‹ JosephChapitre 70 sur 96 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

LIVRE Vil

1 AADis que l'Égvpte, dans l'abseuce du fleuve qui la féconde, était nourrie des mains de Joseph, la famine, comme un toiTent impétueux qui, retenu par des digues, porte d'un autre côté ses ravages, s'étendait hors des limites de cet empire. Déjà l'ange chargé de répandre ce fléau est arrivé aux bords de la mer Rouge : la stérilité règne jusque sur ces rives. L'ange, franchissant la mer , touche aux fertiles plaines de l'Arabie : il frappe presque au même instant le ciel et la terre ; les nuées disparaissent, et la terre perd sa fécondité : soudain périssent les riches productions de l'Arabie; la mer ne reçoit plus l'ordinaire tribut des parfums qui couvraient ses flots , et qui , ranimant le voyageur, lui faisaient oublier sa patrie.

L'ange poursuit son vol redoutable; et, traçant la route que lui marqua l'Eternel , il arrive dans Chanaan, au hameau de Jacob. A l'aspect du séjour où l'on adorait

Nul in-iiioi-Jjs no ti-tiiiblftit l.-nr^i cnri' s. »«•.-•

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l'auteur de la nature , il s'arrête , et désirerait d'eu être le génie tutélaire. Il entre dans la cabane du vieillard , et le voit répandre des larmes. Touché de compassion, il est contraint cependant d'obéir a des décrets qu'il ne peut pénétrer. Aussitôt les semences confiées à la terre meurent dans son sein ; les sucs nourriciers , comme autant de sources qui sont taries, ne s'élèvent plus dans les plantes ni à la cime des arbres.

La cabane de Jacob se dépouille de son feuillage : on ne voit point s'y faner des guirlandes de fleurs ; car depuis long-temps elle n'en était plus décorée. A côté se flétrit celle que Joseph avait construite, et qu'habitait maintenant Sélima... Tout le hameau présente le même spectacle.

Jacob , qui , depuis l'éloignement de Joseph, a rarement quitté sa demeure, en est arraché par cette calamité. Appuyé sur Sélima et Benjamin, il porte ses pas languissans dans le hameau; il lève sa tète courbée; ses yeux errent tristement sur cette scène funeste. Après avoir gardé un long silence :

Cabane d'Abraham que j'habite, dit-il

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enfin, ton ancien éclat s'efface!.... Cabane (\a fils qui n'est plus, tu te conformes à jiolre tristesse, et je vois tomber ta dernière feuille!... Et toi, autel, depuis qu'Abraham t'éleva, voici le première fois où tu ne recevras point les prémices de la terre!.... Eussé-je cru que j'aurais à pleurer d'autres infortunes, que je descendrais avec de nouvelles douleurs dans le tombeau? Ce n'était donc pas assez d'avoir perdu le plus cher de mes fils ; il faut encore , il faut qu'en rnourant je voie péHr ma famille entière !

Fixant sur Selima et Benjamin un œil attendri : Et vous, dit-il, ma fille, mon fils, qui consolez ma vieillesse gémissante, et qui deviez me fermer la paupière.... La douleur l'empêche de poursuivre.

Sélinla presse le vieillard contre son sein mouillé de pleurs. Mon père, dit-elle, si nous descendons réunis dans le tombeau , le plus ardent de mes désirs sera rempli. Souvent je demande au Ciel de ne point te sutvivre. Accoutumée à mêler mes larmes aux tiennes, j'irais chaque jour te chercher dans ta cabane, et ne t'y trouvant point, nioii cœur pourrait-il supporter tarit de

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pertes, et mes larmes suffiraient-elles à pleurer un père et un époux ? Quelle pensée plus douce que celle de rejoindre cette àme vertueuse , objet continuel de nos regrets , et de partager ensemble les premiers transports de notre joie, après avoir été longtemps témoins de notre tristesse mutuelle? Ces mots, prononcés d'une voix insinuante, attendrissent le jeune Benjamin , et portent quelque consolation dans le cœur de Jacob,

Ses autres fils cependant, rassemblés hors du hameau, considéraient leurs tristes demeures et les campagnes dépouillées de toutes leurs richesses : puis ils se regardaient avec effroi et sans proférer une parole.

