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Le 30 thermidor an III (17 août 1793), au moment où rien n'est terminé de ses affaires, où le plus clair de ce qu'elle possède, ce sont les SO 0(^0 livres assignats empruntés de la tante Renaudin qui valetit à peine 2 SOO livres, au moment où elle doit à Dieu et au Diable, et où elle n'a pu rien recevoir encore de la Martinique, Joséphine prend à bail de la citoyenne Julie Carreau, épouse séparée de Talma, pour trois, six ou neuf années, moyennant un loyer annuel de 10 000 francs en assignais ou de 4 000 francs en numéraire, un hôtel entre cour et jardin, sis rue Chantereine, n'^G, un hôtel comportant écuries, remises et dépendances, exigeant un domestique relativement nombreux, portier, jardinier, homme de service — .un hôtel qui, par le passé de sa propriétaire, est une maison galante, la maison des fêtes de la demoiselle Julie, avec, tout proche, Thôtel de la Dervieu, tout autour des hôtels des Impures en nom, le
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luxe, réléj^ance, la recherche des filles entretenues.
Sans doute, ce n'est point ici du grand, et il ne faut point s'attendre à des palais : sur la rue Chanlereine *, peu construite encore, puisque sur ses trois cents toises, entre le faubourg Montmartre et la chaussée d'Antin, il n'y a que dix-neuf numéros, ouvre par une porte cochère un long cuuioir, resserré entre les murs des propriétés voisines. A Feutrée de ce passage, chambre et escalier pour le portier; à Fe^ctrémité où il s'élargit en une façon de courcelle, deux petits pavillons, remise et écurie; de là, accès sur un tout petit jardin.
Tout le terrain, construit ou libre, n'a de superficie que 601 toises — 1 171 m. 471 — et, au milieu, un pavillon isolé, élevé d'un rez-de-chaussée et d'ua
* Il serait curieux que, à une dale ancienne, la rue ou plutôt remplacement de la rue Cliantereine ait élé désignée sous le nom de la Victoire; il est certain que l'abbaye de la Victoire érigée par Philii)pe-Auguste à Seniis en conimémoration de la victoire de Boulines où l'évêque de Seniis avait été son chef d'état-major, cette abbaye qui avait reçu une importante partie des débris subsistants du Domaine royal en Ile-de-France, avait, près Paris, été dotée d'un jardin, un marais et un vinier sis entre la Ferme des Mathurins, les Porcherons et La Grange-Bateliùre. Ce lieu s'appelait Chanterelle par dérivé de Cliantereine et à cause des grenouilles — les reines et reinettes— qui y chantaient. Mais on l'appelait aussi Marais des Porcherons et mieux Marais de la Victoire ou simplement La Victoire. C'est ainsi que, dans mon pays, à Asnières-sur-Oise. sont désignées, dans les anciens titres, les parties du domaine et môme du parc royal qui, par Philippe-Augiisle, ont été détachées pour l'abbaye de la Victoire. Lorsque des chaumières commencèrent & s'élever dans ce marais, l'espèce de chemin qui y conduisait fut désigné sous le nom de Kuelctle au Marais des l'orcherons. Puis il reçut deux noms, du faulxiurg Montmadre à la rue Saint-Georges : rue Cliantereine; de la rue Saint-lîeori^t's à la rue Saint-Lazare, rue des Posles (1779). La rue Chanlereine s'est bâtie presque entièrement de 1779 à 1790; mais toute maison presque y était liôtel avec cour et jardins.
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allîque, avec caves et cuisines au-dessous. Cinq pièces à Télage, car Tallique n'est point surélevé et ne sert qu'aux gens : donc, une antichambre, une chambre à coucher, un petit salon servant de salle à manger, un autre petit salon en forme de demi-rotonde, que suit une sorte de petit boudoir et une garde-robe. Quatre mille livres métalliques, c'est payer cher l'agrément d'être chez soi, en ce temps où partout Ton demande la résiliation des baux, oii le pain arrive à se payer 22 francs la livre au Palais-Uoyal, où les rentiers, même de 20 000 livres, ne peuvent plus subsister, où l'on voit des hommes de bonne apparence, d'éducation distinguée, « ramasser dans du fumier des pelures de patates cuites et les dévorer ». Et c'est le moment où Joséphine se charge d*un tel loyer, où, toute joyeuse des deux chevaux hongres à poil noir, âgés d'environ sept ans, dont la République lui a fait présent, elle prend un cocher; où, en dehors du citoyen Gonthier, à son service depuis au moins les débuts de l'an III, elle engage un cuisinier, le citoyen Gallyot *, et elle a une femjne de chambre, Louise Compoint, laquelle a succédé à une Agathe — Agathe Rible, qui viendra plus tard reprendre la place. — Il est vrai qu'il n'est plus question de Marie Lanoy, qui semble bonne fille, car, de ses gages fixés à 600 livres numéraire par an et dont elle n'a rien touché, de ses avances qui montent à 26 738 livres assignats, des 12 000 francs de Sabalier et du reste, elle ne fait
' H accompagnera Bonaparte en Egypte et sera retraité garde des
.Bouches à Fonlainibleau.
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point état, ne prend même pas de reconnaissance.
Hortense, tandis que sa mère se charge ainsi d'un train, est placée en pension à cette Institution Nationale de Saint-Germain, que M"*® Campan vient de fonder pour restaurer la société et pour gagner son pain. Faut-il croire que Joséphine demande un rabais à M"™*" Campan ; que, au lieu de 4 200 livres, elle en offre 600 pour l'entretien de sa fille ? Rien de tel pour marchander, en telles occasions, comme les gaspilleuses.
