‹ Joseph RushbrookChapitre 1 sur 28 · Joseph Rushbrook · texte numérisé non relu

Joseph Rushbrook

Notre héros et le chaudronnier ambulant n'avaient encore fait qu'environ deux milles, quand celui-ci dit au premier : — Allons, mon garçon, asseyons-nous, et reposons-nous un peu; car il est midi , et vous devez être fatigué de rouler cette roue. Je vous aurais déjà débarrassé de cette besogne, si je ne sentais encore de la roïdeur dans le cou et les épaules. J'y suis plus sensible que je ne croyais pouvoir l'être. Voici un endroit qui me convient. J'aime à m'as seoir sous un arbre qui n'est pas trop touffu, comme ce frêne , afin de voir les rayons

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du soleil jouer sur la verdure, quand ils pénètrent de coté et d'autre à travers les feuilles agitées par le vent. — Asseyons-nous ici , et laissons le monde aller comme il voudra. — Je suis un pliilosophe. Savez-vous ce que c'est ?

— Pas exactement. N'est-ce pas un homme très vertueux et très intelligent?

— Pas tout-à-fait. On peut être philosophe sans être ni très vertueux , ni très intelligent. Un philosophe est un homme que rien ne peut émouvoir, qui ne s'inquiète de rien, et qui ne porte pas envie à ceux qui paraissent plus heureux que lui. Du moins telle est mon école de philosophie. Je m'aperçois que vous êtes surpris d'entendre un chaudronnier ambulant parler ainsi , mais il faut que vous sachiez que je ne le suis que par choix. J'ai essayé auparavant plusieurs autres professions, et je me suis dégoûté de toutes.

— Quelles autres professions avez-vous exevcées?

— J'ai été Voyons! je l'ai presque; oufjlié,

mais je commencerai par le commenceraient. Mon père était un gentleman, et jusqii'fi l'âge de quatorze ans, je fus un gentleman , ou fils d'un gentleman. Alors il mourut, et ce fut la

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fin de ma première profession , car il ne laissa rien en mourant. Ma mère se remaria, et s'en alla avec son second mari en me laissant à l'école. Le maître me garda un an, dans l'espoir d'être payé; mais voyant qu'il n'entendait point parler de ma mère , et ne sachant que faire de moi , comme c'était au fond un brave homme, il me prit pour aide des sous-maîtres , car j'avais profité de l'éducation que j'avais reçue, et j'étais en état de remplir cette place. C'était pourtant une sorte de dégradation pour le fils d'un gentleman. Je présentais les rôties beurrées au maître et à la maîtresse de pension et aux autres maîtres , mais il ne m'était pas permis d'y toucher. J'apprenais les éléments du latin et du grec aux jeunes enfants, qui me faisaient des grimaces , et qui plaçaient dans le coussin de ma chaise des épingles courbées, la pointe en l'air. Je marchais en tête de la file, quand ils allaient à la promenade, et je montais le dernier quand il s'agissait d'aller se coucher. J'étais chargé de tout ce qu'il y avait de rebutant dans la routine journalière , et rien de ce qui pouvait être agréable n'était jamais pour moi. Il fallait me lever le premier, et si quelqu'un ne faisait pas son devoir, j'en étais res-

pensable. J'avais à examiner le linge sale des enfants , et chaque semaine il me fallait avoir Tine conférence avec la ravaudeuse sur la possibilité de le raccommoder. Une poule chantaitelle , je devais courir bien vite de peur que quelque enfant ne dénichât l'œiif. Il me fallait moucher les nez morveux des enfants de la maîtresse, et les porter quand ils criaient; — payer les A'^erres et les carreaux de vitre cassés, si je ne pouvais découvrir le coupable; — tailler toutes les plumes, — et maintenir cent enfants silencieux et attentifs à l'église. Enfin , si l'on sentait quelque mauvaise odeur, si l'on entendait le moindre bruit, si l'on voyait une goutte d'encre tombée, c'était à moi qu'on s'en prenait. Pour tout cela , je recevais, sauf quelques déductions, quarante livres par an, et j'avais à payer mon blanchissage. J'y restai deux ans, et pendant tout ce temps je ne pus épargner qu'environ six livres. Avec celte somme, je commençai mes voyages un beau matin , bien convaincu que, quoi qu'il pût m'arriver, je ne pouvais me trouver plus mal.

— Vous étiez alors à peu près dans la situation où je suis aujourd'hui.

