hommes de lettres et d' artistes.A table surtout, Méry était intarissable de verve et d'esprit. C'est,
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du reste, pour un Français, ainsi que le dit Taine, le meilleur moment de la vie. Il se fait alors chez tous un bouillonnement et un pétillement du sommet de la cervelle. En deux heures, la causerie aventureuse a fait le tour du monde. Chacun a donné un résumé de sa pensée en mots bouffons ou graves, avec excès, paradoxe ou fantaisie, sans prendre ses saillies au pied de la lettre, ni chercher autre chose qu'une fête pour son esprit.
Méry n'avait ni bibliothèque, ni cabinet de travail. Il composait partout, en voyage, dans les hôtels, à la campagne, chez ses amis, à Paris, dans les inprimeries. Il s'enfermait avec une plume et du papier, et il rendait un article ou un livre. Il traitait en même temps les matières les plus diverses et les plus opposées, et il lui suffisait d'une minute pour s'abstraire, pour s'identifier à son sujet et repousser tout ce qui était étranger. Il travaillait très ra-
pidement, ne cherchait jamais et écrivait sans rayer un seul mot avec une pureté irréprochable.
Lorsqu'on annonça la prochaine apparition de la Lucrèce de Ponsard, le salon de Madame de Giràrdin fut en révolution. En effet, en même temps que la pièce de Ponsard devait paraître à rOdéon, Madame de Giràrdin alla lait faire jouer Judith au théâtre Français. Il y avait rivalité entre Judith et Lucrèce,
—Savez- vous, dit Méry à Madame de Giràrdin, que ce serait une jolie malice de publier cinq jours d'avance, dans cinq feuilletons de la Presse, une fausse Lucrèce qu'on ne manquerait pas de prendre pour la vraie ?
— L'espièglerie serait peut-être un peu violente. D'ailleurs qui pourrait accomplir ce tour de force ?
— Je puis toujours essayer, reprit Méry.
— Quoi, Méry, vous feriez cela ?
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Pourquoi pas ? vous en êtes bien capable, s'écria celle qu'on appelait la muse de la patrie.
Méry demanda à Madame de Girardin la permission de s'enfermer deux heures dans son cabinet de travail et, au bout de ce temps, il revint avec le premier acte d'une Lucrèce. Pour ne point faire connaître que la jalousie était l'unique cause de cette improvisation, ce premier acte fut inséré, non pas dans la Presse, mais dans le Globe, qui venait de paraître et qui était dirigé par M. Granier de Cassagnac.
Le lendemain matin les classiques dupés, qui ne rêvaient que de Ponsard, furent dans l'étonnement à la lecture de ce premier acte. Ils se demandaient pourquoi l'auteur avait publié sa pièce avant la représentation , mais ils allaient néanmoins partout louant la Lucrèce qu'ils croyaient de Ponsard et qui était de Méry. Toutefois, dans la journée, on connut le fin mot de la
chose et on s'amusa beaucoup de la mystification des classiques qui devinrent furieux. Le directeur de l'Odéon menaça d'intenter un procès, et.Méry n'acheva pas sa pièce.
L'auteur de cette fausse Lucrèce était à ce moment le chroniqueur journalier de la Presse et, comme Emile de Girardin, Joseph Méry émettait une idée nouvelle chaque matin. Un jour, il annonça que, pour chasser du ciel de Paris les nuages porteurs de la pluie et Héaudes villes, il fallait construire douze tours imbrifuges qui devait dissiper sans sommation les rassemblements de nuages sur la ville de Paris. Et, pour appuyer son dire, Méry ajoutait qu'en parcourant la collection du Moniteur il avait vu cette phrase maintes fois reproduite à peu près dans le même ordre de mots : « Dès que le cortège a paru, le ciel, qui jusqu'à ce moment était pluvieux, a repris sa sérénité et le soleil a brillé
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dans tout son éclat. » Pourquoi? Tout simplement parce qu'on avait tiré cent et un coups de canon et qu'au bruit des détonations les nuages avaient pris la fuite. Méry voulait qu'on mît ce système journellement en pratique.
M. Victor Meunier lui répliqua en lui disant que M. Arago avait remarqué que le tir de Vincennes n'avait eu aucune influence sur l'état atmosphérique de Paris.
« Cela me paraît incontestable, lui répondit Méry ; mais j'ai appris , par expérience personnelle, que le même tir a une grande influence sur l'état atmosphérique de Vincennes. J'ai assisté,en 1828, à toutes les écoles de tir, au polygone de Vincennes. M. le colonel de Saint-Cyr y commandait alors un régiment d'artillerie de la garde.
Tous les matins, à cinq heures , je me rendais, en amateur, à la batterie qui détruisait les cibles du polygone à trois cents toises do distance. L'aurore
ne se levait pas toujours avec des doigts de rose; mais, après les premiers coups de canon, et surtout après les décharges d'obusiers et des grands mortiers à bombe, le ciel s'éclaircissait et le soleil ne manquait jamais de luire dans tout son éclat. En septembre et octobre je n'ai pas vu un seul jour de pluie à Vincennes,et pendant ces deux mois il pleuvait souvent à Paris. J'ai consigné cette remarque dans une lettre adressée à Tépoque au Courrier Français.^
On voit, par ces quelques lignes, que les idées lancées chaque matin par Méry n'étaient pas des rêves creux. En ce qui concerne l'influence des détonations sur l'état atmosphérique la chose est aujourd'hui complètement prouvée, et c'est Méry, qui un des premiers sans doute, en fit la remarque.
Joseph Méry occupait alors une des premières places du monde littéraire, et il avait été fait chevalier de la Légion d'honneur le 9 août 1837.Cepen-
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dant, malgré tout ce qui le captivait à Paris, il regrettait Marseille et était obligé souvent d'aller revoir sa ville natale. La diligence le conduisait jusqu'à Lyon ; là il s'embarquait sur le Rhône, « sur ce diable de Rhône qui fait peur à tout le monde, » depuis M'"*' de Sévigné, et il allait en bateau jusqu'à Marseille. Quand les premiers chemins de fer parurent il les salua dans des vers pleins d'esprit :
La vapeur et le feu, ces moteurs sans rivaux,
Veulent destituer les anîiques chevaux,
Qui vont, en remorquant les diligences viles,
Au pas sur la grand'route, au galop dans les villes.
