‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 3)Chapitre 22 sur 30 · JOSÉPHINE D K B E A U II A I', N AIS · texte numérisé non relu

JOSÉPHINE D K B E A U II A I', N AIS

conspirations de prison, et avant Saint-Lazare, Port Libre, les Oiseaux, le Plessis, on vida les Carmes plus encombrés. Lorsque, le 4 thermidor, Alexandre partit pour la Conciergerie, il sentait si bien que c'était rheure -des adieux suprêmes, qu'en passant devant W"" de Custine, il lui tendit comme présent de mort un talisman arabe monté en bague qu'il portait toujours à son doigt. S'il avait encore cette lueur d'espérance qui, dit-on, accompagne l'homme jusqu'à la fin et lui permet de vivre, l'espèce d'interrogatoire qu'il subit à la Conciergerie la dissipa. Ce n'était point de la reddition de Mayence, de quelque chose de tangible qu'il était accusé, mais d'un rêve, d'une imagination, de rien, du néant. Un détenu quelque peu fou avait tenu des propos ; un autre avait caché une corde sous son lit et y avait fait des nœuds : conspiration : quaranteneuf accusés.

Alexandre envisagea la mort résolument, car. alors, presque tous savaient mourir, si bien peu savaient vivre, et lui-môme le prouve : dans une lettre suprême qu'il écrit à sa femme il ne peut se défaire de cette phraséologie qui l'obsède : « Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire qu'onafaitsubiraujourd'hui à un assez grand nombre de détenus, dit-il, sont que je suis victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates soi-disant patriotes de cette maison (les Carmes). La présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au Tribunal révolutionnaire ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai donc

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point de mes regrets; ma tendre affection pour eux, Vatlachement fraternel qjd me lie àtoi^ ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ce rapport. » Et après : « Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie et que non seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne point te recommander ma mémoire ; travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la Liberté et l'Egalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la cksse des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent. » Beauharnais pensait-il que cette lettre serait lue, que ces déclamations le serviraient, qu'on lui en tiendrait compte ? Etait-ce là un plaidoyer suprême à défaut de celui qu'on ne le laisserait point prononcer ? Se faisait-il encore cette illusion? On cherche là en vain l'accent de nature, quelque mot dont frémisse la chair au contact de. cette chair qui agonise ; une ligne qui émeuve, un cri dont l'angoisse remue, on ne trouve que des phrases ! Cette phrase à période, à élégances, à souvenirs classiques, redondante, fertile en images peu suivies et en termes ambitieux, est-elle

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donc à ce point passée dans leur sang? a-t-elle si exactement tapissé leur cerveau, que ce soit là leur langue et que, grâce à elle, môme les sentiments vrais paraissent empruntés ? Cette lettre semble un devoir de rhétorique rédigé par un élève médiocre, et Beauharnais est peut-être un })cre très tendre, un palriotc, un ami de la liberté, décidé à se sacrifier lui-même, acceptant Tinjustice, la reconnaissant équitable ! Peutêtre aussi ne s'y trompe-t-on pas et est-ce exact que, chez cet homme, tout est convention, tout se guindé à Toraloire, tout se mue en littérature, et cette littérature, faite des réminiscences classiques accommodées à une forme dont Jean-Jacques a donné le moule, pervertit jusqu'aux sentiments profonds, ceux humains de nature et d'essence^ au point d'en fausser non l'expression, mais le fond même. Et ainsi; même un testament de mort vise à l'effet et est écrit pour la cantonade, mais à la cantonade on n'écoute point, et l'effet est manqué.

Deux jours après, Beauharnais a cessé de vivre, et dans la fournée étrange où on l'a jeté, sans interrogatoire, sans témoignages, sans plaidoiries, sans verdict, dans cette fournée de cinquante-cinq condamnés où il y a des nég-ociants et des prêtres, des magistrats et des commis, des bijoutiers et des matelots, des généraux et des brocanteurs, des princes comme Rohan- Montbazon, et des gens d'esprit comme Champcenelz, Alexandre retrouve son ancien ami le prince de Salm et son ancien collègue "à la Constituante Gouy d'Arcy. C'est le o thermidor (23 juillet). — Encore quatre jours!

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