LE GÉNÉRAL BEAUHARNAIS
Un mois, deux mois, près de trois mois se passent avant que le ci-devant président de la Constituant© se détermine à aller occuper son poste. Sans doute encore quelque alTaire de femme, car il en a toujours. Puis, il met en ordre ses affaires, il continue à veiller sur la sûreté publique et surtout il déclame. « Nous commençons une année critique qui me destine à de nouveaux dangers, écrit-il à son père le 17 janvier 1792, mais j'y suis familiarisé et toutes mes sollicitudes sont pour votre repos... Accueillez donc, mon père, avec bonté, mes vœux pour votre bonheur et donnez-moi en retour, pour porter aux hasards de la guerre, votre sainte bénédiction. » Un soldat n'écrit point de ce style, mais Beauharnais n'est pas un soldat.
Dans cette lettre, pas un mot de sa femme et de ses enfants, qui pourtant, si Ton en croit Eugène, sont établis à Fontainebleau près du marquis. Ne devrait-il pas d'abord les- recommander à son père, les lui con-
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fier, en prendre souci tout au moins à la veille d'un tel départ? Eût-on manqué de citer une phrase, un mot qui eût prouvé, indiqué la réconciliation ? Mais, pas plus dans cette lettre que dans celles qu'il écrit par la suite, il n'est question de sa femme et de ses enfants. Peut-être ne trouve-t-il point cela assez stoïque, assez romain ; peut-être cela manque-t il dans les modèles qu'il copie.
Des lettres, encore des lettres : car, et c'est là l'étrange d'une telle situation, toute la hiérarchie se trouve faussée par cette rentrée dans Tarmée, à leur ancien rangd'offîciers, des ci-devant Constituants. Tout lieutenant-colonel qu'il est par uû désintéressement à la Cincinnatus, Alexandre ne peut oublier que, trois mois auparavant, il donnait des ordres au ministre de la Guerre et qu'avec Louis de Narbonne il était sur un ton d'intimité. Il ne s'en défait pas, car la subordination n'est pas son fort ; il fournit à Narbonne des avis qui ont une tournure d'injonctions ; il lui offre des conseils où l'on sent le maître. Adjudant commandant, soit î mais avec les airs d'un dictateur qui attend qu'on le vienne supplier de reprendre le gouvernement des armées.
Il est encore à la Ferté le 21 janvier 92 ; il se décide alors à venir à Paris, et il y passe tout un mois, toujours sur le point de voler aux frontières, arrangeant ses allaires, — oMeiiant en elTet pour son vénéré père, le 29 février 1792, une pension de 10000 livres en consiJéralion de ses services. Il par.t enfin, et, à Valencienues où il est envoyé, son premier acte est de se
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faire inscrire à la Société populaire dont il ne tarde pas à être élu président.
Les hostilités commencées, il est désigné pour le 3* corps que commande le maréchal de Rochambeau en personne (23 avril). Il assiste aux premières opérations et, directement, rend compte au Comité militaire de la Législative de la déroute de Mons. « J'ai cru, Messieurs, dit-il en terminant, devoir vous communiquer mes idées sur la situation présente ; mon sort comme le vôtre est, vous le savez, lié indissolublement au succès de la Révolution. Je crains que de nouveaux désastres m'empêchent de servir encore avec la responsabilité d'un chef, mais je serai toujours soldat. Je resterai dans le rang, je m'y ferai tuer et je ne survivrai pas à la perte delà liberté de mon pays. » Semblable lettre, avec la même péroraison qu'il affectionne : « Je ne veux pas survivre à la perle de la liberté de mon pays », adressée trois jours après, le 8 mai, au ministre de la Guerre, qui en donne lecture à TAssemblée législative.
