‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 2)Chapitre 9 sur 11 · JOSÉPHINE DE UKAU II A UN AI · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE DE UKAU II A UN AI

que Beauharnais pouvait avoir à la Ferté-Aurain, non payés entièrement à la Nation et déjà singulièrement grevés d'hypothèques, étaient toujours consfisqués.

Pour ses domestiques, la citoyenne Lanoy, bonne le ses enfants ; une femme de chambre, Agathe Rible, qu'on voit déjà paraître, et un officieux, le citoyen Gontier, Joséphine s'en tirait en ne leur payant point leurs gages et en leur empruntant môme leurs économies ; mais 1 000 francs que prêtait Adélaïde, la sœur de Marie Lanoy, 12000 francs même qu avait prêtés Sabatier, le beau-frère, au moment de rémission des assignats, n'avaient pas été d*un grand secours même avec les emprunts faits ça et là — tels 503 livres du citoyen Desrez que, le 24 ventôse, Joséphine reconnaît lui devoir et qu'elle s'engage à lui remettre à la première réquisition — et Ton n'aurait pu vivre sans une personne qui, à ce moment, à côté de Calmelet et de concert avec lui, joue dans la vie de Joséphine un rôle décisif en subvenant à ses besoins et en lui permettant d'attendre. C'est un M. Emmery, de son métier banquier à Dunkerque et vraisemblablement de longue date en relations avec les Tascher par son commerce avec les Aîitilles. « Depuis trois ans il alimente Joséphine.»

Cet Emmery (Jean-Marie- Joseph), qu'il ne faut pas confondre avec un autre Emery, qui fut avocat à Melz, député, sénateur, pair de France et comte do rEiiipire sous le nom de Grosyculx, était colonel de la Garde nationale de Dunkerque lorsque, en 17:'l, il fut nommé député à la Lé;sislalive. Il y siébOa

parmi les constitutionnels; ouvrit, en matière commerciale et maritime, plusieurs avis pleins de sens, défendit La Fayette et, en toute occasion, montra un esprit très ferme, très net et, en môme temps, très libéral. Élu maiie de Dunkerque après la dissolution de l'Assemblée, il avait été, sous la Terreur, poursuivi , et emprisonné ; seule, une grave maladie l'avait sauvé de la guillotine. Redevenu maire en Tan III, ayant repris, avec son associé, M. Vanhée, ses opérations avec les Antilles, il avait continué à avancer à Joséphine les sommes dont elle avait besoin.

Malgré son extrême obligeance^ il pouvait se lasser; d'ailleurs les remises qu'il faisait n'étaient guère en rapport avec les désirs de M"* de Beauharnais : aussitôt donc que celle-ci fut parvenue à reprendre le contact avec sa mère, à lui faire passer de ses nouvelles, à lui annoncer son veuvage, à réclamer son soutien (lettre du 30 brumaire an III-20 novembre 1794) et qu'elle eut obtenu réponse, elle s'empressa de la prier de l'aider à se libérer. « Sans les soins de mon bon ami Emmery et de son associé, écrit-elle à sa mère le 1" janvier 1795 (12 nivôse an III), je ne sais ce que je serais devenue. Je connais trop votre tendresse pour avoir le plus petit doute sur l'empressement que vous mettrez à me procurer les moyens do vivre et de reconnaître en m'acquittant ce que je suis redevable à M. Emmery. » Elle insiste po\ir que l'argent dont M°** de la Pagerie peut disposer, non seulement comme revenus, mais comme fonds de capitaux, soit envoyé soit à Hambourg, soit à Londres, à des

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banquiers qui le feront passer à Dunkerque. Pour le détail, elle ne s'en occupe point : ces Messieurs « ont sa conGance sans bornes et elle prie sa chère maman de faire tout ce qu'ils lui conseilleront de faire pour le plus grand avanlago de leurs intérêts communs ».

La réponse est favorable, car les 10 et 12 prairial (29 avril et !•' mai), Joséphine passe procuration d'abord à Emmery et Vanhée, puis à Vanhée seul, pour retirer et placer l'argent que remettra le banquier de Hambourg et pour gérer les biens que ses enfants ont à Saint-Domingue. Les sommes ainsi reçues sont sans doute médiocres, car Joséphine insiste de nouveau et, à la fin, prenant le grand parti, elle tire sur sa mère pour 1 000 livres sterling de lettres de change. « Je ne vous dis pas, lui écrit-elle le 8 brumaire an IV (30 octobre 1795), combien il est important de remplir cet engngement, puisque ces mêmes effets sont passés pour les faire négocier aux amis qui me font vivre ainsi que mes enfants. » C'est ce qui lui permet, quelques mois plus tard, d'écrire à sa bellesœur Beauharnais, qui lui avait assez aigrement demandé un secours : « Pour ce que vous appelez ma grande fortune, elle vous a été, je n'en doute pas, exagérée, mais un peu de numéraire que maman m'a fait passer me met assez à mon aise pour être utile à mes amies. »

