TRÉSORERIE GÉNÉRALE DE LA COURONNE
Brevet d'une pension de i 200 francs en faveur de demoiselle Marion, mulâtresse libre de la Martinique.
Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin.
Voulant récompenser les soins que la demoiselle Marion, mulâtresse libre de la Martinique, a donnés à Notre Epouse bien-aimée l'Impératrice des Français, reine d'Italie, dans sa plus tendre enfance,
Nous lui avons accordé et accordons par les présentes une pension annuelle de douze cents francs pour en jouir sa vie durant.
Mandons et ordonnons en conséquence au sieur Estève, trésorier de Notre Couronne, de faire payer sur les fonds de Notre Trésor, à demoiselle Marion, ladite pension de douze cents francs de trois mois en trois mois, à dater du i^"" janvier 1808, sur la remise d'un certificat de vie et à la présenta-
grandit en pleine liberté jusqu'à l'âge de dix ans. La flânerie dans les ombres profondes que font les immenses manguiers, au-dessus du ruisseau clair où Ton prend son bain ; les longues admirations de soi, l'étude de son corps et des mouvements de grâce qu'on lui peut donner ; le continuel bavardage, flatteur, adulateur, tendre pourtant, des mulâtresses et des négresses, qui, de bonne foi, louent la beauté de la petite maîtresse et l'exaltent, disent des histoires, racontent les nouvelles des habitations voisines, tout un fatras de riens dont se fait la vie ; point de souci d'existence, point de lutte pour en conquérir le nécessaire ; en ce climat béni, point de froid à craindre, point de faim à satisfaire : des fruits, l'eau du rocher, c'est assez : mais de fleurs, de cailloux brillants, de coquillages aux vives couleurs, de tout ce qui sert à se parer, l'on n'a jamais assez et, longuement, pour l'unique plaisir de ses yeux, l'enfant blanche, au milieu des noires attentives, passe les heures à regarder dans le miroir du ruisseau comme sied à ses yeux, à son teint, à ses cheveux, une couleur, un reflet, une façon de coiff'ure, une
tion du présent brevet signé de notre main et visé de l'archichancelicr de l'Empire faisant les fonctions de chancelier de Notre Palais impérial.
Signé : NAPOLÉON.
Par l'Empereur :
Vu : l'Archichancelier Le Trésorier général
de 1 Empire, de la Couronne,
Sisné : Cambacérès. Signé : Estève.
expression de sourire. Et, sur toute sa personne qui ignore la pudeur, elle mène ainsi son enquête paresseuse, durant que, lui chantant des chansons créoles, conjurant pour elle les sorts ou lui prédisant des prestigieux destins, les négresses lui font une cour. Comme, en une telle existence, pénètre peu l'âpre souci du lendemain dont souffrent et pour lequel s'agitent les gens du nord ! On se berce de rêves, dont la lumière satisfait; et on laisse les jours présents couler dans leur oisiveté chaude. Toutes choses de nature deviennent plus sensibles, plus intimes à qui vit ainsi, entrent plus profondément. Les fleurs, les oiseaux, les plantes, les animaux s'associent à l'existence. Ce n'est point de l'humanité, les nègres : si au-dessous du blanc, si loin ! Mais, dans cette grande animalité — pour qui Ton est doux d'ordinaire, avec des violences à des jours, et, alors, cette sorte de folie de coups qui monte au cerveau de quiconque commence à frapper — on les aime, comme le reste, pour la commodité, pour l'utilité, pour l'agréement ; mais on ne leur donne rien du cœur, rien de tendresse, et, comme des fleurs flétries, on les jette lorsqu'ils cessent de plaire. Si sûre que soit la négresse ou la mulâtresse, qui sert de nourrice, de bonne à l'enfant blanc, elle ne saurait jamais prendre une supériorité, donner une direction, faire faire quelque chose, commander l'enfant, elle est esclave. De là, à mesure que l'enfant perçoit des sensations et en reçoit des
idées, une conscience de sa valeur, de sa puissance, de son autorité, de son droit, la certitude qu'il n'est inférieur à rien et qu'il est égal à tout. Mais, en même temps, s'il établit des rapports et noue des relations avec des enfants blancs qu'il considère comme possédant virtuellement une noblesse égale à la sienne, une politesse, une grâce, une gentille façon de parler et d'agir qui ne tient point à l'éducation, ne semble point apprise, résulte autant de la confuse impression de ce qu'il doit à des pareils, que du besoin qu'il éprouve de déployer la joliesse des mouvements, la suavité de la voix, l'élégance du corps, longuement étudiées. Car les êtres vraiment aimables et qui, dans la société, se montrent toujours tels, le sont surtout parce qu'il leur sied d'être aimables, bien moins pour plaire aux autres que pour se plaire.