Sur de tels services, Alexandre est promu, le 23 mai, adjudant général colonel, et il est employé à TArmée du Nord sous Luckner ; il continue à correspondre avec l'Assemblée, à rendre compte des moindres combats et à fournir en beau style ses impressions. (Lettre datée du quartier général de Menin le 28 juin, sur la blessure reçue le 24 par du Cha^teMei, Moniteur du. 29.) Au commencement d'août, le ministre veut l'envoyer, sous Custine, au camp de Soissons, mais cela n'est point son affaire; il
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préfère rester près de Luckner et l'obtient : c'est là, i Metz, que le trouvent les commissaires de la Législative chargés de faire accepter par l'armée la révolutien du Dix Août : « A notre arrivée, écrivent-ils, nous avons reçu les marques de la plus grande confiance ; on nous a rendu tous les honneurs dus au caractère dont npus étions investis. M. Luckner et deux autres officiers, Tun desquels était M. Beauharnais, sont venus au-devant de nous. »
Non contents de lui avoir rendu ce témoignage, les commissaires insistent encore sur ses excellentes dispositions ; la récompense ne s'en fait pas attendre : le 7 septembre, pendant qu'on massacre à Gisors son patron, le duc de la Rochefoucauld, qu'on massacre, à Paris, son compagnon d'études, Charles de Rohan- Chabot, Alexandre est promu maréchal de camp et nommé chef d'état-major de l'armée en formalion à Strasbourg.
Au reste, ce ne sont pas seulement des protecteurs ou des amis que, nouveau Brutus, il sacrifierait volontiers à la chose publique : son frère même. Lorsque son père le prie d'engager le féal Beauharnais à rentrer en France, de quel ton Alexandre s'y refuse ! « Une lettre de moi ne ferait aucune impression sur lui; mais j'espère que la vôtre produira l'effet que vous avez le droit d'en attendre : la sollicitude d'un père qui parle au nom d'un grand peuple et fait valoir Tamour de la Patrie doit l'emporter sur un faux point d'honneur dont la philosophie détruit chaque jour les illusions. »
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A partir du 4 septembre, où il avise le minisire Servanljue, en attendant lé grade, il a pris possession de remploi, Beauharnais est installé à Strasbourg, prodiguant ses conseils, correspondant directement avec l'Assemblée, adressant, soit aux soldats, soit « aux citoyens des départements dans l'étendue de TArmée du Rhin », proclamations sur proclamations : il en est une du 19 septembre sur a les piques qui, surmontées du bonnet de la liberté, feront encore dans les mains des citoyens FelTroi des conspirateurs et Tespérance des amis de la liberté » par laquelle les gardes nationaux durent se trouver bien consolés de rendre leurs fusils. Mais Beauharnais ne se borne môme point aux Français : le 18 octobre, le voici qui atteste les opinions civiques et républicaines des prisonniers autrichiens et mayençais nouvellement arrivés h Strasbourg. En leur nom, il rédige une adresse à leurs compatriotes : « vous, compatriotes, vous qu'une longue chaîne attache à des préjugés difficiles ' à détruire, revenez comme nous de votre erreur ; apprenez que cette guerre dans laquelle la France combat pour son indépendance est la querelle des rois contre les peuples. Les tyrans ont vu la philosophie renverser leur trône, briser leur sceptre. Ne souDfrons pas qu'ils se servent de notre sang pour en rapprocher les débris. »
Il a une littérature abondante et qui ne manque pas son effet, car elle obtient à chaque coup les honneurs du Moniteur. Il faut y lire tout entière (25 octobre^ cette proclamation qu'il adresse, en qua-
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lité de chef d'élal-major, aux troupes de ligne de rArmée du Rhin, dans laquelle il invite le» vieux soldats à instruire fraternellement les gardes nationales de nouvelle levée : « Le soldat, en faisant du laboureur un soldat, double les obligations que lui a déjà la patrie reconnaissante : le laboureur, en faisant dans son nouvel état des progrès rapides, accélère l'instant heureux où les succès de la liberté et de Tégalité le ramèneront triomphant dans ses paisibles foyers. »
Ces phrases paraissent le plus clair de la besogne qu'il fait, car Tannée 1792 s'écoule presque entière sans que TArmée du Rhin se soit mise en mouvement. En novembre, Cusline obtient de Pache de prélever sur cette armée, Tarmée de Biron, les renforts qu'il lui faut. Le 21 novembre, plus de 15 000 hommes ont ainsi été enlevés à Biron , lequel estime n'avoir plus à commander une armée qui n'a plus d'effectifs. Le 3 décembre, il se rend de sa personne à Mayence, accompagné de Beauharnais et de ses chefs de service, afin de conférer avec Custine. Le 16, il est nommé général en chef de l'Armée du Var, et remplacé par Dcprez-Crassier, en même temps que Custine est intitulé ou s'intitule « Général commandant en chef des Armées de la République française sur le Haut et Bas-Rhin, au centre de l'Empire et en Allemagne ». Beauharnais reste nominalement chef d'Élat- Major avec Desprez-Crassier ; il continue à résider à Strasbourg.
