MÉRY
Excusez le griffonnage de mon ode ; ma pa-resse m'a empêché de la copier. Je vous envoie le premier jet. Envoyez-m'en une copie.
Cette lettre était accompagnée do rOdc à l'ail qui a été reproduite depuis
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un peu partout. Dans cette ode, Méry disait que l'ail avait été aimé de tous
Depuis David, ce roi qui faisait des cantiques Jusqu'à Napolt5ott
Mais cet ail,
enfant des bastides voisines.
N'est pas en bonne odeur dans vos fades cuisines.
Le poète ajoutait que les Romains faisaient de l'ail leurs délices :
Lorsque l'amphithéâtre ouvrait ses vomitoires Aux antiques héros de toutes les histoires. Au peuple souverain, au consul triomphant, Cent mille spectateurs, pour charmer leur attente. Achetaient l'ail vendu sous une fraîche tente Entre le tigre et l'éléphant.
L'ail fût-il tant aimé des Romains?
C'est douteux. En tous cas, Horace ne l'a pas célébré, mais maudit :
Parentis olim si quis Impia manu.
Senile guttur frugerit, Edat cicutis allierum nocentius.
Ce fut sans doute un oubli de Aléry dans le feu de son improvisation. L'ode à l'ail fut publiée pour la première fois:
dans le journal le Satan. Un prince russe eut, à cette époque, la fantaisie de faire terminer V Enéide qui est restée, comme on le sait, inachevée. Jl chargea Méry de ce soin, et ce dernier s'en acquitta merveilleusement.
Le poète traduisit ensuite les Eglogiies de Virgile.
Au mois d'octobre 1844, Joseph Méry visita à Toulon l'escadre qui venait du Maroc, après avoir bombardé le port de Mogador. A bord du Suffreriy il écrivit une ode et la laissa entre les mains des marins auxquels il disait :
Oui, pour des jours plus beaux, des destins plus prospère^s, Vous êtes bien les fils des grands marins nos pères ; Prince, chefs ou soldats artilleurs, matelots 1 Les morts d'i Trafalgar dans leurs lombes ouvertes Soulevant à demi leurs cercueils d'algues vertes Vous ont applaudi sous les flots.
Méry demeura alors absorbé, pendant quelques années, par ses romans, et il ne toucha que rarement à la poésie. En 1853, seulement, il publia les Mélodies poétiques, recueil de pie-
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ces de vers inspirées par les événements et lues solennellement clans divers théâtres, ou mises en musique 80US le r|om de cantates. Cinq ans plus tard, en 1858, il écrivit les Vierges de Lesbos, poème antique qui fut édité par son ami Georges Bell, avec des dessins de L. Haman, photographiés par Bertsch et Arnaud. Ce poème fut tiré seulement à trois cents exemplaires : il est aujourd'hui très rare, mais, à la vérité, il n'est pas fameux et contient des vers bien peu harmonieu:^, comme ceux-ci :
À la saison des fleurs, lorsque je l'ai laissée Chez les Athéniens
Tu connais Crinéas? Je suis tràs familier Avec lui
En 1859 éclata la guerre d'Italie.
Dès l'ouverture des hostilités, Méry décida d'écrire un poème, sorte de pendant à Napoléon en Egypte. Le jour pi\ il traita aycc son éditeur la cj^m-
pagne commençait à peine. « Si je prévoyais, lui disait-il, une seule interruption dans mes livraisons ou dans nos victoires, je ne commencerai pas.»
Napoléon en Italie fut publié. L'exécution matérielle fut digne d'une œuvre qui restera comme un monument contemporain de la glorieuse guerre d'Italie et comme un poème sans précédent dans lequel la fougue et la rapidité de l'improvisation n'ont rien enlevé à l'éclat du style, à l'élévation de la pensée et aux soins minutieux des détails.
Le soir de la bataille de Magenta Méry disait :
A Magenta I ce nom, hier obscur encore, D'un merveilleux éclat aujourd'hui se décore, Des grands noms de victoire il deviendra l'égal; 11 ajoute, ce soir, en sortant de son ombre, Un étoile de plus aux étoiles sans nombre Du firmament impérial.
C'est dans la maison où habitait le poète, à Auteuil, qu'il apprit la signature du traité de Villafranca.
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Sous mes arbres d'Aiiteull ma muse est abriuie, Les voix parlent dans l'air, j'écris sous leur dicîée, Je n'enicnds que le bruit dos feuilles et de l'eau. Trois lii'ures ont sonné dans le parc de Roilcau, Tout à coup, une voix aux oreilles avides Retentit; le canon qui loonc aux li.valides, Cette fois, colporteur de Mles^a^'es amis, Uévoille dans Auieuil les échos endDrmis. On annonçait la trêve et la paix l'a suivie 1
Napoléon en Italie fut un des derniers poèmes de Joseph Méry. Après, il s'adonna rarement à la poésie. Cependant quand, au retour de son beau voyage au Caucase, les intimes d'Alexandre Dumas lui offrirent un banquet, Méry, au dessert, salua l'illustre voyageur :
Je veux vous raconter ce que peut faire un homme, Mais je n'ose, Messieurs, vous dire qu'il se nomme Alexandre ou César; eutie anus on se sert De ce» ménagements à la On du dcsâcn.
Je ne le nomme pas; si quelqu'un veut connaître Son nom, il peut venir, là, près d'une lenùtre, Et je vais le lui dire, à l'oreiUe en sortant. Comme un secret d'iitat, le secret d'un instant.
A Paris arrivant
Il va bientôt encore rendre la voile au vent.
Qu'il parte ou qu'il arrive, envoyons au poète Ou nos adieux d'amis, ou nos hymnes do fête I
S'il arrive, Il apporte à nous qui l'écoutons, D'harmonieux récits notés sur tous les tons, Au monde qui le lit des histoires sans nombre, A l'acteur qui le joue, une œuvre gaie ou sombre, Trois assises de plus que l'architecte met A cette pyramide où manque le sommet.
S'il part, nous graverons sur sa corvette agile Les vers que chante Horace au vaisseau de Virgile; Nous le suivrons de loin, sur la mer, en priant Le Dieu du bon retour, le soleil d'Orient, Le soleil qui toujours fut propice aux poètes. Et quand il reviendra nos coupes seront prêtes Et nous l'honorerons, parmi nous arrivant, Quoiqu'il soit notre maître et quoiqu'il soit vivant.