Et c'est bien ainsi, semble-t-il, de Joséphine : cette sorte d'apprentissage de sa coquetterie en pleine indépendance ; nulle autre société que les mulâtresses de l'habitation, qui la regardent et l'admirent; nulle culture intellectuelle, morale, ou religieuse ; une mère, une grand'mère, des tantes qui la laissent se développer à sa guise ; point d'argent, mais pas de besoins. On a prétendu que M. de la Pagerie possédait cent cinquante nègres, jouissait de quelque 5o ooo livres de rente, tenait table ouverte, représentait magnifiquement. Ah ! le pauvre homme ! Gomment eùt-il fait en
cette piirgerie qui lui servait de demeure, n'ayant pas même de quoi rebâtir sa maison ! Quinze à vingt nègres, des dettes écrasantes, — peutêtre, quand même, la folie du jeu : sûrement l'amour des femmes de couleur (témoin cette sœur naturelle de Joséphine qu'on vit plus tard aux Tuileries), voilà sa vie. « Je souhaite de tout mon cœur que ce soit un petit neveu tel que vous le désirez, écrit sa femme enceinte à M"® Renaudin ; peut-être cela donnera-t-il plus d'amitié a son père pour moi. » Et une autre fois : « Il passe son temps à son charmant Fort-Royal ; il y trouve plus de plaisirs que ceux qu'il pourrait trouver auprès de moi et de ses enfants. » Il reste donc si peu que pas aux Trois-Ilets, et lorsqu'il n'est pas à la ville, il est à Sainte-Lucie où Ton dit qu'il a des propriétés. — A la vérité, l'on ne trouve point son nom parmi les deux cent trente-huit habitants principaux de cette île qui, quelques années plus tard, fondent une association coloniale en vue d'ouvrir un commerce direct avec la métropole, mais M. de la Pagerie a sans doute une raison d'y être puisqu'on lui a conféré le grade de capitaine des dragons de la milice, ce qui implique des propriétés et, aux termes du règlement de 1768, une résidence continue : mais qu'étaient les dragons de Sainte- Lucie ?
Voici pourtant que Joséphine — Yeyette comme on l'appelle — marche sur ses dix ans et l'on songe qu'il faut lui apprendre les belles manières;
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c'est pourquoi on la met en pension à Fort-Royal chez les Dames de la Providence. M"^ Tascher, la mère, veuve depuis 1767, continue à résider à Fort-Royal, avec sa fille Rosette de la Pagerie *, et c'est chez elle que sortira, peut-être que vivra Joséphine.
L'institution des Dames de la Providence est bien moins en faveur dans la colonie que celle des Ursulines de Saint-Pierre ; mais on n'a pas le choix : à en croire leur programme, on apprend d'ailleurs chez elles tous les arts libéraux et autres : de fait, un très médiocre enseignement primaire, à quoi Ton ajoute un peu, fort peu de musique et de danse.
Vers la quinzième année, l'on juge Téducation de Yeyette terminée et elle rentre aux Trois-Ilets. Faut-il croire que, dès ce moment, elle est coquette ? que Tercier, alors capitaine au régiment de la Martinique, qui se flatte de ne lui pas avoir été indifférent, ne ment pas à cette page de ses mémoires ? Faut-il retenir quelque chose de l'histoire étrange de cet Anglais qui, dans sa prime jeunesse, aurait connu et aimé Joséphine, qui fût resté fidèle à ce souvenir, au point de ne vouloir jamais se marier, et qui, en 18 14, possesseur d'une fortune considérable, parvenu au grade de général, eût écrit à l'Impératrice qui se fût souvenue de lui et l'eût fait
* Morte seulement le i®"" octobre 1807, ayant vécu fort gênée, fort pauvre, malgré quantité de secours de l'Empereur et laissant 20.000 francs de dettes.
inviter à dîner à Malmaison. Mais, au jour fixé, Joséphine est malade, alitée, mourante et l'Anglais ne la revit jamais...