Encore peut-elle dire que sa fille, qu'elle est obligée d'entretenir, lui coûterait autant partout, mais jpourquoi, des mains de Hoche qui ne demande, qu'à le garder, reprend-elle Eugène pour le placer chèrement dans la pension qui vient d'ouvrir, à Saint-Germain, sous le nom de collège Irlandais, un sieur Patrice Mac-Dermott autrefois, dit-on, précepteur du jeune Henri Campan?
Et, avant même d'entrer en jouissance de son hôtel, ce qui ne peut avoir lieu que le 10 vendémiaire an IV (2 octobre 95), Joséphine s'occupe de rafraîchir et de compléter le mobilier qu'elle a rue Saint-Dominique : elle fait acheter le l®' fructidor (18 août) par Marie Lanoy douze pièces de nankin bleu à 190 livres la pièce — 2280 livres au total — qui, ornées d'une crête rouge et jaune, serviront dans la chambre à coucher à recouvrir six chaises de bois à dossier renversé, hronzé, allant avec la couchette à deux dossiers de bois hronzé pour laquelle on lui demande quarante louis — près de 50 000 livres assignats. Avec cela, de jolis
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meubles qu'elle a : un secrélaire à glaces etcolonnes, de bois jaune de la Guadeloupe encadré de bois rouge avec miroir et dessus de marbre ; une table de bois jaune octogone avec dessus de marbre Porlhor ; une table à écrire de bois de noyer de la Guadeloupe, un vide-poche en acajou, un petit buste de Socrate en marbre blanc ; dans un coin, une harpe de Renaud, On fait moins de frais pour Fantichambre où Ton place seulement un bas de buffet en chêne et une armoire de sapin pour serrer la vaisselle, et une fontaine à laver; on n'a dans le petit salon servant de salle à manger que quatre chaises d'acajou couvertes de crin noir, autour d'une table ronde à pans rabattus, qu'accompagnent quelques servantes à rafraîchissoirs et deux tables à dessus de marbre assez élégantes : point d'autres meubles, les armoires vitrées où s'étale la fontaine à thé en plaqué anglais forme étrusque; les plateaux, les vases, le sucrier de plaqué, sont pratiquées dans le mur et il suffit, pour l'ornement, des huit estampes dont une, en sanguine, représente VIwiocence dans les bras de la Justice, Dans le petit salon en demi-rotonde, le boudoir, le cabinet de toilette plutôt, car à côté ouvre la garde-robe intime, tout est disposé pour le travail nécessaire, le travail de la mise au point du visage : glaces partout : glace de 12 pouces de haut sur 36 de large, à un miroir monté sur un pied portatif en chêne, posé sur la commode d'acajou à dessus de marbre bleu turquin; glace en deux morceaux au trumeau de cheminée peint en gris ; glace à la toilette de bois d'acajru; et puis un
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forte-piano de Bernard pour prendre des alliludes et faire croire qu'on en sait loucher... Aux murs, seize petites estampes encadrées. C'est tout.
Luxe inéil lucre, sans doute, mais enfln il faut payer. Qui paie?
Du 9 thermidor an II au 18 brumaire an VIII, la Répubhque, sans qu'elle s'en doute, a un maître : Darras. C'est lui qui, pour sauver ses camarades et ses complices, les Conventionnels en mission, à qui Robespierre va faire rendre gorge, se fait le sabre dont ils ont besoin pour égorger le dictateur; lui qui, de thermidor an II à vendémiaire an IV, apparaît comme le sauveur, le soldat des Conventionnels, frappant à droite, frappant à gauche, mais se maintenant debout au milieu de toutes les réactions. C'est lui qui établit, lui qui maintient, qui perpétue, à travers la Constitution de Tan in, la tyrannie de la Convention; qui, fermant la bouche par le coup d'État de Fructidor an V, par les invalidations individuelles de Tan VII, à la France légalement insurgée, arrête, comprime, supprime la volonté de la Nation. Tout cela, non pour un principe, non pour des idées, non pour des rêves, mais parce qu'il trouve la place bonne, en jouit, veut en jouir. Le pouvoir, il s'en soucie assez peu ; mais les agréments du pouvoir, l'argent, le luxe, les femmes, et le reste, voilà ce qu'il veut. Il Ta et le garde. Etant brave, car au moins il est cela, ayant servi, étant gentilhomme, il a cette immense qualité de mépriser qui l'entoure, — lâches, parleurs, petites gens. Il a gardé
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ie bonnes façons, de la tournure, le bel air, un peu casseur, du coureur de Iripols, quelque peu souteneur^ qu'il a été. Combien vrai do lui, ce que Lefebvre disait de Talleyrand : « Do la M.... dans un bas de soie ». Mais, de plus que Talleyrand, il a Taudace, il ne boude pas au feu ; il tire Tépée et en jette le fourreau. Pour lui plaire, il faut l'appeler : Général. Il se prend au sérieux, a des aides de camp, donne des ordres, et à propos. Cela suffit.
Cet homme, et c'est là le côté curieux de sa nature, admet bien qu'il s'encanaille avec les hommes, mais il ne vit qu'avec des femmes d'ancien régime ; il lui faut, dans son intimité, de la grâce, de Télégance, de la distinction ; il ne saurait prétendre aux femmes du premier rang, guillotinées, émîgrées, cachées, mais à celles-là qui ont déjà couru l'aventure, qui — pour sauver leur tôle ou leur fortune — se sont compromises avec quelque jacobin; celles-là qui par leurs maris ou leurs amants ontvers^ dans la Révolution et qui, à présent, d'autant plus besoigneuses que le luxe renaît, d'autant plus avides qu'elles en ont plus le désir et le besoin, cherchent la proie. Il la leur fournit — mais médiocrement de sa poche, il a trop de besoins luimôme pour être si prodigue qu'on a cru ; — il les met en présence des fournisseurs, des banquiers, des gens à argent qu'il exploite lui-môme et qu'il leur permet d'exploiter ensuite ; il leur ménage des affaires, il les associe à ses profils.