Paris, 2 avril 1859.
Alexandre Dumas et Méry se promenaient un soir sur les boulevards de ParLs; ils rencontrèrent an jeune poète qui venait de faire paraître un volume.
— Comment avez-voua trouvé mes vers ? demande le débutant.
— A la Yérité, repond Méry, je suis obligé de vous dire que les rimes ne sont pas riches.
— Oui, réplique Bumas, mais elles sont à leur aise.
Joseph Méry toucha aussi au théâtre,bien qu'il n'aimât pas beaucoup la
sccno on tant qu'auteur. Il disait qu'on se met sur le lit de Procuste lorsqu'on arrive devant le trou du soufrîeur et sous un lustre de gaz. Son premier pas dans la carrière dramatique fiit curieux. Lui -môme, dans une préface, l'a raconté :
« Il y a douze ans , c'était un jeudi de mars, je sortais avec Victor Hugo de la place Royale et, sur le boulevard, nous rencontrâmes Anténor Joly et Ferdinand de Villeneuve, les directeurs du théâtre St- Martin.
— Maître, dit Anténor, à l'auteur d'i/e?'nanz,quand donc nous ferez-vous un drame ?
— Etes-vous pressé ?demande Victor Hugo.
— Très pressé.
— Alors, voilà Méry qui vous en fera un, et qui viendra vous le lire chez moi lundi prochain à midi.
Le poète parlait sérieusement.
Les deux directeurs me regardaient
fixement, pour m'interroger par un si-lence expressif,et je leur dis que, pour rien au monde, je ne voudrais démentir une seule parole de notre maître Victor Hugo, et que ce drame serait fait au jour désigné par le roi des poètes. Le lundi à midi, je lus mon drame la Bataille de Tbi^^oi^se, lequel, malgré son nom belliqueux, n'est qu'une lamentable histoire d'amour. »
La Bataille de Toulouse fut représentée pour la première fois au théâtre Saint-Martin le 12 avril 1836. Le succès du drame fut complet ; il eut cent représentations. Au mois d'octobre suivant on le joua à Marseille et les troupes de province le jouent encore.
Venu dans sa ville natale après ce premier succès, Méry fut obligé ])endant quelques années de s'éloigner de la scène. Cependant il s'intéressa au début du théâtre Chave â Marseille, théâtre d'élèves pour lesquels il com-
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posa uno comédie en un acte ot en vers intitulée les CJiàteaux en Esparjnc.
Méry amena, sur la scène du théâtre Chave, M"" Rachel qui y joua Polyeuc- ^e au mois de juillet 1812. lia raconté dans un spirituel article l'histoire do cette représentation. C'est une page humoristique et étincelante :
« Alexandre Dumas arrivait alors d'Italie à Marseille; il apportait de Gônes un bouquet de fleurs, grand comme le bouclier d'Achille et il le déposait aux pieds de M'^' Rachel, dans un salon de l'hôtel de V Univers, rue du Jeune-Anacharsis.
Avant son départ pour Paris, Alexandre Dumas reçut une visite. Je lui présentais un industriel alors inconnu, nommé Chave, qui réclamait un grand service. Dumas a toujours la bouche et la main ouvertes pour obliger ; il sème les ingrats et n'exige aucune reconnaissance. ii
— Quel service? demanda-t-il, da ton charmant de l'homme qui ne prépare pas un refus dans la réponse.
— Avant tout, dit Chave, je voudrais que vous eussiez la bonté de m'accompagner à la Plaine.
— Allons à la Plaine, dit Dumas, en prenant son chapeau, est-ce bien loin?
— Oui, Monsieur, c'est sur la montagne.
— Ah bien! dit Dumas, cette Plaine est une montagne, allons toujours, nous gravirons la plaine.
Et nous escaladâmes les pentes abruptes qui conduisent à la plaine Saint-Michel.
Arrivé sur le point culminant, Chave dit à Dumas : — Que voyez-vous, Monsieur f
— Je ne vois que le soleil qui poudroie, et pas un brin- d'herbe qui verdoie !
— Eh bien, dit Chave, j'ai fait bâtir un théâtre dans ce désert oii vous ne voyez rien.
— Un théâtre pour vous seul, monsieur? demanda Dumas.
—Non, pour le public.
— Mais, où le prenez-vous ce public, monsieur Chave?
— Dans une ville que je veux fonder.
— Mais, monsieur Romulus , dit Dumas, ôtes-vous bien sûr d'avoir votre raison?
—Comme je suis sûr d'avoir un public, si vous me rendez un service.
— Il est rendu: demandez.
— Décidez M"* Rachel a donner une représentation sur mon théâtre.
—Je la déciderai. M"' Rachel aime les choses originales: elle voudra sortir une fois de ses habitudes; elle jouera dans le désert, comme St-Jean-Baptiste: Vox clamantis in deserto... Ah!
pardon... Il y a une petite difficulté.
— Laquelle ?
— Avez-vous des acteurs à votre théâtre?
— Non, monsieur Dumas, mais j'ai
trois maçons qui déclament Polyeucte comme le premier venu.
— Ah ! vous avez choisi Polyeucte ?
demanda Dumas.
— Oh ! dit Chave, c'est la seule tragédie possible ici...; tenez, monsieur Dumas..., regardez là-bas, là-bas..., c'est un quartier petit comme un grand village, avec des habitants très dévots qui disent du théâtre : « C'est la maison du Diable ». Voilà mon public. Je débaptise donc Polyeucte] ^e lui donne ce titre : Le Triomphe de la Religion, et des affiches grandes comme vous, avec la permission de...
— M. le maire, interrompit Dumas.
— Non, de M. le curé, reprit Chave, et il faut que vous m'obteniez cette permission.
r— Volontiers, dit Dumas ; mais, auparavant, laissez-moi inspecter votre ville absente.
— La voilà, dit Chave, en montrant le néant sur les quatre horizons.
— J'y suis, reprit l'illustre poète, vous avez là une superbe rue qui pourrait s'étendre, s'il y avait des maisons, jusqu'au Jarret, qui serait un fleuve s'ily a\ait de l'eau. C'est le Mançanarez du pays, un fleuve hydrophobe.
