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Gaspard- Joseph, on l'a vu, avait trois filles : par quelles intrigues, à quel titre, parvint-il à faire entrer l'aînée, Marie-Euphémie-Désirée, dans la maison de M. de Beauharnais? Servante relevée, demoiselle de compagnie, on ne sait. En tout cas, elle sut vile s'y faire sa place et s'y élever, puisque, l'année d'après, elle y était établie en pied, logeait au gouvernement et jouissait sur le Gouverneur général et sur sa femme d'un crédit qu'on disait sans limites. On pensait à lui faire faire un beau mariage et elle y pensait surtout. Justement, fréquentait au Gouvernement un sieur Alexis-Michel-Auguste Renàudin dont le père, assez considéré dans la Colonie pour y avoir reçu, avec le grade de major, le commandement de toutes les milices, possède une belle habilation au quartier du Lamentin et des biens considérables à Sainte-Lucie. Alexis Renàudin était jeune, bien tourné, d'une famille militaire qui, sous Louis XIII, avait fourni un
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lieiilenant général des Armées ; par sa mère, née Raguienne, il tenait à ce qui était le plus ancien dans l'île, un Raguienne étant, dès 1691, membre du Conseil souverain, de même que, par sa sœur, mariée à M. de Saint-Légier de la Saussaye, qui prenait du marquis, il se rattachait à ce qui était le plus qualifié : proie désirable. M. de Beauharnais l'employa comme une sorte d'officier d'ordonnance, lui ménageant ainsi les moyens de voir Désirée et d'en devenir amoureux. Cela fit une grosse aiîaire, les parents Renaudin ne voulant point d'un tel mariage, alléguant non pas le défaut de fortune d'Euphémie, mais « l'inconduite du père et le désordre public de ses affaires et les reproches qu'on faisait publiquement dans l'île à M"" de la Pagerie d'avoir abusé dans plusieurs circonstances de son crédit auprès de M. et M"^ de Beauharnais pour obtenir d'eux des grâces qui avaient excité les plus vives plaintes ».
Devant le refus de M. et M"'" Renaudin, il n'y avait qu'à manœuvrer et ces manœuvres occupèrent singulièrement le Gouverneur, qui pourtant à ce moment aurait dû avoir d'autres soucis .
Les Antilles étaient un des objectifs des Anglais, et, pour les mettre en défense, que de soins, et combien peu de temps !
Or, si, à la Martinique, quelque terre avait été remuée, à la Guadeloupe et dans les autres possessions, pas un préparatif n'était fait lorsque, le 45 janvier 1759. l'amiral Moore, avec dix vaisseaux, autant de frégates, quatre galiotes à bombes et près de 8 000 hommes
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de débarquement, parut devant Fort-Royal. Le 16, il mit à terre une partie de ses forces; mais, grâce à d'heureux hasards, bien plus qu'aux bonnes dispositions du Gouverneur, il fut repoussé. Les colons volontaires firent brillamment le coup de fusil ; la garnison se tint bien ; l'équipage du Florissant, seul vaisseau éTi rade — car, la veille, M. de Beauharnais avait jugé à propos de renvoyer en France VAigretU' et la Bellone pour annoncer qu'il était attaqué — fournit des secours opportuns ; et, sans autrement insister, dans la nuit du 17 au 18^ les Anglais rembarquèrent. Le 19, ils parurent devant Saint- Pierre, éciiangèrent quelques coups de canon avec les batteries, puis, reprenant le large, passèrent, le 21, le canal de la Dominique et, le 22, se présentèrent devant la Basse-Terre de la Guadeloupe.
Soit que leur attaque de la Martinique n'eût été qu'une diversion, soit qu'ils eussent jugé la Martinique fortement occupée et qu'ils pensassent trouver à la Guadeloupe une conquête plus facile, c'était là qu'ils portaient leur sérieux effort, là donc que le Gouverneur général devait courir.