D'ailleurs correct : il aime la tenue, comme il aime le luxe. Il s^iit donner un dîner et» ce dîner ne j^lis-
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sera point à Torgie. Ce ne sera jamais aux grosses viandes, aux gros vins, aux grosses débauches à la Cnabot qu'il se roulera, il lui faudra du raffiné et de Télégant. S'il prend une pointe, ce sera du meilleur vin d'Ay ; il y aura des fleurs sur la table et des coussins sur les sièges, les glaces viendront de chez Velloni et, ensuite, s'il se débauche, la femme sera rare, exquise et parfaitement dressée.
Tel est rhomme : et tel celui qui quelque temps a été Tamant de Joséphine : point encore membre du Directoire quoi qu'on ait dit, mais plus maître sans doute comme président de la Convention, comme membre de la Commission des Cinq, comme membre duComilé Je Sûreté générale, comme général en chef de TArmée de l'intérieur, trois fois élu tel par la Convention. En mission dans le Nord en floréal an III (mai), il est revenu en messidor (juillet) ; il devient tout-puissant en vendémiaire an IV (septembreoctobre), mais ce n'est que le 10 brumaire (1" novcmhie) qu'il est élu meinhie du Directoire, le 13 (5 novembre) qu'il s'installe au Luxembourg.
Il est permis de penser qu'il n'y a point entre ces dates et celles derinstallation Je Joséphine, rue Chantereine, une simple coïncidence : c'est le 30 thermidor an III (17 aoùl) que Joséphine signe son bail; c'est en frucliilor (aoùt-sepleinbre) qu'elle met ses enfants en pension, c'est le 10 vendémiaire an IV (2 octobre) qu'elle entre en jouissance, c'est le 14 (6 octobre) tju'clle Jonne ordre Je meubler sa chambre.
La liaison dure ensuite «jueîque temps. : et c'est à
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CroissY que se donnent les rendez-vous : « Nous avions pour voisine M™* de Beauharnais, écrit Pasquier. Sa maison était contiguô à la nôtre; elle n'y venait que rarement, une fois par semaine, pour y recevoir Barras avec la nombreuse société qu'il traînait à sa suite. Dès le matin, nous voyions arriver des paniers de provisions, puis des gendarmes à cheval commençaient à circuler sur la route de Nanterre à Croisy, car le jeune Directeur arrivait le plus souvent à cheval.
« La maison de M"*' de Beauharnais avait, comme c'est assez la coutume chez les créoles, un certain luxe d'apparat; à côté du superflu, les choses les plus nécessaires faisaient défaut. Volailles, gibier, fruits rares encombraient la cuisine. Nous étions alors à l'époque de la plus grande disette et, en même temps, on manquait de casseroles, de verres et d'assiettes, qu'on venait emprunter à notre chétif ménage. »
C'est que les victuailles, c'était Barras qui les payait : au reste, à l'en croire, c'était lui aussi qui payait la maison : « M"*® Beauharnais, a-t-il dit dans une note restée inédite, me proposa de me charger du reste dû d'un bail de maison de campagne qu'elle avait louée à Croisy. Je l'acceptai : une fois installé, elle m'avoua qu'elle ne pouvait acquitter les loyers, encore moins l'arriéré; je me chargeai de tout et même des dégradations qui avaient eu lieu. >
Ce n'était point que là qu'elle le voyait. Dès que, dans le Luxembourg dévaste, prison durant la Révolution, où ne restait point un meuble, où, le premier
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jour, les Directeurs avaient délibéré autour d'une table empruntée au portier, Barras se fut installé et qu'il eut ouvert ses salons, Josépbine ne manqua pas plus que M'"® Tîillien de s'y rendre. II s'y réunit bientôt une coterie formée de femmes tenant à l'ancienne noblesse et quoiqu'on ait dît, au dehors c on avait tort bon ton et plutôt une réserve froide qu'un abandon de mauvais goùl ». Peu de maris : M"'® de Navailles, ci-devant duchesse d'Aiguillon, n'était pas encore M™® Louis de Girardin et portait son nom de fille; 31"'° de Carvoisin, déjà un peu mûre, était veuve de Jacques-François de Carvoisin, marquis d*Achy, sei- {i'neur de Nouvion, mestre de camp de cavalerie; veuve aussi M™° de Kreny, née. Cacqueray avec qui José[ihine se lia d'intimité; quasi veuve M""* Récamierou du moins préludant par son indépendance à la réputation qu'elle se comptait faire; M™° de Mailly- Chùteau-Renaud avait, paraît-il, un mari et môme l'amenait quelquefois : rien des grands Mailly ; c'élait un Jean CœurJcroy qui avait été substitué, à défaut d'héritiers, à un [)résident à la cour des aides de Franche-Comté, nommé Mailly, lequel par lettres de 1732, registrées en 1754, avait obtenu l'érection en marquisat de sa terre de Chauteaurenaud dans le diocèse de Chalon-sur-Saône ; mais la femme « était douce, gentflle, gracieuse d'esprit et de visage ». Tel é(ait, en femmes, le fonds de l'intimité, très restreinte, et otijl fallait montrer peau blanche pour être reçue, bien plus étendue enhoinines, par suite des relations forcées et des obligations de position.