Vous avez là encore, mon cher monsieur Romulus, dit-il à Cliave, vous avez un futur rayonnement de trente rues superbes, habitées par des lézards qu'il faut exproprier ; voici une large place qui peut devenir publique, si un public prend la peine de naître, chose toujours aisée chez les peuples marins et icthyophages. Vénus naquit dans votre mer ; elle savait bien ce qu'elle faisait en naissant ainsi. Elle engageait les amis de l'amour à peupler les côtes maritimes. Monsieur Chave, vous aurez un public. Maintenant conduisezmoi chez M. le curé.
Ce bon ecclésiastique était fort ignorant des choses de ce bas-monde ; il ressemblait à l'anachorète Paul, qui
demandait aux pèlerins du désert si l'on bâtissait encore des maisons dans le monde ; homme d'ailleurs fort érudit pour tout ce qui n'était pas profane. Dumas, quia d'exquises aménités de forme, fit, au premier abord, une heureuse impression sur le prêtre; il exposa, avec toute la grâce de sa parole, l'objet de la visite, et demanda que la prochaine homélie dominicale voulût bien être tolérante envers la tragédie chrétienne de Corneille ; à l'appui, il cita vingt ou trente vers frappés à l'orthodoxie et appartenant bien plus aux austérités du cénacle qu'aux profanes jeux de la scène.
Le bon curé se convertit à la foi de Dumas et promit sa neutralité dans l'affaire Polyeucte.
Nous sortîmes pleins d'espoir dans l'avenir de la ville de Chave, fondée sous les heureux auspices de Polyeucte, d'Alexandre Dumas et de M'^^ Rachel.
La jeune tragédienne consentit avec une joie enfantine à jouer sur le théâtre du désert, et Romulus Chave s'évanouit de bonheur.
Jamais Rachel n'a été plus belle, jamais public n'a versé plus de larmes, jamais enthousiasme ne fut plus grand qu'à cette merveilleuse représentation.
Les trois ouvriers rugissaient Corneille avec des poitrines de bronze et des voix de mistral, et lorsque Polyeucte s'écria : Je suis chrétien ! tous les spectateurs tombèrent à genoux dans les loges, en disant à l'unisson : « Et moi aussi ! »
Le lendemain Chave divisa le désert par lots et le jalonna de poteaux, avec cette inscription : Terrain Rachel à vendre.
Ce fut une épidémie d'achats. La colonie grecque, arrivée pauvre à Marseille en 1824, avant la bataille de Navarin, et toute composée aujourd'hui d'ultra millionnaires, acheta les
terrains bénis par la fille d'Euripide et les revendit avec des bénéfices énormes.
La campagne se fît ville et changea ses bruyères en maisons. Jamais on ne vit transformation plus subite; ce fut un prodige de féerie, un changement de décor exécuté sur une échelle immense. Le fondateur Chave acheta un buste de Rachel et l'inaugura dans une fête thessalienne dont le souvenir ne s'efi'acera jamais.»
Mademoiselle Rachel, pendant son séjour à Marseille, obtenait, après chaque représentation, une ovation enthousiaste. Elle écrivait un jour : «Les Marseillais sont charmants. Si leur enthousiasme pouvait être un peu moins bruyant, je les aimerais tout à fait. Ils ne détellent pas mes chevaux à la vérité, mais ils empêchent ma voiture d'avancer. Pour revenir chez moi, après le spectacle, je mets environ une heure à faire cent pas. La dernière fois que
j'ai joué, espérant m'esquiver plus facilement à pied, je priai M. Méry de me donner le bras. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte, nous fûmes reconnus et aussitôt poussés, pressés, étouffés par une foule toujours croissante. L'éloquence de mon chevalier échoua devant l'enthousiasme de ces bons Marseillais. Nous ne trouvâmes de salut que dans la boutique d'un chapelier dont la porte fut bientôt assaillie, et le commissaire de police vint nous offrir l'appui de son écharpe, escorté d'une vingtaine de soldats ; mais je vous prie de croire que nous refusâmes dédaigneusement ce secours, et, confiants dans les sentiments de la multitude, nous nous présentâmes à elle, lui demandant de nous livrer passage.
Alors ce furent des applaudissements, des acclamations, un vrai triomphe :
je parvins enfin à rentrer chez moi, très flattée, mais rendue, moulue, fondue et promettant qu'on ne m'y reprendrait plus. »
Méry s'était constitué le garde du corps de Rachel, raconte M. Cauvière dans ses Souvenirs marseillais auxquels nous empruntons cette anecdote; il ne la quittait pas plus que son ombre; c'était glorieux et méritoire, mais non sans danger, surtout au milieu de la foule qui attendait la tragédienne au sortir du théâtre. Un soir, Méry en sortit en piteux état quant à son costume. Son habit des dimanches était devenu veske d'un côté, ou, pour mieux dire, n'avait plus de basque de ce côté-là; trois boutons survivant aux douze qui formaient la garniture, un seul sous- pied de pantalon resté fidèle : tel était l'état lamentable de sa toilette de gala.
Méry pouvait craindre que l'enthousiasme marseillais, chauffé par le soleil do juin, ne déshabillât aussi quelque peu l'idole adorée et serrée de trop près. En.vrai chevalier, ingénieux autant que dévoué, voici comment il s'y
prit, à la sortie suivante. Il laissa d'abord les admirateurs de Rachel se morfondre dans une longue attente; puis, quand, par une lucarne, il vit que leurs rangs s'éclaircissaient, il parut tout à coup, donnant le bras à une femme voilée,svelte et de taille moyenne : « C'est Rachel, vive Rachel ! » cria la foule ; puis elle se mit à serrer de si près la marche du couple, qu'il dut demander asile au chapelier Riqueau qui avait déjà, la fois précédente, sauvé Rachel des étreintes de la foule. Au moment d'entrer et heureuse de s'abriter, la compagne do Méry souleva son voile; on la reconnut : .« Tiens, dit un habitué, c'est la petite Bazu, la septième danseuse du corps de ballet ! » C'était elle, en effet, et l'émeute admiratrice se dispersa sur ce mot.Qaant à l'héroïne véritable, n'ayant plus au bras l'illustre écrivain qui lui servait d'enseigne, accompagnée du régisseur, elle avait regagné son hôtel, tout à fait incognito.