Certes, il n'eût pu sauver la Basse-Terre : le 22, après huit heures de bombardement, les forts et le> batteries avaient été réduits au silence et évacués ; le 23, le bombardement avait continué contre la ville désarmée, des ruines de laquelle les Anglais avaient pris possession sans combat. Mais la ville conquise, restait l'île. Sans doute, Nadaudu Treil, qui commandait en qualité de lieutenant de Roi, n'avait guère que
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i 000 hommes, dont moitié troupes de marine et milices et moitié nègres armés fournis par des propriétaires ; mais il avait pour auxiliaire le climat, qui, dès les premiers jours, jetait bas cinq cents Anglais dont Hopson, leur général, et qui continuait à ravager les effectifs. Il ne pouvait compter se sauver lui seul, mais il donnait au Gouverneur général le temps de réunir ses moyens, de les porter sur l'armée anglaise affaiblie et de l'écraser. M. de Beauharnais avait mieux à faire. Un mois, deux mois se passent. Un temps il a pu alléguer qu'il manque de navires pour transporter ses troupes. Mais, à dater du 8 mars, plus de prétexte : l'escadre aux ordres de Bompard est arrivée à Fort-Royal, et c'est huit vaisseaux et trois frégates. Or, il faut encore à M. de Beauharnais six semaines pour se déterminer. Le 23 avril seulement, il fait voile avec l'escadre, qu'il a renforcée du Florissant et d'une douzaine de corsaires. Le 27, il arrive à la Guadeloupe où , sans obstacle , il débarque ses troupes; mais là, il apprend, de quelques colons, que, la veille, 26, Nadau du Treil a capitulé avec les Anglais. Il interroge un ou deux habitants, se laisse dire qu'ils ne sontpoint disposés à reprendre les armes, se fait délivrer par eux une sorte d'attestation, et sans rien tenter, sans un combat, sans une escarmouche, il rembarque ses soldats. Il n'attend pas l'escadre, il monte de sa personne sur un bateau corsaire, leZomby, débarque, le 2 mai, au Prêcheur d^'où, par terre, il se rend à Saint-Pierre.
En vérité, pourquoi ces retards d'abord, pourquoi
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ensuite cet étonnant empressement si M. de Beauharnais n'a point quelque motif d'importance ? On prétend à la Guadeloupe que « c'est pour un intérêt particulier et de famille, les noces d'un fils que le Gouverneur général ne voulait pas retarder » qu'il a tant attendu : mais M. de Beauharnais n'a point de fils en âgé" d'être marié ; à ce bruit pourtant il est quelque apparence, puisque ce sont les noces de M"" de la Pagerie qu'on a conclues. M. Renaudin père est mort quelques jours auparavant. Renaudin fils doit faire partie de l'expédition annoncée. Il est venu le 21 prendre congé de M"° de la Pagerie : grande scène : — « Tantôt, elle voulait retenir son amant et l'empêcher de s'exposer aux dangers qui le menaçaient, tantôt, elle l'encourageit elle-même à aller cueillir des lauriers dont elle devait partager la gloire avec lui. Renaudin, ému, attendri, lui répond que, puisqu'elle lui en faisait une loi, il irait où son devoir l'appelait, mais il pouvait lui arriver malheur et il voulait qu'au moins elle portât son nom. » Tout de suite, contrat passé : M""" Renaudin mère ne refuse point sa signature, mais elle signifie qu'elle substitue tous ses biens aux enfants à naître du mariage et, à leur défaut, aux enfants de sa fille. M"*' de Saint-Légier de la Saussaye. Ensuite, toujours le 22, le mariage. Voilà pourquoi l'escadre n'a fait voile que le 23 ; voilà pourquoi M. de Beauharnais est si pressé de revenir.
Désormais, au Gouvernement, le pouvoir de la jeune M™" Renaudin paraît plus grand encore. Par elle, sa cadette, Marie-Paule, trouve un mari en la per-
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sonne de iM. Lejeune-Dagué, ancien mousquetaire et chevalier de Saint-Louis, d'une famille Lejeune de Malherhe, ancienne et assez riche. Par elle, son père obtient un commandement dans les milices ; son frère, employé comme lieutenant des canonniers gardescôtes, est pris pour aide de camp par le Gouverneur; bref, tout irait au mieux si Renaudin se montrait d'aussi bonne composition que les Tascher ; mais il a sans doute lieu d'être moins satisfait. On affirme qu'il marque son déplaisir d'une manière frappante; mais il n'hésite point à répondre que, la protection et les grâces du Gouverneur lui coûtant son honneur, il a eu peine à en prendre son parti.
