‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 2)Chapitre 2 sur 11 · IL A ETE TIRE A PART · texte numérisé non relu

IL A ETE TIRE A PART

Vingt exemplaires sur papier de Hollandey numérotés à la presse.

Cette étude eâl dîvîsée en trois parties, dont les deuit premières vont paraître presque simultanément.

Dans celle-ci, Joséphiîie de Beauharnais, j'ai voulu rendre compte de l'existence de Joséphine depuis sa naissance jusqu'à son union avec le général Bonaparte.

Dans la deuxième, j'ai prétendu recueillir les détails épars qui permettent de reconstituer le rôle de Joséphine Impératrice et Reine,

Dans la troisième : Joséphine après le divorce, j'essaierai , — lorsque mon livre sur Napoléon et sa Famille aura été conduit jusqu'à la date de 1809, — de réunir des indices suffisants de la femme pour qu'on apprécie définitivement son caractère. L'ayant montrée jeune fille et jeune femme hors de la direction de Napoléon ; ayant éfabli ensuite ce qu'elle a gagné à cetfe sujétion, il conviendra de chercher ce qu'elle sera devenue lorsqu'elle en aura été libérée.

Qu'aura-t-elle gagné en esprit de conduite, en noblesse d'âme, en rectitude de jugement? Comment mènerat-elie sa vie et quelle devra être sur elle l'opinion de l'histoire, voilà ce qu'il faudra dire. Ce volume fera la preuve arithmétique des deux précédents. Il établira si je me suis ou non trompé, si je me suis montré juge indulgent ou prévenu.

Pour le moment, bien que la plupart des documents soient assemblés sur cette troisième partie, je préfère la réserver, certaines notions devant d'abord être exposées ailleurs, mais, quant aux deux premières, l'état d'avancement de mes autres travaux m'oblige à les publier et puisque l'occasion s'en présente, il convient que je m'explique sur certains faits qui me sont personnels.

On m'accuse, dans certains milieux, déporter contre Joséphine une sorte d'acrimonie et d'esprit systématique de dénigrement. L'on dit qu'il est au moins inutile d'aller rechercher quelles furent les origines, quelle la vie antérieure, quelles les fréquentations et les habitudes d'une femme que Napoléon a aimée, qui, durant quatorze ans, a été la compagne de sa gloire, qu'il a fait près de lui monter au trône et dont le nom est associé à son nom. On ne doit pas toucher à cette femme ; elle est sacrée.

C'est le système qu'on prétendait par ailleurs appliquer à Napoléon : il était permis d'écrire sur lui, mais à condition de respecter toutes les légendes, de ne point faire descendre un instant le dieu du piédes-

lil ; à condition surtout de respecter ce qu*on appelait les secrets de la Famille, comme sic^ces secrets, dont les plus graves furent étalés devant le monde par ceux-là même qui en étaient les dépositaires, n'étaient point indispensables à Thistoire, n'apportaient point, avec les causes même des décisions^ les justifications de la politique entière de Napoléon.

J'ai continué mon chemin, et je le poursuivrai, si la vie veut encore de moi, jusqu'au bout ; je dirai tout ce que j'ai trouvé, tout ce que j'ai pensé même, sans réticence, sans complaisance, parce que c'est ainsi seulement qu'il faut honorer le Héros : si quelques* uns voient des fautes où je vois du grand et du noble, si quelques autres essaient de tirer des armes de ce que j'aurai révélé, peu importe : j'ai trop la conviction que la Vérité seule, la Vérité tout entière peut servir sa mémoire pour hésiter et me reprendre Mais, à présent, je me sens plus touché que je n'ose dire par le reproche : il s'agit d'une femme, et cette femme, ai-je le droit, en la partie de sa vie qui n'est point à proprement dire historique, de lui appliquer les procédés d'investigation minutieuse qui sont dans ma méthode de travail î

« Ne fouettez pas une femme, môme avec des roses !» a dit le poète anlique. Sans doute, si celle femme n'a été qu'une femme, si elle n'a exercé nulle action sur son temps, si elle n'a joué nul rôle dans la politique, si les partis n'ont pas pris à tâche de donner d*elle une image menteuse et, à son profit, de fausser

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riiisloîre. ï)'une telle femme indifférente et sans nom* à quoi bon chercher les tares et discuter les aventures? C'est un libelle si on la désigne; c'est un roman si Ton généralise et, si l'on va plus aux détails, c'est de la pornographie. L'on ne gagne pus grand'chose à raconter les travers et les misères qu'elle a eus en commun avec son sexe, et, de fait, il vaul mieux s'en taire.

Mais convient-il d'étendre la règle à celles-là qui ont pris une place dans TEtat, qui, directement ou non, ont été associées aux grands événements et aux grandes passions de Tllumanité ? Celles-là n'apparliennent-elles pas à l'écrivain ; n'a-t-il pas droit sur elles et quelque chose de ce qui est elles doit-il demeurer secret ? Ici, plus de vie privée, plus de pudeur féminine, plus de respect : ce n'est plus une femme, c'est un personnage d'histoire et l'Histoire a pour base nécessaire la vérité intégrale sur les êtres qui relèvent d'elle.

Sans doute, en ce qui touche la femme, cette théorie trouve encore des contradicteurs. C'est à peine si, dans les livres d'histoire didactique, académique et pédagogique, Ton se hasarde à prononcer les noms de ces femmes qui, sans avoir été reines ni impératrices, ont cependant obtenu sur les rois, les empereurs, et par suite sur les nations, bien plus de pouvoir que les épouses légitimes et qui ont, bien autrement qu'elles, influé sur les événements. Si, depuis quelque temps, l'on s'enhardit à parler de leurs actes politiques, l'on se garde de fouiller leur passé, de

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raconter en détail leur vie antérieure, de rechercher leurs liaisons, d'établir leur caractère et de définir leur façon de penser. Il semble qu'on n'ait à retenir d'elles que ce qu'elles ont fait, écrit et dit publiquement depuis le moment où elles sont moulées sur un théâtre public. Sur tout le reste, on glisse et plus on est discret, mieux on est vu.

Des souveraines, on parle davantage, et il est permis même de recueillir tout détail sur elles pourvu que ce soit en des publications documentaires portant l'estampille d'un gouvernement. Alors, Ton accepte sans indignation des révélations qui, venues d'un particulier, auraient paru misérables et sacrilèges. Mais qu'on se garde d'apprécier ou même de raconter : ce qui était loisible aux contemporains accrédités est interdit à leurs descendants sans mandat. Le document net et cru est de l'Histoire ; le môme document utilisé pour l'histoire, entouré, soutenu d'autres documents, est du pamphlet. Cela est ainsi et il suffit d'être averti.

Étudiant Napoléon, j'ai rencontré Joséphine, Cette femme a tenu dans la vie sentimentale du Général, du Consul, de l'Empereur la plus grande place ; son action n'a point été étrangère à certaines décisions qu'il a prises et, pour rendre compte de certaines tendances de son esprit, de certains états de son imagination et de son cœur, il est nécessaire de savoir exactement qui elle est, comment elle pense, d'où elle vient, où elle est allée. Dans la plupart, sinon dans tous les livres qui lui sont consacrés, l'on ne trouve

e INTRODUCTION

que légendes imbéciles, apologies intéressées, erreurs volontaires, un fatras de déclamations oiseuses qui ne prouvent rien, n'expliquent rien, ne mènent à rien. Au lieu de faits, des épithètes; au lieu de dates, dés adjectifs. Il a donc fallu reprendre cette vie comme eût fait un juge d'instruction, ne conserver de tout rimprimé que les pièces sérieuses, authentiques, émanées de l'intéressée ou de ses contemporains, grouper autour de ces documents les documents nouveaux que des recherches personnelles avaient fait rencontrer et, du dossier ainsi formé, indépendamment de toute idée préconçue, en dehors de toute pensée de flatterie ou de complaisance, dégager la femme, sa vie, ses actes, son caractère, son esprit.

Ces notions sont indispensables pour compléter ce que j'ai dit et ce que j'aurai encore à dire des relations de Napoléon avec Joséphine *, des rapports de la famille Bonaparte avec elle. J'ai besoin des antécédents : sans eux, point de caractère qui se puisse définir et établir.

C'est ce que j'ai fait ailleurs pour les frères et les sœurs de Napoléon : mais, comme leur vie était dès le début liée à la sienne, rien n'était plus aisé que d'exposer, à mesure que je Tétudiais lui-même, l'origine et la constitution de leurs liaisons, le développement des sentiments et des intérêts réciproques, de fournir les indications nécessaires sur l'éducation, le caractère, la forme d'esprit des êtres; il n'ei est pas ainsi

• Napoléon et les femmes.

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pour la femme qui joue le rôle principal dans son existence et dans son cœur durant les plus brillantes années de sa carrière; elle entre brusquement dans sa vie et s*y installe sans qu'on ait pu se renseigner ni sur son éducation, ni sur ses actes, ni sur son passé; c'est donc à part qu'il convient de Téludier, et, pour la faire comprendre, il faut, de toute nécessité, supprimer toute complaisance et n'avoir en vue que la vérité.

Par malheur, cette vérité va heurter une légende accréditée dans certaines coteries où Joséphine est devenue intangible, comme ailleurs Marie-Antoinette. Ce n'est pas sans doute le même sentiment et les causes ne sont pas semblables, mais le résultat est pareil : pour Marie- Antoinette, ses malheurs, son courage et sa mort ont commandé le respect et devant elle la critique, même la vérité, s'arrêtent; l'on répugne à se mêler aux accusateurs et, bien que certaines parties d'histoire demeurent inexplicables tant que Ton n'aura point sincèrement éludié la femme qu'elle fut et le rôle qu'elle a joué, jusqu'ici il ne s'esl guère rencontré de travailleurs honnêtes et impartiaux pour tenter d'écrire sa vie entière ; même les mieux armés se laissent influencer, évitent de grouper des faits décisifs et, en dernière analyse, atténuent leurs jugements : Il y a là de la grandeur et de la désolation et, à défaut de sympathie, la pitié s'impose avec le respect.