Après avoir donné la Bataille de Toulouse, Joseph Méry resta dix années sans aborder le théâtre. C'est seulement le 3 novembre 1846 qu'il fit jouer à l'Odéon Y Univers et la Maison. L'acteur Bocage, alors dans toute la force de son talent, et qui n'était autre que l'ancien premier abonné du Caducée, créa le rôle principal»
Deux mille spectateurs applaudirent la pièce scène par scène, acte par acte, du commencement à la fin.
Ce fut un succès que, pourtant, quelques critiques marchandèrent en disant que cette pièce n'était qu'une improvisation comme tout ce que faisait Méry. La Revue des Deux Moyides saisit cette occasion pour flageller, même vigoureusement et assez méchamment l'auteur : « M. Bocage, le directeur de rOdéon, souffre, comme tous les autres directeurs, de la disette de bonnes pièces puisqu'il s'est adressé à un improvisateur pour obtenir une
coraédio en cinq actes et en vers, une comédie de mœurs ! Au surplus, le calcul de M. Bocage, le choix qu'il a fait de M. Méry, me semblent un chef d'œuvre de tactique directoriale. « Il me faut une pièce en huit jours, s'estil dit, une telle pièce ne saurait être bonne. Choisissons donc dans le monde littéraire un de ces noms qui conjurent les sévérités du public. Personne ne suppose que M. Méry soit capable de faire une vraie comédie ; l'opinion ainsi prévenue n'éprouvera pas la colère du désenchantement. M. Méry a le don du vers élégant et facile; il est généralement accepté comme homme de fantaisie originale et de sémillant esprit : le public n'en voudra pas démordre, il trouvera de l'esprit, dutil en inventer.» Tout s'est passé v suivant les prévisions du directeur. Chaque soir une société, pas très nombreuse mais bien choisie, se rend à l'invitation de M. Bocage. On relève la
toile. Alors M. Mérj, par l'organe de huit ou dix acteurs, vient débiter deux mille vers sur l' Univers et la Maison^ titre heureux qui permet de parler do tout à propros de rien. Il arrive à M. Méry, comme à ces causeurs en renom qui ont le privilège de parler seuls pendant toute une soirée, de rencontrer de temps en temps des traits spirituels. Dans la peinture de ce spéculateur dont le regard plane sur le monde et qui ne voit pas clair dans son intérieur, on entrevoit une comédie que l'auteur aurait pu faire, et on lui sait gré de sa bonne intention. Comme il n'y a pas à craindre de perdre le fil de l'action, on cause décemment et à voix basse avec son voisin. De temps en temps on redresse la tête pour saisir au passage une saillie amusante, une tirade agréablement versifiée...
On arrive ainsi tout doucement à la fin du cinquième acte; après quoi on se retire en disant à l'ami dont on
prend le bras, que M. Méry est un aimable versificateur, que, d'ailleurs, comme les braves qui ont fait leurs preuves, il n'a pas jugé nécessaire do prodiguer son esprit.»
Cette longue tirade est-elle bien juste ? Nous croyons qu'il est aujourd'hui difficile de donner son avis après la simple lecture d'une comédie de mœurs qui date de cinquante ans.
Toutefois, le critique de la Revue des Deux Mondes nous paraît bien partial, d'autant plus qu'il se base uniquement sur la rapidité de l'improvisation.
Or^cette improvisation Méry la nia et c'est bien le cas de citer le mot connu: les plus grands critiques sont greffés sur les plus petits esprits. La direction de l'Odéon avait demandé à Méry une comédie en einq actes et en vers. « Je mis quinze jours, a-t-il écrit, à faire le scénario de V Univers et la Maison, i^ Quand ce premier travail fut terminé Bocage dit à l'auteur : « Le jour où
VOUS aurez fait deux mille vers avec ce scénario, je vous réponds du succès.»
« Ce nouveau travail me coûta trois mois » ajoute Méry. Mais Bocage avait dit vrai, car, malgré les critiques, ce fut un succès.
Aussi, quelques mois après, le 12 janvier 1847, le directeur de l'Odéon, qui était alors Bocage lui-même , demanda à Méry une comédie en un acte et en vers pour le 15, jour anniversaire de la naissance de Molière.
Méry lui répondit qu'il irait le lendemain à quatre heures lire cette comédie aux acteurs désignés.
Dans la nuit, Méry écrivit Comédiens et Parrain. Cette pièce fut composée et apprise en vingt-quatre heures; les acteurs la jouèrent admirablement après deux répétitions.
Le 4 avril suivant, Méry donna encore à rOdéon le Paquebot^ comédie en trois actes et en vers. C'est à notre. avis la meilleure de celles composées
par l'auteur. Dclaunay, âgé de vingt ans, mais déjà en possession de son organe délicieux, créa le rôle de Saint- Marcel.
L'année d'après fut fertile en discussions et en événements politiques ; des clubs s'étaient établis de tous côtés, Méry voulut persifler cette manie de toujours pérorer et il écrivit le Vî^ai Club des Femmes qui fut représenté à la Comédie Française le 19 août 1848.
Au mois de mai 1850 il donna, à rOdéon encore, le Chariot d'enfant où, à travers le canevas indou d'une courtisane regénérée par l'amour, — V amour est toujours la plus grande des purifications ^ — Méry faisait d'ingénieuses allusions aux méfaits des souverains de tous les pays et des ministres de tous les temps. Ces passages, qui allaient jusqu'aux tirades démocratiques et aux maximes républicaines, soulevaient l'enthousiasme de ce public de l'Odéon qui faisait chanter la Marseillaise pendant les entr'actes.