Pour la coquetterie, en vérité, qui peut douter qu'elle existe : n'est-ce pas d'instinct que la femme veut plaire ? n'y prétend-elle point dans l'inconscience de ses primes années et n'est-ce pas là tout le but de sa vie? Mais combien plus, lorsque l'unique étude de la femme a été la mise en valeur de ses agréements, lorsque l'existence même qu'elle a menée, la société où elle vécu, les flatteries qu'elle a reçues, ne lui ont pas permis de donner à son esprit un autre aliment, à son cœur un autre but, à son oisiveté une autre distraction ?
Et pourtant, qui sait ? même de bonne foi lorsqu'ils ont écrit et parlé, Tercier et l'Anglais restaient-ils dans la vérité? N'est-il pas habituel qu'à l'âge mûr, l'on s'imagine avoir aimé toute femme qu'on a rencontrée dans l'enfance, et ce sentiment ne se double-t-il point de vanité lorsque la femme est aux sommets où est montée Joséphine? Avoir été le premier amant d'une Impératrice-Reine, cela n'est-il point rare et ne convient-il pas de rester sur un tel souvenir? Ne faut-il pas s'en parer? Ne peut-on, même s'il est inexact, et qu'on l'ait seulement imaginé, en tirer l'.agréement vaniteux d'une longue vie ? Et, pour la femme même, si confus qu'un tel amour puisse être en sa mémoire, ne se plaît-elle pas à l'idée qu'elle en a été l'objet,
EP^FANCE ET JEUNESSE DE JOSÉPHINE Sg
ne se trouve-t-elle pas ainsi reportée aux jours à jamais regrettés, n'est-elle pas flattée d'un hommage qui, en elle, s'adresse, non à la souveraine, non à la femme qu'elle est, mais à la jeune fille qu'elle fut, tel qu'ainsi, l'accompagnant à travers toutes ses fortunes, il semble lui rendre la joie de ses quinze ans ?
Et s'il faut ainsi s'expliquer, c'est qu'en ce temps, Joséphine n'est point arrivée à sa beauté : une belle peau, de beaux yeux, de jolies extrémités, mais le corps lourd et sans grâce, la taille épaisse, une figure large, sans traits, avec un nez relevé et commun, rien de ce qui fera sa séduction et explique son triomphe. Jeune fille, telle que ses parents eux-mêmes la dépeignent, elle ne donne nulle idée de ce qu'elle sera plus tard, de ce qu'elle se fera par coquetterie, par désir, volonté, habitude de plaire. Son esprit n'est guère cultivé, mais, au couvent elle doit au moins une écriture assez élégante et une orthographe qui à ce moment n'est guère plus incorrecte que celle de ses contemporaines. Elle n'a point manqué d'entendre sa grand'mère, sa tante, son père, sa mère, parler des lointains parents, raconter les familles, dire les alliances où l'on s'accroche comme à des espoirs ; puis, on a énuméré devant elle les grands seigneurs de France qui ont quelque rapport avec les Iles, y ont des possessions, y ont pris femme, — c'est toute la Cour — et son imperturbable mémoire a retenu tous ces noms, tous
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ces rapports que ces êtres inconnus ont formés les uns avec les autres. Gela est une science et peut-être la plus nécessaire qui soit en une société polie. Elle a un filet de voix et chante en s'accompagnant de la guitare. Elle danse médiocrement, n'ayant eu qu'un mauvais maître, mais ne demanderait qu'à apprendre. D'ailleurs, fort douce de caractère, toute soumise à ses parents, tout aimable, toute prête à obliger, à s'empresser même, n'était sa paresse native, son bonheur à se tenir étendue et à rêver.
Durant que Joséphine mène cette vie aux Trois- Ilets et à Fort-Royal, qu'est devenu Alexandre de Beauharnais ?