Entre temps, elle est parvenue à recouvrer au moins les linges, hardes, meuMes, bijoux et effets qui lui appartiennent à elle et à ses enfants. A peine la loi du 8 pluviôse a-t-elle élé rendue qu'eUe s'est hâtée

d'en invoquer le bénéfice ; elle a obtenu pour sa pélition Taposlille de Merlin de Thionville et de Tallien ; le Comité de Sûreté générale a rendu un arrêté conforme ; les scellés ont été levés par le juge de paix en présence d'un membre du Comité révolutionnaire et d*un commissaire de l'Agence des revenus nationaux ; Joséphine a repris ce qui était à son usage journalier, puis les scellés ont été réapposés ^ Ils ne seront définitivement levés qne plusieurs mois après.

Elle s est occupée enfin de protéger dans l'avenir la fortune de ses enfants, sa propre fortune, car elle en a la jouissance : elle a assemblé, le 27 germinal (16 avril), un conseil de famille composé du citoyen Dorfaut, receveur de rentes, fondé de procuration du grand-père Beauharnais, et des citoyens Calmelet, Nys, Billault et Pelletier, amis des mineurs, lesquels l'ont nommée à la charge de tutrice et ont désigné pour la fonction de subrogé-tuteur le citoyen Calmelet. Forte de cette tutelle, Joséphine s'est rendue à Fontainebleau près de son beau-père et de sa tante et, par acte passé devant Liste, notaire, le 30 messidor (18 juillet), elle a emprunté de M"® Renaudin, au nom de ses enfants, une somme de 50 000 livres assi-

' Toujours ici se présente la même dirfîcuUô : Joséphine dan» Tordre d'arrestation, dans cet ordre de levée des scellés, dans la plupart des pièces la concernant, est dite demeurer rue Saint-Dominique, 953, et dans des procurations de même époque, elle est dite demeurer rae de l'Université. Je n*ai pu expliquer celte contradiction qu'en supposant — et les plans de Paris à celte date, entre autres le plan de Verniquet, semblent me donner raison,— que c'est ici la même maison, ou deux corps de bâtiments de la même propriété où Van accède indifTéremment par Tune des deux rues.

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gnats provenant de la vente de la maison de Fontainebleau, dont partie lui a servi à payer le prix des domaines nationaux achetés par Alexandre dans le district de Romorantin, partie à payer sa contribution à l'emprunt forcé de Tan IV, fixée à 60000 livres assignats et réduite ensuite à 1 000 livres, Taleur métallique*.

Elle n'a rien négligé des petites créances qu'elle peut exercer sur la nation. Elle a obtenu du repré* sentant Laurenceot, envoyé en mission en Loir-et- Cher, que l'argenterie et les livres qui se trouvaient à la Ferté et qui avaient été déposés à l'administration départementale, lui fussent restitués ; sur un arrêté du même représentant, elle a touché un acompte de 10 000 livres sur le prix des meubles qui ont été vendus après le décès de son mari, de l'autorité de la Nation ; mais ce ne sera que le 7 germinal an IV (27 mars 1796) que le séquestre sera levé sur les biens d'Alexandre et jusque-là il lui sera impossible de toucher aucun revenu.

L'on peut juger à quel point fut précaire et difficile, durant la plus grande partie de Tan III, la position de Joséphine. Ce n'est qu'en prairial (fin avril) qu'elle voit une éclaircie ; en messidor (juillet) qu'elle trouve chez sa tante un secours, mais combien minime^

* Celte somme de 50 000 livres assignats, pour laquelle Joséphine s'engage à 1 ÔOO livres de rente perpétuelle vaut, eo espèces métalliques au cours du jour 2Gii livres 10 sous, et c'est à ce chiffre que la créance se trouve réduite par arrangjment du 13 messidor an Yl.

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— le louis d'or de 24 livres vaut alors 808 livres assignais. — C'est seulement après Tannée écoulée, dans le deuxième mois de Tan IV, qu'elle lire les 25 000 livres sur sa mère. Mais, de ces 25 000 livres, que ne doit-elle pas à Emmery? Depuis 1792, elle vit des emprunts qu'elle lui fait : « Vous jugez d'après cela, écrit-elle à sa mère, que je lui suis redevable de sommes considérables*. » Et celle dette n'est pas la seule : elle doit à tout le monde et de tous côtés ; mais c'est là son élément, et cela ne l'empêche point de vivre.