Joséphine n'a point de malheurs , il est difficile Je lui trouver du courage et, quant au motif de sa mort, il n'est point pour l'honorer. Ce ne sont donc point de tels sentiments qu'elle inspire. L'image que

Ton a prise d'elle n'est point due au caractère qu'elle a développé, ni aux souvenirs qu'elle a laissés. Il s'est opéré, pour lui créer, à l'aide des éléments épars en suspension dans l'atmosphère national, la légende qui a'est attachée à son nom, uû travail dont il est d'autant plus nécessaire de rechercher le développement, qu'il est impossible de n'y point discerner des velléités de dénigrement contre Napoléon.

Parallèle à une époque à la légende de Napoléon, dont elle est, dont elle eût dû rester le commentaire et le développement, la légende de Joséphine a été ensuite propagée à dessein de diminuer l'Empereur, de le montrer en faute, de lui enlever le bénéfice de certains de ses actes, d'atténuer les idées directrices de sa conduite, celles qu'il importe d'autant plus dé mettre en relief que, d'elles, découle la doctrine établie par lui et faussée depuis lui.

Sans doute, les résultats de ce travail seront éphémères et il suffirait de quelque patience pour les voir s'évanouir. La notion acquise par le peuple n'en a point été modifiée et cette notion prise d'ensemble, sans détail, se rapproche assez sensiblement de la vérité — telle au moins que l'imagination populaire la peut concevoir — pour être sans inconvénients. Cette notion fortifie à des égards, amollit un peu à d'autres, la notion que le peuple s'est formée de l'Empereur, mais, si elle s'est ainsi constituée, c'est à la suite d'une inéluctable loi des races. En toute religion, les divinités que se donne le peuple vont par couple : il faut une déesse près du dieu : une religion exclusive-

NTRODUCTION ^

ment mâle ne saurait longtemps séduire et attacher les Latins : il faut que l'élément femelle s'y introduise et, lorsque la déesse n'absorbe pas tous les hommages, on serait mal venu de se plaindre.

C'est ailleurs, dans une classe qui se croit plus relevée, qui s'imagine plus instruite, qui pourrait avoir reçu une culture plus générale, qui a, en tout cas, plus de facilités de lire, que s'est formée, répandue, accréditée, la légeqde de Joséphine ; là, sera reçue avec empressement, accueillie avec joie, toute allégation ayant pour but de diminuer l'Empereur : cet homme est gênant; ilfaittrop, par sa taille, sentir aux pygmées leur petitesse ; il prouve trop, par son exemple, combien l'action est supérieure à la parole, à Técrit, au verbiage ; il a trop, par ses décisions, rendu visible le péril que font courir à une nation Tesprit pédagogique et l'esprit robin ; il a trop bien su, par ses décrets, museler les fauteurs d'anarchie, ceux de la chaire et ceux delà barre ; il a trop bien établi, par son exemple entier, la supériorité de la société obéissant à une direction militaire sur une société désorganisée par l'anarchie civile, pour que, mort ou vif, il ne reste point l'éternel ennemi ; car ils sentent bien que, tant que vivra soji culte intime dans le cœur des Français fidèles, tant que les générations se lèveront à son nom et se guideront sur son étoile, tant qu'il sera parlé d'Honneur, tant qu'il sera question de Patrie, ils auront encore des retours à craindre et des revanches à redouter.

Sans doute, ici, l'arme était médiocre, mais c'était une arme ; on la leur offrait et ils l'ont prise.

Qui Toffrait? Un peu tout le monde, car cette légende ne s'est point établie d'un coup; elle a été composée de toutes sortes d'éléments disparates. Son origine est lointaine : elle date des premiers jours du Consulat.

En ce temps, les nobles rentrés vantent Joséphine et l'exaltent. Ce n'est qu'à elle qu'ils doivent leur retour et leurs biens. Pour ce Bonaparte, de la reconnaissance ; fi ! Pour la vicomtesse de Beauharnais, à la bonne heure I — C'est le début.

Au divorce, beaucoup des anciens compagnons de guerre, des employés civils, des gens de la Révolution, témoignent pour Joséphine d'autant plus d'admiration complaisante que, par là, ils rabaissent l'autre, l'Autrichienne. Ils regrettent, ils blâment la résolution de l'Empereur, et, par leurs discours et leurs récits, fournissent une première base à la légende orale.

Voici la chute de TEmpire : unis cette fois seulement, les uns, parce que les Beauharnais se sont ouvertement ralliés à la Restauration, les autres, parce que Joséphine demeure toujours à leurs yeux la femme de l'Empereur, Royalistes et Bonapartistes s'accordent pour parer de couleurs prestigieuses une mort déshonorante. Opposition encore, mais à double effet. Comme les brochuriers abondent, que tout est prétexte à brochures, une charretée de lettres et de mémoires apocryphes, une pleine pannerée de Canards : — première base à la légende écrite.

Les Cenl-Jours, TEmpereur visitant Malmaison, l'Empereur partant de Malmàison pour le grand exil,

Joséphine associée, morte, à cette convulsion suprême du patriotisme, à ce dernier acte du drame national, comment ne pas rejoindre, ne pas confondre ces deux souvenirs ?

La Restauration — et alors, par opposition aux Bourbons, par regret du passé, par curiosité, par goût d'apprendre des anecdotes sur l'homme dont on parle uniquement et qui a si peu laissé écrire, — la grande marée des mémoires sur l'Empire. Naturellement, Joséphine y prend sa place et, moins on ménage TEmpereur, mieux on la présente. Dès lors, le mouvement apologétique se dessine, et, lorsque l'on a épuisé ce qui était public ou ce qui était invenlable sur Napoléon, voici, sur Joséphine, les mémoires de M"* Lenormant, de W^ de Vaudey, de M"*" Avrillon, de M°' Georgette Ducrest, sans compter les mémoires de M°* d'Abrantès, les mémoires de la Contemporaine, les mémoires des généraux, des officiers, des soldats ; voici le Mémorial et les louanges entourées de quelques critiques que donne l'Empereur même. Jusqu'ici, point de mal et, de fait, au milieu des fadaises ainsi publiées, dans ce fatras d'écrits apocryphes, Ton discerne des parcelles de vérité, des observations directes, des traits de nature. Le mensonge abonde, surtout l'arrangé, le mis-au-point par les teinturiers, mais presque tout mérite d'être passé au crible et, de cette boue, l'on retient quelques paillettes.

Ce mouvement de mémoires n'est pas sang influence sur l'apothéose napoléonienne, qui prépare la Révolution de Juillet, qui motive explique et con-

sacre ravènement de Louis-Philippe • Joséphine y disparaît; c'est le grand soldat qu'on honore, Y homme de la Revanche^ le vengeur attendu du Drapeau. Pourtant, comme il faut au peuple une part de roman, de tendresse, de fleur bleue pour compléter el achever son héros, c'est Joséphine qui la fournit. Elle s'embellit physiquement et moralement au point de n'être plus guère reconnaissable ; mais ne croit-on pas embellir ainsi Napoléon, et n'est-il pas tout juste qu'elle se transfigure avec lui, puisqu'elle lui donne la réplique dans les drames populaires, qu'elle fournit sa part d'émotion aux volumes de cabinet de lecture et qu'elle est constamment en scène dans les anec* dotes à la Marco-Saint-Hilaire ?

Il y a exagération dans les louanges, invraisemblance dans les dialogues, ineptie dans les historiettes, mais à quoi bon chercher la mesure dans ces recueils destinés à exploiter la passion populaire : autant y demander du style. Rien à dire : depuis la mort de TEmpereur, l'évolution s'est produite et accomplie naturellement; elle est logique; elle est conforme aux lois historiques. La légende de Joséphine a suivi le même cours, a subi le môme accroissement que la grande légende à laquelle elle est demeurée subordonnée; la proportion s'est maintenue entre Tune et l'autre ; il ne s'est mêlé à l'extension de celle-ci aucun élément qui soit prélevé sur celle-là, qui y soit contraire ou hostile. On n'y rencontre nulle action externe, rien qui soit, peut-on dire, particulier à loséphine, qui tende à lui créer en dehors et à côté de

INTRODUCTION i3

la personnalité de Napoléon une personnalité propre. , Mais voici du nouveau : il ne va plus suffire quô Joséphine évolue dans Tatmosphère de Napoléon et qu'elle en soit le satellite, il s'agît de Ten détacher dans une mesure» de montrer qu'elle eut des idées distinctes, une action propre, de la présenter comme le bon génie dont Tabandon coïncide avec les fautes et la décadence de TEmpîre : c'est à quoi, dans un but facile à comprendre, s emploie la Reine Horlense et la publication des lettres de Napoléon à Joséphine en est le premier son de cloche. Sans doute, dans le tome premier, Joséphine n'apparaît encore que dans un rang subordonné» mais le tome second est tout entier consacré à montrer la mère tendre, l'épouse vertueuse, l'impératrice délaissée; Beauharnais même y trouve son lot.

On fait mieux : pour venger Joséphine des critiques du Mémorial^ on fait composer par Ballouhey, ancien secrétaire des dépenses, un travail qu'on imprime, où il est démontré que Joséphine a été la souveraine la plus ordonnée et la moins dépensière qu'on ait vue en France; et Texcellent comptable, pour soutenir cette thèse ardue, n'hésite pas à omettre des chiffres et à en fausser d'autres. Impression faite, on se ravise, on trouve à bon droit la publication dangereuse, on réserve la brochure pour la circulation privée. A partir de 1836, coïncidant avec les tentatives du Prince Louis-Napoléon, c'est, dans les petits journaux qu'il subventionne, une recrudescence d'anecdotes, de racontars, de romans sur sa grand'raère. Il n'est

question que d'elle et, à voir la place qu'on lui fait, on ne saurait douter du mot d'ordre.

Le but se dévoile à partir de 1849. De cette date jusqu'en 1870, s'accomplit régulièrement un travail d'abord officieux, puis officiel, pour établir et propager^ une légende de Joséphine distincte de la légende de Napoléon.