Plusieurs années, il est resté aux mains de M""* Tascher la mère : et l'on peut croire que ce fut très peu avant la mort de M"* de Beauharnais qu'on le fit revenir de la Martinique. Aucune preuve qu'il soit à Tenterrement. La première mention authentique qui soit faite de lui est aux registres paroissiaux de l'église Saint-Sulpice de Paris : un acte de baptême, en date du i5 janvier 1770, s'appliquant à Alexandre-François-Marie, né à la Martinique le 28 du mois de mai 1760, sur la paroisse de Saint-Louis du Fort-Royal, ondoyé le 10 juin de la même année par le frère Ambroise» capucin, curé. Les cérémonies du baptême lui
sont donc suppléées dix ans seulement après l'ondoiement ; mais, paraît-il, cet ondoiement est inscrit comme baptême aux registres de Saint-Louis. S'il en est ainsi et que le baptême ait été réitéré, est-ce, de la part des parents, négligence, indifférence ou intérêt ? Ne savent-ils pas que, pour les canonistes, « la réitération du baptême est un crime si énorme qu'il est appelé dans le droit : Res nefanda, immanissimum scelus ? » N'ont-ils vu là qu'une facilité pour se procurer les extraits toujours requis? Ou peuton penser qu'il existe une autre raison moins avouable ?
En tout cas, de même qu'il y a dix ans, à Saint- Louis du Fort-Royal, c'est M""" Renaudin, a haute et puissante clame Marie-Euphémie-Désirée Tascher de la Pagerie, épouse de M. Renaudin, écuyer, ancien major de l'île de Sainte-Lucie », que donne pour marraine à son fils, « haut et puissant seigneur messire François de Beauharnais, chevalier, marquis de la Ferté-Beauharnais, baron de Beauville, seigneur de Mauroy, Prouville, etc., etc., chevalier de l'ordre royal militaire de Saint-Louis, gouverneur général des îles du Vent de l'Amérique, chef d'escadre des Armées navales », en lui associant pour parrain, « haut et puissant seigneur messire François-Marie Pyvard, chevalier, seigneur de ChastuUé, chevalier de l'ordre royal militaire de Saint-Louis, capitaine aux Gardes françaises ».
Il faut pourtant songer à rinstruction du nouveau baptisé, car ce n'est point à la Martinique qu'il a pu recevoir une éducation bien complète. Sans doute, il rejoint quelque temps son frère aîné au collège du Plessis, devenu, depuis son rétablissement par Richelieu, grâce à l'administration des deux abbés Gobinet, le rival de Louisle-Grand, « le collège qu'ont fréquenté les enfants des familles riches qui ne voulaient point entendre parler des Jésuites », et demeuré, après la fermeture et la réorganisation de Louis-le-Grand, presque le seul établissement d'instruction secondaire où les jeunes gentilshommes trouvent, avec la discipline appropriée, un enseignement de haut vol et une société de leur goût.
Les jeunes Beauharnais y ont conservé, comme d'usage, leur précepteur particulier, M. Patricol, ancien professeur de mathématiques, et ne prennent des classes que ce qui leur convient : bientôt d'ailleurs, ils sont, par leur père, envoyés, avec Patricol, à l'Université de Heidelberg où, pour apprendre la langue allemande, ils font un séjour de près de deux années. Ensuite, à diverses reprises, on rencontre Alexandre à Blois, chez sa grand'mère, M""' Pyvard de Chastullé, laquelle semble avoir pris son parti des relations de son gendre avec M™^ Renaudin au point d'entretenir avec elle une sorte de correspondance ; seul moyen peut-être qu'elle ait trouvé d'obtenir d'elle ses petits-fils.