A la fin de l'année 1851, Méry fit représenter au théâtre de la Porte Saint-Martin V Imagier de Harlem. La donnée de cette pièce, racontant les débuts de l'imprimerie, avait de l'audace et de la grandeur. Elle fut applaudie, contrairement au désir de M. de Pontmartin qui appelait l'auteur un « Sgricci provençal à l'alexandrin creux et sonore » et qui disait dans la Revue des Deux Mondes, après avoir critiqué l'œuvre nouvelle : « Tout cela n'empêchera pas cet Imagier d'être bruyamment loué par ces juges officiels qui distribuent aujourd'hui, avec une égale insousiance, le blâme et l'éloge, éloge de parti pris qui n'engage à rien, qui ne tire point à conséquence, et qui fait partie d'une sorte d'arrangement collectif, où chacun met et retire le même enjeu. »
Méry donna successivement ensuite le Sage et le Fou, la Fiancée aux 'millions, Gusman le Brave, Frère et
Sœu7\ le Mari enlevé y ï Essai du mariagey etc., qui parurent soit sur la scène de la Comédie-Française, soit sur celles de l'Odéon et de la Porte- Saint-Martin. Il écrivit ensuite en collaboration avec son spirituel ami Siraudin : les Deux Frontins,
Mais le drame, le vaudeville, la comédie ne suffirent point àMéry. Il avait toujours été un enthousiaste de la musique et il voulut toucher à l'opéra.
Justement Félicien David venait d'obtenir un grand succès avec le Désert, Or, Félicien David n'était point un étranger pour Méry : ils s'étaient connus à Aix, où Félicien David, tout jeune alors, remplissait les fonctions d'enfant de chœur à l'église de Saint- Sauveur, dont il devint le maître de chapelle. Le poète et le musicien renouèrent connaissance, et Méry écrivit le libretto de Christophe Colomb, opéra dont Félicien David fît la musique.
Christophe Colomb, bien que ne
rappelant que de loin le Désert y fut représenté pendant l'été de 1847 au théâtre Ventadour et souleva l'enthousiasme des Parisiens. Louis-Philippe fut curieux d'entendre cette œuvre nouvelle et Christophe Colomb fut exécuté aux Tuileries.
Encouragés par leur succès,le poète et le musicien écrivirent VEden, mystère en deux parties, qui fut joué le 25 août 1848 à l'Opéra. Dans cette œuvre de musique descriptive, on remarquait plusieurs morceaux à effet, le Chant des 7^oses, Y Hymne au soleil^ la, cavatine d'Eve] mais l'exécution coïncidait avec l'époque on Paris se ressentait encore des terribles journées de juin, et la guerre civile tua l'ouvrage, qui ne put ressusciter.
La politique, il faut ravouer,fut aidée un peu par le spectacle. Eve était assez bien représentée par M"^ Grim, une belle jeune femme, douée d'une voix charmante ; mais un certain Poultier,
revêtu d'un habit noir, répondait à l'appel d'Adam.A la vue de ce père de l'humanité, maigrelet et tout en noir, le public se fâcha, et cet Adam ne donna pas longue vie à l'opéra de Méry et de Félicien David.
C'est au moment de cet insuccès de VEclen qu'arriva à Paris un jeune marseillais, Etienne Rey. Fils d'un notaire, Etienne Rey rêvait d'être compositeur de musique et il avait pris le pseudonyme, aujourd'hui célèbre, d'Ernest Reyer. Il se lia avec Théophilo Gautier qui écrivit pour lui le Sélam^ représenté en 1850, puis il fit la connaissance de son compatriote Joseph Méry et ils composèrent ensemble Maîti^e Wolfram j opéra-comique en un acte qui fut joué au Théâtre-Lyrique le 20 mai 1854. Cette œuvre eut un joli succès et elle a passé depuis au répertoire de rOpéra-Comique. Le Hbretto est écrit avec facilité et il renferme une ou deux situations pleines
d'intérêt,ainsi que de jolies ballades, des romances et des chœurs.
Félicien David voulut alors composer une partition de grand opéra ; Méry lui prêta son poème <ï Herculanum et les deux auteurs se mirent à l'œuvre.
A ce propos, Joseph Méry écrivait à son frère Louis:
« Félicien et moi, nous voilà semblables au bon Titus qui perdait quelquefois ses journées ; de même que le nom de César fait flamboyer tout à coup ces trois prétérits latins : Veni, vidif vici, de même celui de Titus est inséparable de ïamisi diem,
« Nous avons donc fait, Félicien et moi, élection de domicile dans la voluptueuse cité d'Herculanum ; je ne reconnais plus mes vers dans le splendide vêtement musical que le musicien leur donne. Ce qui me plaît dans mon jeune ami, c'est qu'il n'a jamais Tair iûspiré et que ses cheveux ne se hérissent pas quand le dieu descend dans
sa poitrine. Il déjeune presque tous les jours chez moi. Il emploie, pendant le repas, une partie de son temps à faire des boulettes avec la mie de pain ; il les range devant son assiette en leur faisant de légers sourires. La première fois que je le vis se livrer à la confection de ses boulettes qui s'arrondissaient si bien sous ses doigts, je voulus savoir la destination qu'il leur réservait.— J'ai, me répondit-il, une nombreuse famille à nourrir, une famille charmante ; je vais, en vous quittant, renouveler pour elle la miraculeuse multiplication des pains.
« David occupe une petite maison qui s'élève au fond d'un jardin plein d'arbres qu'habitent des troupes d'oieeaux, devenus les pensionnaires du musicien. David met pour eux en action le vers de Racine :
Aux petits des oiseaux, il donne la pâture
« A peine Félicien est-il rentré dans
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son salon, les poches pleines de boulettes, qu'un nuage de plumes descend sur la terrasse des cimes voisines.
C'est le moment choisi par Félicien pour lancer les boulettes sur lesquelles ses hôtes aériens se précipitent, en poussant de joyeux petits cris. »
C'est pendant les heures de travail, coupées par ces distractions, que fut composé Herculanum. Cet opéra en quatre actes fut représenté pour la première fois à l'Académie impériale de musique le 4 mars 1858. Il contient des scènes fort belles, mais le libretto est peu intéressant et manque de couleur historique. Toutefois, la critique frappa principalement le musicien qui n'avait pas su peut-être tirer tout le parti possible de l'œuvre de Méry.
En principe cet opéra ne devait être qu'un drame avec chœurs intitulé : La fin du monde ou le dernier amour.
Plusieurs auteurs de paroles, entre autres Iladot, avaient participé à ce dra-
me,etuDG contestation judiciaire suivit sa transformation en opéra. Mais les tribunaux donnèrent à l'affaire une solution favorable à David et à Méry.