Méry sembla vouloir décidément alors demeurer à Marseille. C'est là que, loin du bruit de la capitale, il écrivit plusieurs de ses meilleurs romans. Mais son absence était regrettée des Parisiens, et son ami Joseph Autran lui écrivait un jour :
On dit que de Paris, métropiole enchantée, Où le destin plaça tous les terrestres biens, La voix de tes amis, par les vents apportée, Arrive chaque jour pour te dire ; Reviens I
Oh ! reviens 1 Parmi nous, déjà ta place est faite, Et le bonheur commun te convie à ses dons I Afin que rien ne manque à la première fête, Poète bien-aimé, reviens, nous t'attendons !
Ainsi chaque journée apporte à ton oreille De tes amis du Nord le séduisant appel, Tandis qu'auprès de toi, tes amis de Marseille Disent un autre chant à ton cœur fraternel :
Oh ! reste parmi nous, le triste hiver s'avance. Déjà de ses rigueurs Paris est attristé ; Et pourtant dans le ciel de ta chaude Provence Nous possédons encore notre soleil d'été.
Ainsi, pendant qu'épris de l'existence agreste, Tu rêves sous nos pins, nonchalamment assis, La voix qui dit: Reviens ! et la voix qui dit : Reste Mêlent leurs sons rivaux dans ton cœur indécis.
Une femme enleva à Méry toute indécision. Ses attraits lui dirent : Reste! et il resta. Cette femme c'était lady Suzanna Thérésa Greig. Elle venait d'arriver à Marseille, et s'était installée rue St-Ferréol, 40. Elle adorait les poètes et les gens de lettres : le talent de Méry la fascina ; elle s'éprit d'enthousiasme pour lui et ouvrit au poète, à deux battants, les portes de son salon
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qui devint un centre artistique et littéraire dont elle faisait les honneurs avec une grâce infinie.
Lady Greig était née à Malte, s'il faut en croire Méry :
Malte, rocher de fleurs, plein de tièdos asiles, Sois bénie à jamais entre toutes les lies, C'est toi qui la vis naître.
Mais si elle était née à Malte, elle était d'ori^^ine corse. Elle tenait par sa mère, qui était de Bastia, à la famille Benedetti dont le nom restera attaché aux souvenirs diplomatiques de la déclaration de la guerre de 1870. Elevée à l'anglaise, avec cette liberté d'éducation qui n'est point dans nos mœurs, miss Suzanna Thérésa fut recherchée en mariage par sir Hector Greig, premier secrétaire du gouvernement de l'île de Malte et devint lady Greig.
M. Mouttet qui lui fut présenté nous dit : « Elle était brune, et non seulement très belle, mais encore elle était charmante. » Méry, parlant d*elle assu-
rément, a écrit quelque part : « C'était une de ces femmes qui réunissent en leur faveur, et du premier coup d'oeil, les admirations les plus exigeantes.
Elle paraissait avoir vingt-deux ans; sa taille superbe et fière se divinisait par une souplesse gracieuse. Sa robe blanche ne portait aucun préjudice à Tivoire des épaules et des bras ; ses cheveux noirs, à reflets de pourpre, tombaient en boucles, avec une opulence anglaise, sur les dentelles du corsage et encadraient une figure céleste, illuminée par des yeux limpides et ressemblant à deux étincelles sur deux petits cercles de velours. »
Elle causait avec la même facilité en français, en italien et en anglais.
Un soir, raconte M. Mouttet^ nul ne fut étonné à l'entendre tenir conversation en arabe avec un caïd des environs de Bougie. Habituée à mêler tous les idiomes ensemble, elle avait une manière très originale dans certains
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tours de la conversation. Ses phrases avaient justement à cause de cela un charme particulier et une saveur piquante.
Tous les marseillais distingués, Joseph Autran, Adolphe Carie, Sébastien Bertaut,Pastré, Louis Méry, le docteur Gastal, Bénédit, George Bell venaient habituellement chez lady Greig. Joseph Méry était l'âme de ces réunions.
Il mettait tout son esprit en quatrains, strophes, boutades rimées, poésies humoristiques qu'il versait à pluie d'or dans le salon de cette charmeuse . Ce que Méry fit de vers à cette époque de sa vie est incalculable. Lady Greig était trèsfière de cetie manne poétique qu'elle enfermait dans un précieux coÔret en palissandre incrusté d'or, qui no la quittait jamais. C'est à lady Suzanna Theresa Greig que Méry dédia son poème la Planète inhabitable qui fut inséré dans Babel, première publication de la Société des Gens de let-
très. Ce pocme, daté de Gémenos, octobre 1839, portait pour dédicace les initiales de la femme aimée A L.S.T.G.
« C'est encore ici un de ces tours de force dont notre compatriote a peutêtre seul le secret en France. C'est la rare alliance de l'esprit et de la poésie dans sa plus haute expression; son poème de la Planète inhabitable est une œuvre vraiment excentrique; si c'est un paradoxe, jamais une pensée voisine de l'étrangeté n'a plus ressemblé à la vérité, et n'a été développée avec une chaleur aussi entraînante, un style aussi merveilleux. M.Méry a versé à ilôts dans cette œuvre incroyable, toutes les perles de son inépuisable écrin poétique. M. Méry fait dans quatre cents vers le tour du monde; il n'est pas un coin de notre planète où ne s'abatte le vol de sa muse, et chaque relais des voyageurs fait éclater des gerbes de poésie imprévue, d'étonnantes saillies d'esprit, le tout
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couronne de ces rimes opulentes, et que personne avant lui n'a placées dans les vers. »
En même temps que Méry enchantait par sa parole et par ses vers lady Suzanna Greig, il attirait chez elle toutes les illustrations contemporaines de passage à Marseille ; Alexandre Dumas, Victor Hugo, de Balzac, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Henry Monnier, pour ne citer que quelques noms, y vinrent plusieurs fois.