En 1774, Faîne des Beauharnais étant entré au service, Patricol est engagé, par le duc de la Rochefoucauld, pour servir de précepteur aux deux fils de sa sœur, Rohan-Ghabot, et il amène avec lui Alexandre ; c'est de cette façon que celui-ci se trouve passer à la Roche-Guyon une partie de sa jeunesse, les années sans doute les plus intéressantes au point de vue de la formation intellectuelle et morale ; c'est comme commensal, comme compagnon de jeux et d'études des jeunes Chabot, nullement comme parent, comme on a dit — car ce ne sera qu'en 1788 qu'il y aura alliance entre une Pyvard de Chastulé et un la Rochefoucauld et, jusque-là, il n'y a, semble-t-il, nul rapport* et, à coup sur, nulle parité, — c'est comme élève de M. Patricol qu'il acquiert la protection du grand seigneur qui lui ^ donne asile, et qu'il contracte les opinions libérales, philanthropiques et philosophiques que ne saurait manquer de répandre autour de lui le fils de la duchesse d'Anville, le fondateur
^ Sans doute je n'ai trouvé nulle alliance, nulle parenté, si loin que j'aie poussé la recherche, mais un scrupule me vient de ce prénom d'Alexandre, inconnu jusque-là dans la famille Beauharnais et si habituel chez les La Rochefoucauld. Ce très léger indice n'est-il pas de nature à faire supposer une liaison antérieure au départ de M. de Beauharnais pour la Martinique? Faut-il en induire une sorte de patronage, même une lointaine attache de famille ? Le maréchal de Castellane dont le père avait épousé la veuve du duc de La Rochefoucauld parle de protection, nullement de parenté, et, jusqu'à preuve du contraire, je crois qu'il faut s'en tenir là.
de la Société des Amis des Noirs, « le Coryphée de la Secte ».
Nul homme meilleur, nul plus disposé à bien faire, nul esprit plus faux ; un cerveau médiocre, où s'est élaboré, au milieu des causeries des économistes et des philosophes, un rêve d'âge d'or ; un cœur excellent qu'ont séduit les théories de Raynal, de Jean-Jacques et de l'abbé Morellet ; une intelligence trop peu exercée pour prévoir les conséquences de ces doctrines, pour juger que leur application conduit la Royauté à sa ruine, la Noblesse à sa destruction, la Nation à la guerre civile, entraîne la perte des colonies, et, dans la destruction de la société même, ne laisse au peuple pour unique salut que la dictature militaire.
Q)uelle influence un tel milieu ne doit-il pas exercer sur un tout jeune homme, qui arrive des universités d'Allemagne, ces universités où l'on rêve de Werther, où se préparent les Brigands, manifestation à ce point éclatante qu'elle ne saurait être individuelle, qu'elle paraît la résultante des opinions collectives, interprétées par un homme de génie.
Et, de là, il tombe à la Roche-Guyon, dans ce château ducal, où, à l'agréement exquis d'une grande vie, opulente, aristocratique, raffinée, se mêle comme une élégance nouvelle, l'exposé de doctrines d'égalité devant la loi, d'égalité devant la couleur, de bienveillance et de philanthropie.
Quoi de mieux séant à un duc et pair que de se dire démocrate, de se croire tel au fond du cœur? Perd-on quoi que ce soit de ses dignités et de son prestige, et n'est-il point facile de disserter ainsi sur la fraternité, quand on se tient au moins pour l'aîné de la famille ? Sans péril immédiat pour qui les professe, même pour qui les met dans une mesure en pratique, ces théories sont-elles aussi innocentes pour les auditeurs s'ils les prennent sincèrement au sérieux, s'ils sont tentés de passer à l'application et surtout s'ils remplacent cet orgueil de race que tempère une bienveillance générale, par une conviction de leur valeur personnelle qui a pour corollaire la haine de toute supériorité sociale ? Or, cette conviction, Alexandre ne manque point de l'acquérir par le fait même de son éducation, par l'avantage qu'il prend dans les études sur les jeunes Chabot, par l'espèce d'infériorité sociale où il se trouve, par l'habituelle société, la confidence où il vit avec ce Patricol, pion haineux, qui, en périodes redondantes, disserte des vertus, s'indigne des vices, prêche l'égalité, admire la nature et porte partout la certitude de ses mérites et la fureur qu'ils ne soient point reconnus. Ce précepteur, qui a lu VEmile, ne peut manquer d'avoir retenu le Contrat social. Et c'est là une nourriture que les jeunes gens n'absorbent pas impunément : d'autant plus séduisantes qu'elles sont alors dans leur nouveauté et leur mode, les doctrines politiques, sociales,
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morales de Jean-Jacques, s'imposent à la raison par leur apparente rectitude, à l'imagination par leur éloquence, à la conscience même par la justification qu'elles prêtent à la passion. Chaque enfant qui aura été Emile, pensera, jeune homme, être Saint -Preux, et, en même temps, méditera des lois et posera des principes. Comme il ne sera point Rousseau et n'aura point de génie, il n'aura gardé du style du maître qu'une phraséologie tournée en déclamation, mais cette déclamation, il y croira, au point de donner parfois sa vie pour elle.
