TRÉSORERIE GÉNÉRALE DE LA COURONNE
Brevet d'une pension de 1 200 fi^aiics en faveur de demoiselle Marion, mulâtresse libre de la Martinique.
Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin.
Voulant récompenser les soins que la demoiselle Marion, mulâtresse libre de la^ Martinique, a donnés à Notre Épouse bien-aimée l'Impératrice des Français, reine d'Italie, dans sa plus tendre enfance.
Nous lui avons accordé et accordons par les présentes une pension annuelle de douze cents francs pour en jouir sa vie durant.
Mandons el ordonnons en conséquence au sieur Lbtève, lré.^orier de Notre Couronne, de faire payer sur 4es Ponds de Notre Trésor, à demoiselle Marion, ladite pension de douze cents francs de trois mois en trois mois, à dater du !•'' janvier 1808, sur la remise d'un certificat de vie et à la présentation du présent brevet sijiné de Notre main et visé de l'arcliichanceiier de l'Empire faisant les fonctions de chancelier de Notre Palais impérial.
Signé : NAPOLÉON.
Par l'Empereur :
Vu : TArchichancelier Le Trésorier péncral
de j'Empire, de la Couruniio,
^'•■jné : CAiiBACtnÈs. Signe : Kî<rÉVE.
vements de grâce qu'on lui peut donner; le continuel bavardage, flatteur, adulateur, tendre pourtant, des mulâtresses et des négresses, qui, de bonne foi, louent la beauté de la petite maîtresse et l'exaltent, disent des histoires, racontent les nouvelles des habitations voisines, tout un fatras de riens dont se fait la vie; point de souci d'existence, point de lutte pour en conquérir le nécessaire; en ce climat béni, point de froid à craindre, point de faim à satisfaire : des fruits, Teau du rocher, c'est assez : mais des fleurs, des cailloux brillants, des coquillages aux vives couleurs, de tout ce qui sert à se parer, Ton n'en a jamais assez et, longuement, pour Tunique plaisir de ses yeux, Tenfant blanche, au milieu des noires attentives passe les heures à regarder dans le miroir du ruisseau comme sied à ses yeux, à son teint, à ses cheveux, une couleur, un reflet, une façon de coiffure, une expression de sourire. Et, sur toute sa personne qui ignore la pudeur, elle mène ainsi son enquête paresseuse, durant que, lui chantant des chansons créoles, conjurant pour elle les sorts ou lui prédisant des avenirs prestigieux, les négresses lui font une cour. Comme, en une telle existence, entre peuTàpre souci dulcndemaindontsouffrent et pour lequel s'agitent les gens du nord! On se berce de rêves, dont la lumière satisfait; et on laisse les jours présents couler dans leur oisiveté chaude. Toutes choses de nature deviennent plus sensibles, plus intimes à qui vit ainsi, pénètrent plus profondément. Les fleurs, les oiseaux, les plantes, les animaux s associent à Texistr-nce Ce n'est point de Thumanilé,
go JOSÉPHINE DE DEAIMÏARNAIS
les nègres : si au-dessous du blanc, si loin ! Mais, dans cette grande animalité — pour qui Ton est doux d'ordinaire, avec des violences, à des jours, et, alors, cette sorte de folie de coups qui monte au cerveau de quiconque commence à frapper — on les aime, comme le reste, pour la commodité, pour l'utilité, pour Tagréement; mais on ne leur donne rien du cœur, riçn de tendresse, et, comme des fleurs flétries, on les jette lorsqu'ils cessent de plaire. Si sûre que soit la négresse ou la mulâtresse, qui sert de nourrice, de bonne à l'enfant blanc, elle ne saurait jamais prendre une supériorité, donner une direction, faire faire quelque chose, commander Tcnfant, elle est esclave. De là, à mesure que Tenfant perçoit des sensations et en reçoit des idées, une conscience de sa valeur, de sa puissance, de son autorité, de son droit, la certitude qu'il n'est inférieur à rien et qu'il est égal à tout. Maïs, en môme temps, s'il établit des rapports et noue des relations avec des enfants blancs qu'il considère comme possédant virtuellement une noblesse égale à la sienne, une politesse, une grâce, une gentille façon de parler et d'agir qui ne lient point à l'éducation, ne semble point apprise, résulte autant do la confuse impression de ce qu'il doit à des pareils, que du besoin qu'il éprouve de déployer la joliesse des mouvements, la suavité de la voix, Télégance du corps, longuement étudiées. Car les êtres vraiment aimables et qui, dans la société, se montrent toujours tels, le sont surtout parce qu'il leur sied d'ôtre aimables, bien moins pour plaire aux autres que pour se plaire.
Et c*esl bien ainsi» seiublc-t-il, de Joséphine : celle sorle d'apprentissage de sa coquetterie en pleine indépendance; nulle autre société que les mulâtresses de Vhabitation, qui la regardent et l'admirent; Huile culture intellectuelle, morale, ou religieuse"; une mère, une grand*mèr6, des tantes qui la laissent se développer à sa gûise; point d'argent, mais pas de besoins. On a prétendu que M. de la Pagerie possédait cent cinquante nègres, jouissait de quelque 50 000 livres de rente, tenait table ouverte, représentait magni- Qquement. Ah! le pauvre homme I Comment eût-il fait en cette purgerie qui lui servait de demeure, n'ayant pas même de quoi construire une maison I Quinze à vingt nègres, des dettes écrasantes, — peut-être, quand même, la folie du jeu : sûrement Tamour des femmes de couleur (témoin cette sœur naturelle de Joséphine qu'on vit plus tard aux Tuileries), voilà sa vie. Il reste peu auxTrois-Ilets, semble plus souvent à Fort-Royal ou à Sainle-Lucie où l'on dit qu'il a des propriétés. — A la vérité, Ton ne trouve point son nom parmi les deux cent trente-huit habitants principaux de celte île qui, quelques années plus tard, fondent une association coloniale en vue d'ouvrir un commerce direct avec la métropole, mais M. de la Pagerie a sans doute une raison d*y être puisqu'on lui a conféré le grade de capitaine des dragons de la milice, ce qui implique des propriétés et, aux termes du règlement de 1768, une résidence continue : mais qu'étaient les dragons de Sainle-Lucie ?
Voici pourtant que Joséphine — Yeyelle comme
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on TappCile — marche sur ses dix ans et l'on songe qu'il faut lui apprendre les belles manières; c'est pourquoi on la met en pension à Fort-Boyal chez les Dames de la Providence. M"* Tascher, la mère, veuve depuis 1767, continue à résider à Fort-Royal, avec sa fille Rosette de la Pagerie^ et c'est chez elle que sortira, peut-être que vivra Joséphine. L'institution des Dames de la Providence est bien moins en faveur dans la colonie que celle des Ursulines de Saint-Pierre ; mais on n'a pas le choix : à en croire leur programme, on apprend d'ailleurs chez elles tous les arts libéraux et autres : de fait, un très médiocre, enseignement primaire, à quoi Ton ajoute un peu, fort peu de musique et de danse. Vers la quinzième année, l'on juge l'éducation de Yeyette terminée et elle rentre aux Trois-Ilels. Faut-il croire que, dès ce moment, elle est coquette? que Tercier, alprs capitaine au régiment de la Martinique, qui se flatte de ne lui pas avoir été indifférent, ne ment pas à cette page de ses mémoires T Faut-il retenir quelque chose de l'histoire étrange de cet Anglais qui, dans sa prime jeunesse, aurait connu et aimé Joséphine, qui resta fidèle à ce souvenir, au point de ne vouloir jamais se marier, et qui, en 1814, possesseur d'une fortune considérable, parvenu au grade de général, écrivit à llmpératrice qui se souvint de lui et le fit inviter à dîner à Malmaison. Mais, au jour flxé, Joséphine était
« Morte seulement le 4* octobre d807, ayant vécu fort gênée, fort pauvre, malgré divers secours de l'Empereur et laissant 20 000 francs de dcltes.
EDFâNCE et jeunesse de JOSÉPUINE 83
malade, alitée, mourante et FADglais ne la revit jamais...
Pour la coquetterie, en vérité, qui peut douter qu'elle existe : n'est-ce pas d*instinct que la femme veut plaire? n'y prétend-elle point dans Tinconscience de ses primes années et n'est-ce pas là tout le but de sa vie ? Mais combien plus, lorsque Tunique étude de la femme a été la mise en valeur de ses agréements, lorsque l'existence même qu'elle a menée, la société où elle a vécu, les flatteries qu'elle a regues, ne lui ont pas permis de donner à son esprit un autre aliment, à son cœur un autre but, à son oisiveté une autre distraction?
Et pourtant, qui sait? même de bonne foi lorsqu'ils ont écrit et parlé, Tercier et l'Anglais restaient-ils dans la vérité ? N'est-il pas habituel qu'à l'âge mûr, Ton s'imagine avoir aimé toute femme qu'on a rencontrée dans l'enfance, et ce sentiment ne se double-t-il point de vanité lorsque la femme est aux sommets où est montée Joséphine? Avoir été le premier amant d'une Impératrice-Reine, cela n'est-il point rare et ne convient-il pas de rester sur un tel souvenir? Ne fautil pas s'en parer? Ne peut-on, même s'il est inexact, et qu'on l'ait seulement imaginé, en tirer l'agréement vaniteux d'une longue vie ? Et, pour la femme même, si confus qu'i^ tel amour puisse être en sa mémoire, ne se plalt-elle pas àTidée qu'elle en a été l'objet, ne se trouve-t-elle pas ainsi reportée aux jours à jamais regrettés, n'est-elle pas flattée d'un hommage qui, en cilb s'adresse, non à la souveraine, non à la femme
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qu'elle est^ mais à la Jeune fille qu'elle a été, tel qu'ainsi, raccompagnant à travers toutes ses fortunes, il semble lui rendre la joie de ses quinze ans?
Et s'il faut ainsi s'expliquer, c'est qu'en ce temps, Joséphine n'est point arrivée à Sa beauté : une belle peau, de beaux yeux, de jolies extrémités, mais le corps lourd et sans grâce, la taille épaisse, une figure large, sans traits, avec un nez relevé et commun, rien de ce qui fera sa séduction et explique son triomphe. Jeune fille, telle que ses parents eux-mêmes la dépeignent, elle ne donne nulle idée de ce qu'elle sera plus tard, de ce qu'elle se fera par coquetterie, par désir, volonté, habitude de plaire. Son esprit n*est guère cultivé, mais, au couvent elle doit au moins une écriture assez élégante et une orthographe qui à ce moment n'est guère plus incorrecte que celle de ses contemporaines. Elle n'a point manqué d'entendre @a grand'mère, sa tante, son père, sa mère, parler des lointains parents, raconter les familles, dire les alliances où l'on s'accroche comme à des espoirs; puis, on a énuméré devant elle les grands seigneurs de France qui ont quelque rapport avec les Iles, y ont des possessions, y ont pris femme, — c'est toute la Cour — et son imperturbable mémoire a retenu tous CCS noms, tous ces rapports que ces êtres inconnus ont formés les uns avec les autres. Cela est une science et peut-être la plus nécessaire qui soit en une société polie. Elle a un filet de voix et chante en s'accompagnant de la guitare. Elle danse médiocrement, n'ayant eu qu'un mauvais maître, mais ne deraan-
lierait qu'à apprendre. D'ailleurs, fort douce de caractère, toute soumise à ses parents, tout aimable, toute prête à obliger, à s'empresser même, n'était sa paresse native, son bonheur à se tenir étendue et à rêver
ALEXANDRE DE «EAUHARNAIS
Durant que Joséphine mène cette vie aux Trois- Ilets et à Fort-Royal, qu'est devenu Alexandre de Beauharnais?
Plusieurs années, il est resté aux mains de M*** Tascher la mère : et Ton peut croire que ce fut seulement à la mort de M"^® de Beauharnais qu'on songea à le faire revenir de la Martinique. On peut même fixer approximativement son retour vers la fin de 1769. Il se trouve en eEfet, aux registres paroissiaux de l'église Saint- Sulpice de Paris, un acte de baptême, en date du 15 janvier 1770, s'appliquant à Alexandre-François-Marie, né à la Martinique le 28 du mois de mai 1760, sur la paroisse de Saint-Louis du Fort-Royal, ondoyé le 10 juin delà même année par le frère Ambroise, capucin, curé. Les cérémonies du baptême lui sont donc suppléées dix ans seulement après l'ondoiement; mais^ parait-il, cet ondoiement est inscrit comme baptême aux registres de Saint-Louis. S*ilen est ainsi et que
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le baptême ait été réitéré, est-ce, de la part des parents, négligence, indifférence ou intérêt? Ne savent-ils pas que, pour les canonistes, « la réitération du baptême est un crime si énorme quMl est appelé dans le droit : Res nefanda, immanissimum scelus? » N'ont-ils vu là qu'une facilité pour se procurer les extraits toujours requis? Ou peut-on penser qu'il existe une autre raison moins avouable?
En tout cas, c'est M"® Renaudin, « haute et puis^ santé dame Marie-Euphémie-Désirée Tascher de la Pagerie, épouse de M. Renaudin, écuyer, ancien major de nie de Sainte-Lucie », que donne pour marraine à son fils, ce haut et puissant seigneur messire François de Beauharnais, chevalier, marquis de la Ferté-Beauharnais, baron de Beauville, seigneur de Mauroy, Prouville, etc., etc., chevalier de Tordre royal militaire de Saint-Louis, gouverneur général des îles du Vent de l'Amérique, chef d'escadre des Armées navales », en lui associant pour parrain, a haut et puissant seigneur messire François-Marie Pyvard, chevalier, seigneur de Chaslulé, chevalier de Tordre royal militaire de Saint-Louis, capitaine aux Gardes françaises ».
Il faut pourtant songer à l'instruction du nouveau baptisé, car ce n'est point à la Martinique qu'il a pu recevoir une éducation bien complète. Sans doute, il rejoint quelque temps son frère aine au collège du Plessis, devenu, depuis son rétablissement par Richelieu, grâce àTadministration des deux abbés Gobinet, le rival de Louis-le-Grand, a le collège qu'ont fréquenté les enfants des familles riches qui ne voulaient point
ALEXANDRE DE BEAUflARNAIS »1
entendre parler des Jésuites », et demeuré, après la fermeture et la réorganisation de Louis-Ie-Grand, presque le seul établissement d'instruction secondaire où les jeunes gentilshommes trouvent, avec la discipline appropriée, un enseignement de haut vol et une société de leur goût.
Les jeunes Beauharnais y ont conservé, comme d'usage, leur précepteur particulier, M. Patricol, ancien professeur de mathématiques, et ne prennent des classes que ce qui leur convient : bientôt d'ailleurs, ils sont, par leur père, envoyés, avec Patricol, à rUniversité de Heidelberg où, pour apprendre la langue allemande, ils font un séjour de près de deux années. Ensuite, à diverses reprises, on rencontre Alexandre à Blois, chez sa grand'mère, M°** Pyvart de Chastulé, laquelle semble avoir pris son parti des relations de son gendre avec M°^ Renaudin au point d'entretenir avec elle une sorte de correspondance ; seul moyen peut-être qu'elle ait trouvé d'obtenir près d'elle ses petits-fils.
En 1774, Talné des Beauharnais étant entré au service , Patricol est engagé , par le duc de la Rochefoucauld, pour servir de précepteur aux deux fils de sa sœur, Rohan-Ghabot, et il amène avec lui Alexandre ; c'est de cette fagon que celui-ci se trouve passer à la Roche-Guyon une partie de sa jeunesse, les années sans doute les plus intéressantes au point de vue de la formation intellectuelle et morale ; c'est comme commensal, comme compagnon de jeux et d'études des jeunes Chabot, nullement comme parent, comme on
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a dit •--• car ce ne sera qu'en 1788 qu'il y aura alliance entre une Pyvart de Chastulé et un la Rochefoucauld et, jusque-là, il n'y a, semble-t-il, nul rapport* et, à coup sûr, nulle parité. — C'est comme élève de M. Patricol qu'il acquiert la protection du grand seigneur qui lui donne asile, et qu'il contracte les opinions libérales, philanthropiques et philosophiques que ne saurait manquer de répandre autour de lui le fils de la duchesse d'Auville, le fondateur de la Société des Amis des Noirs, « le Coryphée de la Secte ».
Nul homme meilleur, nul plus disposé à bien faire, nul esprit plus faux ; un cerveau médiocre, où s'est élaboré, au milieu des causeries des économistes et des philosophes, un rêve d'âge d'or; un cœur excellent qu'ont séduit les théories de Raynal, de Jean-Jacques et de l'abbé Morellet; une intelligence trop peu exercée pour prévoir les conséquences de ces doctrines, pour juger que leur application conduit la Royauté à sa ruine, la Noblesse à sa destruction, la Nation à la guerre civile, entraîne la perte des colonies, et, dans la destruction de la Société même, ne laisse au peuple pour unique salut que la dictature militaire.
* Sans doute je n*ai trouvé nulle alliance, nulle parenté, si loin que j'aie poussé la recherche, mais un scrupule me vient de ce prénom d'Alexandre, inconnu jusquerlà dans la famille Beauharnais et si habituel chez les La Rochefoucauld. Ce très léger indice n*est« U pas de nature à faire supposer une liaison antérieure au départ de M. de Beauharnais pour la Martinique? Faut-il en induire une Borte de patronage, même une lointaine allache de famille ? Le maréclial de Castullane dont le père avait époMsê la veuve du duc de La lloclicroucauld parle de prot«'ciion, nulleinent île parenté, et, jusqu'à preuve du contraire, je crois qu'il s'en iaut tenir là.
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Quelle influence un tel milieu ne doit-il pas exercer sur un tout jeune homme, qui arrive des universités d'Allemagne, ces universités où Von rêve de Werther, où se préparent les Brigands, manifestation à ce point éclatante qu'elle ne saurait être individuelle, qu'elle parait la résultante des opinions collectives , interprétées par un homme de génie.