Plus morne et plus pâle que tous ses frères, Siméon ne tournait les yeux ni sur le hameau ni sur les campagnes : plongé dans une sombre rêverie, son œil farouche était attaché sur la terre. Remords qui me poursuivez et la nuit et le jour, s'écrie-t-il tout à coup, vous êtes donc un châtiment trop faible! en voici un plus terrible; car, je n'en puis douter, ô fils de Jacob, c'est moi seul qui attire ce fléûU sur nos têtes. C'est moi qui vous séduisis; j'ai seul vendu mort

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frère: sans moi, l'amitié, la joie, et l'abondance régneraient dans le hameau. Si j'étais seul l'objet de ce châtiment, je ne m'en plaindrais point : mais ce Ciel vengeur, dont j'implore vainement la foudre pour qu'il ne frappe que moi , veut aggraver ma peine : il veut que j'aie consommé la perte de mon père , la vôtre , celle de Sélima, et de toute ma famille. Je dois voir expirer tous les miens , et me reconnaître l'auteur de leur trépas : je suis né pour détruire la postérité d'Abraham jusque dans sa racine. En vain Dieu lui avait promis une race nombreuse ; j'ai souillé cette race ; elle doit être extirpée.... C'en est fait! vous ne me retiendrez plus; je cours tout révéler à Jacob : je veux qu'il me punisse, qu'il me donne la mort, et délivre à la fois ce hameau d'un parricide, et de tous les fléaux qu'il y rassemble. Il dit; et, le désespoir sur le front , il se précipitait loin de ses frères.

Demeure , s'écrie Ruben , demeure ; ou nous te suivrons , et nous déclarerons à Jacob que tous ses fils sont coupables. Malheureux, qui veux demander la mort ; tu cours la donner à ton père!

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Siméon frémit et s'arrête. Ils rentrent tristement dans le hameau. De loin ils aperçoivent le vénérable vieillard, appuyé sur Sélima et sur Benjamin , ils voient couler ses larmes. N'avançons point , dit Nephtliali : heureuse Sélima ! heureux Benjamin ! vous pouvez pleurer avec lui ! Ils demeurent immobiles. Siméon tremble, tel qu'un assassin qui rencontre la victime qu'il frappa sans avoir pu l'immoler. Il sent palpiter son cœur, une sueur froide l'inonde : il fait quelques pas pour se jeter aux pieds de Jacob , et se décharger du terrible fardeau de son crime; mais soudain, comme écarté par un tourbillon impétueux, il recule d'horreur.

Cependant se répandait en tous lieux le bruit de la sagesse avec laquelle le gouverneur de l'Egypte la préservait du fléau de la famine.

Entre le ciel et ce glohe vole un ange qui publie les vertus des humains. Tandis que la renommée mensongère est l'interprète de l'orgueil et de l'ambition , il ne fait connaître que la vertu ; la seule vérité sort de sa bouche, arrive pure dans les cieux , et, malgré les rumeurs des mortels, se fait

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quelquefois entendre sur la terre. Le plus souvent il dirige son vol loin des grandes cités, et il plane sur les humbles hameaux et les cahanes ignorées. Aujourd'hui c'est aux portes d'une ville immense qu'il puise des récits dignes d'occuper et la terre et le ciel. Des tours de Memphis il s'élève de sphère en sphère jusqu'au trône du Dieu de l'univers , et partout il publie la sagesse avec laquelle Joseph garantit l'Egypte de la famine : ces globes, en roulant dans leufi orbes divers , retentisent du nom de Joseph; les Intelligences célestes prêtent l'oreille à cet hymne sublime consacré à la vertu. De là l'ange descend d'un vol précipité jusque sur le hameau de Jacob : il y fait connaître la sagesse du gouverneur de l'Egypte, sa douceur, l'ordre et l'abondance qu'il maintient dans le royaume, sa sensibilité pour le malheureux, pour l'habitant des campagnes , et même pour des étrangers.