(i Vous rappelez- vous, écrivait Méry quelques années plus tard, ce noble salonde la rue Saint-Ferréol,si hospitalier aux artistes ? Vous rappelez-vous le jour où Autran revint d'Italie, rapportant à la maîtresse de la maison une branche de laurier cueillie sur la tombe de Virgile au Pausilippe ? Marseille possédait dans ce moment, pour quelque jours, Victor Hugo et Alexandre Dumas. Le laurier du poète fut reçu avec enthousiasme par cette réunion
d'élite. On l'encadra de vers, et Alexandre Dumas, pour accompagner tous les autographes, fit un de ces chefs d'œuvre de calligraphie qui lui sont aussi familiers que les chefs-d'œuvre littéraires. »
C'est dans le salon de lady Greig que prirent naissance Héva, la Floride et la Guerre du Nizam^ cette dramatique et amusante trilogie de romans qui fit la fortune du feuilleton de la Presse,
Le comte Jules de Castellane prenait grand plaisir à ces réuoions de la rue Saint-Ferréol. 11 convia un jour à son château des Aygalades les habitués de ce salon. On causait sur la terrasse du château renommé par son splendide panorama :
De ce haut perron où les roses Moulent pour toucher notre main, On peut voir d'un ooup d'œil trois choses, La mer, la ville et le chemin.
Tout à coup lady Greig s'écrie : « Ce rideau d'arbres est superbe , mais
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comme il pfâte cotte mag-nifique vue!
c'est domraag-e !...» Cette exclamation sembla se perdre dans la conversation, mais le comte avait entendu...
On passa à table, et la fête se termina joyeusement.
Peu de jours après , les mômes convives se retrouvaient sur la même terrasse, et rien ne paraissait changé dans l'aspect des lieux. On venait de dîner; le comte s'avança de lady Greig et lui demanda si ces beaux arbres offensaient toujours ses reg'ards ? — Toujours, répond-elle... Au même instant, Tallée s'abat comme par enchantement. « Vous les aviez condamnés, ajouta le comte en souriant, ces arbres devaient périr ! »
Comme l'a dit M.Mouttet, on ne faisait pas mieux du temps de Louis XIV.
Pour ne pas montrer à tous que les charmes d'une femme le retenaient seuls dans sa cité natale, Méry avait demandé et obtenu au mois de janvier
1840, de remplacer à la Bibliothèque de Marseille, le fabuliste Jauffret. En annonçant sa nomination le Sémaphore disait : « Ce qui, dans cette occasion, touchera le plus nos compatriotes, c'est la préférence donnée par M.
Méry à un emploi bien éloigné de réaliser les avantages de positions élevées qui lui ont été souvent offertes à Paris, par d'influents amis politiques. Il y a, dans l'acceptation des fonctions de bibliothécaire de notre ville, une sorte de renonciation à la brillante existence que M. Méry s'était faite dans la société la plus distinguée de la capitale : mais l'amour du lieu natal l'a emporté chez lui sur toutes ces considérations; on le sait^ même à l'époque de ses premiers succès littéraires, M. Méry se dérobait aux ovations parisiennes, pour venir vivre à Marseille au milieu de ses amis ; à présent qu'il n'a plus rien à demander à la réputation, il a voulu se consacrer à la prospérité d'un éta-
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blisscmcnt appelé à contribuer si puissamment au développement intellectuel de la jeune génération marseillaise. »
Il est inutile de dire que Méry s'occupa fort peu des livres de la ville de Marseille, et qu'il profita de ses loisirs pour demeurer plus souvent encore dans les salons de lady Greig. Toutefois, on lui fut reconnaissant d'habiter sa cité natale et, pour le remercier, le 28 mai 1840, on le nomma membre de l'Académie de Marseille.
Il fut reçu 5 l'Académie le 21 juin.
C'est au milieu d'une foule nombreuse et élégante qu'il fitson entrée, et qu'il prononça un magnifique discours dans lequel il développa, avec un luxe inouï de style et une grâce inimitable, des aperçus d'une ingénieuse justesse sur le rôle que sont appelées à jouer dans le monde les opulentes villes de commerce. Il montra comment toutes les merveilles de l'Italie des âges moder-
nés avaient été créées à l'aide des ressources du génie commercial. Il décrivit tour à tour les magnifiques demeures de marbre des nobles génois, les palais de Florence, les basiliques, les clochers, les dômes, les peintures, les statues qui sollicitent à l'envi, au delà des Alpes^ l'admiration fatiguée du voyageur. Ensuite, faisant un retour sur notre situation, Méry établissait une sorte de parallèle entre nos projets, dont la réalisation est toujours renvoyée dans l'avenir, et l'énergie d'exécution déployée par les Anglais dans leurs gigantesques créations.
Un journal, parlant du discours de Méry, disait le lendemain de la séance de réception : « Ce discours, où la plus délicate familiarité s'allie aux mouvements de la grande éloquence, est une des choses les plus remarquables qui soient sorties de la plume de Méry. »
M. Réguis, président du Tribunal civil de Marseille, répondit au récipiendaire :
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« Il n'appartenait qu'au peintre
brillant des scènes délicieuses de la vie italienne, à l'écrivain vif etspirituel qui dessina avec tant do charme le souvenir de ses voyages en Angleterre, de nous montrer, dans toute leur splendeur, ces merveilles de l'art que possède l'Italie, ces trésors du génie échangés contre les trésors du commerce ; et, nous transportant du midi au nord , de nous faire apparaître dans leurs proportions gigantesques, ces monuments, prodiges de l'industrie, que la vieille Angleterre, ce sol classique de l'industrie et du commerce, enfante avec tant de facilité.
« Dans ce tableau, Monsieur, comme dans vos écrits, on retrouve cette couleur brillante et poétique, cette richesse de style, cette verve originale, ces saillies piquantes, cet imprévu , caractère distinctif de votre talent, et jusqu'à cet aimable abandon, cet heureux laisser-aller qui, souvent, est une grâce de plus.
« Soit que, saisissant la lyre du poète, TOUS célébriez avec enthousiasme les grands souvenirs de la Grèce et de Rome, ou les hauts faits de nos guerriers, soit que, causeur spirituel, vous livriez vos observations de touriste à des feuilles légères destinées à enrichir nos recueils périodiques, on aime à vous suivre tantôt dans la nue où votre esprit s'élève comme l'aigle qui plane au haut des cieux, tantôt sur la terre, dans nos rues, sur la place publique, comme l'hirondelle qui rase le sol de nos champs, le toit de nos maisons rustiques, en se jouant autour de nous.
« Oui, Monsieur, vos succès nous sont chers à plus d'un titre ; né dans notre cité, c'est un orgueil de famille, en même temps qu'un sentiment de justice, qui nous fait applaudir à vos travaux.