Et, de là, il tombe à la Roche-Guyon, dans ce château ducal, où, à Tagréement exquis d'une grande vie, opulente, aristocratique,' raflinée, se mêle comme une élégance nouvelle, l'exposé de doctrines d'égalité devant la loi, d'égalité devant la couleur, de bienveillance et de philanthropie. Quoi de mieux séant à un duc et pair que de se dire démocrate , de se croire tel au fond du cœur ? Perd-on quoi que ce soit de ses dignités et de son prestige, et n'est-il point facile de disserter ainsi sur la fraternité, quand on se tient au moins pour l'aîné de la famille ? Sans péril immédiat pour qui les professe, même pour qui les met dans une mesure en pratique, ces théories sont-elles aussi innocentes pour les auditeurs s'ils les prennent sincèrement au sérieux, s'ils sont tentés de passer à l'application et surtout s'ils remplacent cet orgueil de race que tempère une bienveillance générale, par une conviction de leur valeur personnelle qui a pour corollaire la haine de toute supériorité sociale ? Or, cette conviction, Alexandre ne manque point de Facquérir par le fait même de son éducation, par l'avantage qu'il prend dans les éludes sur les jeunes Chabot, par l'espèce d'infériorité sociale où il se
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trouie, par Thabituelle société, la confidence où il vil avec ce Patricol, pion haineux, qui, en périodes redondantes, disserte des vertus, s'indigne des yices, prêche Tégalité, admire la nature et porte partout la certitude de ses mérites et la fureur qu'ils ne soient point reconnus. Ce précepteur, qui a lu VEmile, ne peut manquer d'avoir retenu le Contrat social. El c'est là une nourriture que les jeunes gens n'absorbent pas impunément : d'autant plus séduisantes qu'elles sont alors dans leur nouveauté et leur mode, les doctrines politiques, sociales, morales de Jean-Jacques, s'imposent à la raison parleur apparente rectitude, à l'imagination par leur éloquence, à la conscience même par la justification qu^elIes prêtent à la passion. Chaque enfant qui aura été Emile, pensera, jeune homme, être Saint-Preux, et, en même temps, méditera des lois et posera des principes. Comme il ne sera point Rousseau et n'aura point de génie, il n'aura gardé du style du maître qu'une phraséologie tournée en déclamation, mais cette déclamation, il y croira, au point de donner parfois sa vie pour elle.
Ce milieu, cette éducation, c'est tout Alexandre, c'est le vêtement qu'il revêt en ces années et qui collera à sa chair de façon à n'en plus être arraché." Il y manquerait pourtant le sentiment^ mais il a pour ce rôle M"* Renaudin. Qu'Alexandre soit à Heidelberg, àBlois ou à la Roche-Guyon, elle ne le perd point de vue. Elle est à son sujet en correspondance avec Patricol et avec M""** de Gliastulé, la grand'mère. Elle le nomme son cher filleul ; il l'appelle sa bonne, sa
chère marraine , il lui dit c qu'elle lui tient lieu de mère et qu'il Taime aussi tendrement que si elle l'était », et c'est en même temps des compliments de pédantisme où Ton sent la lourde main de Patricol. c Continuez toujours dem*écrire, ma chère marraine, €crit ce garçon de quatorze ans, et soyez sûre de me faire un très grand plaisir et de former mon style ; il en a bien besoin et c'est sur vos lettres que je prendrai leçon : M** de Sévîgné ne me sera plus nécessaire. »
Nul soin que ne se donne M"' Renaudin pour s'assurer sur ce jeune homme une inQuence analogue à celle qu'elle a prise sur le père : c'est que, dans le plan qu'elle a formé, Alexandre tient le principal rôle. La grande aisance dont on jouit dans la maison tient bien moins à la fortune du marquis qu'à celle que les fils ont héritée de leur mère et, dans l'avenir, elle s'accroîtra encore. Point de compte à faire sur celle de l'aîné : il n'a jamais vécu dans la maison, s'est émancipé, mène la vie large, avec les vices qu'elle entraîne. Point à penser qu'on le retiendra; seulement, par de bons procédés, en payant opportunément des dettes de jeu, on l'adoucira, on empêchera qu'il se déclare adverse, qu'il n'agisse sur son frère, car que resterait-il si celui-là aussi s'échappait?
Sans doute, du produit de ses diamants^ — c'est de style en ce temps, lorsque, dans un contrat, une femme ne veut point dire d'où elle tire l'argent qu'elle emploie — M"* Renaudin a acheté, à Noisy-le-Grand, vis-à-vis la ferme des religieux de Saint-Martin, une mair^on avec cour, basse-cour, écuries, remises, jar-
din potager et autrea dépendances ; mais cette maison qu'elle a payée 33 000 livres à la comtesse de Lauraguais, le 18 octobre 1776, n'a de rapport que sui dix-neuf arpents en trois pièces. Cela ne fait pas BOO livres de rente. C'est d'ailleurs ici un revenu singulièrement fragile et, s'il fallait y compter pour Tentretien, que ferait-on? ^
Il est vrai que, dans cette maison, M"® Renaudin a des meubles. Elle en a tant et tant que tantôt elle dira en avoir pour unô trentaine de mille livres ; mais peut-elle vivre sans ces meubles, et à liquider, que rapporteraient- ils? Qu'est-ce d'ailleurs que tout cela pèse en balance avec les 50 000 livres de rente d'Alexandre?
Mais le père n*a donc point de fortune, nul moyen? Il a hérité de sa grand'mère, remariée à ce Charles de IJeauharnais, duquel il a pris le litre de baron de Beauville; mais le litre est nu, les terres sont restées en Acadie, deyenue anglaise grâce à des guerriers de la valeur et de la probité de notre marquis et le mieux qu'il y ait dans la succession est un hôtel rue Thevenot où Charles est mort et où sa veuve a habité jusqu'à son dernier jour. La terre de la Ferté-Aurain, ce marquisat de Beauharnais, qu'est-ce que cela rapporte? Trois mille livres; la seigneurie de Mauroy- Prouville moins encore ; restent les terres de Saint- Domingue : trois habitations, une à Loogane, une à L'Acul, la troisième à la Ravine; elles sont indivises entre le marquis et son frère cadet, celui qu'on appelle le comte des Roches-Barilaud, mais soit que le mar-
quîs ait employé pour le mettre en valeur Targent de ses (ils, soit qu'il leur ait emprunté sur sa part, toujours est- il que seuls les (ils paraissent et agissent' en propriétaires. Quelque argent comptant, la pension qu'il reçoit du Roi, des terres qu'il achève d'hypothéquer, des contrats qu'on aliène successivement et dont l'argent passe de la inain à la main, telle est la fortune du marquis, et si, à une dame de bon appétit telle qu'est M"' Renaudin, elle a suffi jusqu'ici, c'est à condition d'en manger le fonds avec le revenu.
vu
LE MARIAQE
A peine Alexandre a-t-il atteint ses dix-sept ans, à peine a-t-il, par la protection du duc de la Rochefoucauld, colonel du régiment de la Sarre-infanterie, obtenu une sous-lieu tenance, que M*"® Renaudin entend le marier à son gré, à sa guise et pour sa propre utilité. On ne consulte point ie jeune homme qui est tout à sa joie de sortir de pages, qui, ayant obtenu de son protecteur qu'on lui compte pour services le temps qu*il a été inscrit à la première compagnie des Mousquetaires (10 mars 1774-15 décembre 1775) n'a eu qu*à paraître comme cadet pour être sous-lieutenant à prendre rang de ses seize ans (8 décembre 1776). Alors, il a quitté la qualification de chevalier qu'on donne à tous les cadets de famille, pour le titre de vicomte — à qui Ton chercherait vainement une apparence de justification dans les titres portés et les terres possédées par les différents membres de la famille. Mais, depuis 1774, Ton est entré dansTanarchie
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et, soi-disant pour plaire à la Reine, chaque gentilhomme s'affuble d'un titre; vicomte est à la mode, il est joli et rare et sonne la vieille noblesse. Sans doute Alexandre a l'esprit philosophique et professe le mépris des titres, mais cela n'empêche point d'en prendre, et pour qui compte tenir ses garnisons en éveil par son élégance et ses fredaines, une vicomte, même imaginaire, est un trésor. Au surplus, dans la famille Beauharnais, pour ce genre de choses, on eut toujours la manche large : à ce temps d'Alexandre, ils ne sont pas moins de deux à porter le titre de chaque terre régulièrement érigée : deux marquis pour l'unique marquisat de la Ferté-Beauharnais dans la branche ainée ; deux comtes, dans la branche cadette, pour l'unique comté des Roches-Baritaud. Le vicomte est au moins seul de son espèce et s'il n'y a point de vicomte, qu'importe? Aussi bien peutêtre en est-il une, en Canada, aux environs de la baronnie de Beauville.
Leste, pimpant, tout clair en son habit uniforme de drap blanc, à revers et parements gris argentin, le vicomte s'en vient de Noisy à Rouen où son régiment aiTive justement de la garnison de Lille. Il fait ses exercices, il se perfectionne aux mathématiques et à léquitation, il prend l'air du métier, il se donne des allures de conquête. Quant au mariage, rien certes n'est plus loin de son esprit, mais M™* Renaudin y pense pour lui.
Lorsqu'il arrive pour passer un semestre à Noisy, elle s'arrange si bien que, pour acquérir la bien-
veîllance de celle qui tient sa bourse, être plus vite . émancipé et.jouir de la fortune de sa mère, Alexandre consent à tout. Aussitôt, le travail est repris sur le marquis qui, le 23 octobre 1777, écrit cette lettre à M. de la Pagerie : « Mes enfants jouissent à présent de quarante mille livres de rente chacun. Vous êtes le maître de me donner Mademoiselle votre fille pour partager la fortune de mon chevalier : le respect et l'attachement qu'il a pour M"*® de Renaudin lui fait désirer ardemment d'être uni à une de ses nièces. Je ne fais, je vous l'assure, qu'acquiescer à la demande qu'il m'en fait en vous demandant la seconde, dont l'âge est plus analogue au sien.
« J'aurais fort désiré que votre fllle aînée eût quelques années de moins, elle aurait certainement eu la préférence puisqu'on m'en fait un portrait également favorable, mais je vous avoue que mon lîls, qui n'a que dix-sept ans et demi, trouve qu'une demoiselle de quinze ans est d'un âge trop rapproché du sien. Ce sont des occasions oh des parents sensés sont forcés de céder aux circonstances. »
Le marquis ne demande pas que M. de la Pagerie fournisse une dot, Alexandre, outre les 40 000 livres de rente qu'il a de sa mère, en a encore près de 25 000 à attendre. Ce qu'il faut, c'est que M. de la Pagerie se hâte d'amener sa fille en France, et, s'il ne peut venir lui-môme, qu'il la confie à une personne sûre et l'envoie par un navire de commerce « où elle aura une traversée plus commode et plus agréable ». A cette lettre du marquis — à ces lettres plutôt.
lOi JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS
car il y en a une pour M. de la Pagerie, une pour Madame, une pour l'oncle, le baron de Tascher — M"® Renaudin en joint une de sa main. EUe^se chargera de sa nièce, lui tiendra lieude mère, complétera son éducation. Qu'on la lui envoie seulement ! Le jeune homme à tout pour plaire : « figure agréable, taille charmante, de l'esprit, du génie, et, ce qui est d'un prix inestimable, toutes les qualités de Tàme et du cœur. sont réunies en lui : il est aimé de tout ce qui l'entoure ». On ne cherche point de dot; si M. de la Pagerie veut faire quelque chose pour le mariage, ce sera assez qu'il promette une rente dont il gardera le capital.
Cette lettre est en date du 23 octobre; or le 16, aux Trois-Ilets, la deuxième fille de M. de la Pagerie, Catherine-Désirée, celle que M"^ Renaudin trouvait, avec ses treize ans, en rapport d'âge avec Alexandre, a été enlevée par une fièvre maligne. Le 9 janvier 1778, M. delà Pagerie annonce cette mort au marquis, mais le projet de mariage lui sourit trop pour qu'il pense à le rompre : à défaut de sa fille cadette, il offre la troisième, Marie-Françoise, qu'on appelle Manette dans la famille. Elle n'a que onze ans et demi, mais c'est tant mieux, car on pourra lui donner en France une belle éducation. Néanmoins, si on acceptait l'aînée, ce serait plus simple : elle a une fort belle peau et de très beaux bras, elle désire infiniment venir à Paris. Peut-être se décidera-t-il en ces conditions à amener, au mois d'avril ou de mai, ses deux filles afin que l'on choisisse entre elles. Ce lui
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sera d'ailleurs une occasion de consultcîr les médecins et de solliciter, de la Cour, « les grâces qu'il doit attendre ».
Ce que prétend M"* Renaudin, c'est qu'Alexandre épouse une de ses nièces; elle ne tient pas plus à l'une qu'à l'autre, à celle de onze ans qu'à celle de quinze. Sans se perdre en regrets inutiles sur la petite morte ; « Arrivez avec une de vos filles, avec deux, répond-elle à son frère le H mars 1778; tout ce que vous ferez nous sera agréable. Il nous faut une enfant à vous. » Est-ce si fort le désir d'Alexandre ? Il a accepté la fiancée de treize ans et demi, parce que c'était le mariage immédiat, l'émancipation par suite et la jouissance entière de sa fortune ; mais, pour cela même, la fiancée de onze ans et demi lui parait un peu verte et il en préférerait une plus immédiatement épousable. Ce qu'il aimerait mieux encore, ce serait n'épouser point. De Rouen, son régiment est venu à Morlaix, à cause de la guerre renouvelée avec l'Angleterre ; Alexandre l'y a rejoint, il fait du service, pense à la gloire et ne se soucie point de prendre femme,
On ne voit pas sans doute qu'il ait sollicité de faire partie des piquets embarqués, durant la guerre maritime, pour faire la garnison des vaisseaux ; il y avait des piquets commandés par des lieutenants et des capitaines, sur VAmphyon et le Diadème qui prirent part au combat d'Ouessant ; il y en avait sur le Triton^ le Caton, le Citoyen, le Conquérant qui, sous le comte deGuichen et le comte de Grasse, combattirent
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glorieusement les Anglais sur toutes les mers. Six cent trente hommes du régiment étaient détachés au service de la marine, mais soit malchance, soit trop active protection du colonel, Alexandre n*y fut jamais employé.
Les lettres courent durant ce temps : en voici une que M. de la Pagerie écrit le 24 juin en réponse à celle du 11 mars : il a bien préparé sa fille Manette à venir en France ; mais il n'a passé que très peu de temps au Trois-Ilets, d'où il a été obligé de retourner à Sainte-Lucie ; lorsqu'il en est revenu, il a trouvé sa fille si bien sermonnée par sa mère, qu'elle ne veut plus entendre à un départ ; d'ailleurs, elle sort à peine de trois mois de fièvres, et, d'accord avec mère et grand'mère, elle se refuse à les quitter. « Si f avais eu des înoyens honnêtes pour le présent^ ajoute M. de la Pagerie, je partais et j'amenais l'aînée qui brûle de voir sa chère tante... Deux motifs m'ont arrêté pourtant : jooint assez de moyens pour le présent et quinze ans qu'elle a aujourd'hui. »
Celte confession faite à sa sœur, il écrit à M. de Beauharnais pour la lui renouveler : mais c'est avec l'offre pressante de son aînée qui a le plus vif désir d'aller en France, qui mérite la préférence par ses sentiments, un excellent caractère et une figure assez agréable ; seulement « elle est très avancée pour son
îVvant que ces lettres des 24 et 23 juin aient pu :venir à destination, le 28 juillet, M. de Beauharnais
LE MAtVlAGE 107
a écrit à M. de la Pagerie pour le presser de venir, car, dit-il, je pourrais mourir, « et alors, les tuteurs de mon fils, mineur de qualre ans * qui soupire après cette alliance, voudraient peut-èlre s'y opposer et lui en proposer une autre ». Il ne tient pas plus à une fille qu'à l'autre : « Celle que vous jugerez le mieux convenir à mon fils sera celle que nous désirons. » Et, pour plus de sûreté^ afin de gagner du temps, sans même consulter son fils, le marquis envoie à M. de la Pagerie un pouvoir pour faire publier à la Martinique les bans du mariage : et, dans ce pouvoir, les noms et prénoms de la future épouse sont en blanc !
Les lettres de M. de la Pagerie des 24 et 25 juin arrivent en France tout au commencement de septembre. M. de Beauharnais les communique à Alexandre qui est toujours à son régiment^ au Conquet, près de Brest, et Alexandre, bien qu'il n'y porte aucun enthousiasme, accepte de bonne grâce la substitution. Toutefois, il introduit une réserve : « Sûrement, écrit-il, votre intention n'est point de me faire épouser cette demoiselle si elle et moi avions réciproquement de la répugnance Tun pour l'autre. »
Armé de ce quasi-consentement, M. de Beauharnais répond le 9 septembre à la lettre du 25 juin. Plus d'incertitude, plus de difficulté : « C'est une de vos demoiselles que nous désirons. » M"*® Renaudin insiste là-dessus et sur la nécessité de ne point perdre
* Il entend dire : qui a encore quatre ans de minorité.
de temps. « Hélas ! que ne puis-je voler et vous aller chercher! Venez, venez, c'est votre chère sœur qui vous en conjure ! »
Mais on est en pleine guerre : les Anglais menacent les Antilles ; les créoles se présentent en foule pour servir ; le marquis de Bouille, gouverneur des Iles du Vent, rassemble tous ses moyens pour reporter enfin aux colonies anglaises les coups que les nôtres ont trop souvent reçus; mais ces moyens sont des plus médiocres : à Sainte-Lucie, il n*y a qu'une garnison de cent soldats qui, avec quatre-vingts hommes de couleur soldés, cinq cents miliciens et une vingtaine de canonniers occupent le Morne- Fortuné, point central de la défense. Ce n'est guère le moment de s*en aller en France pour un homme qui s'est fait nommer capitaine des dragons de la milice et qui compte sur ce grade pour réclamer les grâces de la Cour. Si les Anglais prennent Sainte- Lucie — et c'est ce qui arrive le 28 décembre — qui s'occupera des intérêts de M. de la Pagerie, qui traitera avec les Anglais pour conserver l'habitation? Enfin, est-il prudent de se risquer sur mer avec une jeune fille, alors que, aux incertitudes de la traversée, vient s'ajouter le danger d'un combat possible et la crainte d'être pris par les Anglais ? Ce seraient des raisons décisives pour tout autre que pour M"* Renaudin ; mais^ à elle, il faut sa nièce, il la lui faut à tout prix ; bien plus que les Anglais, elle redoute « les menées de la parenté Beauharnais contre ses projets ; d'autres partis considérables qui sont pro-
LE MARIAGE iM
posés à la famille ; l'ardeur du jeune homme qui peut se refroidir à force d'attendre ». Il n'y a qu'une solution, c'est que, à tout risque, sa nièce arrive.