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On ne se tenait point toujours dans les salons, et il y avait des audiences privées, mais ailleurs aussi Ton se voyait. Si Joséphine avait Croissy, Barras avait Ghaillot. La maison qu'il possédait ou louait en ce temps rue Basse-Saint-Pierre, une rue qui, partant du quai de Billy, finissait rue de Ghaillot, est-elle la même que, rue de Ghaillot, 70, celie où il est mort le 29 janvier 1829, une dépendance, un pavillon? Peu importe.
Ge qui est certain, c'est que la mai«OQ était à lui et que Joséphine en faisait les honneurs. En voici la preuve :
« Paris, le 24 pluviAse an 4** ' de la République française une el inUivi'ëîjle.
« La citoyenne^ Bauhamays prie le C"* Real de lui faire le plaisir de venir demain 2S diner chez elle : les C*°* Barras et Tallien doivent aussi s'i trouver; ils comptent sur son amitié pour leur faire ce plaisir.
Salut et amitié, Halle.
Rue Basse-Pierre, n* 8, à Ghaillot.
Au citoyen Réalt rue de LiUet ('^^ coin de la rue de PoUien^ faubourg Germain j à Paris,
* 13 février 1796.
LE GÉNÉRAL BONAPARTE
xrx
LE GÉNÉRAL BONAPARTE
En dehors de Barras, M™* de Beauharnaîs voyait et recevait chez elle quelques hommes. Elle sentait fort bien que si Barras pouvait, àdes moments, être un ami utile, de ceux auxquels on demande un service — et qui le rendent — il était un passant, et qu'il n'y avait point à attendre de lui une permanence de bons offices ; moins encore, sans doute, comptait-elle sur ces amis auxquels elle ouvrait dans la soirée la porte de son petit salon, mais ils étaient décoratifs, formaient un semblant de société, et, en cas qu'il se présentât quelqu'un d'autre, donnaient bon air à la maison. C'étaient la plupart, Sé^ur, Montesquiou, Gaulaincourt, des gens de noblesse ayant versé dans les idées constitutionnelles, pris une part aux débuts de la Révolution, connu alors Beauharnais, rencontré sa femme. Ruinés, demi-proscrits, fort empêchés pour passer leur temps, ils se retrouvaient là, du moins, en un milieu qui ne leur déplaisait point, en tiraient une sorte de sécurité
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et, devant une femme aimable, échangeaient des nouvelles, des anecdotes et des souvenirs. Quelques hommes de lettres, tels que Lemercier, apportaient la note des temps nouveaux, mais il n'y avait point antinomie entre eux et les gens de cour. Ils étaient de bonne éducation et savaient garder les distances, don^ naient même quelque jour un utile conseil, car il fallait vivre, et à défaut de charges et de places, la ressource avait été d'écrire, et c'est à quoi M. deSégur s'employait.
Au ton qu'on prenait, nul ne pouvait se douter que la femme chez qui l'on se trouvait eût une réputation quelque peu écornée. L'on ne s'y mettait point à l'aise et les manières ne s'en ressentaient point : c'étaient des formes respectueuses que nuançait une teinte de galanterie, imperceptible pour des oreilles non prévenues; des façons d'autant plus distantes en public qu'elles avaient pu et pouvaient être plus intimes dans le particulier : la familiarité semblait en ce temps une grossièreté ; on ne la trouvait, extérieure, entre gens bien élevés, dans nul des rapports sociaux, ni de père à enfants, ni de mari à femme, ni d'amant à maîtresse ; plus les Jacobins s'étaient efforcés de l'imposer, plus, par une naturelle et salutaire réaction, quiconque prétendait se distinguer d'eux, affectait de n'y point tomber. Aussi bien n'est-il pas de coutume que ce soit dans les salons de demi-monde qu'on affecte la meilleure tenue, qu'on se tienne dans la plus exacte réserve et qu'on ait les conversations les moins osées — l'honnête femme seule ayant droit de tout entendre?
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Point de jeunes gens, à quoi serviraient-ils ? Point de gens du pouvoir ; on les voyait ailleurs : c'était là un coin réservé qui, dans sa demi-pauvreté que paraient seulement des fleurs et quelques humbles débris de ce qui pouvait sembler un luxe ancien» exhalait un parfum de bonne compagnie, prenait un air de vieille noblesse, n'avait rien des parvenus du nouveau régime. Et c est là qu'est introduit le général Bonaparte.
L'occasion : le désarmement ordonné aux citoyens de Paris le 22 vendémiaire. Le 13 et le 14, Joséphine était à Fontainebleau, ne songeant à rien moins qu'à la révolte des Sections, uniquement occupée de ses meubles à acheter ou à déménager. L'arrêté du Comité de Salut public concernant la remise des armes, devait la laisser assez indiiTérente. « Elle allait remettre à Tun des commissaires chargés de cette opération le sabre dii général Beauharnais lorsque Eugène, qui se trouvait là, s'en empara et protesta qu'on ne la lui arracherait qu'avec la vie. Le commissaire consentit à le lui laisser s'il se procurait une autorisation du général en chef. Eugène courut chez lui. L'émotion profonde dont il était pénétré, son nom, sa figure agréable, la chaleur et la naïveté de ses instances, touchèrent le général; il lui permit de conserver son arme chérie. >> Joséphine vint remercier. C'était da politesse. Puis, n'était-ce point dans ses façons de venir, à tout hasard, se montrer, établir des relations, se ménager ainsi des protecteurs? Pour les sollicitations qu'elle avait en réserve, elle ne ûegli-
geait point de se tenir au courant de ce personnel constamment renouvelé qui passait sur la scène. Les lettres, on n'en tenait compte ". les visites, avec la voîure, les deux chevaux, la femme charmeresse et tendre, dont le nom sonnait, cela ne s'oubliait point. Sans doute, peu ou rien à en tirer d'un petit Corse bombardé ainsi général en chef, mais enfin, il aurait son influence, s'il s'agissait de relâcher des réquisitionnaires, d'accorder des permis, de |)rocurer des loges ; c'était quelque chose, le général en second de l'Armée de l'intérieur, et toujours il était bon à connaître.