«... A votre voix, nos portes se sont ouvertes devant vous par acclamation. Venez donc, riche de votre
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passé, de votre présent, plein de votre avenir, venez parmi nous, vous y rencontrerez de nombreux amis, de justes appréciateurs de votre mérite; venez répandre sur nos séances privées et publiques le charme de votre aimable érudition, de votre verve féconde et de votre brillante imagination , et croyez que nul plus que nous ne se montrera heureux et fier de vos couronnes et des applaudissements que vous obtiendrez. »
Cet éloge était bien mérité, et Méry en était tout ému encore quand, pour couronner la séance, il lut un magnifique poème, brûlant de patriotisme et d'inspiration lyrique, qui obtint un vrai triomphe et qui souleva l'enthousiasme général. Il était intitulé : la France en Afrique :
Oui 1 rien ne dégénère au pays où nous sommes I Toujours, sous d'autres noms, naissent les mômes hommes; Toujours le saint honneur, noble vertu des camps, Brille le lendemain à l'égal de la veille Comme oc feu qui dort, et toujours se réveille, Dans les entrailles des volcans.
L'honneur parle toujours ; sa voix ne peut se taire ; Elle entretient, chez nous, la vertu militaire; Elle nous fait franchir d'un gigantesque pas La montagne ou la mer, la barrière ou l'abîme ; Et, tant que nous aurons cette vertu sublime, La France ne périra pas.
Plus tard,Méry communiqua à l'Académie de Marseille plusieurs de ses travaux; citons entre autres une étude sur Pierre d^ Orange yUn éloge de Pierre Pugetf Marseille en 1942, le Canal de Marseille, etc. Il s'occupait alors beaucoup de sa cité natale et discutait les nombreux embellissements proposés.
Le journal le Garde National reçut souvent à cette époque les inspirations de Méry. Ce dernier collaborait aussi au Sémaphore et au Tambourinaire de Marseille, à la Presse de Paris, à la Revue britannique, à la Revue du Midi, etc., etc. Il trouva même le temps d'écrire une pièce dans le ^enre de Petit Poucet pour le général Tom- Pouce qui était en représentation à Marseille.
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Au mois de juillet 1841, le duc d'Aumale, à la tôte du n** léger, rentre en France après la campagne d'Afrique. Il arrive à Marseille et la ville entière est en fête. Méry invita à dîner dans une des salles de la Bibliothèque tous les sous-officiers du 17* léger et paya ainsi sa dette de français envers les braves de l'armée d'Afrique. Le duc d'Aumale connut ce curieux incident de son passage à Marseille, et en témoigna au poète, à diverses reprises, sa satisfaction.
Peu de temps après,Roger de Beauvoir , revenant d'Espagne et ayant passé quelques jours à Marseille, écrivait le 3 novembre 1841 :
Méry, poète élu de la noble Provence, Vous êtes le fanal sur qui l'onde s'avance ; Vos feux sont les premiers que j'apcrcjus du bord ; C'est vous qui signalez les voiles à la C(Me, Et dont le câble en fleurs, par la mer la plus haute, Conduit les naufragés au port.
Nous avons déjà signalé bien des choses qui rendaient à Joseph Méry le
séjour de Marseille agréable. Mais ce séjour lui était agréable encore à d'autres titres. « Maintenant , à mon tour, écrivait-il plus tard à un de ses amis, permettez-moi de vous rappeler les agapes fraternelles qui nous réunissaient si souvent aux tables deCourty, au Prado, à la Réserve, au Château- Vert, à la villa Etienne. Là, que de fois, nous nous sommes trouvés, Marseillais et Parisiens mêlés ensemble, tous amis, tous heureux de nous rencontrer, tous unis de cœur et d'intelligence. La moindre occasion nous servait de prétexte à banquet. Nous saisissions au passage, et avec empressement, comme une aubaine, tout ce qui pouvait nous faire déserter la ville et aller, sous couleur de repas champêtre, causer en face de cette Méditerranée, dont la poésie est si grande que Byron a pu l'appeler le plus poétique de tous les océans.
« C'est ainsi que nous échappions
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au spectacle commercial qu'offrent sans cesse à la vue les rues de Marseille, lorsque venaient dans cette ville, où l'univers passe en détail, Victor Hugo , Alexandre Dumas, son fils, Théophile Gautier, H. de Balzac, Henri Monnier, tous ces hommes dont la France du dix-neuvième siècle est si fière et à juste droit... Et aussi M"^ Rachel et M'"" Dorval, ces deux grandes reines de Fart dramatique, qui plaçaient Marseille au premier rang de leurs villes bien-aimées !...
« Courty, la Réserve, le Château- Vert étaient pour nous des asiles où liberté entière était laissée à la causerie. Si l'on s'occupait de Marseille, là du moins on pouvait le faire avec les grandes pensées que fait naître la vue de ces golfes, sentinelles avancées des ports dans lesquels cinglent sans cesse des navires de toute forme, de toute grandeur, de toute nation. »
Joseph Méry était aussi très souvent
l'hôte du Bastidon des Douze , ce lieu, de joyeuse réunion marseillaise dont M. Tamisier a raconté l'histoire, et où chaque dimanche « on savourait l'onctueuse et traditionnelle bouillabaisse aux senteurs marines, entassement majestueux de poissons de toutes espèces, baignant dans une sauce safranée. »
« Il me semble encore le voir, ajoute M. Tamisier en parlant de Méry, maigre, jaune, osseux, la barbe inculte et négligée, l'air bohème; il avait une mine à glacer trois italiens, mais un esprit à réchauffer dix anglais.
« Héros des petits soupers de Paris, Joseph Méry n'attendait pas le Champagne pour amuser ses convives. Entre les huîtres et le sauterne, il commençait à lancer ses mots, au rôti cela flambait comme un feu de bourrée, et quand les bouchons sautaient au plafond c'était une explosion de paradoxes éblouissants, et comme un feu d'artifice dans la nuit.
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« Il lui manquait peut-ôtre cette distinction souveraine de l'homme du monde qui a fréquenté les salons aristocratiques, mais il y avait en lui la familiarité,le sans-gêne et la brusquerie de l'artiste. »
Vers le môme temps, Méry, parcourant un soir le quartier de Mazargues, s'égara dans les environs de la Fontaine-d'ivoire. L'aspect de cette solitude pittoresque l'impressionna si vivement qu'il imagina d'y faire exécuter, pendant une belle nuit d'avril, des morceaux de musique et de chant.
