‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 3)Chapitre 16 sur 30 · JOSÉPHINE DE D E A U IIAD N A IS · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE DE D E A U IIAD N A IS

d'avis, non plus que des rechules continuelles durant quatre mois pendant lesquels j'ai été entre la vie et la mort, non plus que l'entier dérang^ement de ma santé qui me fait craindre de ne la jamais bien rétablir. Je suis inébranlable dans le parti que j'ai pris et je vous engage même à dire à mon père et à votre tante que leurs efîorls seront inutiles et ne pourront tendre qu'à ajouter à mes maux, tant au moral qu'au pbysique, en mettant ma sensibilité en jeu et me mctfant dans l'obligation de contrarier leurs désirs. Quant à nous, ceci soit dit sans fiel, sans bunieur, pouvons- nous babilcr ensemble après ce que j'ai appris? Vous seriez tout aussi malheureuse que moi par l'image perpétuelle de vos torts que vous sauriez être connus de moi. Et, quand môme vous seriez incapable d'un remords, l'idée que votre mari aurait acquis des droits à vous mépriser ne serait-elle pas tout au moins humiliante pour votre amour-propre ? Prenez donc, croyez-moi, le parti le plus doux, celui d'acquiescer à mes désirs, et préférez da-ns cette cruelle position la certitude de ne point éprouver de mauvais procédés de ma part à l'obligation dans laquelle vous me mettriez d'en mal agir et d'user sévèrement avec vous si vous ne vous soumettiez pas à ce que j'exige. .Te ne vois cependant aucun inconvénient, sivousdésircz retourner en Amérique, à vous laisser prendre ce parli-lù, et vous pouvez opter entre ce retour dans votre famille et le couvent à Paris. »

Joséphine est à Noisy à ce moment, car Alexandre ajoute : « Comme j'espère faire en cinq ou six jours

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les soixante-dix lieues qui me séparent encore de la capitale et, qu'une fois rendu, j'aurai besoin de me promener en voilure pour me distraire et suppléer à la faiblesse de mes jambes, vous m'obligerez d'envoyer à Paris mes chevaux et ma voilure pour dimanche prochain 26rdu courant. Si Euphémie veut profiler de cette occasion pour y amener Eugène, j'en serai très reconnaissant et je lui devrai un plaisir, et il y a bien longtemps que je n'en ai goûté. »

Il termine ainsi : « Vous ne trouverez dans ma lettre aucuns reproches et combien cependant ne serais-je pas en droit d'en faire, mais à quoi serviraient-ils ? Ils ne détruiraient pas ce qui a existé, ils n'auraient pas même le pouvoir de vous rendre vraie! Ainsi, je me tais. Adieu, Madame; si je pouvais déposer ici mon âme, vous la verriez ulcérée au dernier point, mais ferme et décidée de manière à ne jamais changer. Ainsi nulle tentative, nul effort, nulle démarche qui tende à m'émouvoir. Depuis six mois, je ne m'occupe qu'à m'endurcir sur ce point. Soumettez-vous donc ainsi que moi à une conduite douloureuse, à une séparation affligeante surtout pour vos enfants, et croyez, Madame, que, de nous deux, vous n'êtes pas la plus à plaindre. »

Sur celte lettre, Joséphine se hâte de revenir rue Saint-Charles, mais Alexandre n/y descend pas. Il va loger dans une maison garnie, rue de Grammont, puis s'installe rue des Petits- Auguslins (rue Bonaparte) , dans le petit iiôtel de la Rochefoucauld , dépendance du^

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grand hôtel dont la principale entrée est rue de Seine. Toules sortes de démarches sont tentées par le marquis, par M™® Renaudin, par quantité « de personnes respectables » pour amener une réconciliation, mais le vicomte reste inflexible ; il veut à tout prix conserver la liberté qu'il a reconquise, et l'on dit qu'il a pour cela une bonne raisen : il a retrouvé à Paris la femme qui est devenue sa maîtresse à la Martinique et qui peul-ètre ne Ta précédé que parce qu'elle ne pouvait dissimuler plus longtemps son état.

Après un mois d'elTorts infructueux, Joséphine, à la fin de novembre, se détermine à se retirer à l'abbaye de Panthemont, rue de Grenelle, où M"'' Renaudin s'enferme avec elle, et, le 8 décembre, elle fait requérir le commissaire au Ghàtelet, Joron, de se transporter par devers elle, pour recevoir sa plainte contre son mari. Elle raconte dans le plus grand détail les débuts de son mariage, l'existence qu'elle a menée, l'indifférence de son mari, dont « elle avoue qu'il a été plus fort qu'elle de ne pas lui témoigner la sensibilité » ; elle dit les voyages et les déplacements d'Alexandre d'oii il résulte que du 13 décembre n"9, jour de son mariage, au 6 septembre 1782, jour du départ du vicomte pour la Martinique, elle a tout au plus passé dix mois avec lui^ ; elle annonce enfin le refus

* Du 13 décembre 1779 au mois d'avril 1780 (on a une lettre d'Alexandre datée de la Roche-Guyon le 26 mai, qui le montre parti avec les semestriers) : quatre mois; du mois de janvier 17S1 (une lettre à M°" lienaudin du 1" novembre 1780 prouve qu'à cette date il est encore à la Roclie-Guyon. 11 est peut-être revenu à Paris en décembre; il y est en tout cas en janvier 1781 où Kuf^ène est conçu)

formel du vicomte de reprendre la vie commune e^, pour attester les injures, elle joint à la plainte les lettres du 12 juillet et du 20 octobre, qui constituent son grief principal.

Il est certain que si Alexandre avait eu à reprocher à sa femme des faits postérieurs au mariage, il n'eût point manqua de le faire ; son imputation au sujet de la naissance d'Hortense tombe d'elle-même, par le simple rapprochement des dates, — puisqu'il est revenu d'Italie le 25 juillet et qu'il s'est écoulé deux cent cinquante-neuf jours jusqu'à l'accouchement — ; il est à présumer que les autres allégations sont aussi fausses, car, sans cela, au bout de quinze mois, il ne les eût pas volontairement et pleinement démenties.

Sans doute, Alexandre a vu que le procès engagé tournerait à sa confusion ; sans parler des Tascher, ni de son père qui ont embrassé avec chaleur le parti de Joséphine,- tous les siens, oncle, tante, frère, belle- sœur, paraissent avoir fait de même. Peut-être les La Rochefoucauld sont-ils intervenus et n'est-ce point sur eux que le vicomte peut faire fonds? Lorsque le duc a quitté le commandement de la Sarre pour passer maréchal de camp, n'est-ce pas lui qui a ménagé à Alexandre son entrée comme capitaine au

au mois d'avril ou mai (il y a une autre lettre à M"^ Renaudin de la Roche-Guyon, le 5 mai), quatre mois; du mois de septembre 1781 au 1" novembre, date du départ pour l'Italie, deux mois; du ib juillet 1782, date du retour d'Italie, au 6 septembre, date du départ pour la Martinique, un mois et demi : c'est à bien compter onze mois et demi, d'où il faut déduire les diverses villégiatures d'Alexandre et ses constants déplacements.

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régiment Royal-Ghampagne-cavalerie (2 juin 1784) et qui Ta fait détacher près de lui, en qualité d'aide de camp ? Ne peut-on penser que c'est à tous les efîorts combinés des personnes qui s'intéressent à lui, qu'a cédé le vicomte lorsque, le 3 mars 1783, il se rencontre avec Joséphine chez leur notaire? Il fait les excuses les plus complètes pour ses lettres dictées par la fougue et l'emportement et, pour éviter un éclat et un procès, il consent volontairement à une séparation à laquelle Joséphine acquiesce « pour donner à ses deux enfants la preuve la plus forte de son amour maternel ». Tout le préambule, tout l'exposé des faits, dans cet acte de séparation fait sous seing privé, est à ce point et si hautement à l'honneur de Joséphine, que, sans contredit, il faut, pour que son mari y consente, qu'il n'ait pas mémo une allégation contraire à fournir. Les articles de la séparation, tout à l'avantage de la femme, le démontrent du reste surabondamment.

