CHAPITRE IX
Un pèlerinage.
Joseph était ban marcheur, et la route ne lui faisait jamais peur. i\ laissait volontiers partir les voitures , pour se donner la jouissance d'aller à pied , surtout quand il avait peu d'argent, dans sa bourse et beau* coup de temps devant lui.
On lui disait quelquefois que ce système ne valait rien et que c'était une économie mal entendue. '
<K C'est possible, répondait Joseph, mais il ne faut disputer ni des goûts ni des couleurs. En voyageant ainsi , j'apprends mieux à connaître le pays; et, lorsque je rencontre des monuments remarquables , je puis les contempler à l'aise et m'instruire en les étudiant ; avantage que je ne pourrais me procurer en diligence. »
Un jour que Joseph se rendait d'une ville à l'autre dans la compagnie d'un ouvrier de son âge , moins instruit et moins sage que lui, ils entendirent parler d'un pèlerinage très-célèbre qui se trouvait à deui ou trois heures de la route.
« Voulez-vous , dit Joseph , puisque nous eu avons le temps, que nous allions voir un peu cette merveille du pays ? Nous y trouverons peut-être une belle chapelle , et nous nous mettrons sous la protection du saint qu'on y vénère.
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— Bab ! dit Taatre , est-ce que tous douDez dans toutes ces rèveries-là ? Passe encore aux b<mnes femmes et aux dévotes ; mais vous qui avez du bon sens, que voulez-vous aller faire dans ces pèlerinages ! Est-ce que Dieu n'est pas partout, et ne peut-on pas le prier aussi bien dans ud endroit que dans un autre ?
— Il est vrai , répondit Joseph , que Dieu est partout ; mais nous ne sommes pas partout également disposés à sentir sa présence et à lui adresser nos prières. Il y a des temps, des lieux , des circonstances qui ajoutent nécessairement à notre dévotion , et je crois que TEglise catholique a été fort sage et a trèsbien compris les intérêts et les besoins du cœur de Thomme quand elle a établi des pratiques de ce genre.
f> Dites-moi, Antoine, vous connaissez le capitaine Pomard , qui a servi sous la république et qui aime tant à raconter le^ victoires de nos anciens généraux?
— Oui , eh bien ?
— Croyez-vous que si on lui proposait aujourd'hui une promenade à Fleurus ou dans les plaines de Yalmy, il ne ferait pas , malgré ses soixante ans , on saut jusqu'au plancher? Croyez-vous que ce ne serait pas un bonheur pour lui d'aller chercher, sur les lieux mêmes qui ont été le théâtre de nos victoires, des émotions mille fois plus vives encore que celles qu'il peut ressentir ailleurs? et qui oserait nommer enfantillage ou folie un pareil sentiment?
Croyez-vous que si M. de Chateaubriand , ce grand écrivain dont le nom est si célèbre partout, faisait maintenant un voyage en Orient ou en Grèce , son âme ne serait pas mille fois plus heureuse qu'ailleurs , lorsqu'il se verrait sur cette terre si riche en souvenirs pour ceux qui connaissent l'histoire ancienne ?
» Hé biea, moi, qui suis chrétien, je sens que sur les lieux auxquels se rattache le souvenir de quelques-uns de nos mystères , ou de quelque faveur miraculeuse obtenue de la bonté de Dieu , ma dévotion devra s'accroitre et ma piété se nourrir mieux qu'ailleurs.
» Oh! si je pouvais aller jusqu'à Jérusalem, comme j'ai entendu dire que le faisaient autrefois les hommes les plus saints et les plus savants , tels que saint Jer6me et mille autres, que j'embrasserais de bon cœur la terre où le Sauveur des hommes a été crucifié pour nous ! et si vous étiez là , oseriez-vous me tourner en ridicule ?
— Non , dit Antoine , je n'en aurais pas le courage , et il me semble que vous pouvez avoir raison dans ce que vous dites là; je le comprends du moins quand il s'agit de Jérusalem ou de Rome; mais votre petit pèlerinage d'ici auprès vaut-il la peine qu'on s'en occupe ?
— On ne s'occupait guère de Bethléem ni de Nazareth, reprit vivement Joseph, quand notre Seigneur naissait dans l'une de ces bourgades, et quand il habitait dans l'autre ; et pourtant jamais grande ville a-t-elle mérité de fixer davantage l'attention du monde ? Quand il plaît à Dieu de signaler quelque part sa bonté et sa toute-puissance , ce lieu devient sacré pour nous, et acquiert dès lors une importance qu'il n'avait point par lui-même.
— Est-ce que vous croyez , dit Antoine , que Dieu fait des miracles daus ce village qui est par-là ?
— Pourquoi pas, dit Joseph ? Allons-y, nous verrons ce qui s'y passe, et nous ne serons peut-être pas fâchés de notre peine, s
Les deux voyageurs se dirigèrent alors du côté de