LI V R E V I
voir à découvert un tronc mort et des rameaux, desséchés, La terre n'est pas entièrement dépouillée de son riche gazon ; les rivages en montrent encore quelques traces ; mais bientôt tout est détruit , et la dévastation est générale. On eût dit que des armées de sauterelles avaient tout rongé jusqu'à la dernière racine, ou que les flammes d'un incendie dévorant avaient parcouru tout le royaume. Le printemps et rautomne , qui, se tenant par la main, régnaient dans ces beaux lieux, semblent les avoir abandonnés pour jamais : l'été, entouré de feux destructeurs, y établit son empire. Il n'est plus d'ombrage contre l'ardeur du soleil : la terre est aride, l'haleine du zéphyr est brûlante, et le Nil embrasé n'exhale aucune fraîcheur.
Le villageois , gémissant et courbé , rassemble les fruits tombés des arbres, chers et derniers dons qu'autrefois il cueillait des rameaux florissans. Il regarde avec terreur les campagnes dévastées : il s'efforce de les cultiver. N'osant plus confier le grain à la surface de la terre, il la déchire dans l'espoir de trouver plus de fertilité dans son sein ; il l'arrose de sa sueur et de ses
a02 JOSEPH.
larmes, et va puiser les eaux qui autrefois s'y rendaient d'elles-mêmes. Non accoutumée à ces soins, sa triste épouse les partage, tandis qu'heureux d'ignorer l'avenir, leurs jeunes enfans se jouent autour d'eux, et de leurs bras réunis dirigent faiblement le lioyau; la mère les regarde avec un sourire mêlé de dou'leur, pendant que le père attendri redouble son travail. Mais, vains efforts! la nature refuse les secours de l'art; ies eaux du Nil ont perdu leur fertilité, et la sueur de l'homme ne peut féconder la terre épuisée ; ou s'il s'élève des sillons quelque faible herbage, les feux du soleil le consument aux yeux du laboureur. Il pleure de voir son espérance trompée; et, contraint de vivre dans l'inaction . il ne pense qu'à son infortune.
Tandis que la plupart des grands se tenaient enfermés au fond de leurs palais, pour dérober à leurs yeux, et, s'il était possible, à leur pensée, ce funeste fléau , Joseph sort de Memphis , et se rend dans les campagnes , le théâtre le plus terrible ^ des calamités publiques. Quel spectacle frappe ses regards ! au lieu de ce séjour fortuné où la nature était prodigue de ses