Joséphine habitera oii il lui plaira ; elle touchera, sur sa propre quittance, les intérêts de sa dot et tous autres revenus quelconques qui lui écherront. Elle recevra de son mari une pension annuelle de 5 000 livres et ce jusqu'à ce qu'elle ait recueilli des successions pour cette somme. Eugène-Rose restera à son père, mais il vivra jusqu'à l'âge de cinq ans, c'est-à-dire jusqu'au 3 septembre 178G, sous les yeux de sa mère, dans l'appartement qu'il occupe à présent, dans la même maison qu'elle. Il sera entièrement défrayé par son père et passera les étés près de sa mère à la

campagne. Hortense restera avec sa mère, et le père paiera pour elle, par trimestre et d'avance, 1 000 livres jusqu'à ce qu'elle ait sept ans, et 1 500, passé cet âge. Enfin, Alexandre donnera à sa femme les pouvoirs les plus amples toutes les fois qu'il en sera requis ; il paiera tous les dépens de l'instance, et le procès étant éteint et assoupi, tous les droits de Joséphine seront réservés au cas oii son mari manquerait à quoi que ce soit des stipulations arrêtées.

Telle est la fin du procès : Joséphine en sort avec les honneurs de la guerre et le douaire que lui a reconnu son contrat de mariage; plus d'incertitude sur l'état de sa fille qu'Alexandre renonce à contester, et pour un an encore la garde de son fils. Le séjour qu'elle a fait à Panthemont a été d'autre part singulièrement profitable à son éducation et à sa situation mondaine. Panthemont était le couvent où s'abritaient de préférence les femmes séparées ou en instance de séparation, les vieilles filles voulant vivre à bon marché, les orphelines en quête de mari. Moyennant pension de 800 livres et l'appartement payé à part, de 300 jusqu'à 1 000 livres par année, on y était tout à souhait. C'était un immense hôtel garni, d'honorabilité entière, ouvert aux femmes de « la première distinction », avec des jardins, "des bâtiments sans fin, des églises, des chapelles, à chaque étage*des parloirs-salons, un endroit où, par goût, beaucoup de femmes allaient vivre, assurées d'y trouver bon gîte à bon marché et agréable société^plus libres qu'ailleurs, sauf les heures de rentrée, et, au fond, parfaitement indépendantes.

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L'indépendance et le inonde avaient jusqu'alors manqué à Joséphine, sévèrement tenue, à la ville et à la campagne, sous la férule de M""" Renaudin — laquelle, malgré ses vertus comme tante, ne pouvait guère, par ailleurs, être estimée que pour ce qu'elle était et qui, par la situation même où elle s'était placée, s'était fermé toutes les portes d'un monde où l'on eût admis sans doute qu'elle fût la maîtresse du marquis, mais où nul n'admettait qu'elle vécût maritalement avec lui.

Or, à Panthemont, une fois M™® Renaudin retournée à ses occupations, Joséphine fut la vicomtesse de Beauharnais, une jeune femme malheureuse, irréprochable, victime d'un époux barbare. « Elle était intéressante »; son histoire était pour toucher; ses petits enfants pour émouvoir.

Par l'habituelle rencontre dans les couloirs, les salles à manger, les parloirs elles chapelles, avec des femmes aimables, coquettes, distinguées de toutes manières, par les liaisons qu'entraîne la vie en communauté, Joséphine s'assouplit, se familiarise, s'exerce à bien parler et à bien vivre. Sans doute, ce n'est point avec les grandes dames qui passent à Panthemont qu'elle se lie, mais elle les voit, et c'est assez. Elle a gardé d'elles un si fidèle souvenir, que, seize ans plus tard, leurs noms, entendus alors, sont les premiers qu'elle évoque pour mettre un semblant d'égalité entre elle, femme du Premier Consul, et la duchesse de Guiche, ambassadrice du comte d'xVrtois, pour créer entre elles deux une sorte de lien de société et faire voir qu'elle sait le monde : « Comment se porte Madame de

Polaslron, dit-elle. Je rai vue à Panthemont. Elle avait une figure bien intéressante et une tournure charmante. »

Comme elle les a regardées; comme elle a surveillé leurs gestes, épié leurs mouvements, écouté leur son de voix, retenu la banalité de leurs paroles ; comme on se l'imagine attentive, inventant des prétextes pour les saisir au passage, les voir entrer, saluer, sortir, pour saisir le secret de leur aisance aimable et de leur naturelle bonne grâce. A qui, comme elle, dans les longues oisivetés des Trois-Ilets, et, après, deNoisy et de la rue Thévenot, durant des jours et des jours, a étudié ses attitudes et cherché à tirer le mieux parti de son corps ; à qui, comme elle, connaît pour n'eo avoir négligé aucune des grâces, chacune des lignes que la femme peut dessiner ; à qui porte en soi, comme elle, par un don supérieur, le sens de l'à-propos, le tact et le goût ; à qui apparaît au premier coup, comme à elle, la tache ineffaçable de cette vulgarité, d'autant plus odieuse et répugnante qu'elle est plus confiante et plus sûre de soi, rien d'aisé comme de s'approprier ces mouvements délicats, ces formes exquises qui désignent au propre les êtres .socm?^^: de ceux qui ne sont pas tels et ne le seront jamais.

Joséphine possède déjà, de la femme, deux des vertus essentielles : elle est coquette et elle sait mentir. Sans prendre au pied de la lettre les accusations d'Alexandre, on doit au moins reconnaître qu'en ces deux griefs, il pouvait être fondé. N'eût-il pu d'ailleurs les invoquer contre toutes les femmes au hasard et, ne sont-ce

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pas là les condilions de leur nature et les raisons môme de leur agrément? Et, à ces deux qualités, qu'un mari est tenté de regarder comme des vices, Joséphine ajoute, par la faculté d'assimilation qui est en elle, cette éducation physique qui la mettra tout à part dans une société nouvelle. Elle apprend le ton dont il faut parler, et comme sa voix est jolie et rare, elle prête à ce qu'elle dit un charme incomparable; elle s'ingénie à reproduire ces gestes frêles qui sont d'une dame, elle s'exerce à marcher dans les longs couloirs, comme elle devra faire dans un salon, et c'est ainsi que, peu à peu, elle s'élève et se complète, se rend capable de paraître, susceptible de séduire.

Et, en même temps, par le calme de la vie qu'elle mène, par l'abolition de la jalousie qui l'a dévorée, par la suppression de cette sorte d'esclavage où l'a maintenue sa tante, par ses vingt ans survenant et lui enlevant son air d'enfance trop longtemps conservé, une transformation s'opère en son être physique ; celle évolution qui, de la lourde, massive Yeyette, fait l'êlre délicat et souple, infiniment gracieux et rare, l'être de volupté entre tous désirable, car, nulle des séductions qu'elle peut donner, elle ne l'ignore et, dédaignée, elle a conscience de l'effort qu'il faut faire pour attirer et retenir.

Enfin si, au couvent, elle n'a point formé de liaisons avec les dames du premier rang qui vivent en leur à part et ne se mélangent point, qui seulement passent, soit pour visiter les petites pensionnaires ou pour faire quelques jours une retraite de dévotion,

elle a rencontré, sur un degré au-dessous, des femmes plus faciles,, plus accueillanles, qui tiennent à la haute domesticité du Château, qui sont de la noblesse de province, ou de la grande bourgeoisie de Paris et qui se font^une distraction, un plaisir de plaindre, d'égayer, de dresser une jeune femme. C'est donc là, à Panlhemont, que Joséphine forme ses premières relations de société, qu'elle fait ses débuts dans la vie française. A tous le?' points de vue, cette retraite de quinze mois lui est profitable ; — les prisons devaient lui réussir.

