LIVRE VI. 2o
trésors, il voit l'uniforme aspect d'une ruine gt'ncrale, l'Egypte aussi infécoflde que les sables et les rochers dont elle est bordée; le Nil tari, comme s'il eût porté ses ondes dans des contrées plus heureuses; les habitaus des eaux expirans au fond de son lit ; les bois dépouillés de leur ombrage et sans mélodie; les oiseaux becquetant les stériles campagnes, ou cherchant un vain asile entre les branches arides ; les troupeaux, la tête penchée vers la terre, errans sans conducteur : et le pâle villageois marchant en silence et d'un pas languissant.
A ce spectacle , Joseph s'arrête épouyanté. Cependant il rassure les peuples , il leur promet de veiller à leurs besoins. Ils en croient ses paroles; l'espérance renaît, et se répand de villes en villes et de hameaux en hameaux, jusques aux bords de l'Ethiopie.
Joseph se rend aux terres qu'il a desséxhées. Comme le moissonneur qui, la faux à la maiu, vient recueillir les blés qu'hier encore il vit florissans ; mais pend;uit la nuit la grêle tranchante les a coupés jusqu'à la racine, et les vents ont enlevé jusqu'à la dernit're paiJle; saisi d'horreur, il
ne reconnaît point ses champs, et laisse toml)er sa faux inutile : ainsi Joseph est ômu à l'aspect de ces ravages. Le Nil ne serpente plus dans les sept canaux; ces campagnes ont repris leur première stéri-, lité; seulement, de distance en distance, on découvre des villes et des hameaux qui témoignent qu'il est des malheureux dans cette contrée.
Plusieurs d'entre eux, rassemblés sous les arides rameaux d'un cèdre, et à l'ombre du troMC crevassé par la sécheresse, portaient le désespoir sur le front, et se montraient ces campagnes et ces canaux qui étaient leur ouvrage : le murmure allait éclater sur leurs lèvres, quand ils aperçoivent Joseph. L'aie qui, nuancé de vives couleurs, brille dans le sombre nuage où gronda la foudre , ne répand pas plus de calme dans la nature et dans l'âme du laboureur. Leurs craintes sont dissipées, la désolation qui régnait dans les champs disparaît à leurs regards , et la fertilité semble renaître.
Mais Joseph ne se borne pas à rassurer les peuples ; il court s'opposer au fléau. II ne rentre point dans son palais , où les cris
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des malheureux ne se feraient entendre que de loin , et souvent même ne parviendraient pas jusqu'à lui : c'est au centre des édifices publics remplis du blé que désormais il habite; le lieu où il se montre le bienfaiteur des nations, voilà son palais. N'ignorant pas que les grands se délivrent de leurs fardeaux pour en accabler les faibles, il veut veiller lui-même à la distribution des biens qu'il a rassemblés. Heureux villageois, vous ne périrez point de famine, en voyant aux mains du riche le pain qui est votre ouvrage.
Putiphar avait abandonné son palais pour seconder les soins de Joseph. Mais à qui remettre les emplois subalternes? où trouver des hommes incorruptibles, dont l'avidité ne tarit pas les seuls canaux de l'abondance? Joseph a su se les former : il ne va point les chercher épars dans les villes; il les trouve au sein d'un seul hameau; ce sont ses compagnons d'esclavage. Du gré de Putiphar, il les rassemble aux portes de Memphis.
Chers amis , leur dit-il, j'ai partagé vos fers; vous partagerez avec moi la plus solide satisfaction d'un rang élevé, la dou-
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ceur de faire des heureux. Il n'est plus poui" vous ni prés fleuris, ni vertes forêts, ni moissons jaunissantes : en vous occupant d'autres soins, je vous arrache à un triste spectacle. Dès que la nature vous rappellera dans les campagnes, vous obéirez à sa voix : cependant nous vivrons réunis, et je verrai renaître ces jours où l'amitié adoucissait mes infortunes.
Il dit, et pleins d'ardeur ils se consacrent à leurs nouveaux devoirs. L'heureuse harmonie d'une âme supérieure et d'un corps bien disposé se trouvait entre Joseph et ses amis ; un même esprit dictait et exécutait les ordres. La justice, que déjà l'on disait exilée delà terre , y reparaissait , et semblait élever son trône dans ce lieu. Le pauvre était servi comme le riche ; et si quelquefois on voyait pencher la balance, c'était en faveur du timide infortuné. Ainsi l'abondance régnait au sein de la famine. Les grands seuls , contraints de retrancher de leur superflu, souffraient de ce fléau; et l'on voyait le pauvre satisfait , et le riche mécontent : spectacle rare dans les calamités publiques.
Mais le génie de l'Egypte s'élève des