Il y revint en effet une nuit, accompagné de cent musiciens et artistes, et de trois fourgons d'instruments de cuivre. II avait fait appel à tout un orchestre d'amis et on lui avait répondu avec zèle. « Ce fut une fête comme il n'y en aura plus sous cette fade planète. »
Au mois de décembre 1842, eut lieu le soulèvement de Barcelone. Don
Espartero, régent d'Espagne, fit impitoyablement bombarder la grande cité commerçante de l'extrême Méditerranée. M. Ferdinand de Lesseps, alors consul général français à Barcelone,abrita sur les navires en rade, portant le pavillon de la France, le plus grand nombre de personnes possible, prouvant ainsi que le sol de nos navires continue la touchante hospitalité du sol français.
Marseille et Barcelone sont soeurs.
La nouvelle de ce bombardement fit une profonde impression dans la capitale du midi. Mais on apprit aussi avec une vive satisfaction la conduite héroïque qu'avait tenue, pendant ces jours néfastes, M. Ferdinand de Lesseps. Il n'y eut donc qu'une chose fort naturelle dans la réception splendide, qui lui fut faite par la Chambre de Commerce de Marseille, lorsqu'il revint en France après cet événement. Méry assista au banquet of-
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fert au consul général et, au dessert, déciama une belle poésie, qui se terminait ainsi :
Convive glorieux, votre sublime exemple D'un nouvel htToïsme inaugure le temple ; La France, à l'étranger vous bénira souvent : L'homme et le ciel, lançant leurs foudres dans les nues, Peuvent abattre un jour ses couleurs si connues, Vous des son drapeau vivant !
Méry était alors assidu chez M.
Gaston de Flotte, un poète et un écrivain marseillais. Il allait souvent lui rendre visite dans sa charmante campagne de St-Jean-du-Désert.
Combien de fois Méry sur sa fraîche terrasse
Improvisa des vers pleins d'esprit et de grâce,
Chanta la mer qu'on voit, du seuil de ma maison,
Élinceier au loin à l'immense horizon!
Que de fois ses bons mots que la verve nous lance
Ont de ma solitude enchanté le silence I
Autran et lui rêvaient h mes soleils couchants
Et, comme dans Virgile, ils alternaient leurs chants.
Gaston de Flotte, qui a écrit les vers qui précèdent, regut du poète Jean Reboul la lettre suivante : « Non je n'ai point oublié mon voyage à Mar-
seille. ... Et M. Méry, dont le nom est sur toutes les lèvres quand on parle littérature ou poésie ; si attachant quand on le lit, plus attachant encore, s'il est possible, quand on l'entend parler ! Ce méridional si complet, qui joint l'ironie des troubadours du moyen âge à la mélancolique profondeur des poètes de notre temps ; à qui nulle corde de la lyre n'est étrangère, depuis la fantaisie jusqu'aux sublimes élans de l'ode. Ah ! si j'avais pu l'oublier, ses beaux vers à M. de Lesseps l'eussent bientôt rappelé à ma mémoire. . . »
Nous avons déjà dit plusieurs des travers de Méry. En voici un autre :
c'est M. Cauvière, dans son Caducée, qui le fait connaître.
Pendant son séjour à Marseille, Méry collabora au Messager et s'amusa bien souvent à faire piter le public. Un jour, le Messager annonça la découverte d'un sarcophage antique.
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dans les gorges de Saint-Jean de Garguiers, près de Gémcnos. L'auteur de ladécouverte,un savant italien nommé Mascredatti, s'en était attribué le mérite dans un article que le Messager inséra, en lui donnant une place d'honneur. Le triomphe du savant fut court. Un autre savant, son compatriote, le docteur Biffi, membre de la Société philharmonique de Bologne et de plusieurs académies, riposta dans une autre feuille marseillaise, le Mistralj et réfuta de point en point tout ce que Mascredatti avait avancé.
Les répliques marchèrent bon train, de part et d'autre, pendant plusieurs semaines. La polémique allait s'aigrissant et des menaces de duel perçaient à travers les lignes des deux journaux ; les plumes des deux savants semblaient s'aiguiser en pointes d'épées. Mascredatti traita son compatriote àHntrigant effronté. A ce moment on vit s'émouvoir l'autorité judiciaire, gardienne
vigilante de l'ordre et de la vie des citoyens, fussent-ils même docteurs italiens. La police se tint aux aguets. Mais la perspicacité des agents fut mise en défaut. Un beau jour, le Messager annonça la mort et publia l'oraison funèbre de Mascredatti; certain docteur Craquetti, les larmes dans la voix, avait prononcé sur la tombe de Mascredatti un discours « bien senti » .
Biffi et Mascredatti avaient lutté à coups de stylet, non loin de Tendroit où le sarcophage problématique avait été arraché aux entrailles de la terre, Biffi, le traître, était armé d'un stylet empoisonné, et, frappé déloyalement, Mascredatti était tombé mort.
Cette controverse et cette catastrophe eurent en Italie un grand retentissement dont Méry s'amusa beaucoup, car Mascredatti, Biffi et Craquetti n'étaient autres que lui-même.
Il ne s'en tint pas à cette première farce, et il raconta un beau jour, dans
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le Sémaphore, Thistoirc des Corsaires du Rhône. Ces forbans, venus de la Méditerranée, avaient pu remonter jusqu'à Bcaucaire et avaient enlevé toutes les vierges de la ville pour le service du pacha de Nôgrepont.
C'était l'époque des Orient aies. ^diVis fut épouvanté. Le ministre de l'intérieur écrivit à Nîmes ; il réprimanda le préfet, qui écrivit à son tour au procureur du roi à Tarascon, lui demandant ce qu'il faisait en présence de tels événements. Ce dernier se transporta sur les lieux en traversant le Rhône, apprit la fausseté de la nouvelle et répondit que jamais des corsaires n'avaient osé enlever des vierges à Beaucaire,et même qu'on doutait qu'il y en eût. Le préfet se hâta de rassurer Paris, qui ne s'en tint pas plus en garde contre les nouvelles du Sémaphore.