En sortant de Panthemont, Joséphine se trouve, à ving-t et un ans, libre de toute tutelle, chargée de pourvoir avec il 000 livres de rente à son entrelien et à celui de sa fille.. Encore faut-il que les deux pensions que doivent lui faire son mari et son père soient exactement payées et, pour celle de la Martinique, les envois sont-ils réguliers?

Peut-être bien va-t-elle s'égayer d'un séjour à Croissy-sur-Seine, chez quelqu'une de ses nouvelles connaissances du couvent, avant de rejoindre, à Fontainebleau, vers le milieu d'août,. le marquis et M"^ Renaudin. Ceux-ci ont éprouvé le besoin de se restreindre, de se dépayser et de faire peau neuve. Alexandre, vivant désormais à part, a emporté ses revenus qui faisaient le gros de la fortune commune ; les propriétés coloniales du marquis, médiocrement administrées par M. de la Pagerie, rendent peu ou point; la pension de 10 000 livres a été réduite des

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deux tiers par arrêt du Conseil d'État ; enfin M™" Renaudin, dont le mari semble être mort vers ce moment, est en procès pour sa créance sur le marquis de Saint-Léger qui constitue tout son revenu ; impossible dans ces conditions de conserver une double habitation ; on quitte donc définitivement Paris et, comme l'existence à Noisy, durant toute l'année, serait vraiment trop sévère, on vend la maison qui coûte à entretenir et exige une sorte de train. Des deniers en provenant, on achète à Fontainebleau, rue de France, une petite maison entre cour et jardin, maison à deux fins, car on espère, en même temps que le bon air, trouver des ressources de société et, au moment des voyages de la Cour, quelques motifs de distraction.

On a déjà d'ailleurs des relations à Fontainebleau, et c'est ce qui détermine à y venir plutôt qu'à Compiègne ou à Sentis où se groupent de petites compagnies analogues. La comtesse Fanny y a établi sa résidence, ainsi que ces demoiselles de Cecconi qui ont signé au contrat de Joséphine. Cela fait un point d'appui. D'ailleurs* les gens n'ont pas tant l'habitude de s'enquérir : M"^ Renaudin est aimable, intelligente, avisée et elle est à présent d'âge canonique ; sa nièce est jeune et jolie, fait des frais et a trouvé des répondants ; le marquis est décoratif et de nom connu : l'on est généralement bien disposé pour les gens déchus d'une grande position : on satisfait sa vanité en les fréquentant, son envie en les voyant tombés, son orgueil en les surpassant. Ils se plaignent et c'est,

pour qui les écoute, une satisfaction de plus. Hormis M. de Montmorin, gouverneur du Châleau, qui est de bonne maison, frère d'aflibassadeur et allié à ce qui est le mieux en Cour, la société que voit le marquis, dont M™® Renaudin se recommande dans ses lettres et qu'on retrouve plus tard dans les comptes de Joséphine, est plutôt bourgeoise; c'est celle qui, en toute résidence royale, s'accroche aux petits emplois de conciergerie, de gruerie, de capitainerie, pour endosser à des jours un uniforme, parer son nom d'un semblant de particule, obtenir à la fin des lettres d'anoblissement; en première ligne, M. Deschamps, secrétaire du gouverneur ; M. de Gheissac, maître des eaux et forêts et sa femme ; M. Hue, greffier des deux sièges de la capitainerie, et ses filles; M. Jamin, concierge de l'hôtel d'Albret et sa femme (le titre de concierge ne doit pas étonner ; Montmorin lui-même, entre ses titres, est concierge); enfin M. Cadeau d'Acy, qui habite porte à porte, dans la rue de France. Le plus brillant est fourni pas le vicomte et la vicomtesse de Béthisy, celle-ci née de Souchon des Réaux, celui-là colonel des grenadiers royaux de Picardie : cette relation vient de Joséphine et à travers Panlhemont. A Panthemont, en eifet, est abbesse, depuis le mois de février 1743, la tante du colonel, Marie- Françoise de Béthisy, qui dirige la communauté en femme singulièrement experte, et a rebâti l'église et la plupart des bâtiments; elle s'est constituée la prolectrice de la vicomtesse durant son séjour au couvent et lui continue à présent ses bons offices.

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Pour tout ce monde, Joséphine ne sera point ing-rale : selon une tradition contemporaine, elle sauva, en septembre 1792, la vie de M™® de Bélhisy, Tabbesse ; M"'' Gecconi, qui résidait encore à Fontainebleau en 1810, y touchait depuis Tan XII une pension de 1 200 francs, et M""" de Montmorin, née Morin de Banneville, en avait une de 3 600 francs. Quant à Deschamps, dès l'Empire, il avait été appelé près de l'Impératrice comme secrétaire des commandements, avec un traitement de 12 000 francs sur les états de sa Maison et un autre, de même chifîre, sur les états de la Maison de l'Empereur, à titre de rapporteur des pétitions.

Grâce à cette société, Joséphine passe assez agréablement sa vie ; elle va quelquefois au bal, assiste à des comédies de salon et, sans craindre vent ni pluie, elle suit les chasses à cheval. A des jours, en effet, la ville s'emplit d'abois de chiens, de sonneries de cors, de piaffements de chevaux, c'est, avant que le Roi n'arrive, la vénerie royale pour les chasses d'essai ; pas besoin d'èlre présenté pour courir alors à la queue des chiens ; et quelquefois même, grâce aux protections, apercevoir un sanglier. Le Roi ne vient plus guère qu'en déplacement de chasse pour un jour ou deux : le voyage de 86, oii pour donner l'exemple de la vertu — peut-être parce que le comte d'Artois a perdu deux millions — les gros joueurs ont été bannis, a été déplorable d'ennui ; tout manquait, les spectacles, le jeu, la chasse môme. En 87, on recule devant la cherté du grand voyage et désormais Fontainebleau

tombe dans un silence que trouble seulement, poui'un jour ou deux, le passage subit des veneurs.

Joséphine d'ailleurs n'a point qu'à chasser ; elle a fort à faire avec le marquis, avec M™' Renaudin, souvent malades — celle-ci même fort gravement en 87; — avec son fils qu'elle garde près d'elle jusqu'en septembre 86 et qui en janvier suivant est mis par son père à la pension Verdière ; avec sa fille, ramenée de Chelles où elle a été près de deux ans en nourrice chez la mère Rousseau et qu'on inocule sur l'ordre de M. de Beauharnais, grand partisan de toutes les nouveautés et trop lié avec les La Rochefoucauld pour ne point partager leur passion pour la vaccine.

Une sorte de détente s'est d'ailleurs produite dans ses rapports avec son mari. On ne se voit pas ; mais, chaque semaine, l'un envoie à l'autre des nouvelles de l'enfant qu'il a en garde. Il semblerait, d'après ses anciennes lettres, que le vicomte ne doit pas s'intéresser fortement à Hortense ; mais l'occasion est trop belle de prêcher, de régenter, de jouer au pion philanthrope et bénisseur pour qu'il la laisse échapper : c'est un être de plus à ranger sous sa férule et il n'en saurait trop avoir — d'autant qu'il est par ailleurs plus dominé, conduit et mis en servitude.

La liaison qu'il a formée avec cette dame de la Martinique est en effet de plus en plus étroite, — et elle coûte cher. Soit pour suivre l'exemple paternel et constituer une fortune particulière à sa maîtresse, soit pour subvenir à des dépenses qui excèdent ses

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moyens, Alexandre aliène dans le courant de 4786 les biens qu'il possédait en France autour de Blois, il cherche à vendre ce qu'il a aux colonies. Ce n'est pas qu'il ait augmenté la pension qu'il fait à sa femme : il apporte même quelque irrégularité à la payer, mais il a d'autres besoins.