Il rendit la visite ; on Tinvita à venir le soir quand il n'aurait rien de mieux à faire : il vint. Son esprit, son imagination, son cœur, son ambition, tout ensemble devait être frappé, et le fut : c'était pour lui le monde, le vrai monde, ces gens d'ancien régime pour qui toujours il eut du goût et qu'il n'avait jamais approchés ; c'était, dans un milieu distingué, une femme qui était la grâce môme et qui à ses yeux tout neufs semblait Tincarnation même de la grande dame ; et elle s'abaissait à lui, l'accueillait en égal, le recevait sur le pied d'un ami. Elle, on peut penser que Bonaparte lui plut. Il était drôle, droite, comme elle disait, en faisant chanter le mot à la créole. Une éducation à faire, Tétrangelé de mener un sauvage à la chaîne ; puis, ce qu'on en pouvait tirer, car il était généreux, faisait des cadeaux. Y eut-il calcul de sa part, comme a dit Barras ; simple entraînement des sens, comme d'autres l'ont affirmé ;
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y eut-îl l'un et l'autre et le coup de tète de la femme oisive? En tout cas, le siège ne fut pas long. Les entrevues se multiplièrent. Le 6 brumaire (28 octobre), quinze jours après la première, elle écrit :
« Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l'avez tout à fait délaissée, vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée.
« Venez demain seplidi déjeuner avec moi, j'ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts.
M Bonsoir, mon ami, je vous embrasse.
« Veuve Beauharnais. »
Désormais, Bonaparte est, comme on disait alors, attaché à son char. 11 suit Joséphine, l'accompagne ou la rejoint dans les maisons qu'elle fréquente ; c'est là son entrée chez W^ Tallien ; puis, le Directoire s'installant, ce sont les rencontres chez Barras ; mais celles-ci plus tard, car l'installation au Luxembourg prenH du temps et ce n'est que le 1"" frimaire (21 novembre) que se donne la première audience.
D'ici là les choses ont marché :
« Je me réveille plein de toi, écrit Bonaparte. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur? Vous fàchez-vous, vous vois-je triste, êtes-vous inquiète... mon àme est brisée de douleur, et il n'est
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point de repos pour votre ami, mais en est-il davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n*est point vous. Tu pars à midi. Je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor^ un millier de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang. »
G*est ici sans doute au début de la liaison ; on ne parle que d'amour; les jours passent; voici janvier 1796 et cette fête du 1" pluviôse, anniversaire de l'exécution du dernier roi des Français. Barras donne un grand dîner. Il y a des dames, M"* de Beauharnais, jjtno Xallien, M'"^ de Carvoisin. Bonaparte est en conversation très animée avec elles, et, au café, cette conversation est bientôt suivie d'une excessive gatté; toutefois « cette gaîlé est d'un meilleur ton et d'un meilleur genre que celui de la grosse joie qui régnait alors dans de^ réunions pareilles». Après dîner, les dames se retirent dans un salon particulier, «pour donner sans doute un plus libre essor aux propos du général, qui paraissent leur plaire infiniment », et le général s'assied entre elles sur un canapé. La liaison est comme affichée.
La pauvre petite Ilortense, qu'on a fait sortir pour roccasion, qu'on a menée à ce dîner où elle ne connaît personne que le ménage Tallien et qui à table se trouve placée entre sa nicre et Bonaparte dont elle ne sait point le nom, ne peut s'empêcher de les
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remarquer, a Pour lui parler, dit-elle, il s'avançail toujours avec tant de vivacité et de persévérance qu'il me fatiguait et me forçait de me reculer... Il parlait avec feu et paraissait uniquement occupé de ma mère. »
A quel moment peut remonter chez Bonaparte l'idée de transformer en mariage cette bonne fortune? Si cette lettre était datée, ne le saurait-on pas ?
«9 heures du maUn.
ce Je VOUS ai quittée emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que Teslime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, Madame, et moi bien malheureux!
« Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous!!! Pour qui donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé ! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une âme si pure? J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon cœur par les volontés les plus opposées, mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, nie ramène et me conduit
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encore coupable. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, lu devrais récuser mon cœur, ma conscience : tu lesasséduits, ils sont encore pour toi.
