‹ Joseph, ou, Le vertueux ouvrier: ou le vertueux ouvrierChapitre 14 sur 74 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

qui avait raison , et ses moindres rapports étaient transformés en oracles. Au lieu de lui fermer la bouche en pareil cas , ou de le confronter, du moins, avec ses maîtres , pour s'assurer de la vérité , ils croyaient toujours Robert sur parole , et les pauvres frères étaient fort mal habillés dans ce quartier-là. On les déchirait à belles dents : c'étaient des hommes vindicatifs , grossiers , colères , pleins de partialité , qui assommaient les enfants , et dont Técole enfin ne méritait pas la réputation que les dévots se plaisaient à lui faire ; et pour prouver Texactitude de tous ces reproches, on n'avait que ce petit mot qui revenait sans cesse : « Robert Ta dit. »

11 avait grand tort de le dire; car le frère de la troisième , dont il recevait les leçons , était un bon maître qui n'exigeait jamais de ses élèves plus qu'ils ne pouvaient faire , écoutait volontiers leurs raisons , ne les brusquait pas, avait pour eux mille attentions , n'agissait jamais par caprice, et, quoique d'une santé faible qui lui rendait l'enseignement très-pénible , n^avait pourtant rien de mélancolique dans le caractère, rien qui ressentît la mauvaise humeur, et il n'aurait pas voulu rendre ses élèves victimes des souffrances auxquelles la Providence le condamnait.

U est vrai que le cher frère était en même temps plein de fermeté et qu'il se serait fait un cas de conscience de tolérer le plus petit désordre en classe ; m'ais il était là dans son droit et dans son devoir, et 81 les parents de Robert , au lieu d'écouter leur tils avec tant de complaisance , s'étaient informés à de bons élèves , de la manière dont les choses se passaient à l'école , ils n'auraient pas dit à tort et à travers sur les Frères de l'Ecole chrétienne tant de pa-

roies iDconvenantes qui allaient tomber en définitif sur la religion.

Robert n'était pas meilleur pour ses condisciples que pour ses maîtres : grossier dans ses manières , il ne faisait jamais attention à ce qui pouvait blesser les autres ou les contrarier y et pourvu que rien ne le gênât lui-même, il croyait que tout allait bien , et il était coulent.

D'un caractère plein de fausseté et d'hypocrisie , il parvenait quelquefois à se faire adopter, aux dépens de beaucoup d'autres qui valaient mieux que lui , et dont il disait du mal tout bas, comme le serpent qui mord sans faire de bruit le pied du voyageur dans l'ombre des broussailles. Mais la Providence ne laissait presque jamais impunie la conduite de Robert. Tôt ou tard, les personnes honorables qu'il était parvenu à tromper découvraient ses fourberies, et comme il n'est rien de plus détestable ni de plus détesté qu'une personne qu'on reconnaît pour fausse après l'avoir crue franche et droite pendant long-temps , Robert était méprisé par ceux mêmes qui dans le principe l'avaient le plus aimé.

Que dire de Fabien ? C'était un enfant chez qui l'impiété se révéla, pour ainsi dire, par instinct , avant même qu'elle eût pu devenir l'effet d'Un calcul et d'une malice effectée. Dès Tâge de six ans, Fabien crachait au visage de sa mère quand elle lui disait de prier le bon Dieu ; et les blasphèmes qui sortaient alors de sa bouche paraissaient à peine croyables quand on ne les avait pas entendus.

Ce misérable enfant avait un talent prodigieux pour saisir sur les lèvres des incrédules toutes les objections lancées contre la foi chrétienne , tous les raisonnements les plus subtils, tous les faits les plus

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scandaleux, et U se plaisait à en remplir les oreilles de ses condisciples. Les mauvais livres étaient sa pâture favorite , et un jour il poursuivit Joseph pendant trois quarts-d'heure , pour le forcer à voir des gravures obscènes, dont cet enfant , plein de sagesse et de modestie, détournait les yeux avec horreur.

Fabien parut se convertir à sa première communion ; mais il ne tarda pas à retourner à son vomissement et à se rouler encore dans la fange qui avait sali la robe d'innocence de son baptême.

La première fois que Fabien rencontra le curé de sa paroisse , après la première communion , il ôta sa casquette et fit un salut respectueux. La seconde fois» il porta la main à sa tête avec un air d'embarras et comme à regret. Une autre fois il se tourna de côté, sifflant et regardant voler une hirondelle , comme s'il n'eût ni aperçu ni reconnu son digne pasteur , qui était à trois pas de lui.

Deux mois plus tard, il se battait avec un mauvais gamin sur une place publique; et le curé ayant paru tout à-coup au moment où ils s'arrachaient les cheveux, quelqu'un lui dit : « Fabien ! voilà M. le curé... — Qu'ost-ce que ça me fait à moi, » répondit Fabien du ton le plus insolent , et il continua avec fureur son duel au petit pied.

Voilà ce qu'était Fabien trois ou quatre mois après Ja première communion.

Ce n'est qu'à regret que nous présentons ces hideux tableaux, et uniquement pour inspirer de l'horreur d'une semblable conduite. Nous n'avons pas besoin de dire que la grande majorité des enfants de l'école chrétienne se rapprochaient par leur sagesse beaucoup plus de Joseph et d'Arthur que d'Isidore et de Fabien. Ils avaient cependant tous des défauts ,

car qui n*eD a pas sur cette pauvre terre? Ainsi Albert et Julien, Tun parent, l'autre voisin de Joseph, étaient deux bons petits enfants , pleins de candeur, de docilité , d'application au travail ; mais le premier, un peu épris de lui-même et idolâtre des qualités dont il était pourvu, montrait beaucoup trop de joie quand on lui faisait des compliments , parais» sait même les rechercher , et avait toujours des larmes prêtes quand on lui adressait des reproches , des observations , ou qu'on ne paraissait pas faire autant d'attention à lui qu'il l'aurait voulu. Ses parents ne voyaient en cela qu'une sensibilité extrême; ils auraient mieux fait d'y voir une susceptibilité réelle ; et c'eut été rendre un grand service à l'enfant que de l'accoutumer h triompher de bonne heure d'une passion qu'il est si difficile de guérir dans l'âge mûr, et qui devient la source de tant de désagréments pour celui qui en est esclave et pour ceux qui en sont victimes.

Quant à Julien , c'eût été un enfant par excellence, s'il n'avait pas tenu un peu trop à ses idées, et qu'il se fût plié plus facilement aux volontés de ses parents. Mais il y avait dans son caractère un peu de raideur , et il était sujet h de petites crises d'entêtement qui causaient quelquefois de la peine à sa famille. Les bons exemples de Joseph et leurs communes prières contribuèrent beaucoup à le guérir de cette maladie, et plus tard l'opiniâtreté disparut pour faire place à une fermeté de caractère pour laquelle Julien se distingua toujours et qui lui fut trèsutile.

On est heureux quand on peut déraciner ainsi ses vices , et mettre à leur place les vertus qui viennent sur le même terrain et se nourrissent pour ainsi dire

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