Peut-être est-ce de celte femme que naît, aux environs de 1787, une fille qu'on connaît sous le nom d'Adèle et qui se nomme en réalité Marie-Adélaïde K Point de nom de famille. La mère est donc mariée et n'a pu donner môme son nom à sa fille. Beauharnais, marié lui-même, n'a pu la reconnaître. Où cette enfant est-elle, oii vit-elle, à qui est-elle confiée jusqu'en 1800? A ce moment seulement, elle apparaît dans la vie de Joséphine qui prend soin d'elle de concert avec M™" Renaudin. Celle-ci, mourant, lui lègue une rente de trois cents livres. Joséphine lui donne pour tuteur son ami et confident, Galmelet, subrogé-tuteur de ses enfants ; le 8 frimaire an XIII (29 novembre 1804), elle la marie à un sieur François- Michel-Auguslin Lecomte, capitaine d'infanterie, aide de camp du général Meunier, qu'elle fait, à cette occa-

' Dans la première esquisse de ce livre, j'avais été amené, par une étrange coïncidence de dates, par des rapprocliemenls de faits qui me laissent encore une certaine incertitude, à indiquer, sans l'aflirmer, que cette enfant pouvait être la fille non de Heauliainais,maisde Joséphine. Une communication précise, émanant delà source la plus autorisée — du petit-fils même de Marie-Adélaïde — me permet aujourd'hui de me corriger sur ce point. Selon une tradition constante, à l'appui de laquelle, il est vrai,. il ne m'a été permis de voir aucun document, il n'y aurait point de doute sur la paternité d'Alexandre. Quant au nom de la mère, il est, paraîtil, resté toujours ignoré.

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sion, Mommer receveur particulier des contributions à Sarlat ; et, munie de l'autorisation spéciale de l'Empereur, elle la dote d'une^ ferme située à Pronettes, canton de Glabbeaux, déparlement delà Dyle, achetée 4 195 000 francs le 49 pluviôse an VI. Le million est en assignats, mais les terres sont biens nationaux. En outre, il y a six mille francs de trousseau et six mille francs d'apports.

C'est là, sans contredit, une étrange bonté, s'il est vrai surtout que ce soit la mère de cette Adèle qui ait tant fait souffrir Joséphine, mais on trouverait sans peine des exemples analogues de tels pardons. Pourtant, ici, ce qui en double le mérite, c'est que, aux peines morales, se sont jointes des misères en quelque sorte physiques. M""® Renaudin, malade, s'abandonne : si Alexandre est lent à payer la pension, c'est bien pis pour le Trésor royal, et Joséphine, débutant ainsi en son rôle de solliciteuse près des puissances, doit écrire à diverses reprises au ministre pour demander le paiement des quartiers échus. Puis il s'agit de presser la rentrée des fonds de la Martinique, et ce n'est point là médiocre atïaire ; il faut arracher les revenus par bribes de deux et de trois mille livres ; opposition est mise sur l'argent envoyé au marquis à cause des dettes de M. de la Pagerie, son gérant, et ce sont alors des écritures sans fin. Les excuses ne manquent pas : lettres qui ne sont point parvenues, mauvaises récoltes, manque d'occasions sûres, puis des procédures et le reste. Lorsque, à la fin, arrivent deux ou trois mille livres, il y a

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beau jour qu'elles sont ducs et Joséphine veut espérer « que son père s'occupa sérieusement à lui faire passer bientôt des fonds plus considérables ». On vit étroitement et dans les dettes, et l'on voit venir l'heure des « sacrifices ruineux ».

Au milieu de ces inquiétudes, Joséphine n'a-t-elle pas cherché des distractions moins innocentes que le cheval, la chasse et la comédie? Abandonnée à vingt ans par un mari insupportable, dont les liaisons avec d'autres femmes sont publiques, les infidélités notoires et les injustices démontrées, livrée uniquement à elle-même, jeune, charmante, sensuelle, infiniment coquette, comment Joséphine ne prencbaitelle pas un amant? Si jamais femme a été excusable, c'est elle. On dit qu'elle eut, en 1788, un certain M. de Gresnay, cousin de M. de la Vieuville. Y en eut-il d'autres, avant et après? Ce chevalier de Coig-ny qu'elle sauva en 1800, serait-il le même que ce Gresnay? Que faut-il penser de Scipion du Roure que, plus tard dit-on, elle se donnait elle-même ? Mais quoi? Où aurait-elle trouvé une règle de vie si inflexible qu'elle se privât d'être admirée et d'être aimée ? Comment se serait-elle uniquement consacrée à des devoirs que nul ne lui avait enseignés et que le milieu oij elle avait vécu ne lui avait guère appris à respecter? Ces devoirs, d'ailleurs, n'auraient-ils pas été imaginaires et le lien qui l'attachait à son mari ayant été rompu par son mari même, n'était-elle pas libre de porter oii il lui plaisait ses atTeclions et ses désirs ?

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Est-ce à la rupture de quelque liaison et au déchirement qui l'a suivi, est-ce à quelque imprudence dont il s'agit de dissimuler-'les suites, qu'il faut attribuer le brusque départ de Joséphine pour la Martinique, en juin 1788? Nul de ses biographes n'a tenté d'expliquer pourquoi, abandonnant son fils qui justement doit venir passer l'été près d'elle, sa tante qui relève à peine d'une grave maladie, son beau-père" qui est infirme et a besoin d'être entouré, elle s'évade en quelque sorte de Fontainebleau et, sans savoir s'il y a un vaisseau en partance pour les Antilles, se rend en toute hâte au Havre avec sa fille, si pressée que, sans attendre le bâtiment de l'Etat sur lequel, dit-on, elle a obtenu passage, elle profite du premier navire de commerce mettant à la voile, un petit et vilain bateau qui manque de périr corps et biens à sa sortie du port. Question d'argent? Sans doute elle en manque ; elle en est dans « un besoin pressant », mais n'en coûte-t-il pas moins encore d'attendre à Fontainebleau les remises de son père que de les aller chercher à douze cents lieues*^ Le voyage est cher; il est au moins imprudent pour une femme de vingt-cinq ans qui va ainsi toute seule courir les mers ; il est dangereux pour une enfant de cinq ans comme est Hortense ; il est inopiné, car Joséphine a laissé repartir seul pour les Iles son oncle, le baron de Tascher, venu en France- en mai 87 ; il n'est molivé par rien d'officiel, ri'în qu'on sache, ni par un événement de famille, ni par un deuil, ni par une succession. Qu'est-ce donc? A défaut de documents quelconques,

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l'on est réduit aux conjectures ; et l'obligation de ce voyage mystérieux et subit, étant données les notions qu'on a pu prendre de la psychologie de Joséphine, ne peut tenir qu'à une de ces deux causes : amour ou dettes. Peut-être trouvera-t-on quelque jour une preuve de poursuites exercées contre elle et aboutissant à un décret de prise de corps? Peut-être rencontrera-t-on quelque lettre précisant et affirmant la nécessité physique d'un départ ? Ce qui est certain, c'est qu'il y a contrainte.

Sauf le coup de vent à la sortie de la rivière, la traversée est heureuse et rapide. Arrivée à la Martinique, Joséphine se rend immédiatement aux Trois- Ilets et, dans cette médiocre habitation, près de son père déjà très malade — il est mort deux a-ns plus tard le 7 novembre 1790, — près de sa sœur dont la santé inquiète depuis longtemps et qui succombe, dit-on, à une passion malheureuse dont on a vu les conséquences — elle est morte le 4 novembre 1791, — elle passe fort tristement près de deux années. La société est naturellement des plus restreintes : elle se borne aux voisins les plus proches, les Marlet, les Ganthaume, les d'Audiffredi, les Girardin, les Percini.