« Toi cependant, mio dolce amor, tu as bien reposé? As-tu seulement pensé deux fois à moi. Je te donne trois baisers : un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux. »
S*il ne l'aime point pour elle, pourquoi donc et que va-t-elle soupçonner? Est-ce pour les 25000 livres de rente qu'elle 8*attribue, — ces 25 000 livres dont le chiffre se rapporte si exactement aux 1 000 livres sterling qu'elle vient de tirer deux mois auparavant sur la Martinique ; — est-ce pour le pouvoir qu'il peut lui croire sur Barras? L'argent peut-être, il la suppose riche ; pour Barras, il ne sait rien. Barras lui-même le dit. Lorsque, après une scène qu'il raconte, Joscphine, reconduite par un de ses aides de camp, revient chez elle, qu'elle trouve à la porte Bonaparte l'attendant, que, encore toute en larmes, elle veut s'expliquer, qu'elle lui raconte que Barras lui a fait la cour, a pris M°® Tallien par dépit, vient encore de lui offrir à elle de la lui sacrifier, qu'il a voulu abuser d'elle, qu'elle s'est évanouie, Bonaparte entre en fureur, veut aller demander raison à Barras, et Joséphine alors, qui voit la faute, excuse Barras : <c II a des manières un^ peu brusques, mais il est tcès bon, très serviable, c'est un ami, rien que cela. »
JN'est-ce pas pour Joséphine le meilleur moyen de lui fermer les yeux, de l'cmpôcher de regarder de tropprèsles obstacles qui se rencontrent à un mariage,
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dès que, de ce mariage, elle a, pour son compte, accepté ridée et qu'elle est décidée à en poursuivre la fortune? Dès qu'elle l'oblige à se défendre de ne point Taimer uniquement pour elle, comment scruterait-il un acte, de baptême, comment regarderait-il au passé, comment chercherait- il à se renseigner, comment s'informeraitil de la fortune? Il Taime; elle Taime; c'est assez. Mais pourquoi irait-elle l'épouser? Pourquoi un mariage civil, qui ne peut pas plus compter pour sa conscience à elle que pour son ancien monde? Elle ne s'y efst certes point décidée au premier coup; elle a consulté les gens de sa société, ses anciens amis, de simples relations : on lui a dit que Bonaparte avait du génie, qu'il arriverait très haut ; elle Ta vu généreux, presque prodigue ; elle le sait entreprenant. Il va avoir un commandement d'armée, Carnot n'en fait pas mystère. Quelle carte a-t-elle en main, qui lui reste à jouer? Elle a trente-deux ans, elle est fanée, elle est une femme déjà mûre. D'autre avenir, point qu'elle aperçoive ; des grands enfants dont elle ne sait que faire; une vie dont l'incertitude commence à lui peser; la vision d'une étrange fortune; puis, quoi, le coup de dés qu'il faut risquer, qui plait à son tempérament et à son atavisme, le sacrifice au Destin, l'entraînement qu'inspire l'homme, jeune, ardent, pas sionné, — et dans cet amour qui semble le dernier, comme la chance suprême qui s'offre et qu'elle doit tenter. Le 5 ventôse (24 février), la résolution est prise. Onze jours avant, elle faisait les honneurs de la petite maison de Barras.
Dans un autre livre, on a vu de quelle ftiçon en quelle forme s'était accompli le mariage : les subtiles procédés employés par Joséphine, aidée de Calmelet, pour obtenir l'apparence d'un âge qu'elle n'a plus et d'une fortune qu'elle n'eut jamais ; on n'y saurait ajouter nul détail intéressant et Ton y reviendra point. Désormais Joséphine appartient à Bonaparte ; leura deux existences sont associées pour quinze années et, durant ces quinze ans, il sera presque impossible de parler de Napoléon sans parler d'elle. Mais, d'après ces commencementSy ne comprend-on pas mieux le caractère que la femme a développé ? Ne doit-on pas prendre une indulgence pour ses faiblesses et une sympathie pour ses terreurs ? La pauvre petite créole élevée à la diable en une maison que guette la ruine, où la gène est d'habitude, où le père quémandeur, ayant ailleurs des maltresses, ne rentre que pour prendre de Targent; nulle direction haute, nulle règle morale,-
un mariage bâclé par une tante dont la vie n*est certes point pour servir d'exemple et qui pourtant apparaît comme Tunique providence ; un mari insupportable à force de pédantisme, tenant sa femme pour Todieux prix dont il a payé sa liberté et sa fortune ; le mépris en ce qui peut sembler à Joséphine le plus cruel, le mépris de sa jeunesse et de son agrément, l'abandon, l'injure, une vie désolée, terrible d'ennui, de tristesse, môme de pauvreté ; le couvent qui est un refuge presque une joie ; puis, ces deux ans là-bas dans la misère, entre un père et une sœur mourants; le retour, la prison, la mort constamment sur soi, et la terreur, la vraie, celle qui glace les os et jette aux bourreaux les femmes pâmées. Et après, quel len^ demain ? quelle issue ? Servir de repoussoir à des femmes plus jeunes, plus jolies, manger leurs restes, recevoir les caresses qu'elles ont dédaignées; et dans ce grand Paris, promener êk précoce maturité à la recherche passionnée de Tenlreteneur qu'on ne trouve point 1
Grâce à une légèreté qui se distrait aux spectacles de la vie, Joséphine échappe, à l'obsession du redoutable problème posé constamment devant elle ; elle ne s'inquiète pas trop, heureuse qu'elle est de se sentir libre, accoutumée à l'imprévu, aux hauts et bas de fortune; un chiffon, un bijou, un dîner, un rendezvous, c'est assez pour que la préoccupation s'envole ; mais la parure surtout l'occupe, comme aux jours où, prenant pour miroir le ruisseau des Trois-Ilets, elle s'essayait aux grâces, piquait dans ses cheveux des
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fleurs éclatantes et, à son cou, à ses oreilles, passais des graiaes colorées. Elle s*exerce à plaire, moins pour les autres que pour elle-même, plus pour Fagrément qu'elle en tire que pour Futilité qu'elle s'en, promet, et c'est à elle qu'elle songe d'abord lorsqu'elle prend un amant.
