‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796 (volume 3)Chapitre 28 sur 30 · L'HOTEL CHANT ET. EINE · texte numérisé non relu

L'HOTEL CHANT ET. EINE

Croissy que se donnent les rendez-vous : « Nous avions pour voisine JV^'" de Beauharnais, écrit Pasquier. Sa maison était continue à la nôtre; elle n'y venait que rarement., une fois par semaine, pour y recevoir Barras avec la nombreuse société qu'il traînait à sa suite. Dès le matin, nous voyions arriver des paniers de provisions, puis des gendarmes à cheval commençaient à circuler sur la route de Nanterre à Groisy, car le jeune Directeur arrivait le plus souvent à cheval.

« La maison de M""^ de Beauharnais avait, comme c'est assez la coutume chez les créoles, un certain luxe d'apparat ; à côté du superflu, les choses les plus nécessaires faisaient défaut. Volailles, g^ibier, fruits rares encombraient la cuisine. Nous étions alors à l'époque de la plus grande disette «t, en même temps, on manquait de casseroles, de verres et d'assiettes, qu'on venait emprunter à notre chélif ménage. »

C'est que les victuailles, c'était Barras qui les payait : au reste, à l'en croire, c'était lui aussi qui payait la maison : « M™^ Beauharnais, a-t-il dit dans une note restée inédite, me proposa de me charger du reste dû d'un bail de maison de campagne qu'elle avait louée à Groisy. Je l'acceptai : une fois installé, elle m'avoua qu'elle ne pouvait acquitter les loyers, encore moins l'arriéré; je me chargeai de tout et même des dégradations qui avaient eu lieu. »

Ce n'était point que là qu'elle le voyait. Dès que, dans le Luxembourg dévasté, prison durant la Révolution, où ne restait point un meuble, où, le premier

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jour, les Directeurs avaient délibéré autour d'une talde empruntée au portier, Barras se fut installé et qu'il eut ouvert ses salons, Joséphine ne manqua pas plus que M""' Tallien de s'y rendre. Il s'y réunit bientôt une coterie formée de femmes tenant à l'ancienne noblesse et quoiqu'on ait dit, au dehors « on avait tort bon ton et plutôt une réserve froide qu'un abandon de mauvais g-oùt ». Peu de maris : M"'® de Navailles, ci-devant duchesse d'Aiguillon, n'était pas encore M™^ Louis de Girardic et portait son nom de fille; M"'" de Carvoisin, déjà un peu mûre, était veuve de Jacques-François de Carvoisin, marquis d'Achy, seigneur de Nouvion, mestre de camp de cavalerie; veuve aussi M"*" de Kreny, née Gacqueray avec qui Joséphine se lia d'intimité; quasi veuve ■M"'° Récamierou du moins préludant par son indépendance à la réputation qu'elle se comptait faire ; M""" de Mailly- Chàteau-Renaud avait, paraît-il, un mari et môme l'amenait quelquefois : rien des grands Mailly ; c'était un Jean Cœurderoy qui avait été substitué, à défaut d'héritiers, à un président à la cour des aides de Franche-Comté, nommé Mailly, lequel par lettres de 1732, registrées en 17S4, avait obtenu l'érection en marquisat de sa terre de Ghauteaurenaud dans le diocèse de Chalon-sur-Saône ; mais la femme « était douce, gentille, gracieuse d'esprit et de visage ». Tel était, en femmes, le fonds de l'intimité, très restreinte, et où il fallait montrer peau blanche pour être reçue, bien plus étendue en hommes, par suite des relations forcées et des obligations de position.

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On ne se tenait point toujours dans les salons, et il y avait des audiences pip^ées, mais ailleurs aussi l'on se voyait. Si Joséphine avait Groissy, Barras avait Chaillot, La maison qu'il possédait ou louait en ce temps rue Basse-Saint-Pierre, une rue qui, partant du quai de Billy, finissait rue de Chaillot, est-elle la même que, rue de Chaillot, 70, celle oii il est mort le 29 janvier 1829, une dépendance, un pavillon? Peu importe.