— Seulement un peu plus âgé, à ce que je

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pense. — Je partis plein d'espérance; mais je vis bientôt que personne ne voulait accepter les services d'un homme ayant reçu de l'éducation : l'éducation était regardée comme ime drogue qui n'avait aucun prix. J'obtins enfin une place de garçon dans une auberge sur la grande route. J'avais à répondre à tous les coups de sonnette , j'avais sans cesse sous le nez un verre d'eau-de-vie et d'eau chaude avec du sucre; mais tous les profits étaient pour le premier garçon. Je quittai cette place pour entrer chez un marchand de grains, dont je tenais les livres ; mais il lit banqueroute , et un meunier, dont j'avais fait la connaissance chez lui , me prit à son service. Je m'ennuyai d'être toujours couvert de farine de la tète aux pieds , et j'entrai chez un marchand de charbon. C'était changer du blanc au noir, mais la place était meilleure. Je la quittai pourtant bientôt, le hasard m'ayant fait obtenir celle de commis à bord d'un brick de quatorze canons, et je croisai six mois dans la Manche. Mais comme je vis que je n'avais aucune chance de devenir munitionnaire , et que je n'aimais ni la discipline ,d'tm bâtiment de guerre, ni la nécessité de vivre dafis un local si étroit >, je quittai ce «er-

vice dès que j'eus reçu ma paie , et je devins commis dans la boutique d'un marchand de draps. C'était une situation détestable; car si une pratique entrait dans la boutique et n'achetait rien , on s'en prenait à moi ; d'ailleurs, j'avais à nettoyer les bottes de mon maître et les souliers de ma maîtresse, et je mangeais les restes à ia cuisine avec une servante dégingandée et louche qui me faisait les yeux doux. Je devins ensuite garde-magasin; mais on y ajouta les fonctions de porteur, et l'on me chargeait de fardeaux assez lourds pour me rompre le dos. Enfin j'entrai , comme premier garçon , chez un fabricant qui était en même temps coutelier et ferblantier. Étant constamment dans l'atelier, j'appris bientôt quelque chose de ce métier. Comme j'étais décidé à ne pas rester bien long-temps dans cette place, je prenais de temps en temps quelques leçons des ouvriers, et j'y donnais toute mon attention. Enfin je vis que j'entendais suffisamment cette besogne , car, après tout , elle n'est pas bien difficile.

— Cependant l'état de chaudronnier ambulant n'est pas aussi respectable qu'aucun de ceux que vous avez exercés auparavant.

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^- C'est ce qui vous trompe , jeune homme. J'avais souvent fait des réflexions sérieuses sur ce sujet , et voici comme je raisonnais : — Quelle est la meilleure profession dans ce monde où nous vivons^ celle de gentleman; car un gentleman ne travaille pas: il a la liberté d'aller où bon lui semble ; il ne reçoit les ordres de personne ; il est son propre maître. On se regarde souvent comme étant un gentleman, sans avoir ce qui est indispensable pour l'être véritablement. Un commis de la trésorerie ou de quelque autre bureau ministériel se considère comme gentleman, et il l'est par naissance , mais non par profession ; car il est lié à son bureau , comme le commis d'un marchand à son comptoir. Un gentleman par profession doit être son maître et jouir d'une parfaite indépendance, ce qui n'appartient qu'à bien peu de gens dans ce monde. Dans l'armée et dan^ la marine , chacun est obligé d'obéir aux ordres qu'il reçoit, et par Ci)nséquenr , ce n'est pas dans cet état qu'on peut trouver un vrai gentleman, d'après Vidée que je me fais de ce que doit être un gentleman. Je doute qu'un premier ministre puisse être regardé comme un gentleman ivant qu'il soit

hors de place. — Me comprenez -vous , mon garçon ?

— Oui , je comprends ce que vous entendez par un gentleman, et cela me rappelle l'histoire que j'ai lue d'un nègre qui était venu en Angleterre , et qui disait qu'il n'y avait que le cochon qui fût un gentleman dans ce pays, attendu que c'était le seul être vivant qui ne travaillât point.

— Le nègre ne se trompait pas de beaucoup. Eh bien , après avoir long-temps réfléchi, j'en vins à la conclusion que je ne pouvais être toutà-fait un gentleman, et que par conséquent il fallait que j'en arrivasse le plus près possible, li me sembla que la situation la plus digne d'envie était celle de chaudronnier ambulant. Je connaissais assez bien ce métier, j'avais épargné assez d'argent pour acheter les ustensiles nécessaires et cette roue de rémouleur, et il y a près de dix ans que j'exerce cette profession.

— Et vous en avez conservé la même opinion ?

— Très certainement ; car, voyez-vous , il faut que je travaille; la seule question était de choisir le travail le moins pénible et le mieux payé. Je ne connais aucun métier où l'on puisse