' La plupart de ces noms se retrouveront plus tard dans les comptes de Joséphine : elle fera, en l'an Xll, une pension de 1 200 francs à M. de Girardin; elle comblera les d'Audiffredi (qui sont une branche cadette des d'Audiffret de France), adoptera presque les enfants : Alix d'Audiffredi qu'elle fera élever à ses frais chez M"* Cainpan, et Sainte-Catherine qu'elle mettra en pension chez M. Gay-Vernon, qui plus tard entrera aux pages, ne voudra point abandonner l'Empereur en 1815, s'immortalisera par son dévouement.

FONTAINEBLEAU. — LA MAUTINIQUE 1G5

La vie est monotone, étriquée et sans but ; les heures sont inoccupées et longues, et les soucis, les cruels soucis d'argent sont pareils à ceux qu'on trouvait à Fontainebleau. Joseph-Gaspard Tascher de la Pagerie mourra insolvable : à sa mort, sa veuve, à force d'implorer les créanciers, obtiendra d'eux un concordat où elle promettra de répartir entre eux 30 000 livres dans le délai de trois années, puis 30 000 livres par an jusqu'à parfait paiement des dettes.

Qu'on juge dès lors ce qu'il faut penser du luxe de l'habitation et de ce que devait être l'existence avant cette dernière et suprême faillite.

Joséphine n'avait même pas chance de s'émanciper à Fort-Royal oii, entre sa tante Rose et son oncle Tascher, elle retombait en tutelle : elle reste donc là, dans la purgerie, épave échouée attendant les marées incertaines, le coup de vent qui la remportera au large, vers ce Paris adoré dont elle a goùlé à peine et dont le mirage la hante.

Pendant que Joséphine court les mers. Beauliarnais fait son chemin : une compagnie dans un régiment de cavalerie ne saurait longtemps suffire à son génie ; il n'a sans doute fait aucun service dans Royal- Champagne, et l'on ignore même s'il y a paru, mais il n'en a pas moins tous les droits à être avancé, et le 1*'' mai 1788, il rentre major en second dans la Sarre. C'est un grade créé cette année même, le 17 mars, et destiné à ceux des ca})itaines en pied, de remplacement ou de réforme, ayant au moins cinq ans de services, que « leur naissance et les services de leurs pères destinent plus particulièrement au commandement d'un régiment ». Pour parler franc, c'est le moyen qu'on a imaginé pour donner satisfaction à des officiers fort protégés, qui tous prétendent être colonels et qui, dès qu'ils ont atteint vingt-cinq ans, s'indignent qu'ils ne le soient point. Tel Beauharnais en 1784.

C'est au duc de la Rochefoucauld, dont il continue à

170 JOSKPIILNE DE DEAUIIARNAIS

être le commensal, qu'il doit celte faveur de la Cour, et désormais, sous la monarchie, sa carrière est assurée. Mais quoi, finir maréchal de camp, lieutenant général, la belle affaire! Que prétend-il donc? que veut-il? que rêve-t-il ? Il ne sait trop, parce qu'il embrasse ensemble toutes les ambitions, mais moins son but est défini, plus son inquiétude est grande. Il croit avoir des griefs, parce que les faveurs ne sont point toutes venues le trouver; il est certain qu'il est victime d'injustices parce qu'on n'en a point fait en sa faveur. Il s'est attiré des mortifications, soit que sa séparation lui ait fait tort, soit que, par ailleurs, il ait déplu, soit qu'on le trouve en une coterie qui n'est point en bonne odeur. Aussitôt que les symptômes précurseurs de la Révolution se laissent entrevoir, il est en effet au premier rang des novateurs, dont son patron s'est fait le protecteur le plus qualifié. Fondateur, président ou souscripteur de toutes les sociétés philanthropiques qui, sous un prétexte de bienfaisance ont dissimulé jusque-là leurs tendances anarchistes, le duc de la Rochefoucauld, signalé par ses relations avec les philosophes et les littérateurs, a pris position à l'Assemblée des Notables et s'est établi avec son cousin, le duc de Liancourt, le chef des aristocrates libéraux. — Ces deux mots jurent, mais combien plus les idées! — Grand nom, grande fortune, cœur généreux, esprit médiocre, il est né h souhait pour le rôle qu'on veut lui faire jouer, et, derrière lui, se groupent naturellement la cohue des utopistes, des mécontents et des envieux.

LL liETOUR 171

Deauharnais est tout cela ensemble : on Ta vu aux phrases qu'il écrit; on lé'sent mieux à sa vie ballottée sans boussole avec la perpétuelle inquiétude d'autre chose. Moins sa conscience est nette, plus il entasse de phrases pour en attester la pureté. Plus sa vie est orageuse et déséquilibrée, plus il souhaite de détruire l'organisme social contre lequel il est insurgé. Ses passions et ses aventures sont vulgaires, mais il les ennoblit par des déclamations; il croiten tirer un relief d'homme incompris, d'homme qui a souffert pour et par la femme, et, du haut de sa vertu éprouvée, il dicte des oracles aux peuples. Dès les premières assemblées provinciales, à l'en croire, il se sig'nale, il se met en avant; il reçoit une place d'administrateur, « la seule compalible avec la carrière militaire qu'il entend suivre ». Administrateur est peut-être beaucoup : le vrai est qu'il est nommé par l'Assemblée provinciale de rOrléanais, membre, pour la Noblesse, de l'Assemblée de département de l'Election de Romoranlin. Le Département comprend deux Élections (Blois etRomorantin), et, dans chaque élection, l'Assemblée provinciale a choisi un membre pour le Clergé, un pour la Noblesse, trois pour le Tiers État*.

Les Etals généraux convoqués, Alexandre se présente à la Noblesse du bailliage de Blois pour en être l'un des deux députés. Il se trouve là un homme

' L'assertion d'Alexandre est formelle et ne peut se rapporter qu'à cette nomination. Toutefois le Beauharnais nommé est qualifié marquis dans le Procès-verbal des séances de l'Assemblée provinciale de rOiiéanais.

172 J l! S É f II 1 iN E D !•: B H A U H A R N A I S

dont le nom est célèbre par des travaux d'un autie genre qui, établi depuis vingt ans à peine dans le Blésois, s'y est acquis, par ses largesses, une popularité très grande. C'est le fermier général Lavoisier, membr<^ de l'Académie des sciences. En 1778, il a acheté des Bégon la terre deFreschines, il a provoqué par son exemple un réel progrès agricole et surtout, lors du cruel hiver de 1788-89, il a ofîert sans intérêt, à la ville de Blois, cinquante mille livres pour être employés en achats de grains. Il est la forte tète de l'assemblée dont il est élu secrétaire et dont il rédige les cahiers. Peut-être, n'étant point noble, craint-il, s'il est élu député de laNoblesse, que son élection ne soit contestée. Quels que soientses motifs, c'est lui qui, pris d'une belle flamme pour Beauharnais, cabale en. sa faveur et le fait nommer presque à l'unanimité.

Le cahier que Lavoisier a rédigé et qu'Alexandre est chargé de soutenir est le plus révolutionnaire que l'on puisse trouver en France, tout inspiré des doctrines de Jean-Jacques, tout imprégné de paradoxes philosophiques. En voici, du reste, la préambule : « Le but de toute institution sociale est de rendre le plus heureux qu'il est possible ceux qui vivent sous ses lois. Le bonheur ne doit pas être réservé à un petit nombre d'hommes : il appartient à tous : ce n'est pas un privilège exclusif qu'il faut disputer, c'est le droit commun qu'il faut conserver, qu'il faut partager, et la félicité publique est une source dans laquelle chacun a droit de puiser la sienne. » Tout est dans ce cahier : le vote par tête, l'interdiction d'une chambre hérédi-

taire, l'emploi de l'armée aux ouvrages publics et aux confections de chemins, l'abolition des privilèges, la justice gratuite, la simplification des formes, un code criminel inspiré de la jurisprudence criminelle d'Angleterre, l'établissement d'un conseil chargé de former un plan d'éducation nationale, la suppression de la capitation, la fixation des dépenses, la liberté des métiers, quoi encore ?

