Joseph Vernet et la peinture au XVIIIe siècle
Retremper l’histoire aux sources originales, c’est une des prétentions les plus légitimes de notre temps Sur les petites questions comme sur les grandes, il n’est plus permis de s’en tenir à des renseignements de seconde main. Il faut à l’histoire la vérité vivante. Or, cette vérité, où la trouver, sinon dans les documents qui conservent, avec la trace des individus, la poussière môme de leur époque ?
Dès le commencement du siècle, de grandes publications ont donné l’élan. Il suffit de nommer les Guizot, les Michaud, les Poujoulat. Bientôt, comme si les travaux de longue haleine s’accordaient mal avec la minutie des recherches, on vit l’érudition se limiter à une période ou à ‘ un personnage. De là l’importance des études monographiques, études partielles qui, en jetant des masses de lumière sur un objet spécial, éclairent du môme coup toute une époque, tout un groupe. Ainsi la biographie,
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simple portrail en apparence, devient un véritable tableau d’histoire.
Tel, pour ne pas sortir du domaine des beaux-arts, le travail de M. Vitet sur Le Sueur, resté un modèle du genre; tels le livre consacré par M. Feuillet de Conches à la mémoire de Léopold Hobert, celui que le regretté M. Dclécluze a écrit en l’honneur de Louis David, l’étude de M. Bouchilté sur Poussin, et le Charlet du colonel de La Combe, et les pages touchantes déposées sur la tombe de Simart par la main de M. Eyriès. Dans ces ouvrages, la vérité, puisée aux sources authentiques, déborde en dehors du lit où elle semble retenue, et ces monuments individuels sont autant de pierres d’attente pour l’histoire générale de l’art français.
Si nous osons, à notre tour, entreprendre une monographie desVernet, ce n’est pas une préférence exclusive qui nous détermine, c’est l’occasion d’une élude vraiment humaine, vraiment vivante. Grâce aux documents dont nous avons pu nous entourer, l’homme lui-même vient poser devant nous, et nous lisons sa vie sur des pages écrites de sa propre main.
De Joseph Vernet la bibliothèque d’Avignon possède un véritable trésor auto-biographique, ses Livres de Raison. C’est en 1853 que l’existence nous en fut signalée. Quand on nous apporta ces cinq cahiers in-folio, recouveits d’un parchemin jauni, il nous sembla que le passé venait à notre rencontre. La liste des Commandes, répertoire des travaux du peintre, nous frappa tout d’abord. Quelques extraits, publiés dans les Archives de l’Art
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français sous les auspices de M. de Chennevières, éveil-
lèrent la curiosité. On nous conseilla de fouiller plus avant cette tombe ouverte, et peu à peu, en effet, à mesure que nous poursuivions notre tâche, s’exhumaient à nos yeux des trouvailles inespérées. Comme dans le coffre d’une momie d’Egvpte, à côté du cadavre nous retrouvions les objets à son usage, ses bijoux et jusqu’à l’étoffe de ses vêtements. Les traits môme de son visage devenaient reconnaissables sous le masque de la mort. A chaque feuillet c’était une lumière nouvelle, l’image se dessinait plus nette et se complétait de traits nouveaux. Nous apercevions distinctement l’homme, — ici, pauvre et joyeux, courant à travers l’Italie, un portefeuille sous le bras, ou s’ébattant au cabaret avec quelques amis; — là, voyageur affairé, poussé de Marseille à Bordeaux et de La Rochelle à Dieppe par le service du roi, — puis, à Paris, un enfant à chaque main, arrêté devant toutes les curiosités de la foire; — enfin, devenu vieux, entre son fils Carie, dont la gloire berce ses derniers jours, et sa fille Emilie, dont le sourire les égaye, enregistrant sur son livre usé les remèdes qu’il appelle au secours de ses infirmités. Ainsi nous avons été conduit pas à pas à ressusciter Joseph Vcrnet à force de tourner et de retourner les feuillets des Livres de Raison. Son histoire s’y trouve écrite, mais elle ne s’y lit pas couramment. C’est un fouillis, un désordre, une débauche de fausse régularité. Les années chevauchent les unes sur les autres, les commandes de tableaux s’enchevêtrent dans les dépenses journ.ilières, les recettes de cuisine eou-
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doient les souvenirs de voyage, les listes d’adresses se
croisent avec les bilans financiers. Créances et dettes, comptes de tailleur et de sage-femme, naissances et décès, notes de journal et remèdes de bonnes gens, prix des couleurs, mesure des toiles et secrets pour les confitures, les plaisirs du paysagiste, ceux du musicien, du chasseur, et, avant tout, du père de famille, les détails les plus vulgaires et les plus importants, les faits les plus disparates, se mêlent, se confondent, se brouillent de la façon la plus originale, la plus imprévue, et, pour tout dire en un mot, la plus vivante.