Ceci semblera étrange et des contemporains même le nieront parce qu'ils ne l'auront alors, ni aperçu ni compris. Sans doute, cela tiendra-t-il à ce que la plupart de ceux qui ont servi le plus fidèlement le second Empire, dans les postes même les plus élevés, n'avaient ni le sentiment, ni la tradition, ni la foi napoléonienne. Par une étrange rencontre, c'était dans les partis d'opposition — parti orléaniste et parti républicain — que se trouvaient alors les napoléoniens — soldats des grandes guerres ralliés à la Monarchie de Juillet après 1830 et demeurés fidèles à leur nouveau serment, journalistes et avocats formés à l'école et selon la doctrine de Carrel et ayant reconnu dans le Héros l'unique soldat de la République démocratique unitaire. Ceux-là ne s'y sont pas trompés, pas plus que ceux qui, groupés dès lea premiers jours autour du Prince Louis, avaient été les confidents de ses rêves,' l'avaient poussé à l'action et avaient joué leur vie dans ses tentatives, les hommes de V Occident Napoléonien et du Capitole.

Ce sont leurs idées qu'on trouvera ici.

Napoléon III était d'abord Tascher et Beauharnais. D avait des points de ressemblance trè" frappants

avec le roi Louis ; mais il était d'abord le fils de sa mère. Il avait été élevé par elle ; il l'avait adorée ; rien d'étonnant à ce que, d'elle, son esprit et son cœur eussent reçu d'ineffaçables empreintes. La Reine, durant les longs jours d'exil, n'avait pas manqué de lui dire ses griefs, ceux de l'Impératrice, ceux d'Eugène. En lui donc et par lui. lorsqu'il est au pouvoir, se continue, se perpétue, s^accentue même la lutte des deux races d'où il dérive, — cette lutte qui a duré déjà de 1796 à 1814 — et combien les Beauharnaia l'emportent sur les Bonaparte I

Que ce soit ou non par l'effet de sa volonté, qu'il y porte un dessein prémédité ou qu'il cède aux circonstances, qu'il obéisse à ses propres tendances ou qu'il subisse des influences extérieures, il n'importe : les faits sont là, ils sont indéniables, durant vingt ans ils sont concordants et ils établissent, soit une coïncidence si étrange que l'Histoire n'en fournirait point d'autre exemple, soit une règle de conduite immuable d'autant plus curieuse qu'elle est plus secrètement suivie et que, à certains symptômes extérieurs, on pourrait parfois penser qu'il en dévie, alors qu'il cherche seulement, dans la mise en relief de certaines personnalités, un contrepoids nécessaire à d'autres influences.

Sans doute, Napoléon III n'a pu refuser aux Bonaparte de la branche déclarée successible par l'Empereur les titres et les dignités auxquels ils ont droit ; mais il fait leur part la moindre possible et le plus ordinairement, il s'arrange pour les tenir à l'écart. Pour la branche de Lucien, malgré la réconciliation des Cent-

Jours, malgré le mariage de la fille de Joseph, malgré Tintimité établie en exil, malgré les communs périls de 4831, rien que de vains honneurs de cour.

Par Tun de ses premiers actes, le décret confisquant les biens de la maison d'Orléans, il les ruine tous, la branche de Jérôme, comme la branche de Lucien, comme les Murât et les Bacciochî, puisque, sans leur avis, sans leur consentement, il renonce formellement en leur nom aux revendications légitimes qu*ils ont à exercer au sujet des confiscations de 1815 et de 1816. Ainsi, ils dépendent de lui; il ne reçoivent d'argent que de lui ; ils perdent tout espoir de recouvrer jamais une fortune indépendante. Les générosités qu'il fait à certains, selon son bon plaisir, d'après la conduite qu'ils tiennent ou les influences qu'ils font agir, ne sont que des restitutions, singulièrement minimes par rapport aux droits formels qu'ils auraient à exercer en France, en Italie, à Naples et ailleurs ; elles sont étrangement onéreuses à qui les accepte, puisque les recevoir c'est renoncer à toute revendication et comment les refuser, puisqu'il faut vivre ?

Pendant qu'il tient à l'écart les Bonaparte, c'est des Tascher et des Beauharnais qu'il s'entoure uniquement. C'est la Grande-Duchesse Stéphanie de Bade — une Beauharnais — qui est l'oracle de la nouvelle cour et à qui vont tous les honneurs ; c'est la Reine de Suède, — une Beauharnais devenue Ber* nadotle — qui est la marraine du Prince Impérial !

C'est aux Tascher devenus allemands qu'il demande

le grand msdtre de la Maison de Flmpératrice, son premier chambellan, ses familiers de tous ordres.

Dans sa Maison^ qu'on ne cherche pas les noms des fidèles qui ont souffert pour Napoléon, qui ont supporté pour lui l'exil et la mort, les noms des victimes de la Terreur blanche, les noms môme des compagnons de Sainte-Hélène. On a mieux : à peiné se pare-t-on de quelques duchés d'Empire, directement hérités, le plus souvent substitués, parfois même apocryphes — car on ignore l'histoire ; le gros des places est réservé à ceux-là dont les pères ou les mères ont fait partie des Maisons de la Princesse Louis, de la Reine Hortense ou de l'Impératrice Joséphine divorcée. Quelle a été la conduite des pères lorsque TEmpire tomba, comment les uns ont affirmé leur, fidélité en obtenant tout de suite des grâces, des titres, des pairies ; comment les autres ont insulté leur bienfaiteur dans d'odieux .pamphlets, comment quelques-uns ont pris même les armes contre l'Empereur et commandé le feu contre lui, on ne s'en inquiète point; si, sur chacun d'eux, un particulier désarmé a pu composer un dossier de pièces officielles, authentiques, irréfutables, dont, avant 1870, la publication, inutile depuis cette date, eût été écrasante, quelle facilité ne trouvait pas pour se renseigner un gouvernement ayant à ses ordres toutes les archives et toutes les polices?

Voilà le cœur et l'intimité; voici la politique : dès l'établissement du second Empire, un travail officiel s'opère en vue de donner à Joséphine et môme à

18 INTRODUCTIOTf

Horlense uni place dans l'histoire de la Dynastie. CTest le Partant pour la Syrie qui devient Thymne officiel, au lieu du \ivat de Tabbé Rose, de la Marche de la Caravane et du Veillons au salut de r Empire , qui retentissaient jadis dans les solennités impériales. Par une itonnante propagande, on répand à millions d'exemplaires la figure de Joséphine : images d'Épinal, lithographies, gravures au burin, tout est bon. Un seul tableau, un seul, consacré à Napoléon, entre au Musée de Versailles, et Joséphine y figure avec Ilortense. n ne se trouve pas à Paris une place où Ton érige une statue à TEmpereur, mais on en élève une à Joséphine. L'Empereur, qu'est-ce que TEmpereur? Un souverain comme les autres. L'on inaugure un Musée des Souverains et là, mélangées avec les défroques apocryphes, les pantoufles éculées qu'on prétend de Marie-Antoinette, le bureau de Louis XV et le fauteuil à roulettes de Louis XVIII, on dispose les reliques de l'Empereur, et Ton met les oripeaux de l'Ordre du Saint-Esprit en meilleure vue que le manteau du Couronnement ! L'Empereur, le chef et le fondateur de la Dynastie, au moins cela, — rien que cela sans doute, car, du Général et du Consul, il n'est plus question, — l'Empereur, par qui l'on vit et de qui Ton vit, est rejeté très loin parmi les Bourbons, les Valois, les Capétiens, les Carolingiens, figure d'ancêtre, soit! mais ancêtre singulièrement délaissé, dont on se recommande encore à des jours, mais dont il est interdit d'évoquer les décisions et de recommander la tradition, dont on accepte l'hérilage mais sous bénéfice

d'inventaire, dont on trie les pensées comnne les papiers, et à qui, en lui reconnaissant des parties de génie, Ton refuse Tesprit politique 'et Finstinct de Tavenir.

Point de Bonaparte, mais des Beauharnais ! C'est là la trinaire divinité dont on se recommande, à laquelle on dédie des avenues — avenue Joséphine, avenue delaReine-Hortense, boulevard du Prince-Eugène — des statues et des livres. Car si, sur Napoléon, on décourage Tenquête historique; si, durant ces vingt années, toute la production officielle se borne à la publication tronquée et peu scienliiSque delà Correspondance et des Commentaires; si Ton abandonne à des adversaires du régime le soin d'écrire VHistoire du Consulat et de l'Empire^ si on laisse sans réfutation et sans riposte les pamphlets de Charras, de Barni, de Mario Proth, de Lanfrey, de Paschal Grousset; si, dans les lycées et les collèges, on encourage la diffusion de précis d'histoire nettement anti-napoléoniens; si, dans les bureaux historiques du Ministère de la Guerre, on suspend Tétude des campagnes de Napoléon, Ton trouve, pour Joséphine, Eugène et Hortense, des annalistes dont on subventionne les indigestes publications. Le Maréchal Marmont s'attaque-t-il, en ses mémoires posthumes, à la gloire du Prince Eugène? c'est une pluie de brochures, officieuses sinon officielles, en attendant la condamnation par le tribunal civil de la Seine.

Qu'on ne touche point aux Beauharnais, ils sont sacrés; c'est à eux l'auréole. Dans Tune des circonstances les plus solennelles de sa vie, faisant part de

son mariage aux grands corps de TEtat, Fempereur Napoléon IQ dit : c Une seule femme a semblé porter bonheur et vivre plus que les autres dans le souvenir du peuple, et cette femme, épouse modeste et bonne du général Bonaparte, n'était pas issue d'un sang royal, » et il ajoute, parlant de celle.qu*il appelle à partager son trdne : c Gracieuse et bonne, elle fera revivre dans la même position, j'en ai le ferme espoir, les vertus de Flmpératrice Joséphine. »

Ainsi, durant le second Empire» s*élabore cette légende parallèle dont les propagateurs savaient fort bien l'utilité : Etablir Napoléon seul comme THomme de Génie, ayant pensé, comn^andé, accompli seul, — comme c'est la vérité — les actes de son histoire, le mettre en la place où il doit être, si haut, si loin, hors de toute portée des êtres qui l'ont approché, c'est dangereux pour celui qui se réclame de lui. Interposer, entre Napoléon I"* et Napoléon III, les frères de TEmpereur, s'efforcer d'attirer sur eux une part de sa renommée, c'est pis encore : car certains des Bonaparte vivants ont, plus que l'héritier de l'Empire, la tradition, la ressemblance physique et morale avec le fondateur de la Dynastie, portent plus profonde l'empreinte de la race et en présentent plus marqués, dans le corps et Tesprit, les traits caractéristiques. Sans doute le respect filial y perd, et l'on peut s'étonner que Napoléon III néglige ainsi le père dont il lient, uniaucment pourtant, ses droits à l'hérédité. L'érection d'un monument familial dans l'église de Saint-Leuest

nTRODUCTIOX ïi

Tunique. hommage qu'il lui rend, hommage purement privé, tandis que, à sa mère, à son oncle» à sa grand mère, il n'a ménagé nul des honneurs publics : et ce n'est pas, certes, à cause des dissentiments entre Napoléon et Louis, ce n'est pas à cause du dédaigneux pardon inscrit dans le testament de Sainte-Hélène que Louis est ainsi mis de côté; mais, d'abord, parce qu le Qls semble prendre parti pour sa mère ; surtout parce que Louis est Bonaparte et que ce qu'on lui donnerait à lui, il faudrait l'accorder à Joseph, à Jérôme et même à Lucien : on leur fera à tous quatre des statues à Ajaccio ; c'est sans périls.