Ce qui est certain, c'est que la maison était à lui et que Joséphine en faisait les honneurs. En voici la preuve :

« Paris, le 24 pluviôse an 4»' de la République française une el indivisible.

« La ciloyenne Bauharnays iirie Le C" Récd de Lui faire le plaisir de venir demain 35 diner chez elle : les C""' Barras et Tallien doivent aussi si trouver ; ils comptent sur son amitié pour leur faire ce plaisir. Salut et amitié, " IIallé.

Rue Basse-Pierre, n» 8, à Chaillot.

Au citoyen Real, rue de Lille, au coin de la rue de Poilieis, faubourg Germain, à Paris.

' 13 février 1796.

En dehors de Barras, M"'" de Beauharnais voyait et recevait chez elle quelques hommes. Elle sentait fort bien que si Barras pouvait, à des moments, être un ami utile, de ceux auxquels on demande un service — et qui le rendent — il était un passant, et qu'il n'y avait point à attendre de lui une permanence de bons offices ; moins encore, sans doute, comptait-elle sur ces amis auxquels elle ouvrait dans la soirée la porte de son petit salon, mais ils étaient décoratifs, formaient un semblant de société, et, en cas qu'il se présentât quelqu'un d'autre, donnaient bon air à la-maison. C'étaient la plupart, Sé^ur, Montesquiou, Gaulaincourt, des gens de noblesse ayant versé dans les idées constitutionnelles, pris une part aux débuts de la Révolution, connu alors Beauharnais, rencontré sa femme. Ruinés, demi-proscrits, fort empêchés pour passer leur temps, ils se retrouvaient là, du moins, en un milieu qui ne leur déplaisait point, en tiraient une sorte de sécurité

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et, devant une femme aimable, échangeaient des nouvelles, des anecdotes et des souvenirs. Quelques hommes de lettres, tels que Lemercier, apportaient la note des temps nouveaux , mais il n'y avait point antinomie entre eux et les gens de cour. Ils étaient de bonne éducation et savaient garder les distances, donnaient même quelque jour un utile conseil, car il fallait vivre, et à défaut de charges et de places, la ressourcé avait été d'écrire, et c'est à quoi M. deSégur s'employait.

Au ton qu'on prenait, nul ne pouvait se douter que la femme chez qui l'on se trouvait eût une réputation quelque peu écornée. L'on ne s'y mettait point à l'aise et les manières ne s'en ressentaient point : c'étaient des formes respectueuses que nuançait une teinte de galanterie; imperceptible pour des oreilles non prévenues ; des façons d'autant plus distantes en public qu'elles avaient pu et pouvaient être plus intimes dans le particulier : la familiarité semblait en ce temps une grossièreté ; on ne la trouvait, extérieure, entre gens bien élevés, dans nul des rapports sociaux, ni de père à enfants, ni de mari à femme, ni d'amant à maîtresse ; plus les Jacobins s'étaient efforcés de Yunposer, plus, par une naturelle et salutaire réaction, quiconque prétendait se distinguer d'eux, affectait de n'y point tomber. Aussi bien n'est-il pas de coutume que ce soit dans les salons de demi-monde qu'on affecte la meilleure tenue, qu'on se tienne dans la plus exacte réserve et qu'on ait les conversations les moins osées — l'honnête femme seule ayant droit de tout entendre?

Point de jeunes gens, à quoi serviraient-ils ? Point de gens du pouvoir ; oif les voyait ailleurs : c'était là un coin réservé qui, dans sa demi-pauvreté que paraient seulement des fleurs et quelques humbles débris de ce qui pouvait sembler un luxe ancien, exhalart un parfum de bonne compagnie, prenait un air de vieille noblesse, n'avait rien des parvenus du nouveau régime. Et c'est là qu'est introduit le général Bonaparte.