Beauharnais est donc fidèle à son mandat et conséquent avec lui-même lorsque, dès son arrivée à Versailles, il se range dans la minorité de la Noblesse, les Quarante-Sept, avec Castellane, La Fayette, d'Aiguillon, le duc d'Orléans, les deux Toulongeon, Bureau de Puzy, Lezay-Marnesia, Luynes, Menou, Lameth, Lally ToUendal et, par-dessus tous, son patron, le duc de la Rochefoucauld. Il est des quarantesept qui, le 25 juin, viennent se réunir au Tiers pour la commune vérification des pouvoirs. Dans la nuit du 4 août, celte nuit où, dans une ivresse de dévouement, tant de gens sacrifient ce qui ne leur a jamais appartenu, il propose l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens, l'admissibilité de tous les citoyens dans tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires : il soutient et précise sa motion le 21 août, lors de la discussion par la Déclaration des Droits, et, en récompense de son attitude lorsque l'assemblée, après les journées d'octobre, est livrée à la gauche par le départ ou l'abstention de la droite, il est, le 23 novembre, élu secrétaire avec Volney et Dubois-Grancé pour collègues el d'Aiguillon pour président.

174 JOSIUMIINE de D EA U II A RN A IS

Dès lors, il a, dans rAssemblée nationale, une position; il parla de la vertu; il trouve celte formule des Capacités destinée, malgré la barbarie du mot, à faire un si beau cbemin dans le langage politique ; il s'empare, en sa qualité de major en second, de la spécialité militaire; il propose, le 15 décembre 1789, un projet d'organisation démocratique de l'armée et de la milice — celle-ci « établie sur le principe que le roi et l'héritier présomptif pourront seuls être exemptés du service militaire », celle-là « assez forte pour nous empêcher d'être conquis, mais point assez pour nous conquérir ». — Ce n'est pas assez pour lui d'être membre du Comité militaire, d'organiser l'armée française, de refuser au Roi le droit de guerre, de régler l'avancement, de rapporter sur le Génie et les Etats majors, de discourir sur l'adaire de Nancy, sur la Garde du Roi, sur les officiers réformés, sur les invalides, sur les retraites, de faire autoriser par l'Assemblée la présence des militaires dans les clubs hors le temps de serviee : il parle sur les juifs, il parle sur les moines, il parle sur là presse, il parle sur la marine, les ponts et chaussées et les inondations, il parle — ou plutôt il lit — sur toute chose; et c'est" toujours le verbiagedcs lettres à. Joséphine, toujours le pédanlisme à la Palricol, elle néant de la pensée noyé dans la redondance des périodes. Et la Constituante ne lui suffit pas : il lui faut les Jacobins, où il se met en si belle vue que c'est lui qui, élu président à la mort do Mirabeau, mène, comme tel, le deuil en tête de la Société.

A-t-il alors quelque idée Je réconciliation avec sa femme? On Fa dit, mais la chose est au moins douteuse. Joséphine, à la Ma*'tinique, ne le gène point et ne l'empêche nullement de parler de sa vertu. Il s'est réinstallé dans le petit hôtel de la Rochefoucauld, après avoir vécu à Versailles à l'hôtel de Brissac, rue du Vieux-Versailles; il pousse des brouettes au Champ de Mars et s'attelle à la même charrette que l'abbé Sieyès pour préparer le terrain de la Fédération ; il a des femmes, beaucoup de femmes, et de très belles, et de très jolies, et de très bien nées, car il est à la mode et il marche à peine sur ses trente ans; en vérité que ferait-il de sa légitime épouse?

Il se tient débarrassé d'elle moyennant sa pension qu'il lui envoie fort régulièrement à présent par M^^Renaudin \ mais, si la séparation fait ainsi l'affaire du mari, plaît-elle autant à la femme?

Certes, à la rue Thévenot et à Noisy, 1 existence était sévère et les distractions absentes ; mais, à Panthemoht, fût-ce par le trou de la serrure, Joséphine a aperçu le monde ; elle l'a fréquenté à Fontainebleau ; elle en a pris le goût, contracté la maladie. A présent, combien plus triste lui paraît la vie déplorablement

' Durant le séjour de Joséphine à la Martinique, M°" Renaudin a reçu pour elle 17 403 livres, de juin 1788 à fin 1790. Alexandre devait là-dessus au moins 15 000 livres. Le surplus était pour des achats, des emplettes, des paiements de gages et des règlements de compte relatifs à Eugène.

176 JOSÉPHINE Dl!] liEAUIlAUNAIS

oisive, sans horizon, sans sociélo, sans coquetterie, cette vie oîi elle se retrouve petite fille, sous le jougmaternel, après s'être émancipée, avoir couru l'aventure ! M""" de la Pagerie est autoritaire et dominaule, d'un caractère difficile ; elle ne peut pardonner à sa fille d'avoir compromis — par sa faute ou non — une situation brillante, d'avoir tari la belle source d'argent où il était si agréable de puiser. Rien que des malades autour de soi, M. de la Pagerie et Manette ; et puis, la misère. Enfant, jeune fille, elle ne la sentait point, cette misère, n'ayant jamais g-oùlé de cette espèce de luxe qui lui manque plus à présent que le matériel de la vie, et dont la privation lui est le pire supplice. Et, à Paris, pendant ce temps, M. de Beauharnais joue les premiers rôles : il occupe le monde entier de sa personne et de ses discours ; car, qui ne regarde vers l'Assemblée constituante — devenue, comme Ion dit, « le Pôle de l'Humanité » — et Alexandre n'en est-il pas un des directeurs? Puis, et par surcroît, à la Martinique les troubles commencent et les massacres se préparent. Les doctrines des « Amis des noirs », — des amis des Anglais, — portent leurs fruits de ruine. Lutte ouverte entre les créoles et le gouverneur, entre les blancs et les hommes de couleur ; Tascher, l'oncle de Joséphine, capitaine de port à Fort -Royal (commandant les ports et rades de la Martinique) élu maire illégalement; collision à Saint- Pierre le 10 juin 1790, massacre de quinze hommes de couleur, arrestation des massacreurs, révolte de la garnison du fort Bourbon chargée de les garder ; Tas-

cher, intervenant pour rétablir la paix, fait prisonnier par les rebelles avec les officiers municipaux qui Font accompagné ; anarchie complète ; le gouverneur, M. de Damas, obligé d'évacuer, non seulement la capitale, mais les forts qui la défendent ; enfin, la division navale aux ordres de Durand de Braye menacée, des canons braqués sur elle pour la retenir, l'obliger à hiverner dans le port du Carénage.

Durand de Braye est fort naturellement en relations avec les Beauharnais ; il connaît Joséphine, il l'avertit de son départ imminent, lui ofîre passage sur la frégate la Sensible, mais lui donne à peine le temps de réunir quelques efTets indispensables. Le 4 septembre, sous le feu du fort Bourbon et du fort Royal, la Sensible appareille et défile avec le A'aisseau rillitsf.re et les bâtiments légers de la station. Quelques boulets mal dirigés, et l'on est hors de peine, en route pour France.

Pendant la traversée, Joséphine, dénuée de tout, est obligée de recourir, pour vêtir sa fille et elle-même, à la charité de l'état-major et de la maistrance, mais enfin l'on arrive au commencement de novembre (le courrier apporté par la Sensible est au Moniteur du 14) et M""" de Beauharnais se rend iiîimédiatement à Paris oia^ dit-on, en attendant qu'elle connaisse les dispositions de son mari, elle se loge à l'hôtel des Asturies, rue d'Anjou.