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gagner autant avec un capital aussi modique et avec aussi peu de peine. Je ne suis soumis aux ordres de personne: je suis libre et indépendant ; je vais où bon me semble; je m'arrête où je le trouve bon ; je travaille quand cela me plaît ; je ne fais rien quand je le veux , et je ne suis jamais embarrassé pour savoir où coucher. Citez-moi une profession où l'on puisse dire la même chose. Je pourrais être mieux vêtu , je pourrais être regardé comme plus respectable, mais je suis philosophe et je méprise tout cela. Je gagne autant d'argent que j'en ai besoin , et sans beaucoup de travail. En repassant des couteaux et des ciseaux, et en raccommodant des casseroles , je puis gagner en un seul jour de quoi vivre une semaine. Par exemple, je puis repasser un couteau en deux minutes , et l'on me paie pour cela deux pence. Or^ en supposant que je travaille douze heures par jour, à raison de deux pence pour deux minutes, je gagnerais trois livres par jour, ce qui , en déduisant les dimanches , ferait neuf cent trenteneuf livres par an. Comparez à cela les quarante livres par an comme gâcheux dans une école, comme commis dans une boutique, ou dans toute autre profession, et voyez combien l«t

mienne est lucrative en proportion. Ensuite, je suis mon maître; personne ne peut m'ordonner d'aller ici où là , comme h un amiral ou à un général. On ne peut m'attaquer dans la chambre des Communes ou dans celle des Pairs , comme un premier ministre; le travail d'une demi-journée sur sept est tout ce qu'il me faut; j'ai donc le droit de prétendre que ma profession approche plus de celle de gentleman qu'aucune que je connaisse.

— Cela peut être, — dit Joé en riant; — mais vous n'avez guère l'air d'un gentleman

— C'est un préjugé. Mies habits me tiennent aussi chaud que s'ils étaient du meilleur drap et tout-à-fait neufs. Je dîne avec autant et peutêtre avec plus de plaisir qu'un gentleman bien vêtu; je puis me livrer à mes pensées; j'ai le temps de lire tous mes auteurs favoris, et même le moyen d'acheter de nouveaux livres. D'ailleurs , comme il faut que je travaille un peu, il est agréable de savoir que je suis toujours désiré et respecté par ceux qui me donnent de l'ouvrage.

— Respecté! et pourquoi?

— Parce qu'on a toujours besoin de moi , et que par conséquent je suis toujours Je l^ien-

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venu. Ce sont les petits incidents de la vie et non les grands , qui sont une source de mécontentements. Une casserole qui ne tient pas l'eau et un couteau qui ne coupe pas, sont toujours des causes de dépit; et plus on les couvre d'anathèmes , plus on désire mon retour; plus on est charmé de me voir quand j'arrive, plus on me paie avec plaisir, et plus on se trouve heureux de voir ses couteaux bien tranchants, et ses casseroles remises en état de service , moyennant une bagatelle. J'ajoute au bien-être du peuple, je deviens nécessaire au pauvre dans sa chaumière, et c'est pourquoi l'on m'aime et l'on me respecte. Et, dans le fait, si l'on fait attention à tous les jurements et à toutes les exécrations qu'on profère quand on est à scier quelque chose avec un couteau qui ne coupe pas, et qu'on songe que ma roue fait disparaître cette tentation de pécher, je crois qu'un chaudronnier ambulant peut être considéré, quant à son influence morale sur la société, comme plus important qu'aucun ministre dans sa chaire. Vous remarquerez que je n'ai pas rendu ma profession dégradante en me mariant , comme beaucoup d'autres le font. — Que voulez- vous dire?

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— Que, quelle que soit la fortune d'un gentleman, il perd le plus précieux avantage de sa profession quand il se marie , car il perd sa liberté , et l'on ne peut plus dire qu'il n'est sous les ordres de personne. Qu'on se marie dans les autres professions , cela est fort bien , car il faut que le monde soit peuplé; mais jamais un gentleman ne doit se marier. Il est vrai qu'il peut laisser chez lui son rémora , mais alors il paie bien l'encombrement inutile et incommode dont il s'est chargé; mais, dans ma situation comme chaudronnier ambulant, je n'aurais pu en faire aulant, j'aurais été obligé de traîner après moi mon rémora dans la boue, et j'aurais reçu un accueil tout différent de celui qu'on me fait à présent.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'un homme seul peut courir le pays et y trouver la nourriture et le logement, mais qu'il n'en est pas de même s'il a sur ses talons une femme en guenille ou deux ou trois sales enfants. Dans tous les états de la société, un célibataire , s'il paie pour y entrer, y est plus facilement admis qu'un homme marié; et cela parce que ce sont les femajes qui décident de son admission, Elle& consentent à recevoir

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nn homme seul comme chaudronnier, mais elles feront invariablement des objections contre sa femme, à qui elles donneront le sobriquet flétrissant de la guenipe du chaudronnier.

— Non , non ; une femme me ferait perdre une grande parlie du respect que j'obtiens, et ajouterait considérablement a mes soucis.

— Mais n'avez-vous pas un domicile quelque part ?

— Sans doute; j'en ai un comme tous les batteurs de pavé, comme disent les Français,

— une sorte d'appartement pour y placer mon mobilier, qui s'y accumule en dépit de moimême.

— Et où est ce logement?

— A Dudstone , où je vais en ce moment. J'y loue une chambre à raison de six livres par an , et la maîtresse de la maison en prend soin pendant mon absence. — Et maintenant, mon garçon, comment vous nommez-vous?