Gomme la légende Beauharnais est plus commode et plus proOtable t Le dernier fils du prince Eugène, Bavarois par son édu cation ,-Q.usse par son mariage^ est mort en 1852; les Leuchtenberg, ses fils, sont attachés et fixés en Russie. Des autres branches Beauharnais, point de descendants mâles. On contentera les femelles avec quelques duchés, quelques grandes places — certaines à la vérité étrangement attribuées — et l'on y gagnera à tous les points de vue, surtout — n'est-il pas vrai î — pour la confiance et la discrétion.

Et cela a été ainsi. A quel degré fut poussée l'inconscience, sinon le scepticisme, il ne convient pas de le rechercher t j'en ai dit assez.

Sans ce travail dirigé contre la vérité de l'Histoire et par suite contre la gloire de l'Empereur, sans ce parti pris pour les Beauharnais, sans cet abandon des traditions napoléoniennes que qualifiaient si sévère-

ment les véritables Bonapartistes et dont je les aï si souvent entendu gémir, je n'aurais pas sans doute été amené à m^inquiéter aussi directement de Joséphine ; j'aurais pu laisser ses faiblesses dans une ombre propice et je n'aurais pas mené avec cette rigueur mon enquête ; mais, éveillée par lés apologies intéressées, l'attention a besoin d'être satisfaite, et la vérité, obscurcie par des affirmations complaisantes, doit être redressée. Je ne porte ici point de haine, mais aussi nulle appréhension et seulement une entière bonne foi. Lorsque, il y a quatre ans, l'esquisse de ce premier volume a paru dans la Revue de PariSy des re(5lifications m'ont été adressées. L'on verra si j'en ai tenu compte. M'est-il permis d'espérer que les divers gens de lettres, qui, en démarquant ces articles, se sont alors approprié mes erreurs, voudront bien tenir compte de celte observation ?

Sur tout autre point oîi je me serais encore trompé, je sollicite instamment les communications des intéressés : qu'ils mettent en compte, pour mB pardonner mes inexactitudes, les difficultés singulières que présente un tel livre, où l'absence de documents certains et officiels oblige souvent à des conjectures, où Ton ne marche qu'à tâtons en saisissant quelques bribes de tettres, quelques dates de contrats, quelques actes civils ou religieux. En conscience, j'ai cherché le vrai, je crois l'avoir démêlé et si, sur des points, je me trouve l'avoir établi contrairement aux opinionsreçues, sur d'autresj'ai pu disculper Joséphine d'une façon qui, je crois, ne laissera point de doutes.

A cette enquête, Joséphine aura plus à gagner qu'à perdre et, en résumé, elle se trouvera plus aimable étant plus humaine et plus vraie. Par les tristesses, la pénurie, les douleurs de sa jeunesse elle s'élève et grandit. Ce n'est plus ici une baudruche soufflée à qui Ton a fourni l'apparence des bustes de cire qu'on voit aux vitrines des coiffeurs; qui, avec des bontés à la Sedaine et des grâces de journal des Modes, expose, d'une voix phonographique, les aphorismes de Marco de Saint-Hilaire et de Mathurin de Lescure, c'est une femme avec des os, de la chair, peu de cerveau, — et des sens ; ce n'est plus un être de raison, c'est la femme de son pays, de son temps et de son milieu, et si elle a tous les' goûts, tous les désirs, tous les caprices de la femme qu'elle est, s'en devra-t-on étonner? Et si, ayant cherché le luxe et l'ayant trouvé, cette femme est, par une fortune plus improbable encore qu'on ne l'avait imaginée, menée des plus bas échelons au plus sourcilleux sommet, les qualités qu'elle y montrera ne seront-elles pas plus rares, la distinction d'allures, d'esprit et de cœur qu'elle y déploiera ne sera-t-elle pas bien autrement remarquable que si l'élévation avait été moins brusque, l'éducation plus complète, les fréquentations plus relevées et la destinée moins étrange? Seulement ce n'est plus une impératrice, ce n'est plus une grande dame : — c'est une femme.

Frédéric Masson.

Clos des Fées, novembre 4808.

Les Iles, c*est le mot magique qui, en France, durant tout un siècle, vient tenter quiconque est amoureux d'aventures, affamé de gloire et d'argent. Avec ce mot, on remue Paris et la France; les bas de laine se vident dans le Mississipi ; des exodes se forment pour la France équinoxiale ; on veut tantôt les Indes ou le Sénégal, tantôt la Gochinchine et Madagascar; un courant continu emporte les hommes jeunes vers le large, vers les pays inconnus, vers les empires à conquérir et, après le Canada et la Louisiane perdus, en quelques années, il semble que la France va recouvrer des possessions coloniales cent fois plus vastes et plus riches que celles que la guerre continentale lui a fait perdre.

Et ce n'est point illusion, mais vérité démontrée : voici Saiilt-Domingue : dès 1640, il est vrai, les Boucaniers français, qui s'y sont irrégulièrement établis, ont reçu de la métropole un gouverneur ; en 1697,

l'Espagne, par ïe traité de Ryswick, a reconnu à la France des droits sur la partie occidentale ; mais, en 1711 seulement, se sont élevées les premières baraques du Cap-Français ; en 1749, Port-au-Prince a été désigné, par ordonnance du Roi, pour remplacement d*une ville ; et ce n'a été qu'à partir de 1763, qu€ le courant d'émigration s'y est porté régulièrement et que les capitaux y ont afflué. Or, vingt-cinq ans après, en 1788, la colonie de Saint-Domingue exporte en France, par 527 bâtiments, jaugeant 165 286 tonneaux, une valeur déclarée de 162 994 367 livres 16 sous 9 deniers. La France, par 678 bâtiments, y importe une valeur totale de 122 198 229 livres, compris les nègres, au nombre de 27 812 (hommes, femmes et enfants), qui entrent dans le total pour 58 070 884 ; la population est d'environ 520 000 individus, dont 40000 blancs, 28 000 affranchis ou descendants d'affranchis et 452000 esclaves. Les habitants exploitent 793 sucreries, 31580 indigoteries, 789 cotonneries, 3117 cafeyères, 182 guildiveries ; ils possèdent 40 000 chevaux, 50 000 mulets, 250 000 bœufs ou moutons. La valeur totale des revenus passe 200 millions de livres. .

Ailleurs, mêmes résultats : la Martinique n*a été remise à la compagnie des Indes occidentales qu'en 1665 ; elle a subi des révolutions de tous genres, dix à douze descentes ou occupations par les Anglais et les Hollandais. Comme si ce n'était pas assez des guerres qui ont ruiné son commerce, des administrations qui ont paralysé son industrie, de terribles oura-

LES ILES 2fl

gans (celui de 1766 en parliculier) ont à plusieurs reprises détruit ses récoltes, abattu ses maisons, rasé ses plantations. Or, malgré cela, en Tannée 1788, la Martinique exporte pour la France une valeur de 25 630 000 livres ; pour l'étranger une valeur de

7 747 000 livres ; elle reçoit de France pour 18 millions, de l'étranger pour 10 millions de marchandises. Balance à son profit, 8 millions \

A la Guadeloupe, où le commerce interlope avec les colonies anglaises se trouve favorisé par la situation, Texportation est, en 1788, de 16 millions pour la France, d'un million et demi pour l'étranger; Timporlation française atteint 5 millions et demi, Tétrangère 3. Balance, au proQt de la Guadeloupe, 8 millions et demi.

Et ces 8 millions de la Guadeloupe comme les

8 millions de la Martinique, loin d'être perdus pour la France, y rentrent pour la plus grande part sous forme de remises d'argent.

Pour l'ensemble des Antilles françaises, le chiffre des exportations pour la France atteignait cette année 1788 le total de 218 511 000 livres; des exportations pour l'étranger, 9 920 000 livres. Ce chiffre, quintuplé pour fournir la valeur représentative actuelle : — un milliard, cent quarante millions de francs, — profitait

* Eq 4885, la valeur tolale des exportations de la Martiniqun était de 21 443 382 francs, dont 15 210 060 francs pour la France. Les u. portations s'élevaient à 21 905 243 dont 9 193 441 francs de France. Balance au détriment de la métropole, plus de 6 millions; balance au détriment de la colonie près de 500000 francs. Par rapport à 1788, déficit de 12 millions, valeur nominale; de 60 millions, valeur réelle.

30 JOSÉPHINE DE BEAUflARNAIS

uniquement à la métropole ; car le commerce étranger, aussi restreint que possible, était soumis à des droits considérables ; Tiuiportation et l'exportation ne s'opéraient que par navires français ; la France bénéficiait donc, non seulement des marchandises vendues, non seulement des bénéfices perçus par les intermédiaires et les transporteurs, mais des sommes même dont elle payait et faisait payer à l'Europe les produits coloniaux, puisque la plupart des créoles riches habitaient la France continentale et s'y faisaient remettre leurs revenus.