En effet, ce journal publia bientôt après l'histoire d'une jeune inconnue, nommée Juliath, qui venait d'arriver
toute seule à Marseille, disait-il, et qui ne parlait aucune langue connue. 11 ajoutait que les parents de la jeune fille avaient été assassinés, à ce qu'elle faisait comprendre par signes. Justement dans les environs de Valence, un crime mystérieux avait été commis quelques jours auparavant. Le Garde National, sous l'inspiration de Méry, mêla ce crime à l'arrivée de la jeune inconnue. Alors les journaux des divers départements du Midi s'occupèrent de l'affaire; le parquet, les maires se mirent en campagne pour avoir et pour donner des renseignements ; la presse de Paris, le Globe, le. Constitutionnel prirent part au débat et, encore un peu, un député interpellait le ministre à la tribune de la Chambre.
En fait, la jeune fille n'existait pas autre part que dans l'esprit inventif de Méry, heureux d'avoir une fois encore intrigué tout le monde.
Mais c'en était trop contre Paris. La
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capitale se fâcha de voir Marseille tenir, durant plusieurs semaines, Paris en haleine et l'univers en émoi. Voici oi!i elle reconquit sa supériorité.
Il avait été, disait-on, constaté à Marseille par un corps de savants que Juliath ne parlait aucune langue connue.
« Vous dites , fut-il répondu aux descendants des Phocéens, que Juliath ne parie aucune langue connue... à Marseille ? Mais peut-être est-ce simplement qu'elle parle le français ! »
-Quelqu'un qui rit bien de ces aventures, ce fut M. Borély, procureur général à Aix et ancien collaborateur de Méry au Caducée. M. Borély avait invité plusieurs fois le poète à venir passer une journée chez lui, à Aix.
Méry ne se pressait pas de répondre à l'invitation. Mais, un matin, on frappe rudement à sa porte. La servante va ouvrir et se trouve en présence de deux gendarmes, dont un bri-
gadier qui exhibe un mandat d'amener contre Joseph Méry. Elle conduit les deux agents de l'autorité dans la chambre du poète.
— C'est bien vous qui faites desversss?
demande le brigadier. Eh bien, j'ai l'ordre de vous emmener chez M. le procureur général à Aix. Une chaise de poste est en bas, et la force armée vous accompagnera.
Méry comprit aussitôt la plaisanterie de Borély et, entre deux gendarmes, il fit la route de Marseille à Aix. Ce furent les gendarmes qui restèrent ébahis quand, arrivés chez le procureur général, ils virent Borély se jeter dans les bras de leur prisonnier, en l'appelant son ami et son poète. Le brigadier se retira, en disant : « Je crois qu'on s'est f.... de nous ! »
Si Méry n'avait pas répondu plus tôt à l'invitation du procureur général d'Aix c'est que, dans son cabinet de bibliothécaire de la ville de Marseille,
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il était assailli par les visiteurs: un, entr'autrcs, nomme Bernard, se disant poète, harcelait continuellement Méry en lui adressant des vers de ce genre :
Que j'aime ouïr la voix de ta pure cithare.
Comme j'aime écouter un doux son de guitare 1
Elle charme l'esprit le plus séduisamment
Et fait épanouir d'allégresse mon âme
Que le plaisir ennivre et que l'amour enflamme
Comme un bonheur parfait l'enchante attrayamment.
Méry ennuyé de l'enchantement de Bernard lui fit défendre sa porte. Le soi-disant poète se fâcha et, comme il était peu responsable de ses actes et de ses paroles, il jura de tuer Méry pour se venger. Dès ce jour, il poursuivit le bibliothécaire de la ville, armé d'un pistolet, qui n'était heureusement pas chargé. Cette poursuite dura un mois; à la fin Méry pria quelques-uns de ses amis de faire entendre raison à Bernard. Il paraît que les paroles ne suffirent pas et qu'ils eurent recours contre lui à des « violences peu séan-
tes » d'après ce que raconte M. Cauvière dans ses Souvenirs Marseillais.
Méry porta un certain temps une longue et ample redingote de molleton blanc et des pantalons à sous-pieds de même étoflPe. Il sortait ainsi, presque en robe de chambre, mais dans son quartier seulement, car il semblait qu'il était chez lui tant qu'il arpentait les Allées, la Madeleine, le Chapitre et la Plaine Saint-Michel.
Au mois de mars 1844, il était à Hyères et il adressait une lettre à Alexandre Dumas pour lui décrire avec an merveilleux talent les belles ruines romaines dont notre pays devrait tant s'énorgueillir ; il signalait à l'attention des touristes et des archéologues, les restes de Tauroentum, ville que la mer et le sable avaient jusqu'alors recouverte d'un double linceul que sa main poétique cherchait à soulever.
On touchait à l'année 1845, et Méry, depuis 1838, navait fuit en sept
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années qu'une seule visite à Paris, en 1843. Mais on le sollicitait beaucoup : il recevait do continuelles lettres l'invitant à revenir; il céda, et partit laissant à Joseph Autran, qui était sous ses ordres, le soin de le remplacer dans son emploi de bibliothécaire. Pendant trois années il demeura à Paris collaborant à la Mode, organe légitimiste, où il publia en feuilleton la Circé de Paris, animant de sa verve intarissable les jolis déjeuners du vicomte Edouard Walsh, et prenant rang parmi les habitués de l'Opéra et delà Comédie Française.
Méry avait complètement oublié les livres de la Bibliothèque de Marseille, mais n'avait, par contre, jamais oublié d*encaisser son traitement de bibliothécaire, quand la révolution de 1848 éclata. Les amis du poète furent mis à la porte de l'hôtel-de-villo marseillais et le conseil municipal se mit à harceler le nouveau maire, M. do
Chanterac, pour tâcher d'obtenir de Méry un semblant de résidence.
Méry demanda un délai jusqu*au 20 mars 1850. « Au 20 mars, mon congé expire. Si au 20 mars je n'ai pas quitté Paris, je donne ma démission. »
Le 20 mars, Méry était encore à Paris. Il envoya sa démission, mais en narguant Marseille et en lançant comme défi ce mot resté fameux :
« Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os ! » C'est alors qu'il laissa croire qu''il n'était point né à Marseille, mais aux Aygalades. Cependant, il ne conserva pas longtemps sa rancune et écrivit peu après son charmant livre :
Marseille et les Marseillais. Depuis, toutes les fois oii il put relever l'honneur de Marseille , il le fit.