— Joé Atherton , — répondit notre héros , qui avait conçu le projet de prendre le nom de sa sœur adoptive, Nancy.

— Eh bien, Joé, convenez-vous avec moi que ma profession est bonne, et avez-vous envie de l'apprendre? Si cela est, je vous l'apprendrai.

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— Je serai très charmé de l'apprendre, parce que cela peut un jour m'étre utile; mais je ne suis pas sûr que j'aimasse à l'exercer.

— Vous changerez probablement d'opinion.

Dans tous les cas, essayez. Dans un mois ou environ, vous en connaîtrez la théorie par cœur, et alors nous en viendrons à la pratique.

— Que voulez-vous dire?

— Qu'il est inutile d'essayer de pratiquer un art avant d'en connaître la théorie, et pour connaître la théorie du mien, vous n'aurez besoin que de vous servir de vos yeux. Tout ce que vous aurez à faire en commençant, ce sera de regarder. Examinez-moi bien quand je repasse un couteau ou une paire de ciseaux, quand je fais une soudure à une casserole, ou que je mets une pièce à un chaudron. Voyez comment je tourne la main pour aiguiser un couteau, pour battre le fer quand je raccommode un poêlon , et à quel degré je chauffe mes outils pour souder. Dans un mois, vous saurez en théorie comment tout cela doit se faire , et alors vous passerez à la pratique. Il y a pourîant un point de pratique que vous ne pouvez apprendre trop tôt, et c'est à faire tourner la roue avec le pied. Il faut apprendre à 1«

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faire si machinalement, que vous le fassiez sans vous en apercevoir , sans quoi vous ne pouvez donner toute votre attention aux ciseaux ou au couteau que vous repassez.

— Et aimez-vous réellement à errer sans cesse de place en place , comme vous le faites à présent?

— Bien certainement. Je suis mon maître ; je vais où je veux; je m'arrête où il me plaît; je ne paie ni taxes ni contributions , et je conserve tout ce qui fait le gentleman , à l'exception du costume, que je puis reprendre quand bon me semble. D'ailleurs ma profession a quelque chose de philanthropique, car je fais du bien partout où je vais. Et j'ai même le moyen de me venger d'une insulte , aussi bien qu'un despote.

— Comment cela ?

— Nous autres chaudronniers ambulants nous n'empiétons jamais sur les domaines les uns des autres. Le territoire que je parcours est assez étendu pour qu'en voyageant comme je le fais , il me faille trois mois avant que je revienne au même endroit. Il faut donc que les habitants attendent mon retour quand ils ont besoin de mon savoir faire , car ils ne peuvent

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trouver personne pour me remplacer. Dans nn certain village , on me joua un tour un samedi soir pendant que tous les hommes étaient au cabaret. Qu'en résulta-t-il? que je fus un an sans V retourner; et que jamais il n'exista un village tellement rempli de casseroles hors de service et de couteaux ne coupant plus. Enfin ils m'envoyèrent une députation pour me prier d'oublier ce qui s'était passé, el je leur pardonnai.

— Et comment vous nommez-vous ? — demanda Joé.

— Auguste Spikeman. Mon père se nommait Auguste Spikeman , esquire; moi, j'ai été jusqu'à quatorze ans master Auguste Spikeman ; à présent je suis Spikeman le chaudronnier. — Mais remettons-nous en route; je suis presque arrivé aux frontières de mes domaines; dans deux jours nous serons à Dudstone , où nous resterons probablement quelques jours avant de recommencer à voyager.

Dans l'après-midi ils arrivèrent à un petit hameau où ils soupèrent et couchèrent. Le lendemain , Spikeman fut très occupé jusqu'à midi, tant comme remouleur que comme chaudronnier; ensuite, ils se remirent en marche,

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et dans la soirée du second jour, ayant attendu hors de la ville que la nuit fût tombée, Spikeman laissa sa roue dans un cabaret borgne où il paraissait bien connu, entra dans Dudstone, et conduisit Joé dans la maison où il avait un appartement.

Notre héros , en y entrant , fut très surpris de trouver une grande chambre très propre et bien meublée. Dans un coin était un grand lit; un sofa, une commode, une table en acajou, et des chaises assorties au sofa formaient le reste du mobilier. Une belle glace décorait le dessus de la cheminée, et des tablettes chargées de livres tapissaient tout un côté de l'appartement. Ayant dit à Joé de s'asseoir et de prendre un livre, Spikeman tira le cordon d'une sonnette, demanda de l'eau , et se rasa, car sa barbe avait près d'un demi-pouce de longueur. Il se lava les mains et le visage , mit du linge blanc et un habit de très beau drap, et quand il eut fini sa toilette, Joé pouvait à peine croire que ce fût le même homme. Lui ayant exprimé son étonnement, Spikeman lui répondit: — Personne dans cette ville, jeune homme, ne sait quelle est ma véritable profession. J'ai toujours soin d'arriver dans cette ville et d'en parn. ^