Telle avait été là prodigieuse richesse créée en trente ans par la seule industrie de quelques-uns de ces Français qu'on déclare volontiers incapables de coloniser. Ces Français avaient, en deux siècles, sans secours de leur gouvernement et presque à son insu, successivement découvert, conquis et occupé le Canada, Terre-Neuve, la Louisiane, les Antilles, la Guyane, le Sénégal, l'Ile-de-France, Bourbon, Madagascar, ITndoustan entier; mais, par une doctrine néfaste que les Gouvernements, quels qu'ils soient, semblent se transmettre, ces colonies — créées par TefTort individuel des citoyens, — n'étaient envisagées par le pouvoir métropolitain que comme une monnaie d'appoint pour acheter sur le continent des traités de paix ou y payer des alliances ; à chaque guerre continentale où Ton éprouvait des revers, c'était avec des colonies qu'on payait ; à chaque guerre continentale où l'on avait des succès, c'était d'accroissements continentaux qu'on s'inquiétait, jamais de

revendications coloniales. Puis, des fniséiables débris qui restaient encore, on faisait des terrains d'exploitation ou d'expérience ; on y appliquait des lois, dont la nécessaire conséquence était la ruine et le massacre des braves gens qui y avaient porté leurs capitaux et leur personne. Et Ton s*étonne ensuite que le mouvement colonial se soit arrêté, que les Français se soient découragés d'aller sur des terres lointaines, au péril de leur vie, créer des richesses pour une nation incapable de les protéger, incapable même de les comprendre et qui se réjouit de retarder les guerres nécessaires en désavouant ses plus admirables soldats !

Il est à cet arrêt d'autres causes encore dont la législation métropolitaine n'est pas une des moindres. Par l'égalité des partages successoraux, la natalité a diminué dans la proportion qu'on sait ; Je malthusianisme s'est étendu sur toutes les provinces qui jadis fournissaient le plus gr^nd nombre d'émigrés coloniaux. Le père de famille, ne voulant pas que son héritage soit divisé à l'infini, a restreint le nombre de ses enfants; les fils, sachant que tous, quelle que soit leur conduite, ils succéderont à une portion de la fortune paternelle, préfèrent attendre celte part, fût-elle infime, à aller se créer eux-mêmes une situation personnelle. Ceux qui partent encore sont pour l'ordinaire des malheureux auxquels rien n'a réussi et qui vont là comme au suicide. Ils n'emportent nul capital, ils n'ont nulle relation, ils ne trouvent aucune protection ; quoi d'étonnant s'ils ne réussissent pas,

32 JOSÉPHINE DE BEAUIIAUNAIS

.si les plus favorisés sonl ceux qui parviennent à végéter.

Jadis, sons le régime du droit d*alnesse, c'étaient, d'ordinaire, des cadets de famille qui allaient ainsi chercher fortune ; mais ils ne partaient point les mains vides. Soit qu'ils eussent déjà reçu leur légitime, soit qu'ils tinssent de leur père ou de parents cotisés une pacotille, ils arrivaient dans la colonie avec un capital marchandises qu'ils n'avaient point eu à ébrécher, puisque le passage leur était le plus ordinairement accordé sur les vaisseaux du Roi. C'était à leur industrie à tirer parti de ce capital et, souvent, si la pacotille avait été bien composée, ils le décuplaient. Munis qu'ils étaient de lettres pour le Gouverneur et l'Intendant, ils n'avaient eu garde d'oublier leurs certificats de noblesse qu'ils faisaient enregistrer par les cours souveraines et, tout de suite, ils se trouvaient affiliés à une franc-maçonnerie dont la protection était d'autant plus utile que les règles pour y être admis étaien plus strictes. Ils ne manquaient point d'obtenir quelque concession de terres, car ce n'était point le sol qui manquait, et, s'ils avaient apporlé ou conquis par leur industrie le capital nécessaire pour mettre cette concession en valeur, presque tout de suite, ils se trouvaient riches. Mais, sans ce capital, mieux eussentils fait de rester chez eux, de prendre parti môme comme simples soldats dans un régiment.

Aux Antilles, ce capital pour devenir rémunérateur devait représenter environ deux fois et demi la valeur de la propriété à exploiter : ainsi, une propriété de cent

carreaux de terre, équivalant à 68 hectares, dont la valeur marchande, en pleine exploitation^ eût été de 200 000 livres, exigeait seize bœufs, cent cinq mulets, deux cents nègres, plus des ustensiles, outils et harnais «-* le tout montant à 560000 livres. Moyennant ceà avances, on récoltait et on fabriquait, année moyenne et sur terrain moyen, pour 153 000 livres tournois de sucre et sirop. En déduisant 55 000 livres pour nourri'* ture des nègres, frais d'économat, impositions, amortissement et réparations, restait net 98 000 livres, soit 48 p. 100 du capital si la concession avait été gracieuse, 12 2/3 p. 100 si la terre avait été achetée. Ce dernier chiffre plus probable ; car, sur la concession nue, les bâtiments à construire avaient nécessité des fonds qu'il fallait rémunérer. Toutefois, à la canne à sucre, certains habitants joignaient diverses autres cultures lucratives, en sorte que, dans des plantations bien conduites, le produit pouvait s'élever de 15 à 20 p. 100.

Mais, sans capital, pas de produit ; car il n'y a pas à dire qu'on travaillera de ses mains, qu*on se créera ainsi un capital. Pour l'Européen, pas de travail possible aux Antilles (on en a fait l'expérience à la Martinique avec les engagés pour trois ans, dits les trentesix mois) \ pas de travail aux colonies hormis au Canada, et là, un travail peu rémunérateur, analogue par ses fruits au travail en Europe. A mesure qu'on descend vers la zone tropicale, vers les pays où se font les récolles abondantes de produits recherchés en Europe, l'Européen est incapable de supporter un

JOSÉPHINE DE BEAUIIARNAIS

travail quelconque. L'Africain ou ^Asiatique le peut, mais, pourTallrait d'un salaire, il s'y refuse. De là, la contrainte, Tesclavage ; mais le nègre coule cher : Tadulte, pièce d'Inde^ de dfx-huit à trente ans, vaut de 1800 à 2400 livres, souvent plus. La négresse, un peu moins; elle travaille d'ailleurs presque autant; et Ton ne dislingue point les mâles des femelles lorsqu'on nombre les têtes d'une habilalion.

Si l'on administre bien et palernellement, le nombre des nègres s'augmente de soi. Mais, d'abord, il a fallu acheter et, pour acheter, il a fallu un capital. Et il ne suffît point du capital immédiatement nécessaire pour se procurer les nègres en nombre sufflsant pour exploiter la terre qu'on a, il faut encore des réserves, car il n'y a point d'assurances contre les épidémies ; il n'y en a point contre les tremblements de terre et les coups de vent; et ce n'est pas une récolte seulement qu'on y perd, mais souvent tout le matériel de l'habitation.

Donc, pour réussir, condition essentielle : le capital premier; mais comme beaucoup — sinon la plupart — ont emporté ce capital, le passage, le séjour aux Iles réussit à quantité, qui reviennent un jour en France les mains pleines d'or : ce sont surtout à dire vrai, des descendants, des parents ou des amis de gouverneurs, d'intendants ou de commandants des troupes, des favoris des ministres ou même du Roi. De là, les grandes concessions de terres, de là, les belles habitations en plein rapport ; de là, les fortunés qui, après une ou deux générations, débarquent

à la Cour pour réclamer leur rang et reprendre leur place, jeunes hommes aux airs et à la tournure de Princes charmants, dont les noms de revenants évoquent les aïeux partis jadis pour les Iles, disparus, oubliés. Ils sont en règle, mieux que quiconque; car, à l'orgueil dé leur race maintenue intacte, ils ont joint là-bas l'orgueil d'une autre noblesse, celle de la peau, et ils tiennent autant à l'une qu'à l'autre. Plus jolis, plus fins, plus rares que les Français du vieux sol, avec des yeux de diamant noir, une sveltesse nonchalante dans la taille, une langueur provocante dans la démarche, en même temps une violence de passion que nulle folie n'arrête, une vigueur de tempérament que nul excès n'épuise, une élégance naturelle que chacun imite et que personne n'égale, une prodigalité si aisée que rien, semble-t-il, n'en peut tarir la source, une bravoure qui se joue aux périls et y trouve le plus rare des plaisirs, ils affolent les femmes, décrètent la mode, régnent à Paris, à Versailles, partout où il leur plaît d'établir leur domination.

Et c'est des Iles que viennent aussi les Reines de Paris, ces créoles à grandes fortunes, aussi désireuses de litres et de charges de Cour que d'élégance et de luxe. Parmi elles, sans avoir à se mésallier, — car elles sont de bonne race, la plupart, de petite noblesse mais authentique, — lès seigneurs désireux de redorer leur blason vont plus volontiers maintenant chercher des épouses que parmi les filles de finance. Et, après un court passage dans quelque couvent à la mode, tout do suite introduites dans le grand monde, elle

36 JOSÉPHINE DE BEÂUIIAUNAIS

s'y trouvent à Taise et y portent, avec une grâce qui n'est qu'à elles, leurs façons, leur parler nonchalant et le négligé de leurs habitudes. D'elles, viennent des révolutions inaperçues, la haute coiCfure remplacée par le mouchoir à la créole, le grand habit détrôné par la gaule flottante et souple, les soies et les velours abandonnes pour les blanches étoffes de mousseline et de percale, d'un blanc qu'on n'obtient que là-bas, aux rivières de l'Artibonite, où les raffinées envoient laver leur linge. D'elles, coïncidant juste avec le mouvement que provoque Rousseau, précédant cet autre mouvement qui, des fouilles d'Herculanum et de Pompéi, va, par les peintres, se répandre, se propager et devenir tyrannique, d'elles dérive un courant de simplicité apparente, le plus onéreux de tous les luxes. Si riches soient-elles, elles n'ont point cette hauteur d'argent qui rend insoutenables la plupart des lîlles de finance ; plus prodigues que celles-ci, parce que leur nonchalance les rend incapables de défense, plus tcntables parce que toute fantaisie leur est nouvelle et qu'elles y portent, avec l'ardeur qui est en leur sang, l'inconscience de l'argent qui fut dans leur éducation, elles donnent aux divertissements et aux plaisirs un tour nouveau, elles portent aux ameublements, aux toilettes et aux maisons une façon qui leur est propre. - -

Non seulement la Cour, non seulement la société qui en ressort est ainsi envahie et dominée par les créoles, mais la Ville entière et toute la province maritime : Plus même que les propriétaires d'habitations,