A partir delà, obscurité complète l'invention a beau jeu : l'on veut à tout prix que les deux époux se soient réconciliés et, de cette grande affaire, l'on a même

178 JdSKPllINE DE C E A U II A RN A IS

deux A'ersions : selon Tune, Alexandre attend impatiemment sa femme, il est prêta tout faire pour expier ses torts ; selon l'autre, il n'est point informé de son retour, mais des officieux s'entremettent, il consent à voir sa fille et sa femme ; à la vue d'Hortense habillée en jeune Américain, il se retrouve, reconnaît son sang et le reste s'ensuit.

Par malheur, il n'y a pas réconciliation, nulle reprise de vie commune; Alexandre continue à habiter rue des Petits-Augustins, à l'hôtel de la Rochefoucauld ; Joséphine se loge, rue de l'Université, en une maison qui, vraisemblablement, est un corps détaché d'un hôtel ayant sa principale entrée rue Saint-Dominique ; d'où, simultanément, des lettres adressées aux deux rues. Les stipulations de l'acte de séparation sont fidèlement observées et, en droit au moins, nulle modification n'a été apportée à la situation.

En fait, certains adoucissements; sans vivre ensemble, les deux époux, qui se trouvent bientôt avoir des connaissances communes, se rencontrent dans les mêmes salons, se parlent même à part, échangent des idées au sujet de l'écfucation des enfants, peuvent même prendre, pour des questions d'affaires, quelque confiance l'un dans l'autre, mais nulle intimité n'en résulte et, à coup sûr, ce n'est rien de la vie que Joséphine eût pu rêver.

Le marquis et M""" Renaudin étant toujours à Fontainebleau, Joséphine y passe avec ses enfants l'été de 1791, et c'est là qu'elle apprend l'élection de son mari à la présidence de la Constituante. C'est le 18 juin. Trois jours après, les circonstances font d'Alexandre le personnage le plus en vue qui soit en France, le placent au premier rang- des autorités, et répandent son nom dans l'univers. En prenant séance le 21 juin, à 8 heures et demie du matin, le président annonce à l'Assemblée que, dans la nuit, le roi et la Famille Royale ont été enlevés par les ennemis de la chose publique, et pendant cette séance qui dure sans interruption jusqu'au dimanche 26 à trois heures de l'aprèsmidi, cent vingt-six heures et demie, tout ce temps, — sauf le jour de la Fête-Dieu, lorsqu'il va, à la tête du côté g-auche, mener la procession constitutionnelle de Saint -Germain l'Auxerrois, — tout ce temps, Alexandre est sur la brèche ; il répond aux députations

182 JOSÉrilINf'] U1-: UKAUHARNAIS

qui se succèdent sans relâche ; il prend les mesures les plus graves ; il fait comparaître les ministres et les généraux, il donne des ordres en souverain, si bien que, à Fontainebleau, on dit, en regardant passer son fils Eugène : « Voilà le Dauphin ! »

N'est-ce pas un étrange rapprochement que de trouver ainsi face à face en cette affaire de Varennes, le marquis de Bouille, l'héroïque soldat de la Dominique, de Saint-Eustache et de Saint-Christophe, le dernier général qu'ait eu la France monarchique et ce Beauharnais qui a vainement sollicité de lui servir d'aide de camp, qui n'a nulle part vu tirer un coup de fusil, dont les états de service attestent uniquement les faveurs dont il a été l'objet, — l'un qui a dévoué sa vie à son roi et à son pays, l'autre dont la brève existence n'a été jusqu'ici qu'un tissu de sottises et de scandales, — et c'est celui-ci qui l'emporte sur celuilà, c'estBeauharnais qui proscrit Bouille, c'est l'homme qui n'a que de la salive à jeter pour son parti qui terrasse l'homme qui a versé son sang pour sa nation. Bouille peut se tromper, — quoiqu'il soit dans la ligne de son devoir, comme sujet, comme gentilhomme et comme soldat; — Beauharnais peut avoir raison, étant donnés les devoirs nouveaux qu'il a assumés, mais qui des deux a le beau rôle et lequel vaut-il le mieux être du renégat qui brûle ses anciens dieux et qui tue leurs prêtres, ou du croyant qui, au pied des autels désertés, reste pour attester sa foi par les ultimes sacrifices ?

De cela Beauharnais n'a cure : du 18 juin au

3 juillet, il est autrement roi que Louis XVI ; il l'écrase, il le met en accusation; il le fait interroger; il lait interroger la Reine et^ du ton pédant qu'il tient de Patricol, il régente, dirige, discourt aux applaudissements de la gauche ; toutes les satisfactions il les éprouve, et on les sent à chacune de ses paroles : il est le maître, il se sent parvenu à un comble de fortune digne de son niérite ; il donne des leçons^ — et à qui ? — à ce roi contre lequel il a amassé toutes les rancunes de son amour-propre et de sa vanité blessés, à cette reine qui ne Ta point distingué, le fat qu'il est, à ce qui reste, en cette pauvre cour, de fidélités survivantes et de suprêmes dévouements.

Qu'on l'écoute lui-même en cette lettre à son père, cette lettre datée de l'Assemblée nationale, le lundi Tl juin au soir, cette lettre qui semble copiée du Co?icio?ieset où, à chaque mot, transpire la suffisance : « Je me reprocherais si ma situation actuelle, que les circonstances critiques ont rendue périlleuse, pénible et honorable plus qu'aucune autre présidence, m'empêchait de vous offrir l'expression de mes sentiments. Je suis épuisé de fatigue, mais je trouve des forces dans mon courage et dans l'espérance que, méritant par mon zèle une partie des éloges que l'on m'a prodigués, je peux être utile à la chose publique et au maintien de la tranquillité du royaume. Je vous prie, mon père, de recevoir mes hommages, et d'agréer l'expression de mon respect et de mon tendre dévouement. »

Ainsi, toujours le rôle appris, récité; l'homme

184 JOSÉPHINE DE H EAU H A It N A I S

illustre parvenu aux grands honneurs, sauveur de sa patrie, dictateur de sa nation, qui, du haut de sa fortune, donne l'exemple des vertus filiales, cela est romain sans doute, mais le marquis eût peut-être préféré quelque monnaie à de si helles phrases.

En ce même mois de juillet, le 31, Alexandre est réélu président de l'Assemblée, et, par cet honneur presque sans précédent, mis en vedette, désii^né, comme on disait, entre les fondateurs de la liberté. D'autant plus que, durant cette présidence, la Constituante, à la veille d'expirer, prétend coordonner et codifier ces articles de constitution qu'elle a votés sans ordre, comme au hasard, oii elle a mis bien plus de philoso^-îhie que de politique, de sentimentalisme que de raison. Elle voudrait à présent y revenir, donner un peu de force et d'action à cet exécutif dont elle a fait un porc à l'engrais dans le rouillis du charcutier; elle voudrait verser un peu de réalité dans l'idéologie naïve avec quoi elle a prétendu, à ses débuts, qu'on pouvait faire du gouvernement; mais il est trop tard et, pour que ses débais eussent un résultat utile, il y faudrait un autre président : un, qui, prolilant de l'extraordinaire situation que les circonstances lui ont créée, osât dire que la Constitution telle qu'on l'a faite, loin d'être la panacée universelle, entraîne fatalement la guerre civile, la guerre étrangère, l'anarchie générale, — mais qu'attendre de l'homme qui semble, par la tournure qu'il donne à la discussion, envier l'honneur de rendre cette Constitution plus inexécutable encore?

