LE PÈRE ET LA MÈRE DE JOSÉPHINE
Avant son départ, M. de Beauharnaîs avait encore, semble-t-il, procuré un bon parti à Taîné des Tascher, l'ancien page de la Dauphine, le lieutenant des canonniers et bombardiers gardes-côtes. Par-devant le frère Yves, capucin, curé des Trois-Ilets, Joseph-Gaspard épousa, le 9 novembre 1761, M"° Rose-Glaire des Vergers de Sannois et c'était certes une fortune inespérée, car ces Des Vergers de Sannois ou deMaupcrtuis, d'une ancienne noblesse de Brie et que leur naissance mettait au moins de pair avec les Tascher, étaient des familles les plus \ieilles et les plus considérées de la colonie. Etablis, dès 1644, à Saint-Ghristophe, où ils avaient suivi un oncle, le commandeur de Poincy, qui en était gouverneur pour le Roi, ils avaient pris une part active à la défense de celle île contre les Anglais et lorsque, en 1090, elle fut définitivement conquise, ils avaient abamlonnc leurs biens et s'étaient retirés à la Martinique où, aussitôt, leui
66 JOSÉPHINE DE BEAOIIARNAIS
noblesse fut reconnue et enregistrée : ils s'y allièrent au mieux, fournirent plusieurs conseillers au Conseil souverain, et possédaient, en 1761, une certaine fortune qu'avait augmentée, à la dernière génération, un mariage avec une demoiselle Brown : mais Rose- Claire étant née le 27 août 1736, avait passé vingtcinq ans et n'avait point à se rendre difficile.
A ce mariage, célébré aux Trois-Ilets, n'assiste, il faut le remarquer, aucune des autorités de la colonie : ni gouverneur, ni intendant, ni lieutenant de Roi, ni conseillers au Conseil souverain. M. Tascher le père ne figure point dans l'acte — ce qui donne à croire ou, comme on le dit, qu'il avait accompagné en France M'"° Renaudin, ou qu'on ne jugeait point à propos de le montrer. — Les témoins, M. Ganteaume, commandant au quartier des Trois-Ilets; M. d'Audifrédy, capitaine de cavalerie; M. Girardin, ancien officier; M. Assier fils, major de la compagnie des volontaires, sont des voisins tout proches, dont plus tard on retrouvera les noms.
Rien qui sorte de Tordinairc, quoique, à en croire certains témoignages, un des frères de la mariée soit membre du Conseil souverain, quoiqu'un cousin, M. Girardin de Monigérard, remplisse près du môme Conseil les fonctions de procureur général. Est-ce donc que la famille de Sannois voit de mauvais œil un tel mariage, que, hormis père et mère, nul n'y paraît?
Que faut-il encore penser des qualités données aux parlies et n'en doit-on pas tirer quelque induction ?
LE PÈRE ET Ll MÈRE DE JOSÉPHINE 67
Les la Pagerie se qualifient chevaliers^ seigneurs de la Pagerie ; M™® de la Pagerie se dit Demoiselle et Ton ne donne que du messire à M. de Sannois , sans nul titre à sa fenime. En ce temps, cela a son importance, et Ton en pourrait tirer quelque doute sur les origines de Marie-Catherine Brown.
Joseph -Gaspard, qui, étant né en 1735, est à peine d'un an plus âgé que sa femme, s'établit aux Trois- Ilets chez ses beaux parents qui y possèdent une jolie habitation et qui ont de plus des terres à Sainte-Lucie; mais, à peine quelques mois écoulés, il est, en sa qualité de lieutenant de canonniers, appelé à défendre la colonie contre une nouvelle descente des Anglais. Le gouverneur, M. Levassor de la Touche, originaire de la Martinique, ayant épousé une créole, M"* de Rochechouart, connaissant au mieux toutes les ressources, le fort et le faible de Tîle, a utilisé tous les moyens, groupé tous les éléments de défense, organisé les bataillons de milice, créé des compagnies de flibustiers et de cadets de famille, môme armé un régiment de nègres d'élite. Moyens de transport, approvisionnements, batteries de côte, il a tout prévu, tout préparé ; et ses dispositions n'ont pour Tefficacilé nul rapport avec celles prises deux ans auparavant par M. de Beauharnais ; mais il n'a, au total, que 4000 hommes de troupes réglées — 700 grenadiers royaux et 300 soldats de marine — et rexpédilion qui se dirige sur la Martinique se compose de dix-huit vaisseaux de ligne, douze frégates, quatre galiotes à bombe et environ deux cents navires ayant à bord 20 000 soldats 1
e8 JOSÉPHINE DE BEàUIIâRNâIS
Le 7 janvier 1762, les Anglais sont signalés ; le 9, ils débarquent 1 200 hommes à Sainte-Anne, mais y échouent un vaisseau de ligne qu'ils incendient et, après trois jours d'escarmouches oîi ils perdent soixante hommes, ils sont contraints par les milices de se rembarquer. Le 13, nouvelle descente de 2000 hommes aux Anses d'Arlets ; les grenadiers royaux et les milices prennent encore l'avantage; mais, bien que débusqués de leur première position, les Anglais gardent pied. Le 16, leur flotte entière paraît devant la baie de Fort-Royal, ouvre le feu et, durant dix heures, bombarde les batteries de défense qu'elle rend intenables; puis, le vrai débarquement s'opère; le 17, il est terminé et, munis de leur matériel, les Anglais occupent les points dominants : ceux que les Français gardent encore leur sont successivement arrachés et le bombardement de la citadelle et de la ville commence. Il dure huit jours et se termine par une capitulation honorable. Le Gouverneur général, décidé à tenir jusqu'au bout, a, du Lamentin, gagné les hauteurs du Gros-Morne, où il compte, avec quelques forces qui lui restent, prolonger la défense jusqu'à ce qu'il reçoive de France les secours annoncés; mais les habitants, découragés, craignant la ruine et l'incendie de leurs propriétés, se hàlcnt de signer avec les Anglais des capitulations isolées. Réduit à un seul quartier dont les habitants refusent de se déreiulre, la Touche capitule à son tour le 13 février; le IS, la capitulation est définitive et, vingt-cinq jours après, le 8 mars, arrive l'armoe de secours :