LES ILKS 37

les commerçants, les intermédiaires font fortune aux Iles. C'est des Iles que vit Bordeaujc, qui envoie aux Antilles 242 navires, Nantes qui en a 131, le Havre 107, Marseille 133, puis la Rochelle, Dunkerque, Bayonne* Sans doute, la noblesse ne déroge pas au commerce maritime, mais elle s*y adonne peu et le laisse volontiers aux bourgeois. D'ailleurs, où commence, où finit le commerce maritime? On s'enrichit bien plus vile à vendre du bois cTébène que du sucre et si, à la première génération, un tel argent n'est pas bien vu, à la seconde, qui s'en souvient ? A la vérité, la vanité tente parfois ces nouveaux riches et ils aiment assez faire entrer leurs filles dans 'quelque famille titrée où elles sont traitées médiocrement, mais, d'ordinaire, l'échange de fils et de filles se fait entre armateurs do France et négociants des Antilles, Que de tels ménages viennent à Paris ou qu'ils restent dans les ports, ils donnent bientôt le ton à la bour« geoisie la plus riche, ils ont des gens de lettres quand ils veulent, des parlementaires autant qu'il leur plaît et des financiers plus qu'ils n'en souhaitent. A la fin du xvui^ siècle, en toute maison ouverte, où l'on reçoit, où l'on se distingue en fêles rares, élégantes, dépensières, qu'on cherche, l'on trouvera l'argent des colonies! ■

Cela est beau, mais à côté des arrivés, combien restent en route ( Combien dans ce grand mouvement d'émigration et, pour prendre un terme d'à présent, à' expansion coloniale^ cherchent et poursuivent la fortune sans jamais l'atteindre l Combien, partis les

38 JOSÉriIINE DE BEâUHâRNâIS

mains et les poches vides, ou avec une pacotille mal composée, ont dû pour gagner leur pain s'abaisser i des métiers qu'ils eussent certainement dédaignés er France, se sont vus contraints d'entrer au service d% quelque habitant et de faire le dos brûlé^ comme on dit à Saint-Domingue, de faire claquer sur les nègres le fouet de commandeur I Combien, ayant réussi à grand'peine à établir une médiocre plantation, ont vu un jour tout leur travail détruit par une épidémie ou un cyclone 1 Combien, surtout, portant aux pays nouveaux leurs vices d'origine, perdent en une nuit la récolte d'une année, s'endettent, sont contraints de tout vendre, tombent à la pire misère ! Car, il n'est point à le dissimuler, ceux qui partent, beaucoup par esprit d'aventure, beaucoup pour blanchir leur honneur, tous pour faire fortune, ne peuvent manquer des goûts et des appétits inhérents à leur tempérament. C'est un jeu qu'ils ont joué et tout jeu les attire ; c'est une aventure qu'ils ont courue, et toute aventure leur agrée. Ils sont braves; ils portent l'épée : duels. Ils sont sensuels, ils possèdent des négresses ou des filles de couleur : conséquence. Ils sont brutaux, ils ont des esclaves : coups et parfois pis. Us glissent d'autant plus vite au mal et s'y enfoncent d'autant plus que l'audace est plus dans leur sang et que les freins sont plus distendus. Toutefois, même aux plus bas tombés, sinon à eux, au moins à leurs fils, une ressource reste, s'ils sont nobles, inscrits et reconnus tels : les filles blanches, nobles, n'épousent que des blancs. et des nobles. Beaucoup no «ont pas assez riches pour

tenter les gentilshommes de France; d^ailleurs, il faudrait les aller trouTer. Sur place, guère d'épouseurs. On n'est donc pas fort difficile sur lés antécédents dès que la noblesse est prouvée. Et ainsi quel* ques-uns se sauvent.

TASCHERET BEAUHARNAIS

TASCHER ET BEAUHARNAI8

En 1726, débarque à la Martinique un noble du Blésois, Gaspard- Joseph Tascher de laPagerie qui, comme tant d'autres, vient chercher fortune. li appartient à une ancienne faipille qui établit régulièrement sa filiation depuis le milieu du xv* siècle et prétend remonter au xu*. A Teotendre, en 1142, un Aimericus Tàcherius a fait une donation à Tabbaye de Saint- Mesmin; en 1176, un Nicolas Tascher a reçu de Louis le Jeune la permission d'établir sur les murs d'Orléans telle construction qu'il lui plairait ; en 1192, un Regnault Tascher, chevalier croisé, a signé, au camp devant Saint-Jean-d'Acre, un emprunt sous la garantie du comte de Blois; en 1248, un Arnaud Tascher, ayant pris la croix avec Louis IX, a donné quelque part un reçu à des banquiers italiens; en 1309, un Ferry Tascher a eu en don de Philippe le Bel la seigneurie de Cargos près Gonesse.

S'il est vrai quuno branche ait résidé durant deux à

U JOSÉPHINE DE DGAlJlIAnNAIS

Iroîs générations dans TIle-de-France, la famille ne s*y est point fixée, elle s'est répandue dans l'Orléanais où elle a obtenu les seigneuries de Bréinéant, de Romphais, de Malassise et de la Pagerie, de la Hallière, de Pouvray de la Salle, de Coutres et de Villiers, et dans la généralité de Mortagne où elle a eu les seigneuries de Marcilly, de Vauçay, de Beaulieu, de Boisguillaume, de Lormarin.

Point d'illustration : point d'alliances brillantes et utiles — une avec les Ronsard est pour honorer, non pour servir.

Des autres : Chaumont, du Bois, Mcgardon, des Loges, Racine, Phéline, Arnoude, rien à dire; ce sont la plupart filles de bonne maison, apportant parfois en dot quelque seigneurie dont se pare le mari, mais, à chaque génération, travail à refaire. Au service du Roi fondent ces petites fortunes des gentilshommes de province. Ils s'endettent pour s'équiper, pour se soutenir dans un régiment, espérant toujours une compagnie qui, si elle leur échoit, achève de les ruiner. Car, celles que donne le Roi à qui ne peut en lever ou çn acheter, sont à rétablir et coûtent presque plus.

Ils attendent donc dans une lieutenance, souvent a'y font tuer, comme Marin Tascher à la bataille de Saint-Quentin, Jean au siège de Turin, Jacques au siège de Bergues, mais souvent aussi, lassés, s'en retournent en leur province, où ils épousent quelque petite héritière, font eouche et, à peine leurs fils en âge, n'ont d'autre idée que de les mettre au service. G est là, sans doute, cet atlacheraent au métier» cet

TASCIiER ET BEAUilARNAlS «

esprit de sacrifice et de dévouemont, perpétué à Iravers les générations, la gloire de la noblesse française, — mais comnae elle la paye I

Le grand-père de Gaspard-Joseph, retiré avec le grade de capitaine de cavalerie, a usé ses dernières ressources à commander, en 1674, Tescadron de Tarrièreban de la noblesse du Blésois. Il en a tiré un beau certificat signé du vicomte de Turenne, mais ne s'en est point trouvé plus riche. Il n'a laissé qu'un fils, Gaspard, qui, malgré deux bons mariages, n'a pu se sortir d'affaire. Il est vrai que c'est de l'honneur surtout que lui ont apporté M"" du Plessis-Savonnière et Bodin de Boisrenard, de familles égales à la sienne, toutes militaires, chez qui, à chaque génération, s'offre au Roi l'holocauste d'un soldat tué pour la France.

Gaspard demeure donc à Blois où, en 1650, son grand-père s'est établi après avoir vendu sa seigneurie de la Pagerie, sise dans la paroisse de Vicvy-le-Rayé, dont ses descendants ont pourtant gardé le nom. Il s'y mêle à la vie municipale, au point de ne point dédaigner par la suite (1735) de se faire élire échevin. De ses deux mariages, il a eu six enfants, deux fils et quatre filles. Pour deux de ses filles, Anne et Madeleine, moyennant les habituels certificats d'indigence, il obtient des places à Saint-Cyr : en en sortant, ces deux entreront en religion ainsi qu'une troisième et s'en iront à un couvent do Bordeaux. Le fils cadet prendra aussi le parti de TEglise et, d'abord chanoine de Blois, il deviendra par la suite un des aumôniers de la Dauphine, de là sera grand vicaire de Màcon en

46 JOSÉPHINE DE BEAUIIARNAIS

4764, abbé de Selincourt au diocèse d'Amiens (ce qui lui vaudra T500 livres de revenu) et plus tard encore, assure-t-on^ abbé et vicomte d'Abbeville.

Reste l'aîné^ qui se nomme Gaspard-Joseph, comme son grand-père. Il a, semble-t-il, tenté de servir, a mal réussi. On le dit mauvais sujet. Peut-être est-il en dispute avec sa belle-mère; en tout cas, il prétend cchapper à celte vie de genlillâlre pauvre et préfère courir Taventure. Sans grade militaire, sans fonction civile, il arrive à la Martinique; il s'établit au quartier Sainte- Marie; peut-être sur des terres qui lui ont été concédées, plus probablement comme employé chez un habitant. Au bout de quatre ans, en 1730, pour conserver ses droits et ses privilèges de noblesse, il présente au Conseil souverain une demande afin de faire enregistrer ses litres; à cause des formalités, des productions à demander en France, cela dure quinze ans, traîne jusqu'en 1745 : dans Tintervalle, en 1734, il se marie, épouse, au Garbet, une demoiselle Boureau de la Chevalerie, qui peut-être lient à une famille anoblie en 1713, mais dont le nom ne figure point dans les listes des nobles à la Martinique.

Celte femme lui apporte quelques biens au Carbet où il se fixe et dans l'île de Sainte-Lucie où il fait des voyages; mais il ne réussit point dans ses entreprises, gère mal, a pire conduite, s'endette, <c est réduit pendant longtemps à servir en qualité d'économe dans différentes habitations)). Exproprié, il quitte le Carbel, vient s'établir à Fort-Royal. Au moins at-il une nombreuse postérité : cinq enfants : deux fils :

TASGHER ET BEAUtURNAIS A?

Joseph-Gaspard, né au Carbet en 1733, et Roberl-Marguerite, né en 1740, et trois filles : Marie-Euphémie- Désîrée, Marie-Paule et Marîe-Françoise-Bose.