L'occasion : le désarmement ordonné aux citoyens de Paris le 22 vendémiaire. Le 13 et le 14, Joséphine était à Fontainebleau, ne songeant à rien moins qu'à la révolte des Sections, uniquement occupée de ses meubles à acheter ou à déménager. L'arrêté du Comité de Salut public concernant la remise des armes, devait la laisser assez indifférente. « Elle allait remettre à l'un des commissaires chargés de, cette opération le sabre du général Beauharnais lorsque Eugène, qui se trouvait là, s'en empara et protesta qu'on ne la lui arracherait qu'avec la vie. Le commissaire consentit à le lui laisser s'il se procurait une autorisation du général en chef. Eugène courut chez lui. L'émotion profonde dont il était pénétré, son nom, sa figure agréable, la chaleur et la naïveté de ses instances, touchèrent le général; il lui permit de conserver son arme chérie. >> Joséphine vint remercier. C'était de politesse. Puis, n'était-ce point dans ses façons de venir, à tout hasard, se montrer, établir des relations, se ménager ainsi des protecteurs? Pour les sollicitations qu'elle avait en réserve, elle ne négli-

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geait point de se tenir au courant de ce personnel constamment renouvelé qui passait sur la scène. Les lettres, on n'en tenait compte : les visites, avec la voiure, les deux chevaux, la femme charmeresse et tendre, dont le nom sonnait, cela ne s'oubliait point. Sans doute, peu ou rien à en tirer d'un petit Corse bombardé ainsi général en chef, mais enfin, il aurait son influence, s'il s'agissait de relâcher des féquisitionnaires, d'accorder des permis, de procurer des loges; c'était quelque chose, le général en second de l'Armée de l'intérieur, et toujours il était bon à connaître.

Il rendit la visite ; on l'invita à venir le soir quand il n'aurait rien de mieux à faire : il vint. Son esprit, son imagination, son cœur, son ambition, tout ensemble devait .être frappé, et le fut : c'était pour lui le monde, le vrai monde, ces gens d'ancien régime pour qui toujours il eut du goût et qu'il n'avait jamais approchés ; c'était, dans un milieu distingué, une femme qui était la grâce même et qui à ses yeux tout neufs semblait lincarnalion même de la grande dame ; et elle s'abaissait à lui, l'accueillait en égal, le recevait sur le pied d'un ami. Elle, on peut penser que Bonaparte lui plut. Il était drôle, drollcy comme elle disait, en faisant chanter le mot à la créole. Une éducation à faire, l'étrangeté de mener un sauvage à la chaîne ; puis, ce qu'on en pouvait tirer, car il était généreux, faisait des cadeaux. Y eut-il calcul de sa part, comme a dit Barras ; simple entraînement des sens, comme d'autres lont affirmé ;

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y eut-il l'un et l'autre et le coup de tète de la femme oisive? En tout cas, le sië^e ne fut pas long. Les entrevues se multiplièrent. Le 6 brumaire (28 octobre), quinze jours après la première, elle écrit :

«Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime; vous l'avez tout à fait délaissée, vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée.

a Venez demain septidi déjeuner avec moi, j'ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts.

« Bonsoir, mon ami, je vous embrasse.

« Veuve Bealiiarnais. »

Désormais, Bonaparte est, comme on disait alors, attaché à son char. 11 suit Joséphine, l'accompagne ou la rejoint dans les maisons qu'elle fréquente ; c'est là son entrée chez M™" Tallien ; puis, le Directoire s'installant, ce sont les rencontres chez Barras ; mais celles-ci plus tard, car l'installation au Luxembourg prend du temps et ce n'est que le l^' frimaire (21 novembre) que se donne la première audience.