Plus tard , eut lieu une reprise à' He7xula7ium. Les critiques recommencèrent et celles-ci visèrent le librettiste. La Revue des Deux Mondes disait : « Les plus graves torts de cette partition doivent être imputés au librettiste. M. Méry ne fut jamais qu'un faux poète. Dupe lui-même des éternels mirages de son imagination méridionale, il a passé sa vie à amuser ceux qui l'ont écouté. Ses illusions, auxquelleSjà force de parler,il finit par croire, ont persuadé à la longue les auditeurs bénévoles qu'elles ont amusé.
Herculanum fut une illusion de ce genre. »
Mais si, comme toujours, la critique est aisée, l'art est difficile. Méry a répondu à tous ceux qui l'ont si vivement attaqué dans une page qui est à
sigTialer. Elle indique bien la nature du poète dont nous nous occupons, elle montre son caractère, elle laisse deviner son bon cœur.
« Quant à moi, a-t-il écrit, je ne puis me défendre d'une vive émotion toutes les fois qu'après la dernière mesure de l'orchestre, je vois lever le rideau pour l'œuvre nouvelle d'un confrère. Il m'est impossible de me faire public et de ne voir cjue la marche des aiguilles sans songer au labour du mécanicien. Tout ce que le pauvre auteur a subi d'angoisses, de courses, de veilles, d'insomnies, de fièvres, de sueurs, se représente à mon imagination. Les âmes du purgatoire sont sur des roses, elles ne sont pas auteurs dramatiques. Je le vois, ce jeune martyr, copiant cinq fois son manuscrit et le lisant à sa mère, qui le trouve admirable et compte sur lui pour le loyer. Quatre termes s'écoulent, et bien davantage ! L'ouvrage est
enfiii reçu. Les artistes ne sont pas tous enchantés de leurs rôles. Commence le supplice des répétitions; Sisyphe n'est qu'un joueur de paume. On psalmodie vingt jours les vers ou la prose du patient devant un quinquet oléophobe et un public, composé du pompier mélancolique, chargé de veiller aux incendies sous un casque romain. Un artiste n'est pas content de son entrée ; un autre trouve sa sortie sans effet ; celui-ci demande qu'on lui ajoute quatre lignes ; celui-là exige la suppression d'un monologue comme faisant longueur ; et, notez-le bien, je le dis avec toute la sincère conviction de l'expérience personnelle, ces artistes sont dans leur droit ; ils défendent leur réputation et leurs intérêts, et, presque toujours, pour ne pas dire toujours, ils ont raison contre Fauteur.
Cette opinion me paraît si juste que je n'ai jamais rien refusé aux artistes, ni suppression, ni addition, ni change-
ment. Aucun d'eux ne me démentira.
Après quarante ou cinquante répétitions, qui ont argenté quelques cheveux sur la tête du jeune Sisyphe, le grand jour vient, venit summa clies.
C'est, en particulier, une miniature du jugement dernier. Il y a une histoire de loges, de places, de stalles, de journaux, de critiques, d'amis, d'ennemis, d'indifférents, une histoire de cinq heures au moins, où il faut dépenser plus de combinaisons pour adoucir, calmer, contenter, prévenir, concilier, que César n'en dépensa pour vaincre Vercingétorix. Le rideau se lève ; l'exposition va se faire; toutes les loges s'ouvrent, toutes les serrures grincent, toutes les lorgnettes s'agitent, toutes les ouvreuses crient, tous les amis se saluent, tous les nez murmurent, tous les rhumes éclatent,tous les satins frissonnent, tous les petits bancs clapottent, tous les couloirs s'insurgent.
L'auteur agonisant dit au pompier ;
— Mon exposition est perdue ! on ne l'entendra pas !
Le pompier le rassure d'un geste paternel. Hélas! que peuvent les pompiers contre l'incendie du cœur un jour de première représentation ! L'auteur est là voyant partout la critique, ce tigre. hebdomadaire, quœrens quem devoret. QueDe agonie ! ... J'ai vu les amphithéâtres de Nîmes, d'Arles, de Vérone ; j'ai vu le Colisée de Titus, et, souvent, assis sur leurs ruines, je me suis demandé si le gladiateur,voué aux lions d'Hyrcanie et entendant grincer la grille sous la main du belluaire, avait subi les angoisses d'un jeune et même d'un vieux auteur un soir de première représentation !
Quand on a vu ces choses pendant vingt ans, on est prédisposé à l'indulgence, ou du moins à la justice, au respect, à l'impartialité : on ne blesse personne ; on applaudit le bon, on conseille le médiocre, et, quand on a trop de mal à dire^ on se tait. »
Joseph Méry traduisit ensuite la Sémii^annidé de Rossini qui fut représentée à l'Académie impériale de musique le 4 juillet 1860. Le poète était à Paris au mois de décembre 1825 quand cette œuvre du grand maître italien fut représentée pour la première fois en France. Il devint dès lors enthousiaste de la Sémiramidé à tel point que, même lorsqu'il était à Marseille, il affrontait l'hiver et les ennuis du voyage pour assister à Paris à la reprise par les troupes italiennes de son opéra de prédilection.
M. de Pontmartin raconte qu'un soir de 1832 Méry et lui étaient au café Bodoul à Marseille ; la conversation tomba sur la Sémiramidé et sur la fameuse élégie : In si barbara Sciagura.
« Cette élégie, s'écria Méry dans une superbe improvisation, est notée avec des larmes et accompagnée par les sanglots du désespoir. Le musicien
a pleuré lui-môme sur cette page émouvante, mais il ne Tavouera jamais. Il fallait un prodig-e de sensibilité mélodique pour réconcilier Octave avec sa mère, après l'épouvantable révélation qui dénonce au fils le crime de celle qui lui a donné le jour. La transition est ménagée avec un art merveilleux ; l'orchestre plaide le premier en faveur de Sémiramis et module des notes suaves, fondues dans le creuset des miséricordes célestes, au jour du premier repentir de l'homme.