Cette lettre est du 24 novembre 1778, et en aoûl suivant, M. de la Pagerie n'est pas encore en France. Or, il se peut qu'on prépare à Brest une expédition et qu'Alexandre promu capitaine^ toujours dans le régiment de la Sarre, le 3 juin 1779, se trouve, sous peine de déshonneur, obligé d'en faire partie. Le vicomte veut bien se battre, mais à bonne distance de France ; « c'est sur les côtes d'Angleterre qu'il vou* drait se frayer un chemin vers la gloire, trop heureux, s'il pouvait un jour dater une lettre à M°^' Renaudin de Portsmouth ou de Plymouth ». Quant à aller aux colonies, le seul endroit où Ton se batte, qu'on ne compte pas sur lui. ce Son zèle, quoique bien grand, ne s'étend pas si loin. » Même, comme il attend toujours sa fiancée et qu'il serait malséant de ne point se trouver au rendez-vous qu'il lui a donné, il tombe fort opportunément malade et vient se faire soigner à Noisy. Il y est encore le 20 octobre quand M"® Renaudin y reçoit une lettre où M. de la Pagerie annonce qu'il a profité d'un convoi escorté par la frégate la Pomone, qu'il s'est embarqué avec sa fille sur la flûte du Roi, nie de France, et qu'il est en France, à Brest, fort malade, fort éprouvé par une longue et terrible traversée où dix fois il a cru périr. On craint pour sa vie, et sa fille s'empresse à le soigner. Aussitôt, M"* Renaudin et Alexandre partent pour le joindre.
C'est ici la première entrevue entre Joséphine et
110 JOSÉPHINE DE BEàUHâRN^IS
son futur mari, el celui-ci ne paraît point enthousiasmé. Dans les lettres qu'il écrit à son père, il se donne à tâche de faire valoir sa flancée comme si c*eût été le marquis qui dût épouser et non lui-même. « Mademoiselle de la Pagerie, écrit-il, vous paraîtra peut-être moins jolie que vous ne l'attendez, mais je crois pouvoir vous assurer que l'honnêteté et la douceur de son caractère surpassent tout ce qu'on a pu vous en dire. » Etrange forme d'amour chez un fiancé de dix-neuf ans : car, il n'y a pas ày revenir, Alexandre est fiancé. Porteur des pouvoirs du marquis, M. de la Pagerie a fait publier les trois bans en l'église Notre-Dame de la Martinique les 11, 18 et 25 avril, il y a tantôt huit mois, et Ton n'a plus qu'à passer à l'église.
La voiturée — M. de la Pagerie, sa sœur, sa fille, et Alexandre — se dirige lentement sur Paris par Guingamp et Rennes. On arrive à la mi-novembre : on s'installe en l'hôtel de la rueThévenot où le marquis vient à peine de s'établir — car on publie les bans du mariage en même temps à Saint-Sulpice dont dépendait l'ancien domicile, et à Saint-Sauveur dont dépend la rue Thévenot, — et M""® Renaudin, qui est une femme de tête, s'emploie à commander le trousseau pour lequel elle paye, de son argent ou de celui de M. de Beauharnais, la belle somme de 20.672 livres ; elle n'oublie rien et se trouve partout où il faut, car il convient que la Cour accorde enfin à M. de la Pagerie les g'râces qu'il a si bien méritées ; et comme il est hors d'état de solliciter lui-môme ou s'y prendrait mal, c'est
LE MARIAGE ili
M""^ Renaudin qui le supplée ; point de ministre, ni de premier commis qu'elle ne visite, et ne les trouvant pas, elle leur écrit et leur . remet les lettres, les mémoires, les apostilles dont son frère a eu soin de se munir. Le tout est un peu endommagé , mais c'est une occasion d'attendrir : « Mon frère étant embarqué sur la flûte du Roi, Hle de France^ vous savez dans quel état était ce vaisseau lors de son arrivée à Brest ; les papiers n'ont pas été à l'abri des voies d'eau; vous en aurez la preuve par le paquet ci-joint que je vous envoie tel que je Vest tiré de la malle qui le renfermait. » Et pour montrer qu'ils ne sont point gens du commun, elle termine en disant : « Mon frère me charge de vous faire part du mariage de sa fille avec le vicomte dé Beauharnais, Il sera bien flatté si vous voulez y donner votre attache. »
Cette lettre est du 7 décembre; le 10, on passe le contrat rue Thévenot. Petit comité à la lecture : les deux pères, M"** Renaudin, le frère aîné d'Alexandre qui se dit marquis de Beauharnais et capitaine de dragons ; son oncle, Claude, comte des Roches-Baritaud, chef d'escadre ; le fils de. ce Claude, appelé Claude de même et qualifié aussi Comte de Beauharnais ; enfin, un oncle à la mode de Bretagne, Michel Bégon, conseiller honoraire au Parlement de Metz, intendant 'de la Marine, le frère de ce premier commis qui fut au marquis un protecteur si particulièrement utile. C'est tout; pas une femme du côté Beauharnais, ni la belle-sœur née Beauharnais, ni la tante née Mouchard, ni la cousine germaine, qui sera W" de Bar-
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rai. Du côté maternel, personne, pas même le pafrain, Fonde Ghastillé.
Pour les Tascher, Louis-Samuel Tascher, prêlre, docteur de Sorbonne, prieur de Sainte-Gauburge, aumônier de S. A. S. Monseigneur le duc de Penthièrre, de même nom certes que la future, et son cousin, mais au dix-neuvième degré. Après, simplement, deux demoiselles Ceccony, Madeleine-Louise-Marguerite et Louise-Blanche, Glles majeures, qui n'ont nulle parenté que Ton sache avec les Tascher et qui sans doute sont en liaison avec M"* Renaudin. Nul nom qui sonne, qui montre, comme il est d'usage, des protections, des relations, des alliances dont on se fasse honneur. Le moindre bourgeois qui se marie a au pied de son contrat des signatures plus brilianles.
Mais, à présent, le texte vaut qu'on s'y arrête.
Alexandre, comme a dit son père, possède environ quarante mille livres de rente. Cet apport provient des successions encore indivises entre son frère et lui, de sa grand'mère et de sa mère. Nulle désignation de biens, nulle évaluation. Cela ne sort pas des usages : on est d'ordinaire assez peu précis dans ces contrats où justement la précision paraîtrait le plus nécessaire. Autant qu'on en peut juger par des documents postérieurs, la fortune consiste surtout dans les propriétés à Saint-Domingue', représentant en 1779
• 11 y a trois habitations, Tune desquelles : La Ravine, dont Alexandre est propriétaire pour un tiers, est vendue vers 1793 630 000 livres au citoyen Chaurand, nétrociant de Bordeaux. Mais l'argent en provenant est en grande partie déposé chez un sieur Corrant, banquier, qui fait faillite en 1794.
plus de 800000 livres do capilal, et il n*est pas indiscret de supposer qu'elles rapportent mieux que le vingtième denier. En France, on ne sait trop la valeur de ce que possède Alexandre : il eut^ par la suite quelques terres autour de la Ferté-Aurain, mais c'étaient des biens nationaux; il eut, en indivision avec son frère, le château et la terre^môme sur qui était établi le marquisat; leur père les leur abandonna par acte du 16 août 1784, moyennant une rente viagère de 3000 livres, et une rente perpétuelle de cinquante; il eut encore quelques terres autour de la Ferté, mais achetées plus tard et non payées à sa mort : pour le moment, on ne lui voit que quelques morceaux de terre à Petit-Pont, aux Groix et à Vineuil et des contrats de renies, qai furent aliénés par la suite; tout cela est assez vague. Jusqu'à plus ample informé, il faut s'en tenir au chifTre brut.
Le marquis ne donne rien à cause du mariage.
La future apporte des eCFets mobiliers, d'une valeur de 15000 livres, restés à la Martinique et provenant de cadeaux faits par différents parents, plus une dot constituée par son père de 120000 livres argent, dont vingt mille doivent être remises pour être employées en linge, dentelles, habits^ et autres choses relatives au trousseau — on a vu que c'a été M™' Renaudin qui a fourni ces 20 000 livres — et le surplus, portant intérêt au denier vingt, restera aux mains de M. de la Pagerie. C'est donc la promesse d'une rente de 8 000 livres pour le paiement de laquelle nulle garantie n est fournie ; M. de la Pagerie s'engage de plus à
conserver à sa fille sa part intégrale dans sa succession future.
Qui, en apparence, donna bien plus que M. de la Pagerîe, c'est M"*" Renaudin. Elle donna à sa nièce sa maison de Noisy-le-Grand, le mobilier la garnissant jusqu'à concurrence de 30000 livres et la fameuse créance sur le marquis de Saint-Léger de 121 149 livres 6 sols 9 deniers — cette créance qui provient du partage de la succession Renaudin-Raguienne, et dont la jouissance et la perception appartiennent à M. Renaudin sa vie durant. Gela sonne sur le contrat ; mais, aussi bien sur là maison que sur les meubles et la créance, M"* Renaudin se réserve l'usufruit tant qu'elle vivra : elle stipule le droit de retour, au cas de prédécès de sa nièce et elle garde la possibilité d'aliéner ses biens, sous clause de remploi il est vrai, mais on verra ce qu'il sera de ce remploi.
Nul doute que ce ne soit là la totalité -de la fortune apparente, acquise de M"** Renaudin : en dehors de sommes d'argent comptant qu'on la voit employer et dont on ignore et l'on devine l'origine : ainsi, la somme de 33 000 livres qui lui a servi en 1776 à l'achat de sa maison de Noisy; ainsi, la somme de 20000 livres qu'elle a dépensée en 1779 pour le trousseau de sa nièce; ainsi, une autre somme de 20 000 livres et une de 6 000 qu'elle prêtera à son frère le 26 avril 1781 ; ainsi, une somme do 20 000 livres avec laquelle, le 29 mai 1782 elle fera l'achat d'une habitation dite le Trou-Pilate, située à Saint-Domingue, quartier de Nippes et du Rochclois. Faut-il tirer quel*
LE MARIâGB 11»
que conclusion de la répétition de ces chiffres presque identiques ? Faut-il remarquer que jamais dans aucun des contrats passés, W'^ Renaudin n*indique Torigine de l'argent qu'elle place : ce ne sont donc pas des deniers patrimoniaux; toujours ils proviennent de la vente de ses diamants : des diamants pour plus de 100000 livres I
En échange des biens que M. de la Pagerie et M"""* Renaudin assurent ainsi à la future épouse, Alexandre lui conçtitue en cas de viduité, un douaire de cinq mille livres de .ente avec assurance d'un logement ou de mille livres de plus par année.
Trois jours après le contrat, le 13 décembre, en plein hiver, le mariage est béni dans Téglise de Noisy-le-Grand. On a certes des exemples de mariages célébrés dans leurs terres par des grands seigneurs, mais, ici, il ne s'agit point de terres ; c'est en une maison de campagne, en une sorte de vide-bouteilles que se fait la noce, comme si Ton se cachait. M. de la Pagerie n*a pu venir de Paris, repris qu'il a été par sa maladie, et a dû se faire représenter par son lointain cousin, M. Tascher, prieur de Sainle-Gauburge. Peut-être M"* Renaudin habitant rue Thévenot chez M. Beauharnais, n'a-t-elle de domicile particulier, de paroisse personnelle, de curé propre y qu'à Noisy-le- Grand : par suite ne peut-elle donner au mariage de sa nièce une garantie entière de validité qu'en le faisant célébrer en sa paroisse légale. La précaution serait bonne à prendre avec un mineur qui pourrait
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alléguer la contrainte, chercher des motifs d annula* tion, trouver celui-ci sur lequel tant de cas de dis* pense ont été fondés, iâ"'^ Renaudin est une femme de tête.
Point d*affluence, mais assez de monde pour assurer la publicité : du côté Beauharnais, outre père, frère, oncle et cousin, ce Michel Bégon qu'on a déjà vu figurer au contrat, M. Nouël de Villamblin, M. Mouchard de Chaban, alors officier aux Gardes, et à qui cette présence vaudra plus tard la place de préfet et de conseiller d'Etat et le titre de comte ; deux camarades du vicomte, le chevalier de Toustain et le chevalier de Saint-Souplet*, et Patricol, son ancien précepteur. Du côté de la mariée, M. de Courpon de la Vernade, un créole de la Martinique, retrouvé à Paris, M. de Villars, capitaine dans Royal-Champagne-Cavalerie et le chevalier Lejeùne-Dagué, un parent de la tante de Joséphine. M. de Courpon de la Vernade et M. de Villars sont qualifiés de cousins, mais c'est à coup sûr une parenté bien lointaine et dont on ne trouve point de justification. Rien d'autre. Nulle femme signant au registre.
' Celui-là sans doute qui par son émigration fut la cause involontaire (le la mort de son père et de ses deux frèies, condamnés par le Tribunal révolutionnaire le 14 ventôse an 11.
Aussitôt après le mariage, le jeune ménage vint s'établir rue Thiévenot, dans Thôtel du marquis. Malgré le jardinet, malgré la construction noble et ferme, la hauteur dea étages et la jolie ordonnance de Tescalier, ^rien de triste comme cette maison, comme cette rue, étroite, encaissée où débouche la Cour des Miracles, où Tunique spectacle est de regarder venir les piétons par Tignoble petite rue des Deux-Portes, ci-devant Gratte-Cul; où, des deux issues, de la rue du Petit-Carreau ou de la rue Saint-Denis, pas une voiture ne se hasarde entre les maisons énormes et froides, toutes dç pierre de taille. Et c'est en cette prison qu'il faut vivre au sortir des Antilles, du rayonnant soleil, de la nature en fête, de la liberté entière et de la douce paresse au plein air.
On a dit que, pour s'égayer, Joséphine avait Paris, la Cour et sa parenté nouvelle, mais par quantité de
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raisons, le monde lui était fermé, et la famille du marquis ne s'empressait point autour de sa bru. Sans doule, M. de Beauharnais voyait son frère, le comte Claude, mais celui-ci vivait le plus ordinairement dans ses terres, près de la Rochelle, ne se souciant pas de se trouver en la même ville que sa femme, la célèbre Fanny de Beauharnais, née Mouchard, fille de finance qui avait donné dans les lettres surtout pour y trouver des amants, qui avait eu Dorât, Laus de Boissy et Ginguené avant de tomber à Cubières ; qui, bien que son mari fût généralement reconnu pour un honnête et brave homme, bien qu'il ne la gênât en rien et lui donnât, selon ses moyens et sa fortune, le moyen de vivre fort honnêtement, le laissait poursuivre de romans à clef par ses adorateurs et, pis encore, s'entourait de personnages tels que Restif de la Bretonne, Mercier, Vigée et Doigny du Ponceau. A regarder sa littérature, à lire ses lettres, on ne prend pourtant point l'idée qu'elle fût une mauvaise femme : cela est pastoral, pommadé, laudatif, émoUient, cela est plat, mais guère plus que les vers de M"® d'Houdetot, de M°*" de Sabran, que les vers de toutes ces dames. Seulement, elles ne se font point imprimer, ou, si elles s'y risquent, c'est en gardant l'anonyme, en tirant seulement pour leurs amis quelques exemplaires dont le don est à soi seul une rare faveur. C'est un travers à coup sûr, mais on ne l'étalé point, on ne le vend pas, on en fait présent, comment dès lors être sévère ? Et puis, le péché se présente si joliment, il a pour avocats de si aimables amours de Marillier ou de Moreau le
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Jeune, il a pris un format et des caractères à ce point séduisants qu'il faut bien l'absoudre. A demi caché, n'est-il pas à demi pardonné? Mais se cacher, ce n'est point là ce qui convient à Fanny ! Ses recueils de poésie semblent uniquement destinés à étaler devant la France et l'Europe la liste de ses a belles relations. » Sous prétexte d'épîtres, stances, quatrains, boutades, romances, elb dédicacie à quiconque porte un nom dans la littérature, le militaire et la noblesse, à qui* conque, voyageur, traverse la France et, selon l'ancienne habitude des gens du Nord, éprouve le besoin de venir à domicile, s'entretenir avec les célébrités. Elle ignore sans doute l'orthographe de leurs tioms : qu'importe ! le comte d'Hartig, le prince de Gonzague, le baron deCloots, le baron d'Alberg, le comte d'Œls, le comte Stanislas de Poleschi, le prince Joseph Jablonoski, M. de Niemcevits, M. Malezenski, le prince Adam Czatorinski (comme elle écrit) ne font-ils pas belle figure près du comte de Duras, du maréchal de Richelieu, du maréchal de Brissac, du chevalier de Cossé, dii cardinal de Bernis, du duc de Nivernais, du comte de Tressan, et même du roi de Prusse ? N'est-ce pas montrer qu'on est vraiment une muse recevant les hommages du monde entier et condescendant, en grande dame, à y répondre par quelques vers? Et comme si ce n'était point assez de ce livre d'adresses qu'elle étale en vers, ello pare ses volumes de poésies, du fatras de littérature que lui ont adressé tous les hommes de lettres qu'elle nourrit : Tout encens lui semble odorant pourvu qu'il soit épais, et
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comme elle a un vestiaire pour les besoîgneux et qu'elle leur offre sa table, la comtesse Fanny — baptisée Marie-Anne-Françoise — ne manque pas d'amateurs, mais pour la situation dans le monde, aucune. A Ten croire, elle fit un tendre accueil à Joséphine, et si elle n'a chanté sa venue que lorsque M"* Tascher se fut muée en M"*® Bonaparte, c'est sans doute que Toccasion avait manqué, car quelle impression n'avait-elle pas produite !
Quand Zéphir poussa le vaisseau Qui vous conduisit sur ces rives, Vous rappelez-vous le tableau Qu'offrirent vos grâces naïves?
Avec les Amours ingénus Escortés du tendre Mystère On crut voir Taimable Vénus Descendre à l'île de Cythère, A votre sourire charmant On était forcé de se rendre, Aussi files-vous promptement La conquête d'un Alexandre.
Il ne fut pas longtemps heureux.
Hclas ! on sait trop son histoire, Mais, 'républicain vertueux Il vit au Temple de Mémoire !
Cela sans doute est ingénieux, opportun et bien dit, mais non pire que ses autres morceaux.