Ce milieu, cette éducation, c'est tout Alexandre, c'est le vêtement qu'il revêt en ces années et qui -collera à sa chair de façon à n'en plus être arraché. Il y manquerait pourtant le sentiment, mais il a pour ce rôle M""^ Renaudin. Qu'Alexandre soit à Heidelberg, à Blois ou à la Roche-Guyon, elle ne le perd point de vue. Elle est à son sujet en correspondance avec Patricol et avec M™^ de Chastulé, la grand'mère. Elle le nomme son cher filleul ; il l'appelle sa bonne, sa chère marraine ; il lui dit « qu'elle lui tient lieu de mère et qu'il l'aime aussi tendrement que si elle l'était », et c'est en même temps des compliments de pédantisme où l'on sent la lourde main de Patricol. u Continuez toujours de m'écrire, ma chère marraine, écrit ce garçon de quatorze ans, et soyez sûre de me faire un très grand plaisir et de former mon style ; il en a bien besoin et c'est sur- vos lettres que je prendrai
leçon : M""® de Sévigné ne me sera plus nécessaire. »
Nul soin que ne se donne M"® Renaudin pour s'assurer sur ce jeune homme une influence analogue à celle qu'elle a prise sur le père : c'est que, dans le plan qu'elle a formé, Alexandre tient le principal rôle. La grande aisance dont on jouit dans la maison tient bien moins à la fortune du marquis qu'à celle que les fils ont héritée de leur mère et, dans l'avenir, elle s'accroîtra encore. Point de compte à faire sur celle de l'aîné : il n'a jamais vécu dans la maison, s'est émancipé, mène la vie large, avec les vices qu'elle entraîne. Point à penser qu'on le retiendra ; seulement, par de bons procédés, en payant opportunément des dettes de jeu, on l'adoucira, on empêchera qu'il se déclare adverse, qu'il n'agisse sur son frère, car que resterait-il si celui-là aussi s'échappait ?
Sans doute, du produit de ses diamants^ — c'est de style en ce temps, lorsque, dans un contrat, une femme ne veut point dire d'où elle tire l'argent qu'elle emploie — M™® Renaudin a acheté, à Noisyle-Grand, vis-à-vis la ferme des religieux de Saint- Martin, une maison avec cour, basse-cour, écuries, remises, jardin potager et autres dépendances ; mais cette maison qu'elle a payée 33 ooo livres à la comtesse de Lauraguais, le i8 octobre 1776, n'a de rapport que sur dix-neuf arpents en trois pièces. Cela ne fait pas 5oo livres de rente. C'est
d'ailleurs ici un revenu singulièrement fragile et, s'il fallait y compter pour l'entretien, que feraiton ?
Il est vrai que, dans cette maison, M""' Renaudin a des meubles. Elle en a tant et tant que tantôt elle dira en avoir pour une trentaine de mille livres ; mais peut-elle vivre sans ces meubles, et à liquider, que rapporteraient-ils ? Qu'est-ce d'ailleurs que tout cela pèse en balance avec les 4o 000 livres de rente d'Alexandre ?