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tir pendant l'obscurité , et l'on ne peut reconnaître en moi le chaudronnier ambulant. Ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup, mais je respecte les préjugés des autres. Tout ce qu'on sait de moi, c'est que je fais le commerce de quincaillerie. Ainsi , quand j'ai fini ma ronde , je prends toujours ici quelques jours de repos, et j'y vis en gentleman jusqu'à ce que j'aie dépensé une partie de l'argent que j'ai gagné , après quoi je fais une nouvelle tournée. Je conna'is beaucoup de personnes respectables dans cette ville , et c'est pourquoi je vous ai dit que je pourrais vous rendre service. — Avez-vous d'autres habits que ceux que vous portez?

— Oui, et beaucoup meilleurs.

— Eh bien, mettez-les, et gardez ceux-ci pour nos voyages.

Joé fit sa toilette à son tour, et Spikeman lui proposa ensuite d'aller faire une visite à des dames de ses amies auxquelles il le présenterait comme son neveu. Ils partirent , et arrivèrent bientôt à la porte d'une jolie petite maison où Spikeman frappa. Une des filles de la maîtresse du logis vint l'ouvrir, et en le voyant, elle s'écria : — Ah ! monsieur Spikeman , est-ce bien vous? Où avez-vous été tout ce temps ?

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— Battre le pays pour avoir des commandes, miss Amélie. — Il ne faut pas négliger les atfaires.

— Eh bien , entrez ; ma mère sera charmée de vous voir, — répondit-elle en ouvrant la porte d'une salle au rez-de-chaussée.

— En vérité , c'est monsieur Spikeman l — s'écria une autre jeune personne , se levant et lui offrant la main.

— Il y a un siècle que nous ne vous avons vu , monsieur Spikeman , — dit la mère. — Asseyez-vous, et apprenez-nous les nouvelles, si vous en savez. — Ophélie, préparez le thé. — Et quel est ce jeune homme qui est avec vous, monsieur Spikeman ?

— C'est mon neveu, madame. Il va apprendre les mystères du commerce de quincaillerie,

— Vraiment ? Puisque vous cherchez un successeur, je suppose que vous songez à vous retirer des affaires et à prendre une femme?

— Cela peut m'arriver un de ces jours, mistress James; mais c'est une affiiire qui exige bien des réflexions.

— Vous avez raison , monsieur Spikeman , et je vous assure qu'aucune de mes deux filles n'épousera jamais , de mon consentement , un

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homme qui ne regarderait pas le mariage comme une affaire très sérieuse. C'est le mariage qui fait le bonheur ou le malheur d'un homme.

— Eh bien , miss Ophélie , — demanda Spikeman , — avez-vous lu tous les livres que je vous ai prêtés la dernière fois que je suis venu ici?

— Elles les ont lus toutes deux , — répondit la mère. — Elles aiment tant la poésie !

— Mais nous avons bien souvent désiré que vous fussiez ici pour nous les lire, — ajouta miss Amélie; — vous lisez si bien î Aurez-vous la bonté de nous faire une lecture après le thé?

— Avec beaucoup de plaisir.

Les deux sœurs entrèrent alors dans la cuisine pour préparer tout ce qu'il fallait pour le thé , et mistress James continua à causer avec M. Spikeman. Elle était veuve d'un marchand drapier de cette ville , qui lui avait laissé en mourant de quoi vivre dans une honnête aisance avec ses filles qui étaient toutes deux aimables el bien élevées. Il faut convenir qu'aucune d'elles n'aurait été fâchée de devenir l'objet des attentions de M. Spikeman, mais elles commençaient à penser qu'il était de ces

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hommes qui préfèrent le célibat au mariage, et le lecteur a probablement la même opinion. La soirée se passa fort agréablement.

IVl. Spikeman prit un ouvrage de poésie , et comme miss Amélie l'avait dit, il lut de manière à enchanter ses auditeurs. Joé était plongé dans l'admiration, car il ne savait pas encore quel charme le débit peut prêter à la poésie. A dix heures , ils se retirèrent , et retournèrent chez Spikeman.

Dès qu'ils furent dans sa chambre , et qii ils eurent de la lumière, Spikeman dit, en s'asseyant sur le sofa:— Vous voyez, Joé, qu'il ne faut point parler ici de la roue du rémouleur, car cela causerait une différence dans l'accueil que je reçois. Tout gentleman ne gagne pas sa vie aussi honnêtement que moi; mais il est bien difficile de triompher des préjugés. Vous m'avez rendu un service , et je désire m'acquitter envers vous. Je ne pouvais le faire sans vous laisser connaître mon secret; mais ce que j'ai vu de vous jusqu'ici suffit pour me faire croire qu'on peut se fier à vous.

— Je l'espère, — répondit Joé.— Tout jeune que je suis, j'ai appris à être circonspect.