Le frère aîné d'Alexandre avait épousé la fille de celte Fanny. C'était, a-t-on dit, une personne fort distinguée par son esprit et son caractère, qui, dans la société de sa mère, avait puisé Thorreur des sentiments affectés et faux, la juste haine de cette littérature, le
goût du simple et du vrai. Malgré les légèretés de son mari, elle était restée irréprochable, mais elle fréquentait si peu chez son beau-père qu'elle ne figura ni au contrat, ni au mariage d'Alexandre. On peut penser que si des intérêts de famille avaient déterminé son mariage avec son cousin, elle ne pouvait envisager de la même façon que Joséphine la position prise dans la maison par M™* Renaudin.
Peut-être certains hommes, parents ou alliés, venaient-ils davantage chez le marquis : on pourrait le croire à l'intimité que Joséphine conserva avec plusieurs ; mais des hommes ne sont pas pour servir de chaperons à une jeune femme, et un tel rôle ne pouvait être rempli ni par M™° Renaudin, ni par Fanny.
Donc, nul fonds à faire sur la famille : d'elle-même Joséphine ne connaissait personne, hormis peut-être quelques créoles ; encore, n'est-ce que bien plus tard qu'on la trouve en relations avec des gens de Sainte- Lucie. Elle avait sans doute espéré que son mari la produirait dans le monde, mais Alexandre, qui s'en souciait peu, avait, dès le printemps de 80, rejoint son régiment à Brest, et la pauvrette se trouvait eji ce logis de la rue Thévenot, entre sa tante, son beaupère, son père aigri, malade, courant après l'argent et les grâces de Cour. Elle n'avait pour se distraire qu'à promener dans Paris, ses poches emplies des pauvres bijoux de sa corbeille pour se donner la joie de les tàter en marchant.
Les jours lui semblaient longs, et à apprendre que
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son mari passait fort bien son temps à Brest, elle ne pouvait manquer d*en prendre de la jalousie, mais lui en plaisantait : il lui écrivait, le 16 août : « Enfin, mon cœur, je ne vois plus qu'un mois qui me sépare du moment où je dois te revoir, t'embrasser, l'assurer du plaisir que j'éprouve avec toi et te jurer de nouveau que je te suis et j'ai été fidèle. » S'il fallait qu'il jurât, c'est donc qu'elle avait déjà des soupçons, et, sous ce jargon d'intimité, Ton sent déjà les dissonances du cœur.
Revenu à Paris durant que son régiment allait prendre la garnison de Verdun, le vicomte ne se soucia nullement encore de montrer sa femme. Il la trouvait gauche, empruntée, ignorante ; pis que cela, il la trouvait, laide, la taille lourde, nulle tournure, des yeux de province et, par-dessus, de folles idées d'amour conjugal, de tendresse et de jalousie. Il s'était laissé marier pour être libre de sa fortune et de ses actes ; et s'il n'entendait point que sa femme le suivit dans ses garnisons, moins encore la voulait-il dans le monde où ses meilleurs appuis étaient sans doute ses parents maternels. Quant à la Cour, il aurait assez de peine à s'y introduire lui-même, à s'y faire agréer pour ses talents de beau danseur, sans parvenir jamais à ces distinctions désirées par tous les gentilshommes d'ancienne noblesse : monter dans les carrosses du Roi et suivre Sa Majesté à la chasse. Garçon ou quasi tel, il passerait, mais ne pourrait jamais remorquer une femme que, ni l'argent, ni l'éducation, ni les entours n'auraient préparée à un tel rôle. Il ne fit donc
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rien ni pour la présenter *, ni pour la mener dans les maisons oii il était accueilli; pas même dans celle où il avait été élevé, où il passait encore sa vie, chez le duc de la Rochefoucauld. Pendant qu'il y dansait des pas, y jouait des comédies, y reprenait ses habitudes, Joséphine avec ses dix-sept ans, allait de la rue Thévenot à Noisy-le-Grand, sous la garde de M"* Renaudin qui revoyait jusqu'aux lettres intimes qu'elle écrivait à son mari, et elle avait comme distraction de rechercher, dans la garde- robe du vicomte, les vestes brillantes ou les habits pailletés qu'il fallait lui envoyer pour les fêtes où il était convié.
Dès 1781, lorsque son mari lui écrit, c'est en maître d'école et l'on dirait ses instructions dictées par Patricol : « Je suis ravi du désir que tu me témoignes de l'instruire. Ce goût qu'on est toujours à même de contenter, procure des jouissances toujours pures et a le précieux avantage de ne laisser aucun regret quand on Técoute. C'est en persistant dans la résolution que tu as formée que les connaissances que tu acquerras t'élèveront au-dessus des autres et que, joignant alors la science à la modestie, elles te rendront une femme accomplie. Les talents que tu cultives ont aussi leurs agréments et, en v sacriGant une partie
* Il faut y insister, car, à présent, cette légende que Joséphine fit partie de la cour de Marie-Antoinelte semble revenir d'Allemagne. Reichardt prétend avoir vu Joséphine au Palais de Saint-Cloud suivant la Reine en qualité de demoiselle d'honneur avant son mariage avec rinfortuné général Beauharnais. Or, on a vu ce qu'était Joséphine avant son mariage; ce mariage est en date du 13 décembre 1779; et Saint-Cloud fut acheté pour la Reine le 24 octobre 1784. Croyez ensuite aux témoins oculaires 1
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de la journée, tu sauras réunir Tutile à Tagréable. »
Elle a dix-sept ans, il en a vingt, et voilà ce qu'ils se disent 1 Au reste, dès le premier jour qu'il a vu sa fiancée, il a, c'est lui-même qui le* dit, « formé le plan de recommencer son éducation et de réparer par son zèle, les quinze premières années de sa vie qui avaient été négligées ».
C'est parce que Joséphine n'a pas répondu comme il l'attendait à cette manie, parce qu'il a découvert en elle un défaut de confiance qui l'a étonné, qu'il s'est refroidi. Puis il a aperçu en elle une indifférence et un peu de volonté de s'instruire qui Tout convaincu qu'il perdrait son temps. Alors, il a pris le parti de renoncer à son plan et d'abandonner à qui voudrait l'entreprendre l'éducation de sa femme.
Qu'elle se remette à travailler, qu'elle lise les bons poètes, qu'elle apprenne par cœur des tirades de théâtre, qu'elle étudie l'histoire et la géographie, peut-être reviendra- 1- il, mais encore* devra- t-elU mettre de côté son fatigant amour, ne s'occuper ni de ce que dit son mari, ni de ce qu'il fait, ni de ce qu'il écrit, et ne pas prétendre que dans le monde il ne voie qu'elle. C'est son dernier mot, et c'est Palricol, charge de le confesser et, s'il est possible, de le ramener, qui en fait la confidence à M"'^ Rcnaudin.
Certes, l'excuse est singulière, mais, à suivre Alexandre par la vie, on peut croire- qu'ici il est sincère. Sans doute, il aime le monde, les femmes, l'avancement et les grades, mais, de nature, il est versatile et peu fixé sauf en ce qui touche une fatuité qui
LE JEUNE BIÉNâGë 127
demeure stable et qui paraît sans limite : à cette fatuité il joint une pédantisme qui est peu ordinaire dans sa classe et dans son étal. Il éprouve une joie sans égale à écrire des phrases pompeuses, creuses et longues, à en écrire des pages après des pages, à prêcher rinstruction, à s'établir en maître d'école. Ce n'est pas même le pédantisme de collège tel que l'introduiront dans le gouvernement Robespierre et Saint-Just, tel que Camille, avec des parties de génie, le portera dans la littérature politique, c'est un pédantisme spécial, un pédantisme infaillible, un pédantisme hautain qui est à Faùtre ce qu'un vicomte est à un robin. Patrîcol a . déteint sur Alexandre si profondément qu'Alexandre est Patricol môme ; seulement, Alexandre joint à la faculté d'ennuyer, à la confiance exaltée en son savoir, sa vertu et son esprit de conduite, tous les vices de la société au milieu de laquelle il vit, toute la vanité d'un nouveau noble, toute l'inconsistance d'un caractère faible, toutes les violences de passion d'un homme jeune, riche et sans frein, toutes les incertitudes d'un esprit perpétuellement mécontent, et, en ce qui louche sa femme, une sorte de mépris pour le mariage qu'il a fait, compliqué de dédain pour la provinciale qu'il a épousée et qui n'a pas même à ses yeux le mérite d'être jolie.
Durant qu'Alexandre se promène de château en château, Joséphine, pâlissant sur les rudiments, essayant en vain de mettre dans sa pelitc tôle créole des noms et des dales, traîne péniblement sa grossesse
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de la rue Thévenot à Noisy. Elle revient à Paris pout son terme et, le 3 septembre 1781, accouche rue Thévenot d'un enfant mâle qui est baptisé le lendemain eo l'église Saint-Sauveur, rue Saint-Denis, et reçoit les prénoms d'Eugène-Rose. Il a pour parrain son grandpère paternel, le marquis, et pour marraine, sa grand'* mère maternelle, M"*" de la Pagerie (Rose Desvergers de Sanois) représentée par M™" Renaudin.Le vicomte, revenu pour les couches^ assiste à la cérémonie, ainsi que l'inévitable M. Bégon et M. de la Pagerie qui a sans cesse retardé son retour à la Martinique sur l'espoir d'obtenir quelque grâce de la Cour. Sans doute, l'année précédente, le 22 avril 1780, ses services militaires lui ont valu la croix de Saint-Louis et c'a été le le marquis de Beauharnais qui a été chargé de le recevoir, mais si cette faveur est déjà surprenante — car, pour que l'on passe à M. de la Pagerie d'avoir quitté son poste de capitaine des dragons de la milice de Sainte-Lucie au moment où cette île a été attaquée par les Anglais, pour qu'on lui compte pour services militaires, le temps qu'il a porté le titre de capitaine de milice dans une colonie occupée par l'ennemi, il faut sans doute quelque crédit dans les bureaux — si c'est déjà une faveur, une croix n'emplit pas la bourse, et ce que M. de la Pagerie eût souhaité surtout, c'eût été une augmentation de pension, à quoi Ton comprend que les ministres fissent résistance. Mais il ne se lassait point : d'ailleurs la maison était bonne et il ne lui en coûtait rien. Outre le vivre et le couvert, il y trouvait môme de l'argent, car
c'est là qu'il emprunte, le 26 avril, de M""' Renaudin cette somme de 26 000 livres dont il ne paya jamais un sol d'intérêt, si bien qu'en 1791, on en réclamait à sa veuve neuf années et demie.
Le baptême fait, Taccouchée rétablie, Alexandre parait se soucier aussi peu du fils qu'il vient d'avoir que de la femme qui le lui a donné : il recommence si bien à jouir de Paris que M"^ Renaudin décide qu'un voyage un peu long lui est nécessaire et qu'elle le détermine à partir pour Tltalie.
Il est en route le i" novembre, s'embarque à Anlîbes, relâche à Gênes : en quel esprit de déclamation, de fausse misanthropie, c'est ce qu'il faut voir : « Je m'imagine, écrit-il à M™* Renaudin, que vous avez déjà quitté Noisy et je vous vois, à présent, dans notre capitale qui va être bien brillante cet hiver : des illuminations, des fêtes publiques vont vous fdre passer rapidement tous vos moments. Mes plaisirs à moi seront d'une autre nature et achetés par des peines. L'admiration d'un tableau, d'une statue, d'une colonne ; l'étude des chefs-d'œuvre qu'ontfaits les hommes dans un temps où les arts ont été poussés au plus haut degré de perfection sera une occupation qui me consolera d'un éloignement qui me coûte, je vous jure, plus qu'on ne pense (au moins ceux qui sont habitués à ne pas me rendre justice), mais éloignement qui, depuis que je suis hors de ma patrie, m'a fait verser souvent des larmes. » N'est-ce point là le ton que doit prendre un élève de Rousseau, et n'est-ce pas ainsi que doit se présenter un génie incompris, méconnu,
13G JOSÉPHINE DE bEAUUARNÂlS
persécuté? L*antithèse n'est-elle point belle et ne convient-il pas de s'attendrir?
Aussi bien, le vicomte n'en prend pas moins à Rome sa part de toutes les fêtes et, durant six mois, ne s'en donne pas moins tous les airs de Tamateur des arts. A son retour, le 29 juillet 1782, il semble un peu calmé, et il a pour sa femme des attentions. « Il paraît enchanté de se retrouver avec elle.» On est d'ailleurs dans un cadre nouveau et le beau-père La Pagerie, désespérant de faire reconnaître ses services, a enfin regagné son île. Quittant l'hôtel de la rue Thévenot, le marquis s'est transporté avec sa bru et M°® Renaudin, dans un hôtel dont Alexandre est devenu, en Bon absence, le principal locataire et qui est sis en un quartier neuf et plus au goût du jour, rue Neuve- Saint-Charles, un bout de rue qui prolonge la rue de la Pépinière, entre la rue deCourcelles et le faubourg Saînt-Honoré, tout près de l'église Saint-Philippe du Roule nouvellement bâtie et non encore consacrée.
Les belles résolutions du retour durent peu et Tair de la rue Saint-Charles ne vaut pas mieux pour Alexandre que celui de la rue Thévenot. Paris l'en traîne et il est incapable d'y résister. Môme pas Paris, Verdun où est sa garnison. Quelqu'un qui l'a connu a dit qu'il était « d'une grande coquetterie avec les femmes ». Il fut tel jusque sur les marches de l'échafaud. Or, il était dans le caractère de Joséphine (J'êlre jalouse, dans son tempérament de pleurer et de faire des scènes. En ce moment où elle n'avait aucun tort, où les griefs ne lui manquaient point, comment n'eût-
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elle pas manqué de s'en prévaloir? Et d'ailleurs dans la vie qu'on lui avait faite, quel autre objectif avaitelle que son mari? Quel dérivatif offrait-on à une femme de son âge, quelle satisfaction lui donnait-on, quel plaisir, quelle distraction? Et n avait-elle pas droit de se plaindre?
A peine Alexandre a-t-il passé un mois en France qu'il songe à repartir. Il n'est point satisfait de son grade de capitaine ; il n'est point disposé à faire du service de garnison ; il ne se soucie nullement d'embarquer sur les vaisseaux du Roi pour s'y faire tuer comme le capitaine de Montcourier ou blesser comme le capitaine de Montoy de Bertrix, ses camarades de la Sarre. Il lui faut à lui du particulier, car il s'inquiète de la perspective de n'obtenir que fort tard un régiment et, sans doute pour avoir cet agrément de la Cour, ce n'est point trop de se signaler. Justement, M. de Bouille, gouverneur des Iles du Vent, est en France : il y est venu pour déterminer le ministère à une grande expédition contre Plymouth ; le public ignore sans doute son dessein et le croit occupé de la conquête de la Jamaïque, mais, où qu'aille le vainqueur de la Dominique et de Saint-Christophe, il y aura toujours de la gloire à le suivre. Alexandre souhaite de l'accompagner comme aide de camp. — Rien moins. — Il se fait près de lui chaudement appuyer par le duc de la Rochefoucauld qui lui a obtenu d'abord un congé indéfini du ministre de la Guerre, mais ses démarches n'aboutissent pas. On a les lettres de M. de la Rochefoucauld; il est impossible qu'elles
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soient plus agréables; il n'y oublie rien, a ni le vif intérêt que toute sa famille et lui prennent au jeune homme », ni la connaissance qu'il a de lui depuis son enfance, « parce que, dit-il, il a été élevé chez nous avec mes neveux » ; ni Thonnêteté, ni Tâme, ni Fesprit, ni la grande ardeur pour s'instruire, ni même le voyage en Italie « fait avec beaucoup de fruit », mais pourquoi pas un mot du marquis, s'il ne considère le rappel de son nom et de ses anciennes qualités comme devant desservir le vicomte ? pourquoi, parlant à M. de Bouille qui arrive de la Martinique, qui a épousé une demoiselle Bègue, de la Martinique, dix fois alliée aux Sannois, pas un mot des La Pagerie, si les La Pagerie ont réellement là-bas la situation qu'on leur prête ? Cela fait penser.
Le départ de M. de Bouille est subit, et peut-être est-ce là le motif de Téchec d'Alexandre, mais il s'obstine et n'ayant pu partir comme aide de camp, c'est comme volontaire que, le 26 septembre 1782, il s'embarque pour la Martinique, que menace une descente anglaise et qui a le plus pressant besoin de secours. Au moment de son départ de Paris, sait-il que sa femme est de nouveau enceinte ? En tout cas, il l'apprend d'elle à Brest où il est obligé de s'arrêter quelque temps et « il se félicite d'en avoir la certitude »«
Toutefois, il n'est point expansif : ce n'est point à Joséphine, c'est à M""" Renaudin qu'il adresse ses confidences, SCS plaintes sur ce qu'on ne le comprend pas, sur le peu de cas que Ton fait a du mérite de saréso-
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lution et de ses sacrifices ». « Enfin, dit-il, j'ai pour moi ma conscience q^ni s'applaudit d'avoir su préférer aux douceurs actuelles d'une vie tranquille et passée dans les plaisirs, la perspective quoique éloignée d'un avancement qui peut m'assurer une existence plus flatteuse pour l'avenir, me valoir une cônsidé.alion utile à mes enfants. »
Il arrive à la Martinique au mois de novembre, et, dès son débarquement, il semble que ses rapports avec sa belle famille manquent de cordialité, et tous les torts sont-ils du côté d'Alexandre ? N'a-t-il pas le droit de s'étonner de la médiocre situation que son beau-père a dans la colonie, du peu d'estime où on le. tient, de l'espèce de misère où il vit? D'autre part, M. de La Pagerie qui n'est rentré que depuis quelques mois, n'ignore rien des débuts du mariage, et se tient Bur l'extrême réserve. Sa femme se permet des observations que le gendre accueille mal. Chacun a des reproches à se faire, chacun a des griefs à invoquer et tels qu'on ne se les pardonne guère. De la famille de sa femme, le vicomte ne voit guère que l'oncle, le baron de Tascher qui, établi à Fort-Royal comme directeur du port, marié à une demoiselle Roux de Gha- .pelle tenant aux meilleures familles de la colonie, a pris une position bien meilleure que son aîné et jouit d'une véritable considération. Pour lui, Alexandre déploie toutes les grâces, et, comme il sait à l'occasion être aimable et séduisant, qu'il porte avec lui cette fleur d'élégance, ce ton de bonne compagnie, ces talents de danseur, ces façons de philosophe, tout le train à
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la mode dont il s'est paré à la Roche-Guyon, il ne manque pas de plaire. La baronns de Tascher est enthousiaste : « Dieu veuille, écrit-elle, que mon fils puisse lui ressembler en tous points ; je ne lui demande rien de plus et je serais la plus heureuse des femmes. » C'est là toute la conquête d'Alexandre, car c'est vainement que M. de Bouille prépare ses forces pour risquer une offensive hardie. L'échec de la tentative contre Gibraltar a tout décidé. Plus d'espoir pour le vicomte de se signaler dans les expéditions puisque la paix va se conclure, que les prélimimaires en sont signés le 20 janvier 1783, et qu'aussitôt la nouvelle reçue, les hostilités cessent aux Antilles. Irrité et inoccupé, le vicomte se remet à courir les femmes, et celle qu'il choisit est une femme experte, ennemie des Tascher, jalouse du mariage que M"*** Renaudin a fait faire à sa nièce et prête à user de tous les moyens pour troubler à jamais le jeune ménage. Elle sait les coquetteries qu'a pu jadis faire Joséphine, les flirts auxquels elle s'est livrée : quelle occasion d'en réunir les histoires, d'en collectionner les preuves et de s'attacher ainsi un amant désirable» en le séparant à jamais de sa femme 1
Le 10 ayril 1783, Joséphine accouche à Paris, rue de la Pépinière (la rue Saint-Charles n'en est qu'un court prolongement et les deux noms s'emploient indifféremment) d'une fille qui est baptisée le lendemain, à la Madeleine de la VilIe-FEvêque, et qui reçoit les noms d'Horlense-Eugénie. Le parrain est le grandpère La Pagerie, auquel on donne pour la première fois du Haut et Puissant Seigneur et qu'on qualifie capitaine de dragons, sans dire que c'est de milice ; il est représenté par son neveu, le fils aîné du baron, qui, âgé de dix ans, a été envoyé à Paris pour y suivre le collège. La marraine est Fanny Beauharnais qui pour le moment est retirée aux Dames de la Visitation, rue du Bac. On a soin d'indiquer dans Tacte que le père qualifié vicomte de Beauharnais, baron de BeaUville, capitaine au régiment de la Sarre, est « actuellement en Amérique pour le service du Roi ».