Sans doute, on la souhaiterait plus réservée et, des liaisons éphémères qu'elle noue et dénoue ainsi. Ton voudrait effacer quelques-unes ; mais n'est-il point à tenir compte de l'éducation qu'elle a reçue, du milieu où elle vit, des besoins qu'elle éprouve, des privations qu'elle endure, des lois communes qu'elle subit? Si, en cette fin du dernier siècle, tout a concouru à pervertir chez la mondaine Tidée morale que le christianisme avait répandue et qu'il avait cru consacrer par l'institution de la monogamie, combien plus chez Joséphine abandonnée par son mari, livrée uniquement à elle-même et ne trouvant autour d'elle que des exemples d'amour libre et de faux ménages ? Et la Révolution vient là-dessus, anéantissant toutes les institutions qui imposent encore à la société l'obligation d'une tenue extérieure, supprimant, avec les fortunes qui jusque-là ont écarté la vénalité de l'amour, les rangs étages qui ont empêché les promiscuités trop visibles et les abaissements trop choquants. Joséphine, au moins extérieurement, se garde encore de s'afficher avec des clubistes du genre de Tallien ; mais croit-on que la Gabarrus soit seule à le faire ? et ne serait-ce pas une étrange histoire au point de vue social, celle de l'amour ou du rapport des sexes pen-
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dant la Révolulion ? Des femmes qui ont donné leur corps pour sauver leurs tèles, bien plus qu'on ne croit, et de celles qui se sont livrées aux gens d'argent après les, gens de mort, pour conserver le luxe, l'élégance, les toilettes d'habitude, plus encore.
Sans doute, il y eut des saintes, des femmes qui ont tout souffert plutôt que de faillir, tout enduré plutôt que de déchoir. Il s'en est rencontré qui l'ont fait par conviction religieuse, par vertu conjugale, par orgueil de race, par propreté simplement, mais Joséphine n'est point une sainte, elle est une pauvre petite créole qui a pour mission, pour but, pour rêve de plaire, qui voudrait bien s'amuser un peu, trouver enfin la vie de distraction et de fantaisie pour laquelle elle est faite.
De la passion chez elle, peu ou point, du moins de la passion qui dure, qui, transformant l'être, l'absorbe dans une pensée unique, un unique rêve, un unique amour. Elle s'aime trop elle-même pour aimer à la passion qui que ce soit ; elle .subordonne à elle, aux intérêts qu'elle combine et qui sont uniquement les siens, aux fantaisies même qu'elle éprouve et qu'elle veut satisfaire, les êtres qu'elle dit aimer le mieux. Raison de plus sans doute pour que^ en paroles ot même en gestes, elle joue la passion. Elle y excelle, comme aux larmes qu'elle verse à volonté, et nulle, comme elle, ne sait prendre l'apparence de la sincérité ; nulle, à l'égal d'elle, ne parvient à porter chez les^ autres la conviction qu'elle les aime en se réservant davantage et en rapportant en réalité tout à soi. Même
lorsqu'elle abandonne son corps et semble se livrer toute, elle garde l'entière notion de ce qu'il lui faut dire ou faire pour garder son rôle et conserver son prestige. Cela n'a au surplus rien que d'ordinaire : Thomme seul est assez sot pour s*épancher, se raconter, dire ses propres secrets ; la femme ne dit que ceux des autres.
Dlnlelligence, celle-là : une part ainsi de tact, cette vertu sociale qui supplée à toutes les autres et qui, accompagnée du mensonge, assure constamment et infailliblement le triomphe de la femme. Menteuse, Joséphine Test par principes : Beauharnais, dès la première année, en tire contre elle un grief ; Bonaparte dira qu'elle a la négative; donc, déjà bien armée ; mais, pour le tacty l'intelligence n'est point si déliée, les nerfs ne sont point si sensibles, qu'il ne se trouve parfois en défaut.
Elle a, au suprême degré, cette sorte de tact qu'on dirait mondain ou social : elle dit ce qu'il faut dire, elle adresse à chacun la parole qui convient, elle prend la place où on la mettrait, elle s'habille de la robe qui sied ; à cela, elle excelle et c'est, ici, don de nature ; nul n'a pu lui enseigner ce qui ne s'apprend pas. Où qu'elle aille, où qu'elle monte, elle sera bien et on la trouvera telle. Durant dix-huit années, constamment observée, elle ne fera point une faute de politesse ou d'éducation, pas un manque d'à-propos qu'on relève, et les critiques les plus attentifs seront unanimes à le reconnaître.
Mais, où elle se trouve on défaut, c'est lorsque ce
tact qui la guide doit être subordonne à la compréhension vive et rapide des êtres, à Tintelligence immédiate des situations. Elle saisit les mondaines, les sociales, les banales, ce qui est d'extérieur, où il lui suffit de la grâce, du charme» de la mémoire ; mais elle ne va pas au profond : il lui manque pour elle-même l'esprit de conduite ; il lui manque, en ce qui touche les autres, cette notion brusque, immédiate, révélatrice, prise au premier choc et qui est sans doute la part la plus exquise et la plus rare du tact intime. Elle ne reçoit pas cette sorte de coup qui, à jamais, met Tesprit et le cœur en ouverture ou en défiance, cette plaisance ou déplaisance instinctive contre qui l'on a toujours tort de se défendre, car elle ne trompe point. S'aimant elle-même comme elle fait, elle ne sent point qui doit la servir ou la desservir. Quand elle se met en lutte, c'est qu'elle a un motif, alors que l'impression devrait suffire. Puis, bien qu'elle soit rusée, tenace et secrète, et qu'elle soit capable de se montrer telle, ce n'est qu'après un temps où, faute d'esprit de conduite, elle a laissé prendre des armes contre elle, qu'elle reconnaît la ligne à suivre. Ainsi, cette chance inattendue pour elle, cette rencontre de Bonaparte qui réalisera pour elle tout ce qu'elle a jamais pu rêver, elle n'en sentira point tout de suite l'intérêt. Avant de comprendre quelle est sa fortune, il lui faudra des mois, des années, cinq ans entiers ! Pour s'éviter une corvée, elle risquera beaucoup; pour satisfaire un caprice, elle compromettra tout. Même après qu'elle aura compris ce que Bonaparte lui apporte, compren-
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dra-t-elle jamais ce qu'il est? Non, cela passe son intelligence. Elle tiendra à sa position, elle s'y attachera, elle s'y cramponnera ; mais à la position bien plus qu'à Thomme.