C'est dans les années qui suivirent cet incident, que Joseph Méry écrivit plusieurs de ses romans et qu'il accomplit divers voyages. Nous avons signalé déjà la plupart de ses œuvres ;
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en voici quelques-unes encore : Les Confessions de Marion Delorme , Constantinople et la mer Noire y Ems et les bords du Rhin, La grotte d'azur^ Muses et fées y Perles et parures y Paris dans la Lune y comédie qui fut jouée chez Madame de Girardin ; Aimons notre prochainy parabole en un acte; La Bourscyé^iive à mon ami Zabban ; La Comédie des animaux, histoire naturelle en action, etc., etc.
Nous venons de dire tantôt qu'il collabora à un organe légitimiste ; c'est que ses injustices contre la Restauration, Joseph Méry les avait alors reconnues ; ses passions de jeunesse, il en avait éprouvé le vide et le néant; c'est qu'il n'était plus ce jeune poète qui, plein d'ardeur et prompt à traduire en rimes riches le sentiment public, s'était laissé emporter par le tourbillon du libéralisme et ne songeait qu'au succès. Il avait combattu pour la Révolution, et que fit-elle pour lui ? Abso-
lument rien. Aussi fut-il obligé d'attaquer la monarchie de juillet comme il avait attaqué la Restauration, puis, enfin, d'abandonner la politique plein de dégoût et d'ennui.
Il disait tin jour à M. de Pontmartin : « Je n'ai jamais eu d'opinion, et je maintiens que de toutes les opinions c'est la meilleure, parce que c'est celle qui nous expose le moins aux désillusions et aux mécomptes.» C'était un paradoxe et M. de Pontmartin se fâchait. Il avait peut-être raison à l'époque, mais certainement aujourd'hui, combien d'hommes pensent comme Méry et qui oserait leur trouver tort ?
En 1857 , nous retrouvons Méry chargé du feuilleton de critique théâtrale dans le Pays ; un peu plus tard, nous le voyons inaugurer le feuilleton du Moniteur du Soir, Il était lié avec tous les journalistes et les gens de lettres de l'épQque, ainsi que le raconte Philibert Audebrand dans son livre: Î7?i
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café de journalistes sous Napoléon III, Méry était encore plein de gaieté ; comme M. de Talleyrand, il pouvait dire dans les dernières années de sa vie, en regardant autour de lui avec une satisfaction souriante : « C'est nous qui sommes encore les jeunes aujourd'hui.» Le 11 mai 1861, il fut promu officier de la Légion d'honneur.
Vers 1864, Joseph Méry revint à Marseille et y tomba malade. Il fut atteint d'une ophtalmie purulente et faillit perdre complètement la vue . 11 logeait à l'hôtel du Petit Louvre dans une chambre qu'avait ocîcupée autrefois Alexandre Dumas. Celui qui fut alors son secrétaire nous a raconté bien souvent comment Méry travaillait, car il faisait à ce moment pour le Courrier de Marseille quelques articles sur les Péripatéticiens . Méry, malade, avait sur tout le corps des petits vésicatoires qui le faisaient horriblement souffrir. Il allumait, dans
sa chambre, un feu ardent et ne voulait, même le soir, voir aucune autre lumière que celle du foyer. Son secrétaire était obligé d'écrire, éclairé par un tout petit bout de bougie, qui rendait tout juste visible sa feuille de papier. Méry se promenait de long en large dans la chambre et lâchait quelques phrases que le scribe devait saisir au vol. Quand le malheureux secrétaire relisait, il s'en suivait souvent une scène, mais enfin l'article finissait toujours par être charmant.
L'empereur Napoléon III, qui tout jeune avait vu Méry à Florence chez sa mère, apprit la maladie du poète et accorda une pension de 5,000 francs à l'auteur de Napoléon en Egypte et de Napoléon en Italie, « J'ai maintenant, disait Méry, du pain pour mes vieux jours. »
Mais ses vieux jours ne furent malheureusement pas longs. Toutefois, quand il quitta Marseille, bien qu'âgé
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et souffrant, rien ne laissait présager chez lui une fin prochaine. Il travaillait, dit-on, à un grand poème sur Jeanned'Arc. Rentré à Paris, il fit à l'Opéra, devant les artistes, une série de dissertations intéressantes sur diverses œuvres importantes. Dernièrement cette mode a de nouveau cherché à s'implanter.
Vers le milieu de l'année 1866,Méry soutint au profit de la Société des Gens de lettres une thèse historique contre M. Frédéric Thomas, un des premiers écrivains de Paris. En sortant de cette conférence, où il avait recueilli de nombreux applaudissements, il prit froid et s'alita. Tous ses amis l'entourèrent aussitôt, leur nombre était grand et on peut dire qu'il fut aimé de tous ceux qui l'approchèrent, car, s'il avait mauvais caractère, surtout pendant les dernières années, il avait bon cœur; onn'en connaissait de meilleur.
Mais son plus intime ami fut George
Bell, dont nous avons déjà assez souvent écrit le nom et qui a publié sur Méry des pages charmantes qui parurent en tête des œuvres du poète et du romancier, en 1853.
George Bell, après avoir passé plusieurs années à Marseille, avait été jeté dans la politique en 1848. Il fut condamné à la déportation par la hautecour de Bourges à la suite du procès du 15 mai. Il obtint ensuite de rentrer en France et se tourna dès lors vers la littérature. Malgré tous les soins qu'il prodigua à Joseph Méry, bientôt une affection cancéreuse au cou se déclara et le mal fit de tels progrès qu'on ne put plus se faire illusion. Le docteur Trousseau, qui soignait Méry, espérait cependant le conserver encore quelques semaines. C'était le samedi 16 juin 1866 ; mais, dans l'après-midi, George Bell vit que le mal faisait des progrès et n'hésita pas à envoyer chercher un prêtre.
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Si Mévy n'était pas un pratiquant, c'était du moins un croyant. M.
Berteaut nous dit qu'en 1852, le poète était assidu chez M»"" Sibour, archevêque de Paris. 11 avait, du reste, défendu l'Eglise catholique dans divers écrits, entr'autres dans les VaiHaiions de V Eglise française et les Païens de 1842. Il aimait beaucoup les cérémonies religieuses faites avec pompe et, à Marseille, où divers prédicateurs remarquables se firent entendre pendant plusieurs années, il était au premier rang des auditeurs.