Ces ineffables accents de la commisération, exhalés des instruments et de la voix, arrivent au cœur après avoir ravi l'oreille, font oublier la reine coupable et attendrissent sur la femme malheureuse. On oublie le passé en écoutant ces deux voix divines, ces miraculeux accords où la douleur, puis la joie du fils s'unissent à la tendresse de la mère, et, dès que le pardon est donné, on se demande avec stupéfac-
tion dans quel trésor de l'infini le maître a trouvé cette mélodie angélique, cet hymne de repentir et de réconciliation. »
C'est, plein de ce poétique enthousiasme^ que Méry demanda un jour à être présenté à Rossini qui était à Paris. Dès qu'il fut en présence du célèbre musicien le poète s'évaoouit. De la part de ses compatriotes, familiers cependant avec toutes les exagérations, Rossini n'avait jamais été l'objet de pareilles démonstrations ; naturellement sceptique et railleur, il se défia de ce genre d'hommage et ne voulut pas laisser croire qu'il en était dupe.
Il attendit que Méry eût repris ses sens, puis, sans en avoir l'air, presque avec commisération, il dit à l'ami commun qui avait servi d'introducteur :
— Puisque nia présence produit sur M. Méry une si fâcheuse impression, il sera peut-être bon que vous lui évitiez de me rencontrer.
Méry eut froid au cœur, mais il ae retourna vers Rossiui et lui dit avec douleur:
— Ah ! maître, j'avais cru qu'il n'y avait dans votre vie que des heures fortunées; mais, pour que vous méconnaissiez ainsi l'homme qui vous admire et qui vous aime, et qui, d'émotion, a défailli ainsi en face de vous, il faut que vous ayez subi aussi bien des déceptions,bien des trahisons et des douleurs !
Rossini comprit qu'il avait affaire à un idolâtre ; il s'avança vers le poète encore tout pâle, lui présenta ses excuses et garda longtemps dans sa main la main de Méry. Des relations familières ne tardèrent pas à s'établir entre eux. Méry devint un des assidus et un des ornements du salon du maître oii toutes les notabilités s'honoraient de paraître. Dans une nouvelle intitulée Maria, Méry mit en scène Rossini, raconta sa vie et déclara qu'il
avait été son idole depuis son adolescence.
En 1839, Rossini rencontra Méry à Marseille. Le grand maître passa une soirée aux Aygalades chez les de Castellane. C'était pendant l'été, on fit de la musique sur la terrasse. L'élite de la société littéraire et artistique marseillaise se trouvait là. Dans l'auditoire il y avait aussi Georges Sand et Chopin qui revenait alors de Mayorque où le doux et tendre pianiste était allé chercher un rétablissement introuvable.
Cependant Méry ne tarissait pas en éloges sur son opéra chéri, la Semiramidê. Quand il l'eût assez célébré dans ses conversations étincelantes et dans des articles qui ne l'étaient pas moins, il écrivit à ce sujet sous le titre Semirmnidé une nouvelle romantique où il montra un jeune diacre irlandais dévoré de passion depuis qu'il avait entendu la Malibran chantant le chef-
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d'œuvre de Rossini ; ce diacre parvint à étouffer sa passion sous une robe do prOtre et, comme pénitence, bénit le mariage de celle dont la voix lui avait ravi son âme au troisième ciel.
Tout amoureux qu'il était de la Semiramidc, Méry n'était point satisfait de l'entendre chanter toujours en italien, car il désirait que tout le monde pût connaître les beautés de cet opéra. Il travailla donc à une traduction qui fut représentée avec éclat.
Eu publiant cette traduction, Méry la fit précéder d'une préface enthousiaste qui fut l'objet de quelques railleries.
Alexis Azevedo, le critique de VOpi- 7iion Nationale, disait : « Méry vient enfin d'épouser Sémiramis en secondes noces. Depuis que la grande et coupable veuve do Ninus, réhabilitée par l'immortelle musique de Rossini, est rentrée dans le monde, après avoir subi la peine de son crime aux pénitences de la tragédie, le poète s'est pris à Tai-
mer comme jamais femme ne fut aimée.
Un tel amour méritait une récompense proportionnée à son ardeur. Il vient de l'obtenir après trente -huit ans d'une attente qui n'a fait qu'activer ses feux.» Après la Sémirmnidé^ l'œuvre de Rossini que Méry préférait c'était le Barbier de Séville. Il en parla pendant vingt ans sans jamais se répéter. Une belle espagnole, M'"' Josépha Gassier, excitait alors l'enthousiasme dans le rôle de Rosine. Méry était un de ses admirateurs : il lui dédia ce quatrain :
Soit de Cadix, soit de Séville, Tu nous viens du ciel espagnol Oîi naissent, dans la même ville, La Rosine et le rossignol.
Un maestro du nom de Venzano avait aussi composé pour M™' Gassier une valse entraînante. Méry mit des paroles sur cette valse qui fut ainsi chantée en forme de romance. Le poète écrivit enfin sur la musique de Rossiui et sur celle des autres grands maîtres
des pages qui dénotent un penseur et un artiste.
En 1861, Joseph Méry donna Etre présenté au théâtre de Bade, et,rannce suivante, le 21 août 1862,il fit exécuter sur le môme théâtre un nouvel opéra, Erostrate, musique de Reyer, traduction allemande de Dranler et Pasquin.
Cet ouvrage eut du succès à Bade, et pourtant il ne valait pas grand chose si Ton en croit Reyer lui-même : « Ce qui sauvera peut être ma partition de l'oubli, disait-il, c'est qu'elle pourra servir de point de comparaison. On dira, en parlant d'un ouvrage ennuyeux : « C'est presque aussi assommant qn'Erostrate. »
Le 25 octobre 1865, Méry fit représenter au Grand Théâtre Parisien un opéra en cinq actes intitulé : Jeanne crArCy musique de Duprez. Au mois d'août de la même année, il donna au théâtre d'Ems un opéra comique ; VaLse et Menuet. Il écrivit ensuite
pour Verdi Don Carlos^ grand opéra en cinq actes. Il ne put malheureusement pas Je termin.er complètement ; c'est M. du Locle qui le remplaça.
Don Carlos fut représenté à l'Opéra le 11 mars 1867. Cet ouvrage, où une instrumentation très soignée s'unissait aux grands effets dramatiques et rappelait la puissante manière de Meyerbeer et d'Halévy, eut à Paris un succès mêlé de beaucoup de diseussions, et passa sur les principaux théâtres de l'Europe.