A ce récit , Jacob est vivement ému. Mais le récit de l'ange porte le trouble danà le cœur des enfâns de Jacob : il semble que la peinture de tant vertus soit pour eux un reproche de leur dureté barbare. Cet

liomine, dit Siméon en lui-même, soulage des mallieureux qui lui sont étrangers; moi j'ai immolé mon frère !

Cependant Jacob fait appeler tous ses fils. Ils évitaient de se rendre auprès de lui; et chaque fois qu'il les rassemblait, ils craignaient de le trouver instruit de leur crime. Aujourd'hui qu'ils se considèrent comme les auteurs de ce fléau, ils redoutent encore j)1ijs la présence de leur père. Ils entrent en tremblant dans sa cabane ; le vieillard les regarde , ils baissent les yeux.

Vous voyez, leur dit-il, quelles calamités fondent sur cette contrée. La douleur, plus encore que la vieillesse, me conduit aux portes du tombeau. Je ne chercherais point à prolonger ma triste carrière ; en perdant mon fils j'ai perdu un bien plus précieux que la vie : mais Sélima respire encore ; Benjamin voit le jour, Beiijamin , l'image de ce fils que je regrette; et vous, mes enfans; vous m'êtes chers. L'Egypte, quoique désolée par la famine, abonde en bh' ; elle doit ces trésors à la sagesse de son gouverneur : allez vous jeter à ses pieds; })résentez-lui cet or; il favorise, dit-on.

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l'habitant des campagnes et le malheureux ; conjurez-le d'étendre ses soins jusque sur notre hameau. Si je n'étais retenu par mou âge, et si je ue préférais de pleurer mon fils aux lieux où je l'ai vu naître, j'irais moi-même en Egypte. Je voudrais connaître ce mortel dont la renommée parle avec complaisance. Jouissez de l'avantage de le voir ; considérez de près ses vertus ; que sa douceur et sa sensibilité fassent quelque impression sur vos âmes. Je me plains depuis long-temps de votre dureté; vous abandonnez un père à sa tristesse : quoique je vous aie vus répandre des larmes, je trouve que vous ne pleurez pas assez Joseph. , et que vous n'aimez point à vous entretenir de votre frère. Allez donc : ne vous contentez pas de rapporter de rEgypt»3 de quoi subvenir à la famine ; rapportez-en des vertus : à votre retour vous me parlerez de ce sage mortel. Afin que je ne sois pas privé de tous mes fils, Benjamin restera auprès de votre père.

Il dit, et Siméon se félicite en secret de pouvoir réparer des malheurs dont il se juge coupable.

Joseph continuait cependant à veiller

Aiir l'Egypte ; il répandait môme l'abondance dans les contrées voisines. Hélas!

tandis qu'il nourrit des nations étrangères, il ignore que sa famille voit devant ses yeux la famine et la mort.

Pharaon, apprenant avec quel ordre et quelle équité le blé se distribuait, goûte la plus vive satisfaction. Il fait appeler Joseph. Ayant écarté la foule de ses courtis;ans , il exprime en ces mots sa reconnais-

».sance : Vertueux appui de mon trône, ministre digne de partager mon sceptre, comment récompenser tes soins ? T'élèverai-je des statues et des pyramides? Mais tu méprises ces honneurs, qui, prodigués il l'orgueil , sont indignes de toi ; tu préfères de voir ton image vivre dans toTis les cœurs, et tes actions sont plus grandes et

kplus durables que les monumens les plus augustes. Créateur d'une partie de ce I royaume, tu es le conservateur de toute ;^'Egypte ; et même les races futures respi- I reront par toi; tu nourris leurs pères, elle< recevront de toi le jour. Ajoute à tes bienfaits ; dr,ns l'impuissance où je sui=; de m'acquitter envers toi , cVst t'offrir uîie récompense digne de tes senliniens, que