Ce père n'a point avant deux mois la nouvelle de sa paternité ; les lettres ne mettent guère moins de
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temps : c'est donc au plus tôt au milieu de juîn. Le 8 juillet, il écrit à sa jeune femme la lettre suivante : c< Si je vous avais écrit dans le premier moment de ma rage, ma plume aurait brûlé le papier et vous auriez cru, en entendant toutes mes invectives, que c'était un moment d'hume-r-ou de jalousie que j'avais pris pour vous écrire; mais il y a trois semaines et plus que je sais, au moins en partie, ce que je vais vous apprendre. Malgré donc le désespoir de mon âme, malgré la fureur qui me suffoque, je saurai me contenir; je saurai vous dire froidement que vous êtes à mes yeux la plus vile des créatures, que mon séjour dans ces pays-ci m'a appris Tabominable conduite que vous y aviez tenue, que je sais, dans les plus grands détails, votre intrigue avec M. de Be..., officier du régiment de la Martinique, ensuite celle avec M. d'H..., embarqué à bord du César, que je n'ignore ni les moyens que vous avez pris pour vous satisfaire, ni les gens que vous avez employés pour vous en procurer la facilité; que Brigitte n'a eu sa liberté que pour l'engager au silence, que Louis, qui est mort depuis, était aussi dans la confidence ; je sais enfin le contenu de vos lettres et je vous apporterai avec moi un des présents que vous avez faits. Il n'est donc plus temps de feindre et, puisque je n'ignore aucun détail, il ne vous reste plus qu'un parti à prendre, c'est celui de la bonne foi. Quant au repentir, je ne vous en demande pas, vous en êtes incapable : un être qui a pu, lors des préparatifs pour son départ, recevoir son amant dans ses bras, alors qu'elle sait
qu'elle est deslinée à un autre, n'a point d'âme : elle est au-dessous de toutes les coquines de la terre. Ayant pu avoir la hardiesse de compter sur le sommeil de sa mère et de sa grand'mère, il n'est point étonnant que vous ayez su tromper aussi votre père à Saint- Domingue. Je leur rends justice à tous et ne vois que vous seule de coupable. Vous seule avez pu abuser une famille entière et porter l'opprobre et l'ignominie dans une famille étrangère dont vous étiez indigne. Après tant de forfaits et d'atrocités, que penser des nuages, des contestations survenues dans notre ménage ? Que penser de ce dernier enfant survenu après huit mois et quelques jours de mon retour d'Italie ? Je suis forcé de le prendre, mais j'en jure par le ciel qui m'éclaire^ il est d'un autre, c'est un sang étranger qui coule dans ses veines I II ignorera toujours ma honte, et j'en fais encore le serment, il ne s*apercevra jamais, ni dans les soins de son éducation, ni dans ceux de son établissement, qu'il doit le jour à un adultère ; mais vous sentez combien je dois éviter un pareil malheur pour l'avenir. Prenez donc vos arrangements : jamais, jamais, je ne me mettrai dans le cas d'être encore abusé, et, comme vous seriez femme à en imposer au public si nous habitions sous le même toit, ayez la bonté de vous rendre au couvent, sitôt ma lettre reçue; c'est mon dernier mot et rien dans la nature entière n'est capable de me faire revenir. J'irai vous y voir à mon arrivée à Paris, une fois seulement; je veux avoir une conversation avec vous et vous remettre quelque chose. Mais, je vous le répète, point de
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larmes, point de protestations. Je suis déjà armé contre tous vos efforts, et mes soins seront tous employés à m'armer davantage contre de vils serments aussi faux et aussi méprisables que faux. Malgré toutes les invectives que votre fureur va répandre sur mon compte, vous me connaissez, Madame, vous savez que je suis bon, sensible, et je sais que, dans Tintérieur de votre cœur, vous me rendrez justice. Vous persisterez à nier parce que, dès votre plus bas âge, vous vous êtes fait de la fausseté une habitude, mais vous n'en serez pas moins intérieurement convaincue que vous n'avez que ce que vous méritez. Vous ignorez probablement les moyens que j'ai pris pour dévoiler tant d'horreurs et je ne les dirai qu'à mon père et à votre tante. Il vous suffira de senlir que les hommes sont bien indiscrets, à plus forte raison quand ils ont sujet de se plaindre : d'ailleurs, vous avez écrit ; d'ailleurs vous avez sacrifié des lettres de M. de Be... à celui qui lui a succédé; ensuite, vous avez employé des gens de couleur qu'à prix d'argent on rend indiscrets. Regardez donc la honte dont vous et moi, ainsi que vos enfants, allons être couverts, comme un châtiment du ciel que vous avez mérité et qui me doit obtenir votre pitié et celle de toutes les âmes honnêtes. « Adieu, Madame, je vous écrirai par duplicata et Tune et l'autre seront les dernières lettres que vous recevrez de votre désespéré et infortuné mari. »
« P.-5. — Je pars aujourd'hui pour Saint-Domingue et je compte être à Paris en septembre ou octobre, si
ma santé ne succombe pas à la fatigue d'un voyage, jointe à un état si affreux. .Je pense qu'après cette lettre je ne vous trouverai pas chez moi et je dois vous prévenir que vous me trouveriez un tyran si vous ne suiviez pas ponctuellement ce que je vous ai dit. »
Cette lettre écrite, le vicomte fait partir pour la France sa maîtresse à laquelle il donne rendez-vous à Paris et lui-même s'embarque, le 18 août, sur la frégate PAtalante où il a obtenu passage ; mais, avant, il a avec son beau-père une explication qui amène une rupture définitive.
Il arrive en France au commencement d'octobre ; il trouve au port des lettres de son père et de M™® Renaudin qui tentent encore un accommodement, mais il ne veut rien entendre et, route faisant, de Chatellerault, le 20 octobre, il écrit à Joséphine pour lui intimer de nouveau ses ordres. Il lui dit :
« J'ai appris avec étonnement, en arrivant en France, par les lettres de mon père, que vous n'étiez pas encore dans un couvent, ainsi que je vous en avais témoigné la volonté par ma lettre datée de la Martinique. J'imagine que vous avez voulu attendre mon arrivée pour vous soumettre à cette nécessité et que ce relard ne doit pas être considéré comme un refus. En vous écrivant du mois de juillet dernier, j'avais déjà fait toutes mes réflexions et mon parti était décidément pris. Vous sentez que ce n'est pas une fièvre inflammatoire et putride que j'ai eue, occasionnée par l'excès de ma douleur, qui aura pu me faire changer
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d'avis, non plus que des rechutes continuelles durant quatre mois pendant lesquels j'ai été entre la vie et la mort, non plus que l'entier dérangement de ma santé qui me fait craindre de ne la jamais bien rétablir. Je suis inébranlable dans le parti que j'ai pris et je vous engage même à dire à mon père et à votre tante que leurs efforts seront inutiles et ne pourront tendre qu'à ajouter à mes maux, tant au moral qu'au physique, en mettant ma sensibilité en jeu et me mettant dans l'obligation de contrarier leurs désirs. Quant à nous, ceci soit dit sans fiel, sans humeur, pouvons-nous habiter ensemble après ce que j'ai appris? Vous seriez tout aussi malheureuse que moi par l'image perpétuelle de vos torts que vous sauriez être connus de moi. Et, quand même vous seriez incapable d'un remords, l'idée que votre mari aurait acquis des droits à vous mépriser ne serait-elle pas tout au moins humiliante pour votre amour-propre? Prenez donc, croyez-moi, le parti le plus doux, celui d'acquiescer à mes désirs, et préférez dans cette cruelle position la certitude de ne point éprouver de mauvais procédés de ma part à l'obligation dans laquelle vous me mettriez d'en mal agir et d'user sévèrement avec vous si vous ne vous soumettiez pas à ce que j'exige. Je ne vois cependant aucun inconvénient, si vous désirez retourner en Amérique, à vous laisser prendre ce parli-là, et vous pouvez opter entre ce retoui* dans voire famille et le couvent à Paris. »
Joséphine est à Noisy à ce moment, car Alexandre ajoute : « Comme j'espère faire en cinq ou six jours
les soixante-dix lieues qui me séparent encore de la capitale et, qu'une fois rendu, j'aurai besoin de me promener en voiture pour me distraire et suppléer à la faiblesse de mes jambes, vous m'obligerez d envoyer à Paris mes chevaux et ma voiture pour dimanche prochain 26 du courant. Si Euphémie veut profiter de cette occasion pour y amener Eugène, j'en serai très reconnaissant et je lui devrai un plaisir, et il y a bien longtemps que je n'en ai goûté. »
Il termine ainsi : « Vous ne trouverez dans ma lettre aucuns reproches et combien cependant ne serais-je pas en droit d'en faire, mais à quoi serviraient-ils ? Ils ne détruiraient pas ce qui a existé, ils n'auraient pas même le pouvoir de vous rendre vraie! Ainsi, je me tais. Adieu, Madame; si je pouvais déposer ici mon âme, vous la verriez ulcérée au dernier point, mais ferme et décidée de manière à ne jamais changer. Ainsi nulle tentative, nulefTort^ nulle démarche qui tende à m'émouvoir. Depuis six mois, je ne m'occupe qu'à m'endurcir sur ce point. Soumettez-vous donc ainsi que moi à une conduite douloureuse, à une séparation affligeante surtout pour vos enfants, et croyez. Madame, que, de nous deux, vous n'êtes pas la plus à plaindre. »
Sur cette lettre , Joséphine se hâte de revenir rue Saint-Charles, mais Alexandre n'y descend pas. Il va loger dans une maison garnie, rue de Grammont, puis s'installe rue des Petits- Auguslins (rue Bonaparte) , dans le petit hôtel de la Rochefoucauld, dépendance du
114 JOSl^PIIINË DK BEâUIIARNâIS
grand hôtel dont la principale entrée est rue de Seine, Toutes sortes de démarches sont tentées par le marquis, par M"* Renaudin, par quantité « de personnes respectables » pour amener une réconciliation, mais le vicomte reste inflexible ; il veut à tout prix conserver la liberté qu'il a reconquise, et l'on dit qu'il a pour cela une bonne raison : il a retrouvé à Paris la femme qui est devenue sa maîtresse à la Martinique et qui peut-être ne Ta précédé que parce qu'elle ne pouvait dissimuler plus longtemps son état.
Après un mois d'efforts infructueux, Joséphine, à la fin de novembre, se détermine à se retirer à l'abbaye de Panlhemont, rue de Grenelle, où M""' Renaudin s'enferme avec elle, et, le 8 décembre, elle fait requérir le commissaire au Châtelet, Joron, de se transporter par devers elle, pour recevoir sa plainte contre son mari. Elle raconte dans le plus grand détail les débuts de son mariage, l'existence qu'elle a menée, l'indifférence de son mari, dont « elle avoue qu'il a été plus fort qu'elle de ne pas lui témoigner la sensibilité » ; elle dit les voyages et les déplacements d'Alexandre d'où il résulte que du 13 décembre 1779, jour de son mariage, au 6 septembre 1782, jour du départ du vicomte pour la Martinique, elle a tout au plus passé dix mois avec lui* ; elle annonce enfin le refus
• Du 13 décembre 1779 au mois d'avril 1780 (on a une lettre d'Alexandre datée de la Uoche-Guyon le 2G mai, qui le montre parti avec les semestricrb) : quatre mois; du mois de janvier 17S1 (une lettre à M"" Kenaudin du 1" novembre 17S0 prouve qu'à celte date il est encore à la Uoclje-Guyon. 11 est peuL-êlre revenu à Paris en décembre; il y est en tout cas en janvier 1781 où Eugène est conçu)
LA SÉPÂllATION 145
formel du vicomte de reprendre la vie commune et, pour attester les injures, elle joint à la plainte les lettres du 12 juillet et du 20 octobre, qui constituent son grief principal.
Il est certain que si Alexandre avait eu à reprocher à sa femme des faits postérieurs au mariage, il n'eût point manqué de le faire ; son imputation au sujet de la naissance d'Hortense tombe d'elle-même, par le simple rapprochement des dates, — puisqu'il est revenu d'Italie le 25 juillet et qu'il s*est écoulé deux cent cinquante-neuf jours jusqu'à l'accouchement — ; il est à présumer que les autres allégations sont aussi fausses, car, sans cela, au bout de quinze mois, il ne les eût pas volontairement et pleinement démenties.
Sans doute, Alexandre a vu que le procès engagé tournerait à sa confusion; sans parler des Tascher, ni de son père qui ont embrassé avec chaleur le parti de Joséphine, tous les siens, oncle, tante, frère, belle- sœur, paraissent avoir fait de même. Peut-être les La Rochefoucauld sont-ils intervenus et n'est-ce point sur eux que le vicomte peut faire fonds? Lorsque le duc a quitté le commandement de la Sarre pour passer maréchal de camp, n'est-ce pas lui qui a ménagé à Alexandre son entrée comme capitaine au
ao mois d*avril ou mai (il y a une autre lettre à M"* Renaudin de la Roche-Guyon, le 5 mai), quatre mois; du mois de septembre 1781 au !•' novembre, date du départ pour l'Italie, deux mois; du 25 juillet 1783, date du retour d'Italie, au septembre, date du départ pour la Martinique» un mois et demi : c'est & bien compter onze mois et demi, d'où il faut déduire les diverses villégiatures d'Alexandre et ses constants déplacements.
iM JOSÉPHINE DE BEâUHARNâIS
régiment Royal-Champagne-cavalerîe (2 juin 1784) et qui Ta fait détacher près de lui, en qualité d'aide de camp ? Ne peut-on penser que c'est à tous les efforts combinés des personnes qui s'intéressent à lui, qu'a cédé le vicomte lorsque, le 3 mars 1785, il se rencontre avec Joséphine chez leur notaire? Il fait les excuses les plus complètes pour ses lettres dictées par la fougue et l'emportement et, pour éviter un éclat et un procès, il consent volontairement à une séparation à laquelle Joséphine acquiesce « pour donner à ses deux enfants la preuve la plus forte de son amour maternel ». Tout le préambule, tout l'exposé des faits, dans cet acte de séparation fait sous seing privé, est à ce point et si hautement à l'honneur de Joséphine, que, sans contredit, il faut, pour que son mari y consente, qu'il n*ait pas môme une allégation contraire à fournir. Les articles de la séparation, tout à l'avantage de la femme, le démontrent du reste surabondamment.
Joséphine habitera où il lui plaira ; elle touchera, sur sa propre quittance, les intérêts de sa dot et tous autres revenus quelconques qui lui écherront. Elle recevra de son mari une pension annuelle de S 000 livres et ce jusqu'à ce qu'elle ait recueilli des successions pour cette somme. Eugène-Rose restera à son père, mais il vivra jusqu'à Tàge de cinq ans, c'est-à-dire jusqu'au 3 septembre 1786, sous les yeux de sa mère, dans Tapparlement qu'il occupe à présent, dans la môme maison qu'elle. Il sera entièrement défrayé par son père et passera les étés près de sa mère à la
campagne. Hortanse restera avec sa mère, et le père paiera pour elle, par trimestre et d'avance, 1 000 livres jusqu*à ce qu'elle ait sept ans, et 1 800, passé cet âge. Enfin, Alexandre donnera à sa femme les pouvoirs les plus amples toutes les fois qu'il en sera requis ; il paiera tous les dépens de l'instance, et le procès étant éteint et assoupi, tous les droits de Joséphine seront réservés au cas où son mari manquerait à quoi que ce soit des stipulations arrêtées.
Telle est la fin du procès : Joséphine en sort avec les honneurs de la guerre elle douaire que lui a reconnu son contrat de mariage; plus d'incertitude sur Tétat de sa fille qu'Alexandre renonce à contester, et pour un an encore la garde de son fils. Le séjour qu'elle a fait à Panthemont a été d'autre part singulièrement profitable à son éducation et à sa situation mondaine. Panthemont était le couvent où s'abritaient de préférence les femmes séparées ou en instance de séparation, les vieilles filles voulant vivre à bon marché, les orphelines en quête de mari. Moyennant pension de 800 livres et l'appartement payé à part, de 300 jusqu'à 1 000 livres par année, on y était tout à souhait. C'était un immense hôtel garni, d'honorabilité entière, ouvert aux femmes de « la première distinction », avec des jardins, des bâtiments sans fin, des églises, des chapelles, à chaque étage des parloirs-salons, un endroit où, par goût, beaucoup de femmes allaient vivre, assurées d'y trouver bon gîte à bon marché et agcéable société, plus libres qu'ailleurs, sauf les heures de rentrée, et« au fond, parfaitement indépendantes.