Lorsque Joséphine revient de Fonlainebleau, on peut croire que c'est le moment oii elle se lance dans le monde : elle a des liafsons qu'on connaît : d'abord des créoles, une M"° llosten, de Sainte-Lucie, qui habite la même maison, et par elle, elle se trouve en un milieu mélangé de finance et de parlement, assez élégant, assez riche encore, et oii l'on s'amuse; elle fréquente chez la vieille marquise de Moulins, chez qui elle rencontre quelques gens de lettres de l'Almanach des Muses et beaucoup de monde, mais là, on ne la remarque guère; « elle se confond dans un groupe de petites dames qui paraît assez terne » ; M™° de Moulins a des loges aux principaux théâtres et les offre volontiers, Joséphine en profite et prend là ce goût de spectacles qui chez elle sera si vif; elle voit la marquise d'Espinchal," M"° de Barruel Beauvert, M"'^ de Lameth, même W^ de Genlis. Elle est liée d'amitié avec Charlotte Robespierre, « lui témoigne beaucoup d'attachement », lui fait môme présent de son portrait en miniature. Elle retrouve çà et là les hommes avec qui Beauharnais est frotté d'intérêts à l'Assemblée : la Fayette, d'Aiguillon, Grillon, Monlesquiou ; Duveyrier qui lui fait quelque peu la cour ; Menou, qui, plus tard, se souviendra utilement de l'avoir rencontrée, Hérault de Séchelles dont Beauharnais est jaloux, car ils sont amoureux de la même femme, la jolie M""^ Amelot, dont le mari est administrateur en chef du Trésor. De la famille et des alliés, elle voit Lezay-Marnesia et la ci-devant comtesse Fanny revenue à peine de son voyage de propagande

1^'6 JOSEPHINE DE BEA U 11 A II N Al S

en Italie avec le citoyen Gubières-Palmezeaux ; mais il y a brouille complète avec le frère et le cousin (l'Alexandre qui, tous deux députés, siègent à droite et vont émig-rer ; le frère surtout est des intransigeants et se plaît à s'entendre appeler le féal Beauharnais OM Bcaiiharnais sans amendement. Par contre, Joséphine voit sa femme, née Beauharnais elle aussi, tille de Fanny. Il ne semble pas qu'elle entre chez les La Rochefoucauld, quoique Alexandre soit devenu leur allié en 1788, par le mariage du fils puîné du duc de Liancourt avec une de ses cousines. M'" Py vart de GhastuUé — celle-là dont Joséphine impératrice fera sa dame d'honneur ; — mais elle voit Mathieu de Montmorency, le marquis de Caulaincourt et surtout le prince de Salm-Kyrbourg avec sa sœur la princesse Amalia de Hohenzollern-Sigmaringen.

Ce prince de Salm qui habite, rue de Lille, un merveilleux palais, chef-d'œuvre de Rousseau, a été fort riche, quoi qu'on en ait dit, et assez bien à la Cour de France, mais, depuis 1789, il s'est, par une sorte de vertige, lancé, en plein mouvement de gauche ; il a été, par La Fayette, chef de bataillon de la garde nationale et s'est rendu ridicule par son zèle. Il a fait de son hôtel le rendez-vous des Constituants du côté gauche, et Alexandre, qui paraît au moins aussi bien avec la sœur qu'avec le frère, leur racole des invités : singulier divertissement que prend là ce prince allemand et qu'il paiera, moins de quatre ans plus tard, de sa fortune et de sa tête.

La princesse de Ilohenzollern, dont le dévouement

à son frère est sans limites, a été lieureuse de rencontrer parmi ces femmes politiques, harengères de salons, une femme qui s>ccupe de toilette, d'amour et de futilités, et elle s'est prise d'une grande sympathie pour Joséphine. Celle-ci le lui rend et elles se donnèrent par la suite des preuves d'amitié qui ne sont pas banales '.

Impossible qu'Alexandre et sa femme ne se rencontrent pas chez la princesse de Hohenzollern. Ils se font bon visage, mais l'intimité s'arrête là : de la vertu, Beauharnais parle en fort beaux termes, mais la fidélité conjugale n'y est pas comprise. Aussi bien est-il difficile de préciser : c'est à coup sur le moment oiî tous ceux qui, par la suite, se sont péclamés d'une ancienne connaissance, ont rencontré Joséphine ; un mélange singulier qui tient sans doute aux milieux très divers où elle fréquente. Elle a peu de choix, comme une nouvelle débarquée avide de monde et

' Après le supplice de son frère, la princesse de Hohenzollern avait acheté et fait enclore d'un mur le champ où reposait, au milieu de treize cent quatorze victimes guillotinées en six semaines à la Barrière du Trône, les restes du Prince de Salm. Elle prétendait les reconnaître et les transporter en Allemagne dans le tombeau des ancêtres; la recherche fut vaine. Et quelle recherche! Ce fut là pourtant l'origine de cette fondalion de l'icpus, une des associations les plus étonnantes que la llévolution ait fait instituer...

Bonaparte, premier consul, laissa la princesse de Hohenzollern fonder cette œuvre des morts qui consolait les vivants; il rendit au prince de Salm, orphelin, les biens de son père; en 1803, il lui tailla une principauté dans l'évêché de Munster. A la princesse de Hohenzollern, les portes des Tuileries furent ouvertes à deux battants; ce fut à elle que les princes de Ilohenzollern-Sigmaringeii et Hechingen durent de taire partie de la Confédération du Rhin et enfin, ce fut pour elle qu'à son fils, le 4 lévrier 1808, l'Empereur donna de sa main une épouse : Antoinette Murât, élevée au rang de Princesse et pourvue d'une dot de fille de France.

188 JOSEl'llINK DE B E A U II A UN A IS

qui n'a personne pour la diriger; elle va donc où on l'invite et où on lui fait accueil : mais, de ce salon et de cet hôtel dont, suivant quelques sots, elle faisait si agréablement les honneurs, nulle trace. Elle continue à vivre en son à-part et, avec ses rentes, a fort à faire pour subsister très modestement, très simplement. De la Martinique où son père vient de mourir insolvable, elle ne reçoit rien ; Alexandre n'est guère en meilleure posture vu les événements de Saint Domingue, et il n'y a pas à dire qu'il trouve dans ses fonctions de quoi subvenir au luxe de sa femme; en ce temps, très reculé, s'il y avait déjà chez les parlementaires autant de sottise que depuis, il y avait au moins une honnêteté qui tenait à leur inexpérience.

D'ailleurs, même en admettant qu'il y ait eu un temps de splendeur relative — ce que contredisent les modestes achats de petits taffetas que fait alors Joséphine, ce que contredisent encore les dettes qu'elle contracte vis-à-vis des correspondants de sa mère à Dunkerque, vis-à-vis même de la bonne de ses enfants, M"" Lanoy, — comme ce temps fut court ! Arrivée en novembre 1790, Joséphine a dû se reconnaître, chercher un appartement, s'installer. Vers janvier, elle a reçu la nouvelle de la mort de son père, dont il a bien fallu porter le deuil. Elle a passé l'été de 1791 à Fontainebleau et à la fin de septembre, à la clôture de la Constituante, les députés retombent dans une obscurité sans espoir, puisqu'ils ont donné ce rare et imbécile exemple de désintéressement de se

déclarer eux-mêmes inéligibles à la législature suivante. ^

Alexandre part tout de suite pour le Loir-et-Cher où il est nommé membre de l'administration départementale ; il y réside constamment, s'emploie à maintenir l'ordre public, à installer l'évèque constitutionnel, son ancien collègue Grégoire, de la Société des Amis des Noirs qu'il a plus qu'autre contribué à faire élire ; il donne des gages de son patriotisme en achetant des biens nalionanx autour de la Ferté-Beauharnais dont il semble se considérer, à la suite de l'émigration de son frère aîné, comme l'unique propriétaire. Nulle trace qu'il ait avec lui qui que ce soit des siens. D'ailleurs, cet exercice des fonctions administratives est fort bref. Depuis le 25 août :1791, il est inscrit comme adjudant général avec rang de lieutenantcolonel, dans les cadres de TEtat-major général : le 7 décembre, il reçoit une lettre du ministre et un ordre du Roi lui enjoignant de rejoindre M. de la Morlière, commandant la 2P division à laquelle il est attaché, et, s'il passe encore quelque temps à Blois et à la Ferté sans obtempérer, ce n'est point pour faire le bon père et le bon mari.

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