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l'ouvrir un nouveau moyen d être utile à cet empire. La famine n'est pas la seule calamité qui le désole; un fléau Lien plus ancien et plus étendu y multiplie tous les jours ses ravages : c'est la superstition. Tes vertus, les entretiens, m'ont fait connaître le Dieu de la nature : ne pourrais-tu donc éclairer ce peuple ? Je rougis maintenant de commander à des mortels peu différens des animaux devant lesquels ils se prosternent; je voudrais être le roi des hommes. Fermons les temples profanes dont la terre est accablée; que les fausses divinités disparaissent à ta voix; et, comme il n'est qu'un seul Dieu dans l'univers , qu'il n'y ait chez les humains qu'un seul culte.

Joseph garde quelque temps le silence.

Combien je désirerais , dit- il, que les créatures muettes ne rendissent pas seules témoignage à l'Etre suprême, et que la race humaine l'adorât d'une commune voix !

Que je voudrais partager avec elle le privilège dont jouit ma famille , privilège flatteur, mais en même temps douloureux pouiun cœur sensible! Alors les hommes, ne reconnaissant qu'un seul père, et n'étant plus séparés par des cidtes divers , seraient

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autant de frères, union si douce lorsqu'on iuit le penchant de la nature ! Mais je crains que cet heureux temps ne soit point encore arrivé , et que vos desseins ne rencontrent des obstacles invincibles. L'amitié, des disgrâces communes, et la familiarité d'un commerce continuel, m'ont fait porter la lumière dans le cœur de mes compagnons d'esclavage. Vous avez écouté ma voix, ou plutôt celle de votre àme vertueuse et sensible : mais j'ai trop appris qu'il est bien difficile déclairer une nation entière plongée dans la superstition. On peut détourner le cours d'un ruisseau ; un fleuve impétueux et grossi par les torrens refuse d'abandonner le lit profond qu'il s'est creusé. L'Egypte est livrée à l'idolâtrie; elle en est la mère, et s'affermit dans ses erreurs en les communiquant à d'autres peuples. Je me rappelle ce jour sinistre où , un étranger ayant tué sans dessein un crocodile, ni mon autorité, ni même la vôtre, ne purent réprimer une multitude furieuse; malgré vo^ gardes il fut mis à mort. En parcourant toute l'étendue du royaume , j'ai frémi d'entendre ses habitans jurer que, s'ils se res- 5«?ntaient du fléau qui le ravage, ils se nour-

riraient du sang humain plutôt que de l;t chair des animaux qu'ils adorent. A quilN excès ne se porteraient-ils donc pas, slvon.v leur enleviez toutes les divinités auxquelles ils ont élevé des autels. La révolte et la guerre se joindraient à la famine , et en aggraveraient les horreurs ; les autels que vous élèveriez à l'Etre suprême ruisselleraient du sang des hommes. Non, n'employez pas la contrainte pour établir un culte qui doit partir du cœur; imitez la rature, qui aimonce TEternel d'une voix douce et persuasive.

Ne croyez pas cependant que je refuse de seconder un dessein que depuis long-temps j'avais moi-même formé ; mais ne faut-il pas une guérison plus lente à une superstition si invétérée ? Pendant que vous donnerez à ce peuple des mœurs et des lois , invitez les plus éclairés d'entre les hommes à s'unir au culte où la nature nous appelle; et, pour ne pas révolter inutilement les nations, qu'il soit enveloppé de quelques ombres mystérieuses ; que FÉgypte , le berceau de la superstition, contienne les sejnences précieuses de ce culte pur ; et tan- " dis que l'ignorance viendra lui demander

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