Outre les voyages à Fontainebleau assez fréquents,

— elle finit, semble- t-il, par y entreposer Ilorlense près de son grand-père et de sa tante ; — elle a toutes sortes d'occupations mondaines qu'elle se crée, et ses goûts restent toujours pareils. Il lui faut une voiture de louage pour faire ses démarches près des gens en place, car elle n'est point femme à marcher, et elle n'a point encore inventé l'admirable combinaison qui, le 9 messidor an III (27 juin 1793), lui vaudra du Comité de Salut public, en échange des chevaux et des équipages que Beauharnais a laissés à l'Armée du Rhin et dont les Représentants ont disposé, une voiture et deux chevaux. Elle se trouve donc devoir au loueur une assez grosse somme que, sur ses économies, paye Marie Lanoy. Elle aime les fleurs, constamment la

* En reconnaissance des services qui lui avaient été rendus à celte époque par MM. Kmmery et V.nihéft, Josép!»ine leur prête, le îi2 fructidor an XI, la somme de -UJ UUO francs, dont, par divers actes postérieurs, elle renonce à toucher l'inlérct.

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dépense en revient. Ses toilettes sont bien modestes, mais il lui faut encore une. pièce de mousseline de 500 livres, un schall de 270, un grand schall de 1 200, six aunes de taffetas Florence gris à 1 320 et deux paires de bas de soie gris à coins de couleur de 700 livres. Qu'on n'aille pas pourtant prendre ces chiffres au sérieux : c'est le temps des assignats : une paire de souliers pour Ilortense coûte 140 livres ; le port d'une caisse venant d'Orléans 1 520 ; un pain de sucre de six livres, à 220 livres la livre, 1 260 livres, et le papier timbré pour faire un billet 70 livres.

Elle a recherché, repris ses anciennes relations : dans ce temps de famine de l'année 1795, on reçoit pourtant, même à dîner, mais les invités apportent leur pain : chez M°* de Moulins où Joséphine a retrouvé son couvert mis, elle est seule dispensée, ce qui lui fait dire qu'elle reçoit en vérité son pain quotidien; elle a encore les Hosten, les Croiseul, mais elle les voit moins ; elle a mieux ou du moins plus à son goût : elle s'est liée d'intimité avec M°*® Tallien.

Entre ces deux femmes, combien de rapports! Tercsia est certes plus belle, d'une beauté qui ne se peut comparer à l'agrément de Joséphine, mais toutes deux sont, par origine, d'un milieu, d'une éducation, d'une qualité qui ne les préparent point à vivre avec les gens dont elles ont affaire. Toutes deux ont voulu sauver leur tôte et n'ont point hésité à déchoir, à prendre des amis ou des amants qui ne peuvent guère leur plaire. , Toutes deux ont mômes goûts, mômes désirs, mômes besoins du luxe, de réléj^ance, du gaspillage. Toutes

deux n'ont guère de scrupules de religion on de morale, et toutes deux cherchent uniquement Tentreteneur, amant ou mari, peu importe, mais si riche qu'elles puissent se passer toutes leurs fantaisies et satisfaire tous leurs caprices. Pour Teresia, Tallien n'a été qu'une bouchée : elle en a tiré ce grand et légitime orgueil qu'un régime de sang et l'homme qui l'incarnait aient été renversés et abolis pour la sauver ; qu'une grande nation ait dû sa libération à l'amour qu'un homme avait pour elle ; que le peuple l'ait saluée : Notre-Dame de Thermidor ; que son nom ait été alors prononcé avec reconnaissance, avec admiration, avec une sorte de piété par ces gens de l'ancienne société qui s'empressent à lui faire la cour et par elle à demander des faveurs ; mais s'il lîii a plu de jouer un temps à la simplicité, d'abriter sa gloire dans Idi chaumière de Tallien, à l'Allée des Veuves, elle ne tarde pas à trouver qu'un théâtre est bien médiocre pour une femme comme elle. La chaumière, passe encore : c'est original; mais il y faut les fleurs les plus rares, des officieux en nombre, les repas les plus délicats, les vins les plus exquis et des toilettes qui, pour exiger peu d'étoffe, n'en coûtentpas moins.

El, comme il faut chercher l'argent où il est, comme il y en a chez les banquiers et les gens d'afl^aires, c'est là que va Teresia et elle emmène Joséphine avec elle. Des le 26 prairial an III (14 juin 1793), la voici en liaison avec Perregaux, et la voici à sa table avec son mari, Fréron, la vicomtesse de Deauharnais et quelques autres dames et messieurs, surtout des banquiers.

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C'esl le comte de Gervinus qui, après avoir diné là, le raconte à Hardenberg.

Et comme, en même temps que les banquiers, les gens de gouvernement — ceux surtout qui n'ont point de scrupules — sont bons à connaître, voici arriver Barras, et comme Barras se connaît en intrigues, ayant pour ses débuts travaillé avec la Lamothe-Valois, il ne tarde pas à passer sa maîtresse à Ouvrard, tout en conservant, lorsqu'il lui plaît, les privautés qui lui conviennent. D'autre pari, Teresia n'a point de sottes jalousies ; Joséphine plaît à Barras ; Barras surtout, pour bien des raisons, plaît à Joséphine. Bien de mieuju

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