D'actions de guerre point : Custine dit bien que le 3, au moment de la conférence avec Biroc son armée
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ayant été attaquée par les Prussiens, Beauharnais y courut et se conduisit d'une manière très distinguée. Pache le répète à la Convention, mais nulle trace de ce combat. D'ailleurs, qu'Alexandre soit brave, ce n'est ni une qualité, ni un mérite chez un officier général : c'est autre chose qu'il lui faudrait pour être utile ou simplement point funeste, et cette autre chose, on la lui demanderait en vain.
Les actions de guerre sont en effet le moindre souci de ce guerrier philosophe : au lendemain de cette affaire qui présage l'insuccès final des opérations de Custine sur la rive gauche, Beauharnais écrit à la Société des Amis de la Liberté de Strasbourg, dont il est président, pçur « témoigner son affliction de voir l'esprit public si peu formé dans les départements du Haut et Bas-Rhin et pour proposer un prix de trois cents livres en espèces, plus les frais d'impression, au meilleur ouvrage sur les moyens politiques les plus propres à développer en Alsace cet esprit public ».
Il ne se contente pas d*exciter le zèle des littérateurs patriotes; il trouve le temps de produire, outre ses lettres et ses proclamations, brochure sur brochure. Lui-même a dit que, au moment du jugement du ci-devant Roi, il avait fait imprimer son opinion en faveur du verdict le plus sévère et qu'il avait réclamé la mort du tyran. Pour ses discours et ses motions, il faut renoncer à les compter, tant il en est prodigue ; il trouve pourtant des propositions qui sortent de la banalité, comme de faire porter à Paris la Saiiile-Am|)ouie et, en présence de la
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Convention assemblée, de faire brûler solennellement rhuile qu'elle contient sur Tauiel de la Patrie.
Bref, il a mérité Teslime de la Société des Jacobins de Strasbourg au môme titre que celle de toutes les villes où il a passé et ces sans-culottes naïfs lui reprochent seulement de ne point mettre exactement ses paroles d'accord avec ses actes et d'avoir pour maîtresse la fille du commissaire des guerres Rivage, celui qu'on appelle Rivage-le-Riche. -
Durant toute la première partie de l'année 1793, Beauharnais est à Strasbourg ou aux environs. On ne trouve son nom dans aucun rapport. Le 8 mars, il est promu lieutenant général à cette même armée avec le commandement spécial de la division du Ilaut- Rhin. Le 13 mai, Cusline est appelé comme général en chef à l'Armée du Nord; la Convention nomme Bouchard pour le remplacer provisoirement, mais les commissaires aux armées (Ruamps, Ferry, Ritter, Duroy, Ilaussmann) ne tiennent point compte de ce décret et, au refus deDiettmann, ils donnent, le 23, le commandement à Beauharnais : le 30, cette nomination est confirmée par la Convention.
Le 13 juin — après le coup d'État et la disparition des Girondins — nouveau décret rendu sur la proposition de Barère, rapporteur du Comité de Salut Public, appelant Alexandre au ministère de la Guerre en remplacement de Bouchotte *. « Le civisme et les talents
* Le 4 février 4793, lors de la nomination de BeurDonvilIe, Beauharnais nvniî ()t\jà obtenu seize voix et était venu en troisième,
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