— Je m'en suis déjà aperçu ; j'en ai donc as-

sez dit sur ce sujet. — Je n'ai qu'un lit, et il faudra que nous couchions ensemble, comme lorsque nous étions en voyage.

Le lendemain matin , la vieille maîtresse de la maison leur apporta leur déjeuner. Spikeman vivait dans cette ville tout autrement qu'il ne le faisait en voyage; et, à l'exception de sa conversation, qui était toujours du meilleur ton, il parut à Joé un être tout différent de ce qu'il lui avait semblé quand il l'avait rencontré. Ils passèrent quelque temps à Dudstone, faisant des visites dans plusieurs maisons, et recevant partout le meilleur accueil.

— Vous paraissez si connu et si bien reçu dans cette ville, — lui dit un jour Joé, — que je suis surpris que vous n'y établissiez pas une maison de commerce , d'autant plus que vous m'avez dit que vous aviez des fonds à la Banque.

— Si je le faisais, Joé, je ne serais plus heureux, car je ne pourrais plus être mon maître et faire ce que bon me semble. Dans le fait, je ne serais plus un gentleman, — c'est-à-dire un gentleman de profession autant que je puis leire, — un homme qui se sent libre et qui jouit de sa liberté. Non. non, jeune haronae;

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j'ai essayé presque de tout, et j'en suis revenu à mes conclusions. — Avez-vous lu le livre que je vous ai donné?

— Je l'ai presque fini.

— Je suis bien aise que vous aimiez la lecture. Rien ne contribue davantage à orner l'esprit et à lui ouvrir un champ plus vaste. Ne laissez jamais passer un jour sans lire deux ou trois heures. Quand nous serons en voyage, et que nous nous reposerons sur le bord de la route , nous ferons une lecture ensemble. Je choisirai quelques livres pour cela.

— A présent, je voudrais écrire à ma sœur Marie, — dit Joé.

— Ecrivez-lui; dites-lui que vous avez trouvé une place , mais ne lui dites pas trop exactement en quoi elle consiste Vous trouverez des plumes et du papier dans cette commode. — Attendez, je vais vous les donner^ — Spikemau ouvrit un tiroir, y prit du papier et des plumes, et en tira en même temps quelques feuilles couvertes d'écriture. — A propos, — dit-il en riant, — je vous ai dit que j'^i été quelque temps commis du capitaine de ia Belette, brick de quatorze canons. J'écrivais les dépèches officielles du capitaine, et en voici deux dont j'ai

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gardé les brouillons pour m'amuser à les relire quelquefois. J'écrivais et je composais toutes ses lettres, car son écriture était à peine lisible, et il y avait toujours beaucoup de confusion dans ses idées. Nous croisions dans la Manche, et j'ai lieu de me flatter que c'est à mes lettres qu'il dut sa promotion au grade de capitaine, car il n'avait encore que celui de lieutenant. C'est aujourd'hui le capitaine Alcibiade Ajax Boggs, — grâce à moi. Nous étions près des côtes de France, à la hauteur d'Ouessant, quand nous aperçûmes une flottille de petits bâtiments que les Français appellent chasse-marée, ayant une cargaison de vin, et qui doublaient la pointe. Comme nous ne connaissions pas de batteries de terre dans ces environs, nous résolûmes d'essayer de faire quelque prise, et nous réussîmes à en couper trois. Mais à l'instant même où nos bordées venaient de réussir à les forcer à amener, une batterie de terre dont notre commandant ignorait l'existence flt feu sur nous, et avant que nous eussions eu le temps de nous mettre hors de portée , ce que nous fîmes le plus tôt possible, un boulet traversa le pont et coupa le garant de la drisse du grand hunier, à l'instant où nos

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hommes hissaient la voile, — car nous venions de larguer un ris. — Le cordage se trouvant ainsi coupé tout-à-coup, ils tombèrent de leur long sur le pont les uns sur les autres. Un autre boulet effleura notre mât de misaine, en emporta un éclat et coupa en même temps un des haubans. Vous ne connaissez pas assez la marine pour savoir que tout cela ne nous fit pas grand mal; ces chasse-marée étaient de petits bâtiments qui n'avaient chacun qu'un équipage de trois ou quatre hommes. Il fallait donc quelque adresse pour faire un récit pompeux d'un fait si peu important. Vous allez pourtant voir que je sus y réussir. — Ecoutez ! j'ai commencé dans le vrai style de Nelson :

« Au Secrétaire de l'Amirauté.