Mais le père n'a donc point de fortune, nul moyen ? 11 a hérité de sa grand'mère, remariée à ce Charles de Beauharnais, duquel il a pris le titre de baron de Beauville ; mais le titre est nu, les terres sont restées en Acadie, devenue anglaise grâce à des guerriers de la valeur et de la probité de notre marquis et le mieux qu'il y ait dans la succession est un hôtel rue Thevenot où Charles est mort et où sa veuve a habité jusqu'à son dernier jour. La terre de la Ferté-Aurain, ce marquisat de Beauharnais, qu'est-ce que cela rapporte? Trois mille livres ; la seigneurie de Mauroy-Prouville moins encore ; restent les terres de Saint- Domingue : trois habitations, une à Léogane, une à L'Acul, la troisième à la Ravine ; elles sont indivises entre le marquis et son frère cadet, celui qu'on appelle le comte des Roches-Baritaud, mais, soit que le marquis ait employé pour le mettre en valeur l'argent de ses fils, soit qu'il leur ait emprunté sur sa part, toujours est-il que seuls les
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fils paraissent et agissent en propriétaires. Quelque argent comptant, la pension qu'il reçoit du Roi, des terres qu'il achève d'hypothéquer, des contrats qu'on aliène successivement et dont l'argent passe de la main à la main, telle est la fortune du marquis, et si, à une dame de bon appétit telle qu'est M""^ Renaudin, elle a suffi jusqu'ici, c'est à condition d'en manger le fonds avec le revenu.
A peine Alexandre a-t-il atteint ses dix-sept ans, à peine a-t-il, par la protection du duc de la Rochefoucauld, colonel du régiment de la Sarreinfanterie, obtenu une sous-lieutenance, que M"^ Renaudin entend le marier à son gré, à sa guise et pour sa propre utilité. On ne consulte point le jeune homme qui est tout à sa joie de sortir de pages, qui, ayant obtenu de son protecteur qu'on lui compte pour services le temps qu'il a été inscrit à la première compagnie des Mousquetaires (lo mars 1774-^3 décembre 1775) n'a eu qu'à paraître comme cadet pour être sous-lieutenant à prendre rang de ses seize ans (8 décembre 1776). Alors, il a quitté la qualification de chevalier qu'on donne à tous les cadets de famille, pour le titre de vicomte — à qui l'on chercherait vainement
une apparence de justification dans les titres portés et les terres possédées par les différents membres de la famille. Mais, depuis 1774, l'on est entré dans l'anarchie et, soi-disant pour plaire à la Reine, chaque gentilhomme s'affuble d'un titre; vicomteest à la mode, il est joli et rare et sonne la vieille noblesse. Sans doute Alexandre a l'esprit philosophique et professe le mépris des titres, mais cela n'empêche point d'en prendre, et pour qui compte tenir ses garnisons en éveil par son élégance et ses fredaines, une vicomte, même imaginaire, est un trésor. Au surplus, dans la famille Beauharnais, pour ce genre de choses, on eut toujours la manche large : à ce temps d'Alexandre, ils ne sont pas moins de deux à porter le titre de chaque terre régulièrement érigée : deux marquis pour l'unique marquisat de la Ferté-Beauharnais dans la branche aînée ; deux comtes, dans la branche cadette, pour Tunique comté des Roches- Baritaud. Le vicomte est au moins seul de son espèce et s'il n'y a point de vicomte, qu'importe ? Aussi bien peut-être en est-il une, en Canada, aux environs de la baronnie de Beauville.
Leste, pimpant, tout clair en son habit uniforme de drap blanc, à revers et parements gris argentin, le vicomte s'en vient de Noisy à Rouen où son régiment arrive justement de la garnison de Lille. Il fait ses exercices, il se perfectionne aux mathématiques et à l'équitation, il prend l'air du métier, il se donne des allures de conquête. Quant au ma-
riage, rien certes n'est plus loin de son esprit, mais M"'' Renaudin y pense pour lui.
Lorsqu'il arrive pour passer un semestre à Noisy, elle s'arrange si bien que, pour acquérir la bienveillance de celle qui tient sa bourse, être plus vite émancipé et jouir de la fortune de sa mère, Alexandre consent à tout. Aussitôt, le travail est repris sur le marquis qui, le 28 octobre 1777, écrit cette lettre à M. de la Pagerie : « Mes enfants jouissent à présent de quarante mille livres de rente chacun. Vous êtes le maître de me donner Mademoiselle votre fille pour partager la fortune de mon chevalier : le respect et l'attachement qu'il a pour M"'^ de Renaudin lui fait désirer ardemment d'être uni à une de ses nièces. Je ne fais, je vous l'assure, qu'acquiescer à la demande qu'il m'en fait en vous demandant la seconde, dont l'âge est plus analogue au sien.
