CHAPITRE IX
la chapelle, et ne mirent pas grand temps à faire les trois lieues qui les en séparaient.
a Je pense bien, dit Antoine , que vous ne m'obligerez pas à adorer les statues et les images que nous allons trouver là ?
— Pas pluS; dit Joseph, que je ne voudrais les adorer moi-même; car j'ai assez de bon sens pour savoir que Dieu seul doit être adoré, et qu'une créature, quelle qu'elle soit, ne peut pas mériter les honneurs suprêmes. Je n'adorerais pas les saints eux-mêmes^ comment voulez-vous que je puisse seulement avoir ridée d'offrir mes adorations à leurs images ? Mais je vous préviens que je les honorerai beaucoup , à cause de ceux qu'elles représentent, et, au lieu de me blâmer si vous êtes raisonnable, vous ferez comme moi.
— Il me semble que je rêve, dit Antoine, en pensant que me voilà devenu pèlerin , moi qui ai entendu dire de si vilaines choses de ces pèlerinages et des abus auxquels ils ont donné lieu.
— Oh ! je sais bien , reprit Joseph , tout ce que vous voulez dire; mais, mon ami, Mes abus ne sont pas la chose, et s'il fallait retrancher ou détruire tout ce qui fournit aux hommes l'occasion de quelques désordres^ on serait réduit à faire disparaître les meilleures institutions. Mieux vaut , je crois , faire comme l'Eglise , qui , en travaillant sans relâche à corriger les abus, sait pourtant tolérer avec patience le mal qu'elle désapprouve , dans l'espérance de yoir
-arriver le bien qu'elle désire, et qui ne s'expose point à arracher le bon grain en voulant faire disparaître ^out d'un coup l'ivraie qui s'y trouve mêlée ?
» Les pèlerinages sont établis dans un but excellent : raviver la dévotion , expier les péchés par la fatigue du voyage , rappeler au chrétien qu'il est
étranger siir la terfe et que 1^ ciel doit être le terme du pèlerinage de la vie , voilà les bons effets que la religion veut produire en pareil cas, et qu'elle produit effectivement sur un grand nombre de personnes.
» Â côté de cela maintenant, il y a des abus, mais qui n'ôtent rien au mérite de la chose, pas plus qiie Tivrognerie des gourmands n'enlève au vin les propriétés excellentes qu'il renferme et qui le rendent précieux pour les gens sobres qui savent en faire un bon usage.
D Ainsi il y a des personnes qui donnent trop d^importance à ces pratiques extérieures , et qui font presque consister en cela l'essentiel de la religion : elles ont tort ; elles devraient se rappeler la parole de l'Evangile : Faites ceci et ne négligez pas cela ^ C'est de la part de ces personnes une religion peu éclairée , j'en conviens; mais aimeriez-vous mieux qu'elles n'eussent pas de religion du tout , et croyez-vous que ceux qui n'ont aucune foi , aucune loi , aucuns principes , soient préférables ? pour moi je ne le crois pas.
D D'autres passent trop de temps en prière et négligent ainsi les devoirs de leur état ; ils ont tort. Ce n'est pas la religion qui leur dit de le faire; elle ne cesse au contraire de leur dire que les pèlerinages , les chapelets et autres pratiques de ce genre ne doivent venir que quand les devoirs de l'état sont remplis et qu'elles doivent précisément nous aider à les bien remplir. Il y a des gens qui ne comprennent pas cela; c'est un malheur. Je suis le preinier à dire qu'ils ont tort et à les plaindre. Mais comptez donc , je vous prie, ceux qui perdent le temps au café , au jeu, à la toilette, et dont on ne dit rien. Allons,
^ Luc. XI. K%,
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Antoine, rendons justice à qui de droit , et ne nous laissons pas égarer par d'aveugles préventions. »
C'était à Notre-Dame de Yerdelais que la Provi-* dence conduisait nos deux voyageurs. Impossible de dire les impressions lieureuses qu'ils ressentirent Tun , ef l'autre dans cet asile de paix , où ils reconnurent que le Ciel ouvrait pour des milliers d'âmes une source abondante de bénédictions. Quand ils virent ce sanctuaire pieusement orné , cq3 nombreux visiteurs , cette confiance en Marie qui se lisait sur tous les visages, cette ferveur dans la prière, ces vœux si ardents, ces douces larmes, ces actions de grâces dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres; quand ils entendirent raconter, par des témoins oculaires ou bien informés , les merveilles de tout genre dont ce saint lieu devenait journellement le théâtre, ces guérisons de corps et celles non moins surprenantes des âmes, si infirmes et si languissantes quelquefois, nos jeunes voyageurs ne purent se défendre de partager le sentiment général de religion qui remplissait autour d'eux tous les cœurs*
ce Je vous remercie , disait Antoine à Joseph , d'avoir dirigé mes pas vers ce saint lieu. Je vois clairement aujourd'hui que dans tout ce qui se rattache à la religion et dans tout ce qu'elle approuve il y a des consolations réelles et des grâces vraiment abondantes. C'est un mystère pour ceux qui s'obstinent à repousser la foi ou à la dédaigner ; mais ils devraient bien au moins ne pas blasphémer ce qu'ils ignorent. »
Nos deux ouvriers demandèrent avec ferveur les grâces dont ils avaient besoin pour le voyage qu'ils faisaient alors, et pour celui bien plus important encore de la vie tout entière; car c'en est un.
Joseph , qui portait toujours sur lui un petit livre
lOSÊPtf
de piété, lut à demi-voii, auprès de son ami, Thymne Ave marii Stella, et il répéta deui fois, avec un attendrissement visible, ces paroles qui convenaient si bien à leur position actuelle : Ecartez de nous les dangers du voyage : lier para tutum.,..