UN MYSTÈRE GALANT
en croire les méchantes langues du temps, la chanson. Mais en 1758 madame Geoffrin avait bien près de soixante ans; l’âge de la comtesse d’Egmont nous est heureusement inconnu. Entre ces deux femmes, la partie n’est pas égale. Plutôt que de décider à l’aveuglette, il vaut mieux respecter le voile de l’anonyme dont s’est enveloppée la gracieuse correspondante de Vernet. Ce mystère lui prête une grâce de plus.
« Mon cher Vernet, écrit donc l’inconnue, il m’est arrivez hier matin une aventure, qui m’a fait éprouver tous les mouvemens dont une âme sensible et honêle est susceptible. Je vais vous la raconter tout simplement. M. de Villelte l’aîné envoia hier matin me demander si je voulois voir un nouveau tableau de Vernet, qui venoit de luv arriver. Je fis un soupire, en disant en moi-même : Hélas ! il est bien heureux , et puis je répondis que je luy étois bien obligé de son attention, et qu’il me feroit plaisir. On apporte le tableau ; on le mest sur un chevalet, et me voilà à le regarder; et, en le regardant, je disois : Vernet ne se soucie guère de la personne pour qui il a fait ce tableau, car il est bien beau. Je soupirais et je disois : Il faut me consoller; je n’ai pas un si beau tableau, mais je suis aimée. J’en étois là quant M. de Villette est arrivé; je luy ay fait beaucoup de remersiments de m’avoir procuré le plaisir de voir un si beau tableau. Je luy ay demandé s’il étoit à luy ou à Mr son frère; il m’a répondu : «non,» avec un air embarrassé. J’ay compris qu’il ne vouloit pas me dire pour qui c’étoit, et je n’ai pas insistée. Nous avons parlé du tableau, nous en avons examiné les détails; il m’a demandé deux ou trois fois : « Vous le trouvés donc beau, madame? » J’ay repondue un ouy bien prononcé, sans qu’il me fut venue aucun soubson de ce que devoit m’arriver. Pcr, j'aytois trèspersuadée que vous ne tenteriez jamais de prendre votre