148 4USÉPilINË DE BEâUHARNâIS
L'indépendance et le monde avaient jusqu'alors manqué à Joséphine, sévèrement tenue, à la ville et à la campagne, sous la férule de M'^^Renaudîn — laquelle, malgré ses vertus comme tante, ne pouvait guère, par ailleurs, être estimée que pour ce qu'elle était et qui, par la situation même où elle s'était placée, s'était fermé toutes les portes d'un monde où l'on eût admis sans doute qu'elle fût la maîtresse du marquis, mais où nul n'admettait qu'elle vécût maritalement avec lui.
Or, à Panthemont, une fois M"** Renaudin retournée à ses occupations, Joséphine fut la vicomtesse de Beauharnais, une jeune femme malheureuse, irréprochable, victime d'un époux barbare. « Elle était intéressante »; son histoire était pour toucher; ses petits enfants pour émouvoir.
Par l'habituelle rencontre dans les couloirs, les salles à manger, les parloirs etles chapelles, avec des femmes aimables, coquettes, distinguées de toutes manières, par les liaisons qu'entraîne la vie en communauté, Joséphine s'assouplit, se familiarise, s'exerce à bien parler et à bien vivre. Sans doute, ce n'est point avec les grandes dames qui passent à Panthemont qu'elle se lie, mais elle les voit, et c'est assez. Elle a gardé d'elles un si fidèle souvenir, que, seize ans plus tard, leurs noms, entendus alors, sont les premiers qu'elle évoque pour mettre un semblant d'égalité entre elle, femme du Premier Consul, et la duchesse de Guiche, ambassadrice du comte d'Artois, pour créer entre elles deux une sorte de lien de société et faire voir qu'elle sait le monde : « Comment se porte Madame de
Là Séparation 149
Polastron, dit-elle. Je rai vue à Panthemont. Elle avait une figure bien intéressante et une tournure charmante. »
Gomme elle les a regardées ;cotnme elle a surveillé leurs gestes, épié leurs mouvements, écouté leur son de voix, retenu la banalité de leurs paroles ; comme on se rimagine attentive, inventant des prétextes pour les saisir au passage, les voir entrer, saluer, sortir, pour saisir le secret de leur aisance aimable et de leur naturelle bonne grâce. A q\);, comme elle, dans les longues oisivetés des Trois-Uets, et, après, deNoisy et de la rue Thévenot, durant des jours et des jours, a étudié ses attitudes et cherché à tirer le mieux parti de son corps ; à qui, comme elle, connaît pour n*en avoir négligé aucune des grâces, chacune des lignes que la femme peut dessiner; à qui porte en soi, comme elle, par un don supérieur, le sens de Tà-propos, le tact et le goût ; à qui apparaît au premier coup, comme à elle, la tache ineffaçable de cette vulgarité, d'autant plus odieuse et répugnante qu'elle est plus confiante et plus sûre de soi, rien d'aisé comme de s'approprier ces mouvements délicats, ces formes exquises qui désignent au propre les êtres sociaux de ceux qui ne sont pas tels et ne le seront jamais.
Joséphine possède déjà, de la femme, deux des vertus essentielles : elle est coquette et elle sait mentir. Sans prendre au pied de la lettre les accusations d'Alexandre, on doit au moins reconnaître qu'en ces deux griefs, il pouvait être fondé. N'c^t-il pu d'ailleurs les invoquer contre toutes les femmes au hasard et, ne sont-ce
pas là les conditions de leur nature et les raisont même de leur agrément? Et, à ces deux qualités, qu'un mari est tenté de regarder comme des vices, Joséphine ajoute, par la faculté d'assimilation qui est en elle, cette éducation physique qui la mettra tout à part dans une société nouvelle. Elle apprend le ton dont il faut parler, et comme sa voix est jolie et rare, elle prête à ce qu'elle dit un charme incomparable ; elle s'ingénie à reproduire ces gestes frêles qui sont d'une dame» elle s'exerce à marcher dans les longs couloirs, comme elle devra faire dans un salon, et c'est ainsi que, peu à peu, elle s'élève et se complète, se rend capable de paraître, susceptible de séduire.
Et, en même temps^ par le calme de la vie qu'elle mène, par l'abolition de la jalousie qui l'a dévorée» par la suppression de cette sorte d'esclavage où l'a maintenue sa tante, par ses vingt ans survenant et lui enlevant son air d'enfance trop longtemps conservé, une transformation s'opère en son être physique ; cette évolution qui, de la lourde, massive Yeyette, fait l'élre délicat et souple, infiniment gracieux et rare, l'être de volupté entre tous désirable, car, nulle des séductions qu'elle peut donner, elle ne l'ignore et, dédaignée, elle a conscience de l'effort qu'il faut faire pour attirer et retenir.
Enfin si, au couvent, elle n'a point formé de liaisons avec les dames du premier rang qui vivent en leur à part et ne se mélangent point, qui seulement passent, soit pour visiter les petites pensionnaires oa pour faire quelques jours une retraite de dévotion t
elle a rencontré, sur un degré au-dessous, des femmes plus faciles^ plus accueillantes, qui tiennent à la haute domesticité du Château, qui sont de la noblesse de province, ou de la grande bourgeoisie de Paris et qui se font une distraction, un plaisir de plaindre, d'égayer, de dresser une jeune femme. C'est donc.là, à Panthemont, que Joséphine forme ses premières relations de société, qu'elle fait ses débuts dans la vie française. A tous les points dé vue, cette retraite de qumze mois lui est profitable ; — les prisons devaient lui réussir. (* )
(1) Est-ce à la sortie de Panthemont qu'il faut rapporter cette lettre de Joséphine qui vient d'ôtre publiée 1 Sans doute Hortense est bien petite pour assurer son père de son respect, mais comjnent imaginer que le partage des meubles entre lesdeui époux séparés n'ait été fait qu'en 1791 et que rébéniste ait attondu jusque-là pour présente!' son mémoire. En tous cas voici la lettre qui est déjà tout Joséphine: familiarité avec les inférieurs, absence de dignité dans les demandes et dettes :
« Je vous en veux, ma chère Euphcmie, de ne m'avoir pas donné de vos nouvelles et de celles de mon cher Eugène. Vous savez combien vous m'intéressez l'un et Tautre : ne soyez donc pas si paresseuse et embrassez ce cher enfant pour moi.
« J'ai oublié de vous remettre la note des meubles qui ont été fournis par M. Grennevitre et qui sont restes en ma possession.
«I La voici : une commode, une toilette, le fauteuil de toilette, deux petites tables rondes. et une table de nuit.
« Je suis tourmentée par l'ébéniste. Je vous prie en conséquence de faire part de cette note à M. de Beauharnais.
« Vous lui direz aussi que sa fille se porte fort bien et qu'elle l'assure de son tendre respect. Cette pauvre petite malheureuse devient intéressante tous les jours.
« Adieu, ma chère Euphémie, je vous embrasse comme je vous aime, c'est de tout mon cœur.
' « La PAREniB DE Beal'Hahnais. »
« Je vous prie de m'envoyer par M. d'Orfeuil le petit gobelet que vous m'avez promis. Bonjour à M™« Pimproux. »
Ed sqrtant de PanthemoDt, Joséphine se trouve, à Tin^t et uji ans 9 libre de toute tutelle, chargée de pourvoir avec 11 000 livres de rente à son entretien et à celui de sa fille. Encore faut-il que les deux pensions que doivent lui faire son mari et son père soient exactement payées et, pour celle de la Martinique, les envois sont-ils réguliers ?
Peut-être bien va-l-elle s'égayer d'un séjour à Groissy-sur-Seine, chez quelqu'uue de ses nouvelles connaissances du couvent, avant de rejoindre, à Fontainebleau, vers le milieu d'août, le marquis et M"' Renaudin. Ceux-ci ont éprouvé le besoin de se restreindre, de se dépayser et de faire peau neuve. Alexandre, vivant désormais à parl^ a emporté ses revenus qui faisaient le gros de la fortune commune ; les propriétés coloniales du marquis, médiocrement administrées par M. de la Pagerie, rendent peu ou point; la pension de 10 000 livres a été réduite des
deux tiers par arrêt du Conseil d'Etat ; enfin M"** Renaudin, dont le mari semble être mort vers ce moment, est en procès pour sa créance sur le marquis de Saint-Léger qui constitue tout son revenu ; impossible dans ces conditions de conserver une double habitation ; on quitte donc définitivement Paris et, comme l'existence à Noisy, durant toute Tannée, serait vraiment trop sévère, on vend la maison qui coûte à entretenir, et exige une sorte de train. Des deniers en provenant, on achète à Fontainebleau, rue de France, une petite maison entre cour et jardin, maison à deux fins, car on espère, en même temps que le bon air, trouver des ressources de société et, au moment des voyages de la Cour, quelques motifs de distraction.
On a déjà d'ailleurs des relations à Fontainebleau, et c'est ce qui détermine à y venir plutôt qu'à Compiègne ou à Senlis où se groupent de petites compagnies analogues. La comtesse Fanny y a établi sa résidence, ainsi que ces demoiselles de Cecconî qui ont signé au contrat de Joséphine. Cela fait un point d'appui. D'ailleurs, les gens n'ont pas tant l'habitude de s'enquérir : M"* Renaudin est aimable, intelligente, avisée et elle est à présent d'âge canonique ; sa nièce est jeune et jolie, fait des frais et a trouvé des répondants ; le marquis est décoratif et de nom connu : l'on est généralement bien disposé pour les gens déchus d'une grande position : on satisfait sa vanité en les fréquentant, son envie en les voyant tombés, son orgueil en les surpassant. Ils se plaignent et c'est,
FOINTAINEBLEAU. — LA MARTINIQUE 157
pour qui les écoute, une satisfaction de plus. Hormis H. de Montmorin, gouverneur du Château, qui est de bonne maison, frère d'ambassadeur et allié à ce qui est le mieux en Cour, la société que voit le marquis, dont M"*'' Renaudin se recommande dans ses lettres et qu'on retrouve plus tard dans les comptes de Joséphine, est plutôt bourgeoise; c'est celle qui, en toute résidence royale, s'accroche aux petits emplois de conciergerie, de gruerie, de capitainerie, pour endosser à des jours un uniforme, parer son nom d'un semblant de particule, obtenir à la fin des lettres d anoblissement ; en première ligne, M. Deschamps, secrétaire du gouverneur ; M. de Cheissac, maitre des eaux et forêts et sa femme ; M. Hue, greffier des deux sièges de la capitainerie, et ses filles; M. Jamin, concierge de rhôtel d'Albret et sa femme (le litre de concierge ne doit pas étonner ; Montmorin lui-même, entre ses litres, est concierge) ; enfin M. Cadeau d'Acy, qui habite porte à porte, dans la rue de France. Le plus brillant est fourni pas le vicomte et la vicomtesse de Béthisy, celle-ci née de Souchon des Réaux, celui-là colonel des grenadiers royaux de Picardie : cette relation vient de Joséphine et à travers Panthemont. A Panthemont, en e(Tet, est abbesse, depuis le mois de février 1743, la tante du colonel, Marie- Françoise de Béthisy, qui dirige la communauté en femme singulièrement experte, et a rebâti Téglise et la plupart des bâtiments ; elle s'est constituée la protectrice de la vicomtesse durant son séjour au couvent et lui continue à présent ses bons offices.
158 JOSÉPHINE DE BEAUUARNAIS
Pour tout ce monde, Joséphine ne sera point ingrate : selon une tradition contemporaine, elle sauva, en septembre 1792, la vie de M"*® de Bélhisy, labbesse ; M"® Cecconi, qui résidait encore à Fontainebleau en 1810, y touchait depuis Tan XII une pension de 1 200 francs, et M"^* de Montmorin, née Morln de Banneville, en avait une de 3 600 francs. Quant à Deschamps» dès TEmpire, il avait été appelé près de Flmpératrice comme secrétaire des commandements, avec un traitement de 12 000 francs sur les états de sa Maison et un autre, de même chiffre, sur les états de la Maison de l'Empereur, à titre de rapporteur des pétitions.
Grâce à cette société, Joséphine passe assez agréablement sa vie ; elle va quelquefois au bal, assiste à des comédies de saloa et, sans craindre vent ni pluie, elle suit les chasses à cheval. A des jours, en effet, la ville s'emplit d'abois de chiens, de sonneries de cors, de piaffements de chevaux, c'est, avant que le Roi n'arrive, la vénerie royale pour les chasses d'essai ; pas besoin d'êlre présenté pour courir alors à la queue des chiens; et quelquefois même, grâce aux protections, apercevoir un sanglier. Le Roi ne vient plus guère qu'en déplacement de chasse pour un jour ou deux : le voyage de 86, où pour donner l'exemple de la vertu — peut-être parce que le comte d'Artois a perdu deux millions — les gros joueurs ont été bannis,, a été déplorable d'ennui ; tout manquait, les spectacles, le jeu, la chasse môme. En 87, on recule devant la cherté du grand voyage et désormais Fontainebleau
tombe dans un silence que trouble seulement, poui'un jour ou deux, le passage subit des veneurs.
Joséphine d*ailleurs n'a point qu'à chasser ; elle a fort à faire avec le marquis, avec M"' ReQaudin, souvent malades — celle-ci même fort gravement en 87; — avec son fils qu'elle garde près d'elle jusqu'en septembre 86 et qui en janvier suivant est mis par son père à la pension Verdière ; avec sa fille, ramenée de Chelles où elle a été près de deux ans en nourrice chez la mère Rousseau et qu'on inocule sur Tordre de M. de Beauhamais, grand partisan de toutes les nouveautés et trop lié avec les La Rochefoucauld pour ne point partager leur passion pour la vaccine.
Une sorte de détente s'est d'ailleurs produite dans ses rapports avec son mari. On ne se voit pas ; mais, chaque semaine, l'un envoie à l'autre des nouvelles de l'enfant qu'il a en garde. Il semblerait, d'après ses anciennes lettres, que le vicomte ne doit pas s'intéresser fortement à Hortense ; mais l'occasion est trop belle de prêcher, de régenter, de jouer au pion philanthrope et bénisseur pour qu'il la laisse échapper : c'est un être de plus à ranger sous sa férule et il n'en saurait trop avoir — d'autant qu'il est par ailleurs plus dominé, conduit et mis en servitude.
La liaison qu'il a formée avec cette dame de la Martinique est en effet de plus en plus étroite, — et elle coule cher. Soit pour suivre l'exemple paternel et constituer une fortune particulière à sa maîtresse, soit pour subvenir à des dépenses qui excèdent ses
moyens, Alexandre aliène dans le courant de 1786 les biens qu'il possédait en France autour de Blois, il cherche à vendre ce qu'il a aux colonies. Ce n*est pas qu'il ait augmenté la pension qu'il fait à sa femme : il apporte même quelque irrégularité à la payer, mais il a d'autres besoins.
Peut-ôtre est-ce de cette femme que naît, aux environs do 1787, une fille qu'on connaît sous le nom d'Adèle et qui se nomme en réalité Marie-Adélaïde *. Point de nom de famille. La mère est donc mariée et n'a pu donner même son nom à sa fille. Beauharnais, marié lui-niême, n'a pu la reconnaître. Où cette enfant est-elle, où vit-elle, à qui est-elle confiée jusqu'en 1800? A ce moment seulement, elle apparaît dans la vie de Joséphine qui prend soin d'elle de concert avec M"** Renaudin. Celle-ci, mourant, lui lègue une rente de trois cents livres. Joséphine lui donne pour tuteur son ami et confident, Calmelet, subrogé-tuteur de ses enfants ; le 8 frimaire an XIII (29 novembre 1804), elle la marie à un sieur François- Michel-Augustin Lecomte, capitaine d'infanterie, aide de camp du général Meunier, qu'elle fait, à cette occa-
* Dans la première esquisse de ce livre, j*avais été amené, par une étrange coïncidence de dates, par des rapproctiements de faits qui me laissent encore une certaine incertitude, à indiquer, sans rafflrmer, que cette enfant pouvait être la fille non de Beauharnais,maisde Joséphine. Une communication précise, émanant delà source la plus autorisée — du petit-fils même de Marie-Adélaïde — me permet aujourd'hui de me corriger sur ce point. Selon une tradition constante, & Tappui de laquelle, il est vrai, il ne m'a été permis de voir aucun document, il n'y aurait point de doute sur la paternité d'Alexandre. Quant au nom de la mère, il est, paraitil, resté toujours ignoré.
FONTAINEBLKAU. - LA MARTINIQUE 161
sion^ Bomraer receveur particulier des contributions à Sarlat; et, munie de Taulorisalion spéciale de TEmpereur, elle la dote d'une ferme située à Pronettes, canton de Glabbeaux, déparlement de la Dyle, achetée 4 195 000 francs le 19 pluviôse an YI. Le million est en assignats, mais les terres sont biens nationaux. En outre, il y a six mille francs de trousseau et six mille francs d'apports.
C'est là, sans contredit, une étrange bonté, s'il est vrai surtout que ce soit la mère de cette Adèle qui ait tant fait souffrir Joséphine, mais on trouverait sans peine des exemples analogues de tels pardons. Pourtant, ici, ce qui en double le mérite, c'est que, aux peines morales, se sont jointes tles misères en quelque sorte physiques. M"* Renaudin, malade, s'abandonne : si Alexandre est lent à payer la pension, c'est bien pis pour le Trésor royal, et Joséphine, débutant ainsi en son rôle de solliciteuse près des puissances, doit écrire à diverses reprises au ministre pour demander le paiement des quartiers échus. Puis il s'agit de presser la rentrée des fonds de la Martinique, et ce n'est point là médiocre affaire ; il faut arracher les revenus par bribes de deux et de trois mille livres ; opposition est mise sur l'argent envoyé au marquis à cause des dettes de M. de la Pag'erie, son gérant, et ce sont alors des écritures sans fin. Les excuses ne manquent pas : lettres qui ne sont point parvenues, mauvaises récoltes, manque d'occasions sûres, puis des procédures et le reste. Lorsque, à la fin, arrivent deux ou trois mille livres, il y a
162 JOSEPUir^E DE BËAUIiÂRNAlS
beau jour qu'elles sont dues et Joséphine veut espérer « que son père s'occupo' sérieusement à lui faire passer bientôt des fonds plus considérables ». On vit j étroitement et dans les dettes, et Ton voit venir rheure des « sacrifices ruineux ».