Pour les garçons, Tabbé de Tascher obtient de la Dauphine, Marie-Josèphe de Saxe, des places de pages dans sa Maison. Les preuves qu'ils ont à fournir sont admises par M. Clairambault le 4 août 1750, et en 1752, râtné, Joseph-Gaspard, déjà bien âgé, semblet-il, pour profiter de cette faveur, car il a ses dix-sept ans, part pour la France et est reçu. Il reste peu dans la maison, se contente pour en sortir, au lieu de rhabiluelle sous-lieutenance de cavalerie, d'un brevet de sous-lieutenant dans une compagnie franche de Marine à la Martinique; brevet sans place, litre nu. Lorsqu'il regagne les Iles, en 1755, son frère cadet lui a déjà succédé : il n'y passera guère plus de temps, et, à sa sortie, entrera dans la Marine.

Ainsi telle la situation en 1756, trente ans après l'arrivée : point d'argent, point de réputation, la misère obligeant à des métiers qui feraient déchoir; toutefois, ce fait d'être né noble, qui par un mariage a déjà apporté une fois le salut, l'apportant encore pour l'éducation des fils, mis ainsi à portée d'une carrière.. Restent les filles : les voici en pleine maturité : quinze, dix-huit, vingt ans, du'en faire?

En 1755, par un de ces habituçls guels-apens qui constituent sa politique à l'égard de la France, la

W JOSÉPIIINK 1)E DEAUllARiNAIS

relient à travers les âges, et lui prêtent une si belle tenue pour la continuité des desseins et la similitude des procédé», TAngleterre, en pleine paix, fait, dans les parages de Terre-Neuve, attaquer deux vaisseaux français, rAlcide et le^Lys^ par les dix vaisseaux de l'amiral Boscawen.En même temps se déroule un plan général d'attaque contre toutes les colonies françaises. Le Roi a besoin aux Antilles d'un homme d'énergie et, par provisions du 1*' novembre 1756, il nomme à la place de «gouverneur et lieutenant général des îles de la Martinique, la Guadeloupe, Marie -Galande, Saint- Martin, Saînt-Barthélemy, la Désirade, la Dominique, Sainte-Lucie, la Grenade, les Grenadins, Tabago, Saint- Vincent, Gayenne avec ses dépendances et les îles du Vent de l'Amérique », Messire François de Beauharnais, major do ses Armées navales, qualifié haut et puissant seigneur, baron de Beauville, seigneur de Villechauve et de Monvoy, etc., etc., etc»

M. de Beauharnais, établi presque souverain eu ces colonies, chargé de la terrible responsabilité de les défendre contre la menace anglaise, est un homme de quaranle-deux ans, qui sert depuis vingt-sept sans grand éclat. Garde-marine en 1729, enseigne en 1733, lieutenant de vaisseau en 1741, chevalier de Saint- Louis en 1749, capitaine de vaisseau en 1751, major des Armées navales en 173i, il a, malgré cette facilité à faire ses grades, peu quitté Rochcfort où il est né et où, en dernier lieu, il est élabli major delà marine. Nulle action de guerre, mais, dit-on, « c'est un sujet a.imé et estime dans son corps ; il est d'un caractère

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doux ei liant; il a du talent; il s*est toujours conduit avec beaucoup de sagesse., il a bien rempl' toutes les missions dont il a été chargé et, d'ailleurs, son nom est aussi connu dans le service des Colonies que dans celut de la Marine ». Un tel rapport est d*un ami, et qui s'aviserait de contredire le tout-puissant M. Bégon, premier commis de la Marine, qui, sous ces ministres essentiellement instables — six en dix ans : Rouillé, Machault, Peyrenc de Moras, Massiac, Lenormand de Mezy, Berryer, et aucun du métier — est le maître véritable.

M. de Beauharnais, qui n'est point encore marquis — sa ch&telienie, terre et seigneurie de la Ferté- Aurain, dans Télection de Romorantin, à sept lieues de Blois» ne sera érigée en marquisat que par lettres de 1764, —mais auquel déjà il semble qu'on en donne le titre, appartient à une famille qui n'est connue dans rOrléanais que depuis Textrème fin du xiv^ siècle (4390) et qui, alors, n'était point d'épée. Ses ancêtres ont presque tous porté la robe et une robe galonnée de finance : maîtres des requêtes de THôlel, présidents et trésoriers généraux de France au Bureau des finances d'Orléans, contrôleurs de TExlraordinaire des guerres, présidents au Présidial d'Orléans, conseillers au Parlement de Paris; ils ne s'y sont point ruinés et ont fait de bonnes alliances avec les Nesniond, les Bonneau, les Rousseau^ les Phélypeaux, gens riches et graine à ministres.

Au xvii® siècle, un cadet de la famille se prend de goût pour là marine et i^ar vient, en 1640, à comman-

JOSÉPHINE: DE BËAUIIARNÂIS

der un navire dans la flotte de Tarchevèque de Bordeaux. Cet exemple et, bien plus, la certitude de trouver des protecteurs assurés en les cousins Phélypeaux, qui, durant deux siècles presque, de 4610 à 1781» tiennent au moins un des quatre offices de secrétaires d*Etat, et gardent toujours la haute main sur la Marine remplie par eux de leurs cousins, alliés et protégés, détermine tous les jeunes gens de la génération suivante, et cinq^se trouvent en même temps sur les vaisseaux du Roi : un arrive intendant général des Armées navales et, en sa faveur, le Roi, par lettres du 25 juin 1707, érige en baronnie, sous le nom de Beauville, la terre et seigneurie de Port-Maltais, AlaCôted'Acadie, dont antérieurement il lui a fait don; trois se retirent capitaines de vaisseau et chevaliers de Saint-Louis, et enfin, celui qu'on appelle le marquis parvient, après une belle et brillante carrière, au grade de lieutenant général des Armées navales et à une commanderie de Saint-Louis. Du coup, en une génération, les Beauharnais ont conquis leur place; ils ont rendu leur nom, ainsi multiplié, populaire dans Tannée de mer ; s'aidant, s' appuyant, se soutenant Tun l'autre, s'étayant du crédit des Phélypeaux et des Bégon, leurs parents, ils ont trouvé la fortune favorable et n'ont {a'Je de ne point engager dans ce bon métier les fils qu'ils ont.

François de Beauharnais, celui qui, le 13 mai 1757, débarque en gouverneur à la Martinique, est le fils aîné de Claude, Tun des capitaines de vaisseau et d'une demoiselle Rende Ilardouineau dont la mère

TASCÏIER ET BEACIÎAR^AIS M

s'est remariée à celui qu'on nomme le marquis de Beauharnais, le lieutenant général des Armées navales. Comme neveu de Tun et petit-fils de l'autre, il leursuccédera ainsi dans un liôlel à Paris, rue Thévenot, où le marquis est mort en 1749. Il amène avec lui sa jeune femme, née Pyvart de ChastuUé, qu'il a épousée six ans auparavant. Elle est sa cousine, ayant ellemême pour mère une Hardouineau, et elle lui a porté une autre part de la grosse fortune de ces Hardouineau qui ont des habitations importantes à Saint-Domingue. M. de Beauharnais en possède aussi personnellement, qui lui proviennent d*un de ses oncles, capitaine de vaisseau, mort célibataire au fetit-Goave en 1741. De sa femme il a eu deux fils, dont un seulement est vivant : François, né à la' Rochelle Tannée précédente.

Quel rapport peut s'établir entre ce grand seigneur arrivant en maître dans les terres de son gouvernement, riche à 100 000 livres de rentes, en dehors des bienfaits du Rof et de son traitement de 150 000 livres, et ces Tascher qui vivent à grand'peine, en un coin de nie, sans position, sans fortune, déconsidérés et perdus de dettes?

Sans doute, ils sont, à l'origine, de la même province, et M. Tascher n'a point manqué de se faire recommander ; son nom est bon et a du relief près d'un compatriote de noblesse moins sûre. Peut-être môme — quoique Ton n'en ait rien trouvé — existet-il entre les deux familles quelque lointaine alliance, mais, cela étant, tout devrait se borner sans doute,

8S JOSÉPHINE DE BEÂUIIARNÂIS

de la part de M. de Beauharnais, à un bon accueil et i quelques vagues promesses; il n'en est pas ainsi et Ton a mieux : des femmes vient en effet Teffective protection, mais c*est d^une vivante, non des mortes.

MADAME RENAUDIN

MADAME RENAUDIN

Gaspard-Joseph, on Ta vu, avait trois filles : par quelles intrigues, à quel titre, parvint-il à faire entrer l'aînée, Marie-Euphémie-Désirée, dans la maison de M. de Beauharnais? Servante relevée, demoiselle de compagnie, on ne sait. En tout cas, elle sut vite s'y faire sa place et s'y élever, puisque, Tannée d'après, elle y était établie en pied, logeait au gouvernement et jouissait sur le Gouverneur général et sur sa femme d'un crédit qu'on disait sans limites. On pensait à lui faire faire un beau mariage et elle y pensait surtout. Justement, fréquentait au Gouvernement un sieur Alexis-Michel-Auguste Renaudin dont le père, assez considéré dans la Colonie pour y avoir reçu, avec le grade de major, le commandement de toutes les milices, possède une belle habitation au quartier du Lamentin et des biens considérables à Sainte-Lucie. Alexis Renaudin était jeune» bien tourné, d'une famille militaire qui, sous Louis XIII, avait fourni un

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lieutenant général des Armées ; par sa mère, née Raguienne, il tenait à ce qui était le plus ancien dans nie, un Raguienne étant, dès 1691, membre du Conseil souverain, de même que, par sa sœur, mariée à M. de Saint-Légier de la Saui^saye, qui prenait du marquis, il se rattachait à ce qui était le plus qualifié : proie désirable. M. de Beauhamais l'employa comme une sorte d'officier d*ordonnance, lui ménageant ainsi les moyens de voir Désirée et d'en devenir amoureux. Gela fit une grosse aflaire, les parents Renaudin ne voulant point d'un tel mariage, alléguant non pas le défaut de fortune d'Euphémie, mais « l'inconduite du père et le désordre public de ses affaires et les reproches qu'on faisait publiquement dans Tile à W^ de la Pagerie d avoir abusé dans plusieurs circonstances de son crédit auprès de M. et M"^ de Beauharnais pour obtenir d'eux des grâces qui avaient excité les plus vives plaintes ».

