CHAPITRE VIII
religion ; et quand ]e prêtre , celui-là même qui Ta- ?ait dirigé depuis sa première communion , déposa Tadorable Hostie sur les lèvres de ce bon jeune homme , et prononça , avec une intention bien marquée y le beau souhait que TEglise fait toujours alors, mais qui devient plus touchant en pareille circonstance : Corpus Domini nostri Jesu Christi custodiat animam tuam ^ etc., Joseph , qui savait ce que ces paroles voulaient dire , unit avec ferveur sa prière à celle du prêtre , et demanda au Sauveur de le garder avec plus de soin que jamais, puisque ses autres gardiens allaient lui manquer dans le moment même où il aurait le plus besoin de leur secours.
Le bâton de voyage est dans la main de Joseph ; le dernier baiser se donne , des larmes coulent , on se sépare. Le chant des compagnons qui viennent faire la conduite à leur ami retentit au loin, et semble des* tiné à soutenir ce jeune cœur au milieu des émotions qui rébranlent.
Joseph devait s'attendre à avoir des jours de pluie et des jours de soleil , du bon et du mauvais temps ; c'est le sort de tous ceux qui voyagent. Il se préparait à supporter les peines avec courage , et à jouir, avec un sentiment profond de reconnaissance , des avantages qui lui seraient offerts.
Après quelques jours de marche , il s'arrêta dans une grande ville pour y chercher de l'ouvrage; et, en ayant trouvé , il s'y fixa ; car il ne voulait pap être dans un perpétuel mouvement , et il savait que pierre qui roule toujours n'amasse pas mousse.
Il eut le bonheur de rencontrer un camarade , nourri dans les mêmes principes que lui; ils se lo>
' Que le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ garde votre âme , etc.
gèrefit ensemble et vécurent comme deux frères. Chacun payait à son tour la chandelle qui les éclairait le soir , et les leçons de géométrie et de dessin linéaire qu'ils prenaient en commun. Leur bonne conduite les lit remarquer , estimer, et ils avaient souvent de Pouvrage quand d'autres en manquaient.
Le produit des journées de Joseph suffisait à son entretien y quoique pourtant il eût résolu de se soignt3r d'une manière convenable et digne d'un ouvrier qui se respecte. Le dimanche , sa tenue était irréprochable et donnait bonne idée de lui. Au travail il était comme tous les autres , mais mieux que beaucoup d'autres, il n'aurait pas voulu voir sur son corps des vêtements en lambeaux.
Joseph pensait Souvent à sa mère, et chaque semaine il mettait à part une pièce d'argent pour former comme un dépAt destiné à soulager Marguerite. Il lui envoyait tous les trois mois cette petite réserve.
Pour ne pas être eiposé à dépenser trop facilement son argent, il avait l'habitude de n'en porter que trèspeu siir lui; assez pour pouvoir au besoin rendre une politesse à un ami et ne pas paraître avare; trop peu pour pouvoir faire des pertes considérables , s'il venait à se trouver engagé malgré lui dans des dépenses indiscrètes et inutiles.
Au bout de quelques mois , les circonstances l'appelèrent dans une autre ville ; il s'y rendit. Joseph ne manquait jamais d'étudier \ dans ses voyages , en connaisseur et en homme qui veut profiter , les monuments publics dont nos grandes villes sont décorées; il prenait des notes, consultait des fiommes instruits , et grossissait ainsi le trésor de son expérience ; en attendant qu'il pût un jour en faire des applications larges et utiles. On eût dit qu'il avait le
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Les moounaents religieux attiraient surtout soo attention , et il ne voyait jamais la façade d'une ca* tibédrale gothique , ou d*un temple moins ancien mais remarquable dans un autre genre , sans Têtudier sous toutes ses faces , pour en emporter le plan soigneusement levé sur son petit album.
L'intérieur des églises lui offrait souvent de belles études à faire ; il les faisait toujours en ouvrier chrétien. Joseph avait appris de bonne heure à distinguer ]a maison de Dieu de celles qui sont habitées par les hommes ou destinées à leurs affaires et à leurs plaisirs ; aussi entrait-il à Téglise tout autrement que dans un lieu ordinaire.
Le sentiment de foi dont il était animé se joignait au sentiment des convenances pour diriger alors sa conduite^ Ainsi , en mettant le pied sur le seuil d'une église, Joseph , qui savait qu'on ne doit entrer nulle part sans saluer le maître de la maison , cherchait des yeux l'autel où reposait le Saint-Sacrement et s'y dirigeait tout d'abord avec une contenance grave et modeste.
Après avoir prié un instant à genoux, pour rendre ses hommages au Dieu caché dans le tabernacle , et payé ainsi le tribut exigé paria religion , il se permettait de faire â petits pas le tour de l'église pour en examiner toutes les parties , bien persuadé que lef ornements n'ont été prodigués dans nos temples qu'afîn d'attirer nos regards, d'exciter notre admi> ration et d'élever par là nos eaprits et nos cœurs jusqu'à Dieu. Mais pour lui les plus brillants décors d'un temple n'étaient jamais qu'une chose secondaire. Dieu passait avant tout, et en tenant une autre cpn-
duite, Joseph aurait cru être un enfant , un ignorant ou un impie.
Les dimanches , pendant les offices, sa tenue était plus édifiante encore : il portait toujours un livre à réglise , et ne rougissait point de s'en servir. Il aurait eu grand tort d*en rougir , car ce livre , véritable ornement dans ses mains , donnait à Joseph une contenance tout-à-fait distinguée et le rendait très-remarquable , quoiqu'il ne Ht rien dans le but de se faire remarquer.
Dans les petites villes de province, où la piété n'est point à Tordre du jour, et où le respect humain éloigne de nos églises des hommes qui y seraient pourtant si bien placés, Joseph excitait l'admiration de ceux qui l'entouraient. On se sentait ému , en voyant ce beau jeune homme se délasser dans la prière des rudes travaux de la semaine, et montrer clairement qu'il n'y avait en lui qu'une seule crainte , la crainte du Seigneur. Tous les mouvements de Joseph étaient bien réglés, parce que chez lui la religion remplissait le cœur, et qu'il n'avait qu'à paraître ce qu'il était et à laisser l'intérieur se refléter au dehors , pour faire très-convenablement toutes choses.
Son mérite semblait ressortir encore davantage quand autour de lui circulaient dans l'église deux ou trois de ces jeunes gens aux allures dégagées, au regard profondément dissolu, qui se font un jeu de transformer l'église en promenade publique et la maison de prière en un lieu de libertinage secret ; de ces jeunes gens qui traitent avec dédain et du haut de leur prétendue grandeur ce qu'il y a de plus vénérable dans nos mystères ; qui en troublent par des conversations toujours inconvenantes, quelquefois scandaleuses, la sainte gravité, et qui, loin de se cour-