Au milieu de ces inquiétudes, Joséphine n'a-t-eile pas cherché des distractions moins innocentes que le cheval, la chasse et la comédie? Abandonnée à vingt ans par un mari insupportable, dont les liaisons avec d'autres femmes sont publiques, les infidélités notoires et les injustices démontrées, livrée uniquement à elle-même, jeune, charmante, sensuelle, infiniment coquette, comment Joséphine ne prendraitelle pas un am&nt? Si jamais femme a été excusable, c'est elle. On dit qu'elle eut, en 1788, un certain M. de Cresnay, cousin de M. de la Vieuville. Y en eut-il d'autres, avant et après? Ce chevalier de Coigny qu'elle sauva en 1800, serait-il le même que ce Cresnay? Que faut-il penser de Scipion du Roure que, plus tard dit-on, elle se donnait elle-même ? Mais quoi? Où aurait-elle trouvé une règle de vie si inflexible qu'elle se privât d'être admirée et d'être aimée ? Comment se serait-elle uniquement consacrée à des devoirs que nul ne lui avait enseignés et que le milieu où elle avait vécu ne lui avait guère appris à respecter ? Ces devoirs, d'ailleurs, n'auraient-ils pas été imaginaires et le lien qui l'attachait à son niari ayant- été rompu par son mari même, n'étaît-elle pas libre de porter où il lui plaisait ses aflections et ses désiis?
Est-ce à la rupture de quelque liaison ^t au déchirement qui l'a suivi, est-ce à quelque imprudence dont il s'agit de dissimuler les suites, qu'il faut atlri^ buer le brusque départ de Joséphine pour la Martinique, en juin 1788? Nul de ses biographes n'a tenté d'expliquer pourquoi, abandonnant son fils qui justement doit venir passer l'été près d'elle, sa tante qui relève à peine d'une grave maladie, son beau-père qui est infirme et a besoin d'être entouré, elle s'évade en quelque sorte dé Fontainebleau et, sans savoir s'il y a un vaisseau en partance pour les Antilles, se rend en toute h&te au Havre avec sa fille, si pressée que, sans attendre le bâtiment de l'Etat sur lequel, dit-on, elle a obtenu passage, elle profite du premier navire de commerce mettant à la voile, un petit et vilain bateau qui manque de périr corps et biens à sa sortie du port. Question d'argent ? Sans doute elle en manque ; elle en est dans « un besoin pressant », mais n'en coûte-t-il pas moins encore d'attendre à Fontainebleau les remises de son père que de les aller chercher à douze cents lieues? Le voyage est cher; il est au moins imprudent pour une femme de vingt-cinq ans qui va ainsi toute seule courir les mers ; il est dangereux pour une enfant de cinq ans comme est Hortense ; il est inopiné, car Joséphine a laissé repartir seul pour les Iles son oncle, le baron de Tascher, venu en France en mai 87 ; il n'est motivé par rien d'officiel, ri^n qu'on sache, ni par un événement de famille, ni par un deuil, ni par une succession. Qu'est-ce donc? A défaut de documents quelconques,
164 JOSÉPHINE DE BEàLIIàRNâIS
Ton est réduit aux conjectures ; et l'obligation de ce voyage mystérieux et subit, étant données les notions qu'on a pu prendre de la psychologie de Joséphine, ne peut tenir qu'à une de ces deux causes : amour ou dettes. Peut-être trouvera-t-on quelque jour une preuve de poursuites exercées contre elle et aboutissant à un décret de prise de corps? Peut-être rencontrera-t-on quelque lettre précisant et affirmant la nécessité physique d'un départ ? Ce qui est certain, c'est qu'il y a contrainte.
Sauf le coup de vent à la sortie de la rivière, la traversée est heureuse et rapide. Arrivée à la Martinique, Joséphine se rend immédiatement aux Trois- Ilets et, dans cette médiocre habitation, près de son père déjà très malade — il est mort deux ans plus tard le 7 novembre 1790, — près de sa sœur dont la santé inquiète depuis longtemps et qui succombe, dit-on, à une passion malheureuse dont on a vu les conséquences — elle est morte le 4 novembre 1791, — elle passe fort tristement près de deux années. La société est naturellement des plus restreintes : elle se borne aux voisins les plus proches, les Marlet^ les Ganthaume, les d'Audiffredi, les Girardin, les Percin*.
* La plupart de ces noms se relrouveronl plus tard dans les comptes de Joséphine : elle fera, en l'an Xlf, une pension de 1 200 francs à M. de Girardin; elle comblera les d'Audiffredi (qui sont une branche cadette des d'AudifTret de France), a-Ioptcra presque les enfants : Alix d'Audiffredi qu'elle fera élever à ses frais chez M"* Canipan, et Sainte-Catherine qu'elle mettra en pension chez M. Gay-Vernon, qui plus tard entrera aux pa^r^s, ne voudra point abandonner l'Empereur en 1815, s'immortalisera (.ar son dévouement.
FON TAhMiBLEAU. - LA MAIITINIQUE 165
La vie est monotone, étriquée et sans but; les heures sont inoccupées et longues, et les soucis, les cruels soucis d argent sont pareils à ceux qu'on trouvait à Fontainebleau. Joseph-Gaspard Tascher de la Pagerie mourra insolvable : à sa mort, sa veuve, à force d'implorer les créanciers, obtiendra d'eux un concordat où elle promettra de répartir entre eux 30000 livres dans le délai de trois années^ puis ' 30 000 livres par an jusqu'à parfait paiement des dettes.
Qu'on juge dès lors ce qu'il faut penser du luxe de l'habitation et de ce que devait être l'existence avant cette dernière et suprême faillite.
Joséphine n'avait même pas chance de s'émanciper à Fort-Royal où, entre sa tante Rose et son oncle Tascher, elle retombait en tutelle : elle reste donc là, dans la purgerie, épave échouée attendant les marées incertaines, le coup de vent qui la remportera au large, vera ce Paris adoré dont elle a goûté à peine et dont le mirage la hante.
LE RETOUR
LE RETOUS
Pendant que Joséphine court fef c^r* ^i / tr^ nais fait son chemin : une coiïj^.^st.I'^ Ci,'-» i-. r-v--ment de caralerie ne saurait Iot.^':^:::^* ».*. •* i «^r; génie ; il n*a sans doute fait auc'sij ^n,^ li^• /: , ; i - Champagne, et Ton ignore m^oi^ ft'l. j % :i-i ::- il n'en a pas moins tous les ir-.l i ^ h j* i ^ i. - - *,■ ^ l*' mai 1788, il rentre m^Jor eii viP^^l•: :.*.-* -i -■ '-^ C'est un grade créé celUr ar.r:é^ z:,- ' h. ^ IT .:.i* . et destiné à ceux des caj./^-!.^ e::. ; * ;.. :.^ •- - — cernent ou de réforme, \y<iA *.* ::: , -. i • ti-, « ' « v, services, qye «leur nal^^-.sc:'»: et >% *>^,*"- -^t '^*^ • rx pères destinent plus parû*:-:*-.^r*r:^»::-: <.-. • ,- -' .^^ mentd*un régiment n. Po ^r ; - :,-,; ;*^-^*t , *. * ^ >. - - - 1 qu*on a imaginé pour dv:-'i*rr i^L ''i*', - v. t '-- ■ / ciers fort protégés, qui l/vu^ ],•>„>: :.:-:'- *,-**: ». ■• * et qui, des qu'ils ont ^iW.:A vi: .^v*,, ..•; ir < t ' . • .. qu'ils ne le soient point, T^l I> ^ .• '.*'-.. », t'- ;'' #
C'estauduc de la Ro':ii.5y'.'i ^ ^ v - - v-'' ■*' *
LE RETOUR
Pendant que Joséphine court les mers, Beauharnais fait son chemin : une compagnie dans un régi* ment de cavalerie ne saurait longtemps sufGre à son génie ; il n*a sans doute fait aucun service dans Royal- Champagne, et Ton ignore même s*il y a paru, mais il û*en a pas moins tous les droits à être avancé, elle 1®'' mai 1788, il rentre major en second dans la Sarre, C'est un grade créé cette année même, le* 17 mars, et destiné à ceux des capitaines en pied, de remplacement ou de réforme, ayant au moins cinq ans de services, qye « leur naissance et les services de leurs pères destinent plus particulièrement au commandement d'un régiment». Pour parler franc, c'est le moyen qu'on a imaginé pour donner satisfaction à des officiers fort protégés, qui tous prétendent être colonels et qui, dès qu'ils ont atteint vingt-cinq ans, s'indignent •qu'ils ne le soient point. Tel Beauharnais en 1784.
C'est au duc de la Rochefoucauld, dont il continue à
170 iOSÊPllIISE DE BEAUUARNÂlS
èlre le commensal, qu'il doit cette faveur de la Cour, et désormais, sous la monarchie, sa carrière est assurée. Mais quoi, finir maréchal de camp, lieutenant général, la belle alTaire! Que prétend-il donc? que veut-il? que rôve-t-il? Il ne sait trop, parce qu'il embrasse ensemble toutes les ambitions, mais moins son but est défini, plus son inquiétude est grande. Il croit avoir des griefs, parce que les faveurs ne sont point toutes venues le trouver ; il est certain qu*il est victime d'injustices parce qu'on n'en a point fait en sa faveur. Il s'est attiré des mortifications, soit que sa séparation lui ait fait tort, soit que, par ailleurs, il ait déplu, soit qu'on le trouve en une coterie qui n'est point en bonne odeur. Aussitôt que les symptômes précurseurs de la Révolution se laissent entrevoir, il est en effet au premier rang des novateurs, dont son patron s'est fait le protecteur le plus qualifié. Fondateur, président ou souscripteur de toutes les sociétés philanthropiques qui, sous un prétexte de bienfaisance ont dissimulé jusque-là leurs tendances anarchistes, le duc de la Rochefoucauld, signalé par ses relations avec les philosophes et les littérateurs, a pris position à l'Assemblée des Notables et s'est établi avec /son cousin, le duc de Liancourt, le chef des aristocrates libéraux. — Ces deux mots jurent, mais combien plus les idées! — Grand nom, grande fortune, cœur généreux, esprit médiocre, il est né à souhait pour le rôle qu'on veut lui faire jouer, et, derrière lui, se groupent naturellement la cohue des utopistes, des mécontents et des envieux.
LE RETOUR 171
Beauharnais esf tout cela ensemble : on Ta vu aux phrases qu'il écrit; on le sent mieux à sa vie balloUée sans boussole avec la -perpétuelle inquiétude d*autre chose. Moins sa conscience est nette, plus il entasse de phrases pour en attester la pureté. Plus sa vie est orageuse et déséquilibrée, plus il souhaite de détruire l'organisme social contre lequel il est insurgé. Ses passions et ses aventures sont vulgaires, mais il les ennoblit par des déclamations; il croit en tirer un relief d*homme incompris, d'homme qui a souffert pour et par la femme, et, du haut de sa vertu éprouvée, il dicte des oracles aux peuples. Dès les premières assemblées provinciales» à l'en croire, il se signale» il se met en avant; il reçoit une place d'administrateur, « la seule compatible avec la carrière militaire qu'il entend suivre ». Administrateur est peut-être beaucoup : le vrai est qu'il est nommé par l'Assemblée provinciale de rOrléanais, membre, pour la Noblesse, dé l'Assemblée de département de TEIcction de Romorantin. Le Département comprend deux Ëlections-(BIois et Romorantin), et, dans chaque élection, l'Assemblée provinciale a choisi un membre pour le Clergé, un pour la Noblesse, trois pour le Tiers État*.
Les Etats généraux convoqués, Alexandre se présente à la Noblesse du bailliage de Blois pour en être l'un des deux députés. Il se trouve là un homme
* L*assertion d'Alexandre est formelle et ne peut .se rapporter qu*à cette nomination. Toutefois le Beauharnais nommé est qualifié marquis dans le Procès-verbal des séances de V Assemblée pr<h m'nci'ale de l'Orléanais.
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dont le nom est célèbre par des travaux d'un aulie genre qui, établi depuis vingt ans à peine dans le Blésois, s*y est acquis, par ses largesses, une popularité très grande. C'est le fermier général Lavoisier, membre de T Académie des sciences. En 1778, il a acheté des Bégon la terre de Freschines, il a provoqué par son exemple un réel progrès agricole et surtout» lors du cruel hiver de 1788-89, il a offert sans intérêt, à la ville de Blois, cinquante mille livres pour ètro employés en achats de grains. Il est la forte tête de rassemblée dont il est élu secrétaire et dont il rédige les cahiers. Peut-être, n'étant point noble, craint-il, s'il est élu député de la Noblesse, que son élection ne soit contestée. Quels que soient ses motifs, c'est lui qui, pris d'une belle flamme pour Beauharnais, cabale en sa faveur et le fait nommer presque à Tunanimité.
Le cahier que Lavoisier a rédigé et qu'Alexandre est chargé de soutenir est le plus révolutionnaire que Ton puisse trouver en France, tout inspiré des doctrines de Jean-Jacques, tout imprégné de paradoxes philosophiques. En voici, du reste, la préambule : « Le but de toute institution sociale est de rendre le plus heureux qu'il est possible ceux qui vivent sous ses lois. Le bonheur ne doit pas être réservé à un petit nombre d'hommes : il appartient à tous : ce n'est pas un privilège exclusif qu'il faut disputer, c'est le droit commun qu'il faut conserver, qu'il faut partager, et la félicité publique est une source dans laquelle chacun a droit de puiser la sienne. » Tout est dans ce cahier : le vote par tête, Tinterdiclion d'une chambre hérédi-
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taire, l'emploi de Tarmée aux ouvrages publics et aux confections de chemins, Tabolition des privilèges, la justice gratuite, la simplification des formes, un code criminel inspiré de la jurisprudence criminelle d'Angleterre, rétablissement d'un conseil chargé de former un plan d'éducation nationale, la suppression de la capitation, la fixation des dépenses, la liberté des métiers, quoi encore ?
Beauharnais est donc fidèle à son mandat et conséquent avec lui-même lorsque, dès son arrivée à Versailles, il se range dans la minorité de la Noblesse, les Quarante-Sept^ avec Casiellane, La Fayette, d'Aiguillon, le duc d'Orléans, les deux Toulongeon, Bureau de Puzy, Lezay-Marnesia, Luynes, Menou, Lameth, Lally ToUendal • et, par-dessus tous, son patron, le duc de la Rochefoucauld. Il est des quarantesept qui, le 25 juin, viennent se réunir au Tiers pour la commune vérification des pouvoirs. Dans la nuit du 4 août, cette nuit où, dans une ivresse de dévouement, tant de gens sacrifient ce qui ne leur a jamais appartenu, il propose l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens, l'admissibilité de tous les cito.yens dans tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires : il soutient et précise sa motion le 21 août, lors de la discussion par la Déclaration des Droits, et, en récompense de son attitude lorsque rassemblée, après les journées d'octobre, est livrée à la gauche par le départ ou l'abstention de la droite, il est, le 23 novembre, élu secrétaire avec Volney et Dubois-Crancé l)Our collègues et d'Aiguillon pour président.
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Dès lors, il a, dans rAsscrablée nationale, une position; il pari 9 de la vertu; il trouve celte formule des Capacités destinée, malgré la barbarie du mot, à faire un si beau chemin dans le langage politique ; il s'empare, en sa qualité de major en second, de la spécialité militaire; il propose, le 15 décembre 1789, un projet d'organisation démocratique de l'armée et de la milice — celle-ci « établie sur le principe que le roi et rhérilier présomptif pourront seuls être exemptés du service militaire >, celle-là « assez forte pournous empêcher d'être conquis, mais point assez pour nous conquérir ». — Ce n'est pas assez pour lui d'être memtre du Comité militaire, d'organiser l'armée française, de refuser au Roi le droit de guerre, de régler l'avancement, de rapporter sur le Génie et le& Etats majors, de discourir sur l'affaire de Nancy, sur la Garde du Roi, sur les officiers réformés, sur les invalides, sur les retraites, de faire autoriser par l'Assemblée la présence des militaires dans les clubs hors le temps de service : il parle sur les juifs, il parle sur les moines, il parle sur la presse, il parle sur la marine, les ponts et chaussées et les inondations, il parle — ou plutôt il lit — sur foute chose; et c'est toujours le verbiage des lettres à Joséphine, toujours le pédantisme à la Patricol, et le néant de la pensée noyé dans la redondance des périodes. Et la Constituante ne lui suffit pas : il lui faut les Jacobins, où il se inet en si belle vue que c'est lui qui, élu président à la mort de Mirabeau, mène, comme tel, le deuil, en tête de la Société,
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A'-t-il alors quelque idée de réconciliation avec sa femme? On Ta dit, mais la chose est au moins douteuse. Joséphine, à la Martinique, ne le gène point et ne Tempèche nullement de parler de sa vertu. Il s'est réinstallé dans le petit hôtel de la Rochefoucauld, après avoir vécu à Versailles à l'hôtel de Brissac, rue du Vieux- Versailles ; il pousse des brouettes au Champ de Mars et s'attelle à la même charrette que Tabbé Sieyès pour préparer le terrain de la Fédération ; il a des femmes, beaucoup de femmes, et de très belles, et de très jolies, et de très bien nées, car il est à la mode et il marche à peine sur ses trente ans; en vérité que ferait-il de sa légitime épouse ?
Il se tient débarrassé d'elle moyennant sa pension qu'il lui envoie fort régulièrement à présent par M^'^Renaudin \ mais, si la séparation fait ainsi l'affaire du mari, plalt-elle autant à la femme?
