LA VIEILLESSE
citer que les noms connus, Noël Hallé, le peintre, surintendant des Gobelins. Toutes ces visites ne sont pas des politesses gratuites, tant s’en faut : on voit par les Dépenses générales ce qu’il en coûtait d’avoir des amis. Chez les grands on donnait au Suisse ; chez les bourgeois, au portier. Les étrennes distribuées par Joseph Vernet en ce beau jour du premier de l’an s’élèvent, en 1778, à la somme de 237 livres.
Cette abondance d’amis devenait de plus en plus nécessaire à Joseph Vernet, à mesure que les années s’accumulaient sur sa tête. Il était bien seul chez lui, le père de famille si heureux des joies de la maison ; sa femme en pension à Monceaux, son fils aîné à Avignon, sa fille mariée, il n’avait plus d’autre compagnon que Carie, et ce dernier préférait de beaucoup le bal de l’Opéra à la maison paternelle. Aussi Joseph Vernet soupe en ville; aussi se fait-il recevoir à la loge des Neuf-Sœurs, au Salon des Arts : il est assidu au Concert Spirituel, il est assidu à l’Opéra, où Grétry l’introduit aux répétitons, où Philidor le convie aux premières représentations de ses pièces; il est fidèle surtout à Nicolet, son vieil ami. Mais naguère c’était avec Carie qu’il allait à Nicolet, et maintenant il y va seul : c’est avec Carie qu’il flânait sur les boulevards, aux curiosités de la foire. Aujourd’hui, Carie court à Nogent, où l’attirent deux beaux yeux, pendant que le père Vernet s’en va seul voir les joueurs de gobelets, «lesPigmées, » les Ombres (chinoises), la «Voiture qui va sans chevaux, » le plan de Rome, le ventriloque, l’Amphithéâtre anglais, et « le ballon de M. Robert, » — « le Globe, » — c’est-à-dire les deux premières ascensions aérostatiques dont Paris ait été témoin, le 27 août et le 28 novembre 1783. Ainsi il cherche à tromper la solitude qui se fait autour de lui : mais à chaque instant un coup nouveau vient l’avertir. Ses amis d’autrefois disparaissent les uns après les autres, en lui lais-