D'ici là les choses ont marché :

« Je me réveille plein de toi, écrit Bonaparte. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur? Vous fàchez-vous, vous vois-je triste, èles-vous inquiète... mon àme est brisée de douleur^ et il n'est

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point de repos pour votre ami, mais en est-il davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, ime flamme qui me brûle ? Ah ! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est point vous. Tu pars à midi. Je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce cunor, un millier de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang. »

C'est ici sans doute au début de la liaison ; on ne parle que d'amour; les jours passent; voici janvier 1796 et cette fête du l"'" pluviôse, anniversaire de l'exécution du dernier roi des Français. Barras donne un grand dîner. Il y a des dames, M™" de Beauharnais, M""" Tallien, M'"'' de Garvoisin. Bonaparte est en conversation très animée avec elles, et, au café, cette conversation est bientôt suivie d'une excessive gaîté; toutefois « cette gaîté est d'un meilleur ton et d'un meilleur genre que celui de la grosse joie qui régnait alors dans des réunions pareilles ». Après dîner, les dames se retirent dans un salon particulier, « pour donner sans doute un plus libre essor aux propos du général, qui paraissent leur plaire infiniment », et le général s'assied entre elles sur un canapé. La liaison est comme affichée.

La pauvre petite Hortense, qu'on a fait sortir pour l'occasion, qu'on a menée à ce dîner où elle ne connaît personne que le ménage ïallien et qui à table se trouve placée entre sa mère et Bonaparte dont elle ne sait point le nom, ne peut s'empêcher de les

remarquer. « Pour lui parler, dit-elle, il s'avançail toujours avec tant de-^^ivacilé etde persévérance qu'il me fatiguait et me forçait de me reculer... Il parlait avec feu et paraissait uniquement occupé de ma mère. »

A quel moment peut remonter chez Bonaparte l'idée de transformer en mariage cette bonne fortune? Si cette lettre était datée, ne le saurait-on pas?

«9 lieuies du malin.

« Je vous ai quittée emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, Madame, et moi bien malheureux !

« Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous ! ! ! Pour qui donc? Ah! Madame, j'aurais donc bien changé ! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une âme si pure? J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon cœur par les volontés les plus opposées, mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit

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encore coiipaMc. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, tu devrais récuser mon cœur, ma conscience : tu lesasséduits, ils sont encore pour toi.

« Toi cependant, rnio dolce amor, tu as bien reposé? As-tu seulement pensé deux fois à moi. Je te donne trois baisers : un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux. »

S'il ne l'aime pointpour elle, pourquoi donc et que va-t-elle soupçonner? Est-ce pour les 23 000 livres de rente qu'elle s'attribue, — ces 25 000 livres dont le cliiirre se rapp.orle si exactement aux 1 000 livres sterling- qu'elle vient de tirer deux mois auparavant sur la Martinique ; — est-ce pour le pouvoir qu'il peut lui croire sur Barras? L'argent peut-être, il la suppose riche; pour Barras, il ne sait rien. Barras lui-même le dit. Lorsque, après une scène qu'il raconte, Joséphine, reconduite par un de ses aides de camp, revient " chez elle, qu'elle trouve à la porte Bonaparte l'attendant, que, encore toute en larmes, elle veut s'expliquer, qu'elle lui raconte que Barras lui a fait la cour, a pris W^" Tallien par dépit, vient encore de lui offrir à elle de la lui sacrifier, qu'il a voulu abuser d'elle, qu'elle s'est évanouie, Bonaparte entre en fureur, veut aller demander raison à Barras, et Joséphine alors, qui voit la faute, excuse Barras : « Il a des manières un peu brusques, mais il est très bon, très serviable, c'est un ami, rien que cela. »

JN'est-ce pas pour Joséphine le meilleur moyen de lui fermer les yeux, de l'empêcher de regarder de trop prèsles obstacles qui se rencontrent à un mariage.