Certes, à la rue Thévenot et à Noisy, 1 existence était sévère et les distractions absentes ; mais, à Panthemont, fût-ce par le trou de la serrure, Joséphine a aperçu le monde ; elle l'a fréquenté à Fontainebleau ; elle en a pris le goût, contracté la maladie. A présent, combien plus triste lui paraît la vie déplorablement
* Durant le séjour de Joséphine à la Martinique, M"* Renaudin a reçu pour elle 17 403 livres, de juin 1788 à fin 1790. Alexandre devait là-dessus au moins 15 000 livres. Le surplus était pour des achats, des emplettes, des paiements de gages et des règlements de compte relatifs à Eugène.
oisive, sans horizon, sans société, sans coquellerie, celte vie où elle se retrouve petite fille, sous le jougmaternel, après s'être émancipée, avoir couru Tavenlure ! M"* de la Pagerie est autoritaire et dominante, d'un caractère difficile ; elle ne peut pardonner à sa fille d'avoir compromis — par sa faute ou non — une situation brillante, d'avoir tari la belle source d'argent où il était si agréable de puiser. Rien que des malades autour de soi, M. de la Pagerie et Manette ; et puis, la misère. Enfant, jeune fille, elle ne la sentait point, cette misère, n'ayant jamais goûté de cette espèce de luxe qui lui manque plus à présent que le matériel de la vie, et dont la privation lui est le pire supplice. Et, à Paris, pendant ce temps, M. de Beauharnais joue les premiers rôles : il occupe le monde entier de sa personne et de ses discours ; car, qui ne regarde vers TAssemblée constituante — devenue, comme Ton dit, « le Pôle de THumanilé » — et Alexandre n'en est-il pas un des directeurs? Puis, et par surcroît, à la Martinique les troubles commencent et les massacres se préparent. Les doctrines des « Amis des noirs », — des amis des Anglais, — portent leurs fruits de ruine. Lutte ouverte entre les créoles et le gouverneur, entre les blancs et les hommes de couleur ; Tascher, l'oncle de Joséphine, capitaine de port à Fort -Royal (commandant les ports et rades de la Martinique) élu maire illégalcmenl ; collision à Saint- Pierre le 10 juin 1790, massacre de quinze hommes de couleur, arrestation des massacreurs, révolte de la garnison du fort Bourbon chargée de les garder ; Tas-
LE RETOUR in
cher, intervenant pour rétablir lapaîx, fait prisonnier par les rebelles avec les ofQciers municipaux qui Tont accompagné ; anarchie complète ; le gouverneur, M. de Damas, obligé d*évacuor, non seulement la capitale, mais les forts qui la défendent ; enfin, la division navale aux ordres de Durand de Braye menacée, des canons braqués sur elle pour la retenir, l'obliger à hiverner dans le port du Carénage.
Durand de Braye est fort naturellement en relations avec les Beauhamais ; il connaît Joséphine, il l'avertit de son départ imminent, lui offre passage sur la frégate la Sensible^ mais lui donne à peine le temps de réunir quelques effets indispensables. Le 4 septembre, sous le feu du fort Bourbon et du fort Royal, la Sensible appareille et défile avec le vaisseau nilustre et les bâtiments légers de la station. Quelques boulets mal dirigés, et Ton est hors de peine, en roule pour France.
Pendant la traversée, Joséphine, dénuée de tout, est obligée de recourir, pour vôtir sa fille et elle-même, à la charité de l'état-major et de la maistrance, mais enfin Ton arrive au commencement de novembre (le courrier apporté par la Sensible est au Moniteur du 14) et M°** de Beauharnais se rend immédiatement à Paris où^ dit-on, en attendant qu'elle connaisse les dispositions de son mari, elle se loge à l'hôtel des Asturies, rue d'Anjou.
A partir de là, obscurité complète l'invention a beau jeu : l'on veut à tout prix que les deux époux se soient réconciliés et, de cette grande affaire, l'on a même
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deux versions : selon Tune, Alexandre attend impatiemment sa femme, il est prêta tout faire pour expier ses torts ; selon l'autre, il n'est point informé de son retour, mais des ofûcieux s'entremettent; il consent à voir sa fille et sa femme; à la vue d'Hortense habillée en jeune Américain, il se retrouve, reconnaît son sang et le reste s'ensuit.
Par malheur, il n'y a pas réconciliation, nulle reprise de vie commune; Alexandre continue à habiter rue des Petits-Augustins, à Thôtel de la Rochefoucauld ; Joséphine se loge, rue de TUniversité, en une maison qui, vraisemblablement, est un corps détaché d'un hôtel ayant sa principale entrée rue Saint-Dominique ; d'où, simultanément, des lettres adressées aux deux rues. Les stipulations de Tacte de séparation sont fidèlement observées et, en droit au moins, nulle modification n'a été apportée à la situation.
En fait, certains adoucissements; sans vivre ensemble, les deux époux, qui se trouvent bientôt avoir des connaissances communes, se rencontrent dans les mêmes salons, se parlent même à part, échangent des idées au sujet de l'éducation des enfants, peuvent même prendre, pour des questions d'affaires, quelque confiance l'un dans l'autre, mais nulle intimité n'en résulte et, à coup sûr, ce n'est rien de la vie que Joséphine eût pu rêver.
Le marquis et M°** Renaudin étant toujours à Fontainebleau, Joséphine y passe avec ses enfants Tété de 1791, et c'est là qu'elle apprend l'élection de son mari à la présidence de la Constituante. C'est le ISjuin. Trois jours après, les circonstances font d'Alexandre le personnage le plus en vue qui soit en France, le placent au premier rang des autorités, et répandent son nom dans Tunivers. En prenant séance le 21 juin, à 8 heures et demie du malin, le président annoncée l'Assemblée que, dans la nuit, le roi et la Famille Royale ont été enlevés par les ennemis de la chose publique, et pendant cette séance qui dure sans interruption jusqu'au dimanche 26 à trois heures de l'aprèsmidi, cent vingt-six heures et demie, tout ce temps, — sauf le jour de la Fête-Dieu, lorsqu'il va, à la tête du côté gauche, mener la procession constitutionnelle de Saint - Germain TAuxerrois, — tout ce temps, Alexandre est sur la brèche ; il répond aux députations
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qui se succèdent sans relâche ; il prend les mesures les plus graves ; il fait comparaître les ministres et les généraux, il donne des ordres en souverain, si bien que, à Fontainebleau, on dit, en regardant passer son fils Eugène : « Voilà le Dauphin ! »
N'est-ce pas un étrange rapprochement que de trouver ainsi face à face en cette affaire de Varennes, le marquis de Bouille, Théroïque soldat de la Dominique, de Saint-Eustache et de Saint-Christophe, le dernier général qu'ait eu la France monarchique et ce Beauharnais qui a vainement sollicité de lui servir d'aide de camp, qui n'a nulle part vu tirer un coup de fusil, dont les états de service attestent uniquement les faveurs dont il a été l'objet, — l'un qui a dévoué sa vie à son roi et à son pays, l'autre dont la brève existence n'a été jusqu'ici qu'un tissu de sottises et de scandales, — et c'est celui-ci qui l'emporte sur celuilà, c'est Beauharnais qui proscrit Bouille, c'est l'homme qui n'a que de la salive à jeter pour son parti qiii terrasse l'homme qui a versé son sang pour sa nation. Bouille peut se tromper, — quoiqu'il soit dans la ligne de son devoir, comme sujet, comme gentilhomme et comme soldat; — Beauharnais peut avoir raison, étant donnés les devoirs nouveaux qu'il a assumés, mais qui des deux a le beau rôle et lequel vaut-il le mieux être du renégat qui brûle ses anciens dieux et qui tue leurs prêtres, ou du croyant qui, au pied des autels désertés, reste pour attester sa foi par les ultimes sacrifices î
De cela Beauharnais n'a cure : du i8 juin au
3 juillet, il est autrement roi que Louis XVI ; il récrase, il le met en accusation; il le fait interroger; il fait interroger la Reine et, du ton pédant qu'il tient de Patricol, il régente, dirige, discourt aux applaudissements de la gauche; toutes les satisfactions il les éprouve, et on les sent à chacune de ses paroles : il est le maître, il se sent parvenu à un comble de fortune digne de son mérite ; il donne des leçons^ — et à qui ? — à ce roi contre lequel il a amassé toutes les rancunes de son amour-propre et de sa vanité blessés, à cette reine qui ne Ta point distingué, le fat qu'il est, à ce qui reste, en cette pauvre cour, de fidélités survivantes et de suprêmes dévouements.
Qu'on Técoute lui-même en cette lettre à son père, cette lettre datée de l*Assemblce nationale^ le lundi Tl juin au soir, cotte lettre qui semble copiée du Concioneset où, à chaque mot, transpire la suffisance : « Je me reprocherais si ma situation actuelle, que les circonstances critiques ont rendue périlleuse, pénible et honorable plus qu'aucune autre présidence, m'empêchait de vous offrir l'expression de mes sentiments. Je suis épuisé de fatigue, mais je trouve des forces dans mon courage et dans l'espérance que, méritant par mon zèle une partie des éloges que Ton m'a prodigués, je peux être utile à la chose publique et au maintien de la tranquillité du royaume. Je vous prie, mon père, de recevoir mes hommages, et d'agréer l'expression de mon respect et de mon tendre dévouement. »
Ainsi, toujours le rôle appris, récité; l'homme
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illusire parvenu aux grands honneurs, sauveur de sa pairie, dictateur de sa nation, qui, du haut de sa fortune, donne Texemple des vertus filiales, cela est romain sans doute, mais le marquis eût peut-être préféré quelque monnaie à de si belles phrases.
En ce même mois de juillet, le 31 , Alexandre est réélu président de TAssemblée, et, par cet honneur presque sans précédent, mis en vedette, désigné, comme on disait, entre les fondateurs de la liberté. D'autant plus que, durant cette présidence, la Constituante, à la veille d'expirer, prétend coordonner et codifier ces articles de constitution qu'elle a votés sans ordre, comme au hasard, où elle a mis bien plus de philosophie que de politique, de sentimentalisme que de raison. Elle voudrait à présent y revenir, donner un peu de force et d'action à cet exécutif dont elle a fait un porc à Tengrais dans le rouillis du charcutier ; elle voudrait verser un peu de réalité dans l'idéologie naïve avec quoi elle a prétendu, à ses débuts, qu'on pouvait faire du gouvernement; mais il est trop tard et, pour que ses débats eussent un résultat utile, il y faudrait un autre président : un, qui, profilant de l'extraordinaire situation que les circonstances lui ont créée, osât dire que la Constilution telle qu'on Ta faite, loin d'être la panacée universelle, entraîne fatalement la guerre civile, la guerre étrangère, l'anarchie générale, — mais qu'attendre de l'homme qui semble, par la tournure qu'il donne à la discussion, envier l'honneur de rendre celle Consliliilion plus inexécutable encore?
Lorsque Joséphine revient de Fontainebleau, on peut croire que c'est le moment où elle se lance dans le monde : elle a des liaisons qu'on connaît : d'abord des créoles, une M"' Hosten, de Sainte-Lucie, qui habile la même maison, et par elle, elle se trouve an un milieu mélangé de fiuance et de parlement, assez élégant, assez riche encore, et oh Ton s'amuse ; elle fréquente chez la vieille marquise de Moulins, chez qui elle rencontre quelques gens de lettres de TAlmanach des Muses et beaucoup de monde, mais là, on ne la remarque guère; « elle se confond dans un groupe de petites dames qui paraît assez terne » ; M™® de Moulins a des loges aux principaux théâtres et les offre volontiers, Joséphine en profité et prend là ce goût de spectacles qui chez elle sera si vif; elle voit la marquise d'Espinchal, M"*' de Barruel Beauvert, M""* de Lamelh, même M™® de Genlis. Elle est liée d'amitié avec Charlotte Robespierre, « lui témoigne beaucoup d'attachement », lui fait même présent de son portrait en miniature. Elle retrouve çà et là les hommes avec qui Beauharnais est frotté d'intérêts à l'Assemblée : la Fayette, d'Aiguillon, Grillon, Montesquiou ; Duveyrier qui lui fait quelque peu la cour ; Menou, qui, plus tard, se souviendra utilement de l'avoir rencontrée, Hérault de Séchelles dont Beauharnais est jaloux, car ils sont amourewx de la même femme, la jolie M"* Amelot, dont le mari est administrateur en chef du Trésor. De la famille et des alliés, elle yoit Lezay-Marnesia et la ci-devant comtesse Fanny revenue à peine de son voyage de propagande
en Italie avec le citoyen Cubières-Palmezeaux ; mais il y a brouille complète avec le frère et le cousin d'Alexandre qui, tous deux députés, siègent à droite et vont émigrer ; le frère surtout est des intransigeants et se plaît à s'entendre appeler le féal Beauharnais ou Beauharnais sans cunendemeni. Par contre, Joséphine voit sa femme, née Beaubamais elle aussi, fille de Fanny. Il ne semble pas qu'elle entre chez les La Rochefoucauld, quoique Alexandre soit devenu leur allié en 1788, par le mariage du fils puîné du duc de Liancourt avec une de ses cousines. M"' Pyvart de GhastuUé — celle-là dont Joséphine impératrice fera sa dame d'honneur ; — mais elle voit Mathieu de Montmoreiicy, le marquis de Gaulaincourt et surtout le prince de Salm-Kyrbourg avec sa sœur la princesse Amalia de Hohenzollern-Sigmaringen.
Ce prince de Salm qui habite, rue de Lille, un merveilleux palais, chef-d'œuvre de Rousseau, a été fort riche, quoi qu'on en ait dit, et assez bien à la Cour de France, mais, depuis 1789, il s'est, par une sorte de vertige, lancé, en plein mouvement de gauche ; il a été, par La Fayette, chef de bataillon de la garde natio-nale et s'est rendu ridicule par son zèle. Il a fait de son hôtel le rendez-vous des Constituants du côté gauche, et Alexandre, qui paraît au moins aussi bien avec la sœur qu'avec le frère, leur racole des invités : singulier divertissement que prend là ce prince allemand et qu'il paiera, moins de quatre ans plus tard, de sa fortune et de sa tète.
La princesse de Hohenzollern, dont le dévouement
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à son frère est sans limites, a été heureuse de rencontrer parmi ces femmes politiques, harengères de salens, une femme qui s'occupe de toilette, d'amour et de futilités, et elle s'est prise d'une grande sympathie pour Joséphine. Celle-ci le lui rend et elles se donnèrent par la suite des preuves d'amitié qui ne sont pas banales \
Impossible qu'Alexandre et sa femme ne se rencontrent pas chez la princesse de Hohenzollern. Ils se font bon visage, mais Tinlimité s'arrête là : de la vertu, Beauharnais parle en fort beaux termes, mais la fidélité conjugale n'y est pas comprise. Aussi bien est-il difficile de préciser : c'est à coup sûr le moment où tous ceux qui, par la suite, se sont réclamés d'une ancienne connaissance, ont rencontré Joséphine ; un mélange singulier qui tient sans doute aux milieux très divers où elle fréquente. Elle a peu de choix, comme une nouvelle débarquée avide de monde et
* Après le supplice de son frère, la princesse de HohenzoUem avail acheté et fait enclore d'un mur le champ où reposait, au milieu de treize cent quatorze victimes guillotinées en six semaines à la Barrière du Trône, les restes du Prince de Salm. Elle prétendait les reconnaître et les transporter en Allemagne dans le tombeau des ancêtres; la recherche fut vaine. Et quelle recherche! Ce fut là pourtant Torigine de cette fondation de Picpus, une des associations les plus étonnantes que la Uévolution ait fait instituer...
Bonaparte, premier consul, laissa la princesse de Hohenzollern fonder cette œuvre des morts qui consolait les vivants ; il rendit au prince de Saim, orphelin, les biens de son père; en 1803, il lui tailla une principauté dans Tévéché de Munster. A la princesse de Hohenzollern, les portes des Tuileries furent ouvertes À deux battants; ce fut à elle que les princes de HohenzoUern-Sigmaringen et Hechingen durent de fair^ partie de la Confédération du Rhin et enfin, ce fut pour elle qu'à son fils, le 4 février 1808, l'Empereur donna de sa main une épouse : Antoinette Murât, élevée au rang de Princesse et pourvue d'uno d^r > c flUe de France.
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qui n'a personne pour la diriger ; elle va donc où on rinvile et où on lui fait accueil : mais, de ce salon et de cet hôtel dont, suivant quelques sots, elle faisait si agréablement les honneurs, nulle trace. Elle continue à vivre en son à-part et, avec ses rentes, a fort à faire pour subsister très modestement, très simplement. De la Martinique où son père vient de mourir insolvable, elle ne reçoit rien ; Alexandre n'est guère en meilleure posture vu les événements de Saint-Domingue, et il n'y a pas à dire qu'il trouve dans ses fonctions de quoi subvenir au luxe de sa femme; en ce temps, très reculé, s'il y avait déjà chez les parlementaires autant de sottise que depuis, il y avait au moins une honnêteté qui tenait à leur inex* pcrience.
D'ailleurs, môme en admettant qu'il y ait eu un temps Je splendeur relative — ce que contredisent les modestes achats de petits taffetas que fait alors Joséphine, ce que contredisent encore les dettes qu'elle contracte vis-à-vis des correspondants de sa mère à Dunkerque, vis-à-vis même de la bonne de ses enfants, M"® Lanoy, — comme ce temps fut court ! Arrivée en novembre 1790, Joséphine a dû se reconnaître, chercher un appartement, s'installer. Vers janvier, elle a reçu la nouvelle de la mort de son père, dont il a bien fallu porter le deuil. Elle a passé Tété de 1791 à Fontainebleau et à la fin de septembre, à la clôture de la Constituante, les députés retombent dans une obscurité sans espoir, puisqu'ils ont donné ce rare et imbécile ex(Mnple do désintéressement de se
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déclarer eux-mêmes inéligibles à la législature suivante.
Alexandre part tout de suite pour le Loir-et-Cher où il est nommé membre de Tadministration départementale ; il y réside constamment, s'emploie à maintenir Tordre public, à installer Tévêque constitutionnel, son ancien collègue Grégoire, de la Société des Amis des Noirs qu'il a plus qu'autre, contribué à faire élire ; il donne des gages de son patriotisme en achetant des biens nationaux autour de la Ferté-Beauharnais dont il semble se considérer, à la suite de l'émigration de son frère aîné, comme Tunique propriétaire. Nulle trace qu'il ait avec lui qui que ce soit des siens. D'ailleurs, cet exercice des fonctions administratives est fort bref. Depuis le 25 août 1791, il est inscrit comme adjudant général avec rang de lieutenantcolonel, dans les cadres de TEtat-major général : le 7 décembre, il reçoit une lettre du ministre et un ordre du Roi lui enjoignant de rejoindre M. de la Morlière, commandant la 21* division à laquelle il est attaché, et, s'il passe encore quelque temps à Blois et à la Ferté sans obtempérer, ce n'est point pour faire le bon père et le bon mari.
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