Devant le refus de M. et M™* Renaudin, il n'y avait qu'à manœuvrer et ces manœuvres occupèrent singulièrement le Gouverneur, qui pourtant à ce moment aurait dû avoir d'autres soucis.

Les Antilles étaient un des objectifs des Anglais, et, pour les mettre en défense, que de soins, et combien peu de temps !

Or, si, àla Martinique, quelque terre avait été remuée, à la Guadeloupe et dans les autres possessions, pas un préparalif n'était fait lorsque, le 15 janvier 1759, l'amiral Mooro, avec dix vaisseaux, autant de frégates, quatre galioles à bombes et près de 8 000 hommes

MADAME RENAUDIN S7

de débarquement, parut devant Fort-Royal. Le 16, il mit & terre une partie de ses forces; mais, grâce à d'heureux hasards, bien plus qu'aux bonnes dispositions du Gouverneur, il fut repoussé. Les colons volontaires firent brillamment le coup 4e fusil ; la garnison se tint bien ; l'équipage du Florissant^ seul vaisseau en rade — car, la veille, M. de Beauharnais avait jugé & propos de renvoyer en France V Aigrette et la Bellone pour annoncer qu'il était attaqué — fournit des secours opportuns ; et, sans autrement insister, dans la nuit du 17 au 18^ les Anglais rembarquèrent. Le 19, ils parurent devant Saint- Pierre, échangèrent quelques coups de canon avec les batteries, puis, reprenant le large, passèrent, le 21, le canal de la Dominique et, le 22, se présentèrent devant la Basse-Terre de la Guadeloupe.

Soit que leur attaque de la Martinique n*eût été qu'une diversion, soit qu'ils eussent jugé la Martinique fortement occupée et qu'ils pensassent trouver à la Guadeloupe une conquête plus facile, c'était là qu'ils portaient leur sérieux effort, là donc que le Gouverneur général devait courir.

Certes, il n'eût pu sauver la Basse-Terre : le 22, après huit heures de bombardement, les forts et les batteries avaient été réduits au silence et évacués ; le 23, le bombardement avait continué contre la ville désarmée, des ruines de laquelle les Anglais avaient pris possession sans combat. Mais la ville conquise, restait l'île. Sans doute, NaJau du Treil, qui commandait en qualité de lieutenant de Roi, n'avait guère que

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4 000 hommes, dont moitié troupes de mariûe et milices et moitié nègres armés fournis par des propriétaires ; mais il avait pour auxiliaire le climat, qui, dès les premiers jours, jetait bas cinq cents Anglais dont Hopson, leur général, et qui continuait à ravager les effectifs. Il ne pouvait compter se sauver lui seul,, mais il donnait au Gouverneur général le temps de réunir ses moyens, de les porter sur larmée anglaise affaiblie et de Técraser. M. de Beauharnais avait mieux à faire. Un mois, deux mois se paissent. Un temps il a pu alléguer qu*il manque de navires pour transporter ses troupes. Mais, à dater du 8 mars, plus de prétexte : Tescadre aux ordres de Bompard est arrivée à Fort-Royal, et c'est huit vaisseaux et trois frégates. Or, il faut encore à M. de Beauharnais six semaines pour se déterminer. Le 23 avril seulement, il fait voile avec l'escadre, qu'il a renforcée du Florissant ot. d'une douzaine de corsaires. Le 27, il arrive à la Guadeloupe où, sans, obstacle , il débarque ses troupes ; mais là, il apprend, de quelques colons, que, la veille, 26, Nadau du Treil a capitulé avec les Anglais. Il interroge un ou deux habitants, se laisse dire qu'ils ne sont point disposés à reprendre les armes, se fait délivrer par eux une sorte d attestation, et sans rien tenter, sans un combat, sans une escarmouche, il rembarque ses soldats. Il n'attend pas Tescadre, il monte de sa personne sur un bateau corsaire, leZomby, débarque, le 2 mai, au Prêcheur d'où, par terre, il se rend à Saint-Pierre.

En vérité, pourquoi ces retards d'abord, pourquoi

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ensuite cet étonnant empressement si M. de Beauharnais n'a point quelque motif d'importance ? On prétend à la Guadeloupe que « c*est pour un intérêt particulier et de famille, les noces d'un fils que le Gouverneur général ne voulait pas retarder » qu'il a tant attendu : mais M. de Beauharnais n'a point de fils en âge d'être marié ; à ce bruit pourtant il est quelque apparence, puisque ce soni les noces de M'^^ de la Pagerie qu'on a conclues. M. Benaudin père est mort quelques jours auparavant. Benaudin fils doit faire partie de l'expédition annoncée. Il est venu le 21 prendre congé de M"® de la Pagerie : grande scène : — « Tantôt, elle voulait retenir son amant et Tempôcher de s'exposer ayx dangers qui le menaçaient, tantôt, elle l'encourageit elle-même à aller cueillir des lauriers dont elle devait partager la gloire avec lui. Benaudin, ému, attendri, lui répond que, puisqu'elle lui en faisait une loi, il irait où son devoir l'appelait, mais il pouvait lui arriver malheur et il voulait qu'au moins elle portât son nom. » Tout de suite, contrat passé : M"® Benaudin mère ne refuse point sa signature, mais elle signifie qu'elle substitue tous ses biens aux enfants à naître du mariage et, à leur défaut, aux enfants de sa fille, M"* de Saint-Légier de la Saussaye. Ensuite, toujours le 22, le mariage. Voilà pourquoi Teseadre n'a fait voile que le 23 ; voilà pourquoi M. de Beauharnais est si pressé de revenir,

, Désormais, au Gouvernement, le pouvoir de la jeune M™* Benaudin paraît plus grand encore. Par elle, sa cadette, Marie-Paule, trouve un mari er la per-

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sonne de M. Lejeune-Dague, ancien mousquetaire et chevalier de Saint-Louis, d'une famille Lejeune de Malherbe, ancienne et assez riche. Par elle, son père obtient un commandement dans les milices ; son frère, employé comme Heutenant des canonniers gardescôtes, est pris pour aide de camp par le Gouverneur; bref, tout irait au mieux si Renaudin se montrait d'aussi bonne composition que les Tascher ; mais il a sans doute lieu d'être moins satisfaite On affirme qu'il marque son déplaisir d'une manière frappante; mais il n'hésite point à répondre que, la protection et les grâces du Gouverneur lui coûtant son honneur, il a eu peine à en prendre son parti.

Cette vie eût pu se prolonger encore sans le scandale de la Guadeloupe : Beauharnais avait, dans son rapport, rejeté tous les torts sur Nadau du Treil et ses officiers : il reçut ordre de les mettre en jugement. Le 15 janvier 1760, un conseil de guerre condamna Nadau du Treil et de la Potherie, lieutenants de Roi, à être cassés et dégradés à la tète des troupes et des milices sur la place de Fort-Royal, puis à être conduits en France pour y être enfermés à perpétuité. D'autres officiers furent cassés et dégradés. Mais les uns et les autres ne manquèrent pas de se défendre et d'accuser le Gouverneur général ; Bompar, rais en jugement à son retour en France, montra les ordres qu'il avait reçus : malgré les appuis qu'il avait à la Cour, Beauharnais fut destitué, remplacé par un chef d'escadre, M. Levassor de la Touche, qui, ori* ginaire de la Martinique, se faisait fort de défendre le

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colonie. Il arriva par ua navire marchand le 29 jan- Tier 1761.

Les griefs de tous genres que les habitants avaient fait valoir contre M. de Beauharnais étaient de telle gravité que, sans les protecteurs qu'il s'était ménagés, la destitution eût été sa moindre punition ; on n'avait pas manqué de fournir des preuves du crédit qu'avait obtenu M"* Renaudin, et la conduite de l'ancien gouverneur confirma tout ce qu'on avait pu dire. Rappelé, remplacé, voyant un autre jouir de ces honneurs où il se plaisait et préposé à ce poste de danger qu'il n*avait point su garder, tombé /linsi de toute sa hauteur morale et, si Ton peut dire, de toute sa hauteur physique, M. de Beauharnais ne put se résoudre à quitter la Martinique. La grossesse de sa femme lui servit un temps de prétexte, sinon d'excuse : niais, le 28 mai, M™° de Beauharnais accoucha d'un fils qui fut ondoyé le 10 juin et reçut les noms d'Alexandre- François-Marie ; et M. de Beauharnais ne partit point. Qu'atlendait-il?

Au dire de certains chroniqueurs locaux, M"*^ Renaudin que M. de Beauharnais avait choisie pour marraine de son fils, se serait le jour même du baptême, embarquée avec son père, sur le vaisseau du Roi le Vaillanty afin d'aller poursuivre en France sa séparation de corps qu'elle obtint, ajoute-t-on, sans nulle peine. Cela n'est point exact pour la séparation de corps, car des actes postérieurs prouvent qu'il n'y en eut point. M"* Renaudin conserva les avantages qu'elle avait reçus de son mari : lorsque le 5 avril 1777,

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M. Renandin vendit à son neveu, M. de Saint-Légîer, les droits qu'il possédait sur Thabitation du Lamentin, restée indivise entre eux, il stipula qu'il serait payé à sa femme une somme de 175 217 livres 6 sols 9 deniers, dont 14 078 pour intérêts, 40000 pour douaire et 121 149 livres 6 sols 9 deniers pour principal. Il se réserva sa vie durant l'intérêt de ce capital et M"* Renaudin, par un de ses frères chargé de sa procuration, consentit à cet arrangement.

Le départ n'est pas plus vraisemblable, car M. de Beauharnais restait. Nulle pièce n'est rapportée qui montre M°° Renaudin à Paris avant 1761. Elle ne quitta la Martinique qu'au mois d'avril de cette année, lorsque, enfin, le 17, sur la frégate VHébé^ M. et M""* de Beauharnais se déterminèrent à passer en France.

Pour ne pas exposer le petit Alexandre aux hasards d'une traversée, peut-être aussi pour avoir prétexte de payer une pension , on le laissa aux soins de jjmo Xascher, la mère.

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