Cette vie eût pu se prolonger encore sans le scandale de la Guadeloupe : Beauharnais avait, dans son rapport, rejeté tous les torts sur Nadau du Treil et ses officiers : il reçut ordre de les mettre en jugement. Le 15 janvier 1760, un conseil de guerre condamna Nadau du Treil et de la Potherie, lieutenants de Roi, à être cassés et dégradés à la tête des troupes et des milices sur la place de Fort-Royal, puis à être conduits en France pour y être enfermés à perpétuité. D'autres officiers furent cassés et dégradés. Mais les uns et les autres ne manquèrent pas de se défendre et d'accuser le Gouverneur général ; Bompar, mis en jugement à son retour en France, montra les ordres qu'il avait reçus : malgré les appuis qu'il avait à la Cour, Beauharnais fut destitué, remplacé par un chef d'escadre, M. Levassor de la Touche, qui, originaire de la Martinique, se faisait fort de défendre le
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colonie. Il arriva par un navire marchand le 29 janvier 1761.
Les griefs de tous genres que les habitants avaient fait valoir contre M. de Beauharnais élaient de telle gravité que, sans les protecteurs qu'il s'était ménagés, la destitution eût été sa moindre punition ; on n'avait pas manqué de fournir des preuves du crédit qu'avait obtenu M""' Renaudin, et la conduite de l'ancien gouverneur confirma tout ce qu'on avait pu dire. Rappelé, remplacé, voyant un autre jouir de ces honneurs où il se plaisait et préposé à ce poste de danger qu'il n'avait point su garder, tombé ainsi de toute sa hauteur morale et, si l'on peut dire, de toute sa hauteur physique, M. de Beauharnais ne put se résoudre à quitter la Martinique. La grossesse de sa femme lui servit un temps de prétexte, sinon d'excuse : mais, le 28 mai, M""" de Beauharnais accoucha d'un fils qui fut ondoyé le 10 juin et reçut les noms d'Alexandre- François-Marie ; et M. de Beauharnais ne partit point. Qu'atlendait-il?
Au dire de certains chroniqueurs locaux, M""" Renaudin que M. de Beauharnais avait choisie pour marraine de son fils, se serait le jour même du baptême, embarquée avec son père, sur le vaisseau du Roi le Vaillant, afin d'aller poursuivre en France sa séparation de corps qu'elle obtint, ajoute-t-on, sans nulle peine. Cela n'est point exact pour la séparation de corps, car des actes postérieurs prouvent qu'il n'y en eut point. M°® Renaudin conserva les avantages qu'elle avait reçus de son mari : lorsque le 3 avril 1777,
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M. Rcnauilin vendit à son neveu, M. de Saint-Légier, les droits qu'il possédait sur l'habitation du Lamentin, restée indivise entre eux, il stipula qu'il serait payé à safemme une somme de 175 217 livres 6 sols 9 deniers, dont 14 078 pour intérêts, 40 000 pour douaire et 121 149 livres G sols 9 deniers pour principal. Il se réserva sa vie durant l'intérêt de ce capital et M""" Renaudin, par un de ses frères chargé de sa procuration, consentit à cet arrangement.
Le départ n'est pas plus vraisemblable, car M. de Beauharnais restait. Nulle pièce n'est rapportée qui montre M'"' Renaudin à Paris avant 1761. Elle ne quitta la Martinique qu'au mois d'avril de cette année, lorsque, enfln, le 17, sur la frégate l'Hébé, M. et M"'° de Beauharnais se déterminèrent à passer en France.
Pour ne pas exposer le petit x\lexandre aux hasards d'une traversée, peut-être aussi pour avoir prétexte de payer une pension , on le laissa aux soins de H'"° ïaschc", la mère.
LE PÈRE ET LA MÈRE DE JOSÉPfïïNE