Joseph
Ij'histoire de Joseph a toujours été regardée comme une des pins morales et des plus intéressantes : Voltaire a jugé ce sujet très- propre au poëme épique.
En le traitant, je n'ai pas la prétention de pnl)licr un poëme. Les sentimcns que ce récit inspire m'ont fait prendre une marche poétique, et employer une prose soutenue, qui retrace quelques-unes des couleurs de la poésie :1a prose a peutêtre plus de naturel pour des sujets simples, tels que celui-ci, qui peint des scènes champêtres et des mceurs patriarcales. Voltaire a délié que l'on produisît de suite un petit nombre de vers français qui fussent sans défaut : ce défi, oii sans doute il entre de l'exagération, est une leçon utile à ceux que la nature n'a pas fait naître poètes.
F.n tout ce (|ui est essentiel , je ne me
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sins point écarte du texte de l'Ecriture. Ouant aux légers changemens que j'y ai faits, je ne crois pas que les gens éclairés s'en formalisent. S'il fallait être si scnipuleiix à cet égard, il serait impossible de traiter ces sortes de sujets.
J'ai resserré l'action pour la rendre plus rapide et plus intéressante. L'action est/oscph vendu parscs/rères , et rendu h sa famille. Toutes les autres actions sont subordonnées à celle-là, forment le nœud, ou servent d'épisode.
La description de l'Egypte, au sixième livre, est faite sur les mémoires des bons voyageurs. J'y ai puisé ce que je dis de Tintérieur des pyramides. Une ancienne tradition chez les Arabes, recueillie par le savant P. Kirchcr, attribue à Joseph le dessèchement d'une grande étendue de terres de ce pays : j'en ai profité.
Quoique je n'aie pris que le langage de la prose, j'ai cru pouvoir me permettre d'employer le merveilleux j>oui i 'ornement de mon sujet.
I/a pltip,art des ]io«'^tes éj)iques ont
jHiisi" clans la roligion de Iciii pays le merveilloiix de leurs poèmes, et même leurs sujets entiers. Chez les Erses, ks âmes deshéios volent dans des tourbillons de nuages : Homère s'est emparé dr toute la mylholoiiie paieniu; : le Tasse, iton content de recourir aux animes et aux démons, s'est encore servi de maj;iciens; et si les enchanteurs, mis en œuvre dans ce poëme, manquaient d'intérêt, tel est le prestige de l'amour, que l'on se plaît aux enchantemens d'Armidc, lorsqu'un désert sauvage devient le séjour de la volupté. Mil ton et quel- ((ues poêles allemands ont emprunté de l'Ecriture les sujets entiers de leurs poèmes. Pourquoi dans ces derniers temps avons-nous négligé et ce merveilleux et ce genre ?
J'en allègue d'abord pour raison le mauvais succès de plusieurs de nos poètes. Quelques sujets heureux que fouinisse l'Eciiture, le jl/oïse saii\'c, et d'autres ouvrages pareils, avaient inspiré tant de dégoût, que Ion eût craint d<*
Ît rn F. r a c r .
le réveiller eu puisant dan:> la mciiic source où les auteurs de ees tiistes poèmes avaient puisé. Les vers durs de Chapelain, en défigurant son poëme, avaient aussi défiguré les anges (?t les génies qu'il emploie. Cependant, malgré les tragédies bizarres prises de l'Ecriture, Racine fit J thalle.
L'amour aveugle de l'antiquité a pu aussi empêcher bien des poètes de s'écarter du merveilleux reçu au Parnasse:
les dieux d'Homère et de Viiirile leur paraissaient les seuls auxquels ils dussent sacrifier dans leurs poèmes. Le Camoëns est un exemple remarquable de cette espèce de superstition. Nous nous étonnons aujourd'hui, moins encore de l'usage qu'il a fait des divinités du paganisme, que lorsqu'il avance, dans le dessein de se justifier, que Mars représente Jésus- Christ: Yen us, la religion chrétienne, etc. Mais si nous ne pouvons goiiter ces raisons, elles étaient alors très-pro})res à désarmer les critiques, qui, étant pour la plupart des.