dès que, de ce mariage, elle a, pour son compte, accepté l'idée et qu'elle est dé(fîdée à en poursuivre la fortune? Dès qu'elle l'oblige à se défendre de ne point l'aimer uniquement pour elle, comment scruterait-il un acte, de baptême, comment regarderait-il au passé, comment chercherait-il à se renseigner, comment s'informeraitil de la fortune? Il l'aime; elle l'aime; c'est assez. Mais pourquoi irait-elle l'épouser? Pourquoi un mariage civil, qui ne peut pas plus compter pour sa conscience à elle que pour son ancien monde? Elle ne s'y est certes point décidée au premier coup; elle a consulté les gens de sa société , ses anciens amis, de simples relations : on lui a dit que Bonaparte avait du génie, qu'il arriverait très haut ; elle l'a vu généreux, presque prodigue ; elle le sait entreprenant. Il va avoir un commandement d'armée, Garnot n'en fait pas mystère. Quelle carte a-t-elle en main, qui lui reste à jouer? Elle a trente-deux ans, elle est fanée, elje est une femme déjà mûre. D'autre avenir, point qu'elle aperçoive ; des grands enfants dont elle ne sait que faire ; une vie dont l'incertitude commence à lui peser; la vision d'une étrange fortune; puis, quoi, le coup de dés qu'il faut risquer, qui plaît à son tempérament et à son atavisme, le sacrifice au Destin, l'entraînement qu'inspire l'homme, jeune, ardent, pas sionnc, — et dans" cet amour qui semble le dernier, comme la chance suprême qui s'offre et qu'elle doit tenter. Le 5 ventôse (24 février), la résolution est prise. Onze jours avant, elle faisait les honneurs de la petite maison de Barras.

Dans un autre livre, on a vu i^e quelle façon en quelle forme s'était accompli le mariage : les subtiles procédés employés par Joséphine, aidée de Galmelet, pour obtenir l'apparence d'un âge qu'elle n'a plus et d'une fortune qu'elle n'eut- jamais : on n'y saurait ajouter nul détail intéressant et l'on y reviendra point. Désormais Joséphine appartient à Bonaparte ; leurs deux existences sont associées pour quinze années et, durant ces quinze ans, il sera presque impossible de parler de Napoléon sans parler d'elle. Mais, d'après ces commencements, ne comprend-on pas mieux le caractère que la femme a développé? JNe doit-on pas prendre une indulgence pour ses faiblesses et une sympathie pour ses terreurs ? La pauvre petite créole élevée à la diable en une maison que guette la ruine, oii la gêne est d'habitude, oii le père quémandeur, ayant ailleurs des maîtresses, ne rentre que pour prendre de l'argent; nulle direction haute, nulle règle morale ;

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un mariag-e bâclé par une tante dont la vie n'est certes point pour servir d'exemple et qui pourtant apparaît comme l'unique providence; un mari insupportable à force de pédantisme, tenant sa femme pour l'odieux prix dont il a payé sa liberté et sa fortune ; le mépris en ce qui peut sembler à Joséphine le plus cruel, le mépris de sa jeunesse et de son agrément, l'abandon, l'injure, une vie désolée, terrible d'ennui, de tristesse, même de pauvreté ; le couvent qui est un refuge presque une joie ; puis, ces deux ans là-bas dans la misère, entre un père et une sœur mourants ; le retour, la prison, la mort constamment sur soi, et la terreur, la vraie, celle qui glace les os et jette aux bourreaux les femmes pâmées. Et après, quel lendemain ? quelle issue? Servir de repoussoir à des femmes plus jeunes, plus jolies, manger leurs restes, recj3voir les caresses qu'elles ont dédaignées; et dans ce grand Paris, promener sa précoce maturité à la recherche passionnée de Tentreteneur qu'on ne trouve point !

Grâce à une légèreté qui se distrait aux spectacles de la vie; Joséphine échappe à l'obsession du redoutable problème posé constamment devant elle : elle ne s'inquiète pas trop , heureuse qu'elle est de se sentir libre, accoutumée à l'imprévu, aux hauts et bas de fortune ; un chiffon, un bijou, un dîner, un rendezvous, c'est assez pour que la préoccupation s'envole ; mais la parure surtout l'occupe, comme aux jours oii, prenant pour miroir le ruisseau des Trois-Ilets, elle s'essayait aux grâces, piquait dans ses cheveux des

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