ENCORE L’ANECDOTE
crocheteur, adopté par la famille, vieillit auprès d’elle, entouré de soins et d’affection. Mais en matière d’anecdotes, comme ces récits faits à plaisir sont en général le contre-pied de la vérité, le plus sûr moyen d’arriver à la vérité est de les prendre rebrousse-poil. Nous en avons la preuve ici. En etl'et, l’acte de baptême de Carie lui donne pour parrain son frère Louis-François, c’est-à-dire Livio, et pour marraine, Rose Lombelli. Or, si Livio n’est pas un crocheteur, en revanche Rose Lombelli est une domestique. Les fonctions de marraine dont on l’honora ne lui valurent pas une adoption définitive de la part de la famille Vernet : au contraire, c’est parce que la famille Vernet l’avait adoptée depuis longtemps, que le père embarrassé, n’ayant sous la main aucune parente, plutôt que de s’adresser à une étrangère, choisit cette femme, ancienne dans la maison. Rose Lombelli, nommée ailleurs Anna Rosa, était entrée au service de la famille Vernet, à Rome, le 6 mars 1747, l’année de la naissance de Livio : les cadeaux continuels de hardes et d’objets de toilette que les Livres de Raison enregistrent à son compte pendant cette année et la suivante, semblent la désigner comme la nourrice du premier enfant de Vernet : son attachement, qui va jusqu’à s’expatrier pour le suivre en France, confirme cette hypothèse. En 1759, le nom d’Anna Rosa disparaît des Livres de Raison. Peut-être ses bons services, qui lui avaient mérité d’être la marraine de Carie, furent-ils récompensés aussi d’une petite pension, ou peut-être, comme le crocheteur de la tradition, a-t-elle vieilli tranquille au milieu de cette famille qui l’aimait. En somme, on le voit, à peu de chose près l’anecdote a raison. Il y a seulement erreur de sexe, substitution de personne, et renversement des faits.
Le séjour de Joseph Vernet à Bordeaux se prolongea jusqu’au mois de juillet 1759. Les tableaux étaient finis depuis longtemps; il avait hâte de se rendre à Bayonne;