PKEFACE. ▼
commentateurs, et ayant abusé de l'alléj^orie pour justifier quelques bizarreries (les anciens poètes, ne pouvaient, sans se condamner eux-mêmes, rejeter une semblable défense, et peut-être n'étaient pas en état d'en sentir la faiblesse.
Despréaux, si digne d'être le législateur du Parnasse, mais dont on a cassé avec raison plusieurs arrêts, a condamné le merveilleux tiré de l'Ecriture; et son sentiment semble avoir prévalu chez les Français. Quand il dit,
Et quel objet enfiu à présentei' aux yeux.
Que le diable toujours hurlant contre les cieux ?
il critique moins ce merveilleux en luimême que les défauts de ceux qui l'ont employé.
On aurait pu avec autant de fondement blâmer, d'après certains tableaux d'Homère, le merveilleux puisé dans la mythologie. Les écarts de Milton n'autorisent pas à critiquer la nature du merveilleux qu'il a mis en œuvre. S'il convertit les dénions en pygmées, il ne
faut pas oublier les discours sublimes qu'il leur fait quelquefois prononcer; l'apostrophe de Satan au soleil, là noble fermeté d'Abdiel, etc.
Mais ne semble-t-il pas, suivant Despréaux, que tout ce merveilleux se borne à faire limier le diable contre les cieux ? Ce satirique, accoutumé à saisir les objets du côté plaisant, n'a-t-il pas traité cette matière avec un peu trop de léij;èreté? Destinée dans son origine à célébrer le Créateur, la poésie, en chantant les divinités bizarres du paganisme, se serait-elle énervée au point de ne pouvoir plus s'élever j usqu'à l'Etre suprême? 11 n'y a qu'à lire les cantiques de David et quelques morceaux des prophètes pour voir que ce genre de merveilleux est susceptible des images les plus sublimes. 11 est vrai que, si l'on envisage la religion d'un côté mystique, on lui ôte de la grandeur. C'est une des raisons pourquoi, dans les pays où la religion a pris une forte teinte de mysticité , ce merveilleux n'a point réussi, et ensuite
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a clé néglige. C'est sans doute sous ce ])oint de vue que l'envisageait Despiéaux lorsqji'il disait :
De la foi d'un c'.irétieu les mystères tcrrib'e» D'ornenieus cgayt^s ue sont [)oiiit susocj)tible> : L'évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que péuiteuce à faire et tourmeus mérités.
Elle s'était présentée sons le même aspect à Racine le fils : voilà en partie pourquoi, dans le poëme de la Religion, ce sujet ne paraît pas toujours digne de la poé.sie. Je ne voudrais pas qu'à l'imitation de Chapelain on peignît la Vierge assise dans le ciel avec les prophètes, les apôtres, et les saints, auprès du trône de Dieu, et l'implorant en faveiu- de la France : description plus digne des litanies que de l'épopée. Mais on peut imiter avec succès plusieurs morceaux des poèmes de Milton et de Gessner. Le ministère des anges, adapté à des sujets tirés de l'Ecriture, est fondé sur une tradition si ancienne, que le poëte en peut faire un usage heureux.
On aurait tort de conclure des (aulc
tiij rRJiFACE.
de (juclqucs poètes, que l'on pourrait bannii" entièrement le merveilleux de l'épopée. Il y introduit de la grandeur et de la variété. Les hommes aiment les fables; tous les lecteurs ne sont pas philosophes; (;t la poésie tiiomphe, au moins pour quelques mcmens, de la philosophie elle-même.
Si c'est par une sorte de respect pour l'Écriture que Despréaux ne voulait point que le poëte épique y puisât, au jourd'hui c'est peut-être un motif contraire qui donne quelque éloignement pour de semblables sujets : et cependant on court en foule à plusieurs tragédies religieuses; et l'on a goûté beaucoup les traductions de quelques poètes épiques qui ont réussi dans ce genre.
Etait-ce la foi qui inspirait Ovide quand il chantait les métamorphoses ?
Auguste , sa cour, et les philosophes de Rome, regardaient-ils comme des véritables divinités celles qui composent le merveilleux de l'Enéide ? Ceux qui blâ- »iient un poëme sur le titre ne songent