Les détails relatifs à l’entreprise des ports de France ont fait l’objet d’un travail spécial, également publié dans les Archives de l’Art français , avec diverses pièces que voulurent bien y joindre M. Anatole de Montaiglon et M. Lacordaire. D’autres documents inédits nous ont été fournis par M. Delloye, conservateur de la bibliothèque d’Avignon; par M. Du Laurens, archiviste de la mairie de Bayonne; par M. Saint-Vincent Duvivier, secrétaire de l’Ecole des Beaux-Arts; par M. Cottenet, le plus obligeant des amateurs d’autographes; par M. Alex. Jazet, le graveur des Vernet. La lecture des auteurs du temps, les critiques et les salons du siècle dernier, le dépouillement des catalogues de ventes, l’étude des tableaux du maître et la recherche assidue des estampes gravées d’après lui, les renseignements recueillis au jour le jour de différents côtés, sont venus successivement augmenter notre fonds, et nous rendre de plus en plus familiers l’homme et l’artiste. Un premier travail biographique,
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résumant les faits acquis, fut publié dans la Revue universelle des Arts, et nous valut de précieux encouragements *. Aujourd’hui nous publions avec cette étude, entièrement refondue, les documents qui ont servi à la faire, c’est-à-dire le texte des Livres de Raison, accompagné de toutes les lettres et autres pièces venues entre nos mains. Ainsi notre récit porte avec lui sa justification. S’il nous a fallu recomposer dans un ordre rationnel les diverses parties des Livres de Raison , en élaguer des minuties oiseuses, le dossier n’en demeure pas moins complet. Chacun devient libre de contrôler les faits que nous avançons. Quant à l’appréciation des œuvres, en étudiant Joseph Vernet de près, nous avons aimé en lui l’homme et l’artiste. Ceux qui le connaissent moins bien nous reprocheront de lui faire la part trop belle. Entre l’éloge exagéré qui pouvait nous être demandé et la sévérité qu’un goût trop délicat réclamerait peut-être, nous nous sommes efforcé de maintenir notre opinion personnelle, formée par une longue étude.
Après Joseph Vernet, Carie et Horace nous réclament à leur tour. Un second volume leur sera consacré. Pour eux non plus les documents ne font pas défaut. Les sources où nous avons pu puiser ne sont pas taries. Carie et Horace ont eu aussi leurs Livres de Raison. Comme Joseph, et plus que lui encore, ils ont épanché dans la
1. M. Delécluze dans le Journal des Débats, M. Paul Mantz dans l 'Artiste, M. Vapereau dans l’Année littéraire, M. Burty dans la Gazette des Beaux-Arts, M. Ed. Fournier dans la Patrie, d’autres encore en différents endroits, accueillirent cet essai avec trop d’indulgence pour qu’il nous soit possible de l’oublier.
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correspondance le trop plein de leur verve. Il n’est pas une collection d’autographes qui ne possède des lettres de l’un ou de l’autre. Déjà plus d’une s’est ouverte à nos recherches. Les mômes mains qui nous ont aidé voudront nous soutenir jusqu’au bout, et surtout celles dans lesquelles repose l’héritage de trois générations d’artistes.
Ainsi se complétera notre œuvre. Heureux si ce triple portrait peut fournir à l’avenir une page authentique pour l’histoire de notre art national ! A ceux qui seraient tentés de nous taxer d’irrévérence vis-à-vis de gloires éteintes, ou de nous écraser sous le gros mot de réalisme, nous répondrons simplement : — Sans doute, ces études individuelles, basées sur les faits intimes, n’ont rien de commun avec l’épopée; il n’est plus question ici de décorum. Nous voilà loin des statues idéales qu’un art trop complaisant élevait aux grands hommes, les hissant sur un piédestal d’apparat, dans des attitudes de demidieux, le corps nu ou seulement drapé d’un costume pseudo-antique. Mais où conduit le système des statues idéales, sinon à posséder du passé une histoire qui n’est que la surface de l’histoire, et des plus grands hommes une image sans ressemblance qui a tout juste la valeur d’une inscription laudative? Dans ces portraits de convention vous chercheriez en vain le reflet du caractère de l’homme, la trace de ses passions, le mobile de ses actes, le principe de ses œuvres, ce qui constitue son originalité. Une toge incolore enveloppe les formes, un masque de beauté banale dissimule les traits, l'individu
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disparait derrière un voile impersonnel. Et cependant comment l’histoire générale sera-t-elle possible, si déjà un travail préparatoire n’a dégagé la vérité de l’histoire individuelle ? Or, pour atteindre la vérité, il faut enlever au héros son fard de théâtre, et sous l’habit menteur du demi-dieu chercher l’homme, l’ôtre vivant. L’homme y perdra, dites-vous? N’en croyez rien. À quoi bon perpétuer un mensonge pour qu’en un jour de réaction violente l’idole renversée aille pourrir aux Gémonies? Ne vaut-il pas mieux que dès aujourd’hui un portrait fidèle, fait avec soin et sans parti pris, conserve à l’avenir ses véritables traits? Laissez donc exhumer les documents originaux. Laissez l’histoire s’entourer de toutes les preuves, aidez-la à descendre dans les détails les plus intimes de la vie de son héros. Ce héros ne peut qu’y gagner. L’historien le plus impartial, c’est, n’en doutez pas, l’historien le mieux informé.