De fait, elle a cherché, au moins depuis son retour d'Amérique, une position; elle n'a rien ménagé pour la trouver ; Bonaparte la lui donne ; mais, est-on bien convaincu» jusqu'en 1800, que Joséphine n'a point envié M"* ïallien d'avoir mis la main sur Ouvrard? Aux idées de patrie, de gloire, de grandeur nationale, elle est fermée : elle voit elle-même, elle voit ses amusements, ses fantaisies, sa toilette, ses bijoux, ses bibelots; c'est là le principal, Tunique but, et un financier parait plus sûr, plus inépuisable qu'un général. Beauharnais lui aussi commandait une armée... Entre les deux faisait-elle la différence et n'est-il pas naturel alors qu'elle ait ces craintes et qu'elle prenne ces précautions?
Qu'on se reporte à ces temps; qu'on y vive en esprit : roi, cour, nobles, juges, armée, tout un organisme social bouleversé, supprimé, anéanti ; un autre qui s'y substitue, qui dure six mois; un autre, deux ans ; un autre, quatre ans. A chaque fois, ce qu'on nomme la gloire, ce qu'on appelle les services, ce qu'on croit la popularité, paragraphes pour l'acte d'accusation. Exil, guillotine, déportation, fusillades, on change de supplice, mais toujours la misère ou la mort. L'argent ^res le. Joséphine a trop souffert de la misère et elle a de trop près vu la mort. Elle veut vivre et jouir de la vie, et si son idéal n'est pas bien
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élevé, s'il est dépourvu de ce qui, en d'autres temps, en paraîtrait le principal^ à qui donc la faute, sinon à ceux qui, détruisant à dessein ce qui fait le généreux et le noble de la vie, ce qui la rend socialement utile et agréable, ont dépouillé Tinstinct de vivre et de jouir de tout ce qui en voile aux yeux la laideur et la bassesse? Pour qui n*est ni une héroïne, ni une sainte, l'argent seul demeure et Joséphine n'est ni l'une ni l'autre : elle est seulement une femme.
Et de cette femme, faut-il voiler les qualités et ne les voit-on pas développées dès ce temps telles qu'elle les montrera plus tard ? Obligeante, serviable, gracieuse, elle sollicite pour les autres, elle s'entremet, elle se donne des peines, elle risque sa tôte — inconsciemment, cela est vrai, mais pas moins ! Elle porte, en sa nature^ morale, la souplesse séduisante qu'elle a dans son corps. Elle n'a point de haines ; il semble môme qu'elle n'ait point d'envie. Elle rend le bien quand elle le peut, pour le mal qu'on lui a certes fait. Elle sait pardonner, et quelle faculté de pardon ne lui faut-il pas, puisque, aux Carmes, elle se réconcilie avec Alexandre et que, avant, elle a cherché aie servir! Qui donc de ces hommes qui l'ont fait jeter en prison, qui de ceux qui l'ont dénoncée^ qui des Comités révolutionnaires, qui du Comité de Sûreté générale a été persécuté par elle, lorsqu'elle fut puissante? Amar, Louis (du Bas-Rhin), Dubarrau, Lavicomterie, Jagot, Elie Lacoste, qui ont signé son ordre d'arrestation, leur en a-t-elle demandé compte? Quel compte à Vadier, si vainement imploré, Vadier qui a
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mîs son nom sur la liste des morts ? A-t-elle à David, lorsqu'il la peignit Impératrice recevant du Héros moderne l'imposition de la couronne sacrée, rappelé d*un mot que son nom à lui était au pied de Tordre de mort d'Alexandre ? Et à Tallien, à Real, à quiconque a été boni pour elle aux jours où elle avait besoin d'appui, comme elle paye sa dette 1 Elle est donc reconnaissante, et ce n'est une vertu ni médiocre, ni banale ; elle est reconnaissante, lorsque le souvenir seul des bienfaits reçus pourrait sembler une humiliation dans la position où elle s*élève, serait tenue telle par une âme vulgaire. C'est que Joséphine est née DamCj elle est une Dame, et elle restera telle : elle Test par le tact, elle Test par Tabsence de vanité, elle Test par la reconnaissance, elle Test par toute sa personne et dans tous ses actes ; elle le demeure aux Carmes, elle le reste au Luxembourg et à la rue Chantereine ; elle le sera aux Tuileries et à Malmaison. Cela, qui est si rare, lui est donné, et cela vaut bien mieux sans doute et doit autrement servir sa mémoire que si elle n'eût point trouvé d'amants, et que, sèche, envieuse et méchante, elle eût traversé la vie dans une ombrageuse et inutile chasteté — dont personne ne lui eût su gré et qui n'eût été, comme il arrive, qu'une hypocrisie ou un regret.