Méry, se souvenant des conseils que lui avait donnés autrefois sa mère, reçut sans difficulté les derniers sacre ments qu'on vint lui administrer vers le soir, et il mourut dans les bras de quelques-uns de ses amis à l'heure même où s'ouvraient les hostilités entre l'Allemagne, l'Italie et l'Autriche.
Ces hostilités préoccupaient tous les esprits et cependant la mort de Méry
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fut partout accueillie avec les plus vifs regrets.
Les funérailles eurent lieu dans l'église de Notre-Dame de Lorette.
L'Empereur avait pourvu lui-même aux frais de l'enterrement. MM. Thiers, Emile de Girardin , Georges Bell , Alphonse Royer tenaient la tête du convoi. Au cimetière des discours furent prononcés par le baron Taylor, président des cinq associations artistiques, par MM. Paul Féval, président de la Société des Gens do Lettres, Emile Perrin, de l'Opéra et Millaud, directeur du Petit Journal. Léon Gozlan parla aussi sur la tombe de Méry et s'écria : « Nous enterrons aujourd'hui un rayon de soleil. » Il avait doublement raison puisque ce jour-là le soleil, comme en deuil, s'était voilé. Théophile Gautier publia dans le Moniteur un grand article nécrologique, et la plupart des journaux firent do même.
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Mdry était mort dans sa soixantedixième année. Il repose tonjours au cimetière Montmartre, où un monument lui a 6t6 61ev6 grâce aux soins de ses amis de Paris. La presse marseillaise eut l'intention de faire transporter le corps de Méry dans le cimetière de sa cité natale. Cette idée fut bien accueillie, puis des préoccupations nouvelles s'emparèrent des esprits et le projet ne fut pas mis à exécution.
Bien des notices biographiques furent publiées sur Joseph Méry, mais aucune n'est quelque peu complète.
Son frère, Louis Méry, devait écrire un travail sur ses œuvres et sa vie, mais ce travail n'a pas paru. Nous avons alors cherché à le faire, et nous espérons que ces pages feront vivre longtemps encore le souvenir de celui dont Gaston de Flotte a dit : « Méry fut un vrai poète et aussi le plus merveilleux des conteurs. Il n'avait pas besoin, comme Voltaire et M™' de Staël, d'être entouré
d'un triple rang d'admirateurs ; son inépuisable causerie était pour tous ; toujours et partout il était, comme dans ses livres , éblouissant d'esprit, de saillies, d'originale et d'inépuisable gaieté. »
On a reproché à Méry de n'avoir pas été plus avisé et plus habile, de n'avoir pas su profiter de sa situation et de ne pas s'être fait une place au premier rang en prenant mesure du fauteuil académique. M. de Pontmartin a écrit les lignes suivantes en 1864 : a Depuis trente-quatre ans M. Méry n'a pu encore prendre un rang bien déterminé dans la littérature. Bel esprit, habillé à la mode d'hier, malgré ■ ses efforts pour rester jeune; vivant sur des paradoxes qui s'éventent, sur une réputation qui s'use, poète de cantates, romancier difficile à classer, forcé de soutenir un rôle qui lui pèse, de continuer des manies et des tics qu'on sait par cœur, se gaspillant en variations.
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monotones sur des airs trop vieux pour les paroles ou sur des paroles trop vieilles pour les airs. Ruggieri d'un feu d'artifice qui s'allume et s'éteint tous les soirs à la môme heure, M.
Méry, avec des dons remarquables de facilité, de mémoire, d'improvisation et de verve n'est pas, en définitive, plus avancé que le jour oii son premier succès le lança violemment sur le trottoir littéraire. »
Tout n'est pas à nier dans cette amère critique sans doute, mais elle contient pourtant des exagérations telles qu'on se demande si M. de Pontmartin n'a pas de beaucoup dépassé le but qu'il voulait atteindre. Comment, par exemple, peut-il appeler Méry un poète de cantates ? Poète de cantates celui qui a écrit Napoléon en Eyypie, le Fils de l'Ho/nme, Wate?^loo"^ Autant alors répéter que Voltaire ne savait pas l'orthographe, et que Rossini n a été que (c cet italien qui no
s'élevait pas au-dessus de la musique TYiécanique et qui ne savait faire que des arabesques. »
Ce qu'on peut reprocher à Mérj, ce que nous lui avons déjà reproché, c'est, avec le talent qu'il possédait, de n'avoir pas laissé une de ces œuvres qui font époque. Malheureusement il vivait à l'heure où le feuilleton était en vogue, où on payait un écrivain seulement quand il savait faire naître des situations dramatiques empoignant le lecteur. Méry, toujours besogneux, fut obligé de subir cette situation. Oui, voilà ce qu'on peut lui reprocher.
Du reste, quels sont les romanciers les plus recherchés de nos années présentes qui ne subiront pas le sort de Méry? Nous ne faisons pas de personnalité; nous ne voulons donc parler ni d'Alphonse Daudet, ni de Ludovic Halévy, ni d'Emile Zola, ni de Guy de Maupassant, ni d'Hector Malot, ni de
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Victor Cherbuliez, ni de Catulle Mendôs, ni de Paul Bourget, ni des autres. Mais n'est-il pas vrai que les livres de ces romanciers ont beaucoup d'admirateurs ? Eh bien, laissez le temps faire un pas, et vous serez étonné de la décrépitude précoce de toutes ces belles choses. Sans parler d'une postérité bien lointaine, les générations qui, dans trente ans, disposeront de la renommée auront-elles les mômes passions, les mômes fantaisies que celles de nos jours ?
Ce n'est pas probable.
Est-ce à dire que Joseph Méry doive faire époque dans le siècle"^ Assurément non. Le jugement qu'on peut porter sur lui le voici :
Méry vécut en original; il ne fut pas suffisament rangé, mais il suivit de bon cœur la route de la vie, s'inquiétant à peine du présent, nullement de l'avenir. Ainsi il a amusé deux gé-
nérations. Tout le monde eu fait-il autant?
On a dit qu'il ne laissait point d'œuvres mais un nom. Tout le monde en laisse-t-il un ?
TABLE DES M ATI f IRES
L'Enfant l
Le Jeune Homme 15
Le Pamphlf^taire. 53
Le Voyag-eur 14i
Le Romancier 184
Le Poète et le Librettiste 232
L'Homme • 300
Mahseilue — Imprimerie A. Garrv et C«. hite Smntr. 6.