Méry a donc pris une large part à la création de plusieurs opéras ; nous ne savons trop s'ils ont les uns et les autres complètement réussi ; mais ce que nous savons bien c'est que, n'auraient-ils point réussi du tout, la réputation littéraire de Méry n'aurait pas à en souffrir ; et, pour le prouver, il n'y a qu'à citer ces paroles de AVeber : « Un musicien est responsable du sujet qu'il traite, et vous ne vous
imaginez pas peut-ôtre qu'on mette un libretlo dans les mains d'un compositeur comme dans celle d'un enfant l'on met une pomme. » Weber a bien raison ; ainsi, en ce qui concerne particulièrement Don Caidos, on a dit que si Schiller avait composé, sur ce sujet et avec ce titre, une admirable tragédie il- ne s'en suivait pas qu'on pût avec cela composer un opéra. On a peut-être dit vrai, mais c'est Verdi qui l'avait voulu et Méry n'avait qu'obéi.
Méry fut encore mêlé au libretto de l'Africaine^ car les uns lui ont attribué le dénouement de cet opéra, tandis que d'autres l'ont accusé d'avoir dérobé ce dénouement à son profit. Dans VAfricaine, au cinquième acte, un arbre apparaît. Sinistre, solitaire, immense, il se dresse au bord de la mer : des fleurs d'un rouge de sang pendent en grappes à ses branches, jonchent le sol à son ombre. A cette ombre, une
femme vient s'étendre pour mourir.
Cette atmosphère vénéneuse qu'elle absorbe à longs traits, ces fleurs qu'elle arrache par grappes et respire, la pénètrent de leurs influences mortelles, tandis qu'elle s'endort pour toujours dans une caresse charmante et dans une extase suprême d'amour.
Dans les Damnés de ClndCy Méry fait endormir, sous l'ombrage homicide d'un mancenillier, un malheureux désespéré d'amour. Les situations sont donc bien identiques; seulement Méry publia son volume en 1853, et la première idée de V Africaine remonte à 1854. Il était donc bien difficile au romancier de dérober un dénouement qui n'existait pas. Maintenant, est-ce lui au contraire qui est l'auteur du dénouement de l'Africaine'^ C'est possible, bien qu'il semble s'en défendre dans une lettre datée de 1865, et publiée en tête d'un de ses volumes,dans la collection Michel Léyy.
En tous cas, ce qui est certain c'est que Méry fut lié avec Meyerbecr, qu'il vit en 1835 dans les salons de mademoiselle Taglioni, ouverts à toutes les illustrations des arts et des lettres, et dont elle faisait les honneurs à une so ciété d'élite avec un charme d'esprit, une élégance de nuances, une noblesse de simplicité admirables.
Meyerbeer venait de soulever l'enthousiasme avec les Huguenots, et Méry disait :
Oh 1 si l'art n'est pas là dans la beauté puissante Qu'on ne le cherche plus; c'est uae chose absente.
Méry a écrit qu'après Rossini, Meyerbeer était le compositeur qu'il avait le plug^aimé et admiré. Il eut du reste d'excellentes relations avec tous les grands musiciens de l'époque. Un, pourtant, ne fut jamais son ami : Wagner, l'auteur du Tannhauser et du Lohen^ grin. Le nom seul de ce poète dans l'àme et de ce musicien passionné avait
le privilège de l'agacer ; il ne pouvait l'entendre pronoQcer sans éprouver un instant de sensation désagréable, que du reste il ne se donnait point la peine de cacher, lui d'ordinaire si discret, si ingénieux à signaler au microscope les moindres qualités de chacun.
Un des derniers ouvrages de Méry écrits pour le théâtre est une comédie intitulée : Sous Ces Pabnicrs, datée à Monaco au mois de mars 1864, et représentée seulement sur la scène du casino de la principauté le 26 janvier
Toutes les œuvres de Méry n'abordèrent pourtant point la scène; aussi publia-t-il en 1861 deux volumes;run intitulé: Théâtre de salon, l'autre, Nouveau théâtre de salon. 11 composa, en outre, diverses mélodies qui furent mises en musique par E. Reycr. Il écrivit aussi de très jolies pages sur lo Bonheur des grandes artistes, description vraie de la vie des femmes
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actrices, souvent très différente de celle supposée par le public.
Malf^-ré ses nombreuses attaches avec le théâtre, répétons que Méry ne l'aimait pas beaucoup en tant qu'auteur; mais ce qu'il aimait encore moins ce sont les chansons stupides créées pour les scènes de nos casinos et de nos cafés-concerts, « ces Aéaux de bêtise qui désolent périodiquement la capitale de l'esprit; on les chante partout, à la mansarde, au salon, à l'antichambre, à la chaumière, au château et les orgues de barbarie martyrisent les. oreilles des populations en écorchant l'air ignoble de ces incommensurables stupidités.
« Par quel subit acc^s de crétinisme, la haute, la moyenne et l'infime société de Paris s'éprend-elle de passion pour ces turpitudes périodiques, c'est ce qu'on n'expliquera jamais. On a vu les plus nobles lèvres se vautrer dans cet infect bourbier de poésie chif-
fonnière, et le liquéfier sur un piano de palissandre où s'étalent les partitions de Rossini et de Mozart ! »
Et, dans un spirituel article sur la Popularité, Méry se demandait comment il pouvait se faire qu'on ne connût ni les grands écrivains, ni les grands artistes, qu'on ne lût ni Victor Hugo, ni Lamartine, ni Rossini, ni Hérold, mais que tout le monde chantât ce qu'on aurait dû ignorer.
« Allons, disait-il, poètes et musiciens de génie, faites des chefs-d'œuvre, jamais vous n'atteindrez la cinq cent millionnième partie du succès de Mon Ami Piei^rot, de Malborough et du Roi Dagobert. »
Combien Méry avait raison! Mais qu'écrirait-il maintenant? A l'époque les chansons étaient bêtes, mais elles n'étaient pas ordurières ; à l'heure actuelle elles sont sales, ignobles, crapuleuses, et pourtant on les chante toujours un peu partout et, comme il
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y a trente ou quarante ans, les orgues de barbarie apprennent à ceux qui pourraient les ignorer : Joséphine ^ elle est malade ou bien Angèle, tu me fais languir.