« Monsieur, — il a plu au Maître Suprême de » tous les événements d'accorder une victoire » décidée aux armes de Sa Majesté , au moyen » des efforts de l'équipage du bâtiment que j'ai M l'honneur de commander. Le 28 août dernier, » ayant Ouessant au sud-ouest, quart d'ouest, à » la distance de trois à quatre lieues , nous » aperçûmes une flotte ennemie, composée de

» bâtiments à trois mâts , doublant la pointe, » dans l'espoir, je présume, de gagner le port » de Cherbourg. Convaincu que je serais bien » soutenu par les vaillants officiers et les » braves matelots qui étaient sous mes ordres, » je fis porter le cap sur l'ennemi pour l'atta- )) quer, et les dispositions des Français prou- » vèrent qu'ils étaient épouvantés d'une ma- » nœuvre si hardie, car au lieu de se maintenir » en ligne, ils s'éloignèrent de différents côtés » pour chercher à se mettre sous la protection » des batteries de terre. »

— Vous voyez, Joé, que j'ai dit ici des bâtiments à trois mâts^ expression qui s'emploie ordinairement pour désigner de grands navires, quoique ce ne fût que de petits bâtiments coliers. — Je continue la lettre :

« En une demi-heure, nous fûmes assez près » de l'ennemi pour commencer l'attaque , et » nous lui lâchâmes bordées sur bordées, aux- » quelles les batteries de la côte répondirent » par un feu bien nourri et bien dirigé. Cepen- » dant, malgré l'inégalité de ce combat, j'ai le » plaisir de vous informer qu'en moins d'une » demi-heure, nous avions pris trois de ces bâwtiments, dont les noms sont en marge; et

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» voyant que nous ne pouvions rien faire de » plus pour l'honneur des armes de Sa Majesté, » j'ai cru de mon devoir, après avoir pris posses- » sion des prises, de mettre mon bâtiment hors » de la portée du feu continuel des batteries. » J'espère qu'on ne trouvera pas que le pavillon » anglais ait rien perdu de sa réputation dans » cette action. Il est impossible de dire précisé- » ment quelle a été la perte des ennemis; mais »ils reconnaissent eux-mêmes qu'elle a été » très grande. »

— Les Français avaient-ils donc perdu beaucoup de monde? — demanda Joé.

— Pas un seul homme. Mais remarquez que je n'ai pas dit qu'il y eût eu perte de vie, quoique l'Amirauté ait pu entendre ma phrase dans ce sens. Mais je disais littéralement la vérité, en déclarant que la perte des ennemis avait été très grande ; car les pauvres diables qui composaient l'équipage des chasse - marée , quand ils furent tranférés sur notre bord , se tordaient les mains en s'écriant qu'ils avaient tout perdu. Est-il possible de faire une plus grande perte? — Ecoutez la suite :

« Les manœuvres hautes et basses du bâfi- » tnent dé Sa Majesté ont beaucoup souffert

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» par suite du feu bien dirigé de l'ennerni ; » beaucoup de cordages ont été coupés, et le » mât de misaine a été sérieusement lacéré. » Mais telle a été l'activité des officiers et des » matelots, qu'à l'exception du mat de misaine, » qui aura besoin d'être remplacé , toutes ces » avaries ont été réparées sur-le-champ , et au » bout de vingt-quatre heures nous étions prêts » à recommencer le combat . Je suis heureux de » pouvoir dire que , quoique nous ayons un » assez grand nombre de blessés , nous n'avons » eu personne de tué, et j'espère qu'avec les » soins du chirurgien, la plupart des blessés » seront en état de reprendre incessamment » leur service. »

— Vous aviez donc quelques hommes blessés?

— Il y a blessures et blessures. Croyezvous qu'une douzaine d'hommes qui hissaient la voile du grand hunier quand un boulet coupa le garant aient pu avoir été renversés sur le pont les uns sur les autres sans que des contusions en aient été la suite? et une contusion n'est-elle pas une sorte de blessure ? D'ailleurs un homme eut la main écorchée par le frottement du garant , et ini autre eut une

ou I-E BRACONNIER. QQ

brûlure au doigt pour avoir mis trop de poudre dans la lumière de sa caronade. — Mais continuons :

(( Mon devoir à présent est d'appeler Tatten- » tention de leurs seigneuries sur l'excellente » conduite de M. John Smith , ancien officier » d'un mérite distingué, et de MM. James » Hammond , Cross et Byfleet. Dans le fait, je » dois dire que tous mes officiers se sont dis- » puté à qui montrerait le plus de zèle pour » l'honneur du pavillon britannique. »

— Je vous ferai remarquer, Joé, que le commandant avait eu une querelle avec quelques uns de ses officiers , ce qui fit qu'il ne voulut pas mentionner leurs noms sur son rapport. Je cherchai à le faire changer de résolution , mais sans y réussir. — Je continue :

« J'ai l'honneur de joindre ici l'état des blés- » ses, et la liste des prises , et je suis monsieur, » votre très obéissant serviteur.

» AlCIBIADE A.TAX BOGGS. »

« Etat des morts et blessés à bord du brick » de Sa Majesté la Belette , dans l'action du » a3 août. — Tués , personne. — Blessés , )> John Potts , William Smith, Thomas Snaggs,

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» William Walker et Pierre Potter, matelots de » première classe; John Hobbs , Timothée » Stout et Walter Pye, soldats de marine. »

« Liste des prises faites dans l'action du 23 » août , par le brick de Sa Majesté la Belette. » — La ISotre-Dame de Miséricorde, de la » Rochelle; le Vengeur^ de Bordeaux ; X Étoile » du Matin, de la Charente.

» Alcibiade Ajax Boggs , commandant. »

— Eh bien, — dit Joé, — si vous ne m'aviez pas dit le contraire , j'aurais cru , à cette description , qu'il s'agissait d'un combat où la victoire avait été vivement disputée.

— C'est ce qu'on s'imagina à l'Amirauté , et c'était précisément ce que nous voulions. Mais passons à ma seconde dépêche , qui valut à notre commandant le grade de capitaine, ce dont je ne suis pas peu fier. — Nous croisions sur la Manche par un brouillard fort épais; et comme nous ne faisions pas très bon quart, nous nous abordâmes avec un corsaire français. Il était environ neuf heures du soir, et nous avions très peu d'hommes sur le pont, encore la plupart dormaient-ils. Le choc fut aussi violent que subit, les vergues des deux bâti-

ou LE BRACONNIER. 3l

ments furent emportées, et ils restèrent accrochés l'un à l'autre. Le corsaire fut le plus alerte; il coupa et brisa toutes celles de nos manoeuvres qui le retenaient , et il s'éloigna de nous avant que notre équipage eût eu le temps de se réunir sur le pont. S'il eût voulu tenter un abordage, il nous eût infailliblement capturés, car tout était confusion et épouvante sur notre bord. L'épaisseur du brouillard fit que nous le perdîmes de vue sur-le-champ. Cependant nous tirâmes quelques bordées du côté où nous supposions qu'il était allé , et ainsi se termina cette affaire. Vous devez voir qu'elle n'était pas honorable pour nous.

— C'est ce qu'il me semble , et je ne vois pas ce que vous avez pu en dire.

— Si vous ne le voyez pas , vous allez l'entendre :

« Au SECRÉTAIRE DE l'AmIRAUTÉ ,

» Monsieur, — j'ai l'honneur de vous infor- » mer que. tandis que nous croisions dans la p Manche pendant la nuit du lo novembre » par un brouillard très épais, et le vent ve- » nant du sud-est, nous eûmes en vue un

» grand bâtiment par notre bossoir du vent. » Comme il était évident qu'il ne nous voyait » pas, nous continuâmes à avancer vers lui. » Tous nos hommes furent placés à leur poste, » et en très peu de temps ils furent prêts à sou- » tenir l'honneur du pavillon anglais. Le pre- » mier choc entre les deux bâtiments fut ter- » rible; mais le français parvint à se dégager, » ce qui nous empêcha de le prendre à l'abor- » dage. Après lui avoir lâché plusieurs bordées » auxquelles il ne put répondre par suite de » l'effroi et de la confusion qui régnaient sur » son bord, et des avaries quil avait éprouvées, » il réussit à augmenter graduellement la dis- » tance qui le séparait de nous; et pourtant si » nous avions pu lui donner la chasse , il aurait » été un glorieux trophée pour nous ; mais ce » malheureux choc nous avait enlevé la vergue » de misaine, le bossoir, le perroquet d'avant , » le bâton de foc , et nous avait presque réduits » à l'état d'un bâtiment désemparé. L'épaisseur » du brouillard et l'obscurité de la nuit nous )i le firent bientôt perdre de vue. Je regrette » bien vivement que , malgré tous nos efforts , » il ait réussi à nous échapper, et qu'une vicï» toire complète nous ait été ainsi arrachée.

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a Quand chacun a rempli son devoir d'une » manière si exemplaire, il est presque injuste a de citer particulièrement quelques individus. » Je ne puis pourtant m'empècher de rendre » témoignage à la bonne conduite de M. Smith, M mou premier lieutenant; de M. Bowles, mon 1 second lieutenant; de M. Chabb, mon digne » master; de MM. Jones et James , ses aides; » de >DI. Hall. Small, Bail et Pall, midshipmen, » et de MM. Sweet et Sharp, volontaires. J'ai B aussi reçu toute laide possible de M. Gnilf , •commis d'administration, et de M. Spikeman, » mon secrétaire, qui m'out offert leurs servi- » ces. Je dois en outie de grands éloges au zèle » et anx soins de M. Thorn , notre chirurgien, p qui a été parfaitement secondé dans l'accom- » pUssement de ses devoirs par son aide, » M. Green. L'activité déployée par le maître B d'equipai:e , M. Bruce , mérite toutes mes » louantes , et je ne dois pas oublier de parler » de M. Bile, maître charpentier, et de M. Sponge, » maître canonnier. James Anderson , quartier- » maître, a reçu une forte contusion. J'espère » qu'on ne m'accusera pas de présomption , d » je le recommande pour être promu au grade » de maître d'équipage.

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