« J'auraiâ fort désiré que votre fille aînée eût quelques années de moins, elle aurait certainement eu la préférence puisqu'on m'en fait un portrait également favorable, mais je vous avoue que mon fils, qui n'a que dix-sept ans et demi, trouve qu'une demoiselle de quinze ans est d'un âge trop rapproché du sien. Ce sont des occasions où des parents sensés sont forcés de céder aux circonstances. »
Le marquis ne demande pas que M. de la Pagerie fournisse une dot, Alexandre, outre les 40 000 livres de rente qu'il a de sa mère, en a encore près de 25 000 à attendre. Ce qu'il faut, c'est que M. de la
Pagerie se hâte d'amener sa fille en France, et, s'il ne peut venir lui-même, qu'il la confie à une personne sûre et l'envoie par un navire de commerce « où elle aura une traversée plus commode et plus agréable ».
A cette lettre du marquis — à ces lettres plutôt, car il y en a une pour M. de la Pagerie, une pour Madame, une pour Toncle, le baron de Tascher — ]\jme Renaudin en joint une de sa main. Elle se chargera de sa nièce, lui tiendra lieu de mère, complétera son éducation. Qu'on la lui envoie seulement! Le jeune homme a tout pour plaire: « figure agréable, taille charmante, de l'esprit, du génie, et, ce qui est d'un prix inestimable, toutes les qualités de Fâme et du cœur sont réunies en lui : il est aimé de tout ce qui Tentoure ». On ne cherche point de dot; si M. de la Pagerie veut faire quelque chose pour le mariage, ce sera assez qu'il promette une rente dont il gardera le capital. En vérité, il peut promettre : voici bien des années que M™* Renaudin réclame une de ses nièces, bien des années que la grand'mère M""* Brown de Sanois répond : « Je ne suis pas dans une situation à la faire partir », ou « je regrette de n'être pas en état de vous l'envoyer », bien des années que lorsqu'on parle de voyage en France à Joseph-Gaspard, il répond pour raison de son refus « qu'il faut beaucoup d'argent et que c'est ce qui lui manque ; il a cela de commun avec une foule d'honnêtes gens » ; mais cette fois il va bien être obligé de se décider.
Cette lettre est en date du 23 octobre ; or, le i6, aux Trois-Ilets, la deuxième fille de M. de la Pagerie, Catherine-Désirée, celle que M""^ Renaudin trouvait, avec ses treize ans, en rapport d'âge avec Alexandre, a été enlevée par une fièvre maligne. Le 9 janvier 1778, M. de la Pagerie annonce cette mort au marquis, mais le projet de mariage lui sourit trop pour qu'il pense à le rompre : à défaut de sa fille cadette, il offre la troisième, Marie- Françoise, qu'on appelle Manette dans la famille. Elle n'a que onze ans et demi, mais c'est tant mieux,car on pourra lui donner en France une belle éducation. Néanmoins, si on acceptait l'aînée, ce serait plus simple : elle a une fort belle peau et de très beaux bras, elle désire infiniment venir à Paris. Peut-être se décidera-t-il en ces conditions à amener, au mois d'avril ou de mai, ses deux filles afin que l'on choisisse entre elles. Ce lui sera d'ailleurs une occasion de consulter les médecins et de solliciter, de la Cour, « les grâces qu'il doit attendre ».
Ce que prétend M""* Renaudin, c'est qu'Alexandre épouse une de ses nièces ; elle ne tient pas plus à l'une qu'à l'autre, à celle de onze ans qu'à celle de quinze. Sans se perdre en regrets inutiles sur la petite morte : « Arrivez avec une de vos filles, avec deux, répond-elle à son frère le II mars 1778 ; tout ce que vous ferez nous sera agréable. Il nous faut une enfant à vous. » Est-ce si fort le désir d'Alexandre? Il a accepté la fiancée
de treize ans et demi, parce que c'était le mariage immédiat, l'émancipation par suite et la jouissance entière de sa fortune; mais, pour cela même, la fiancée de onze ans et demi lui paraît un peu verte et il en préférerait une plus immédiatement épousable. Ce qu'il aimerait mieux encore, ce serait n'épouser point. De Rouen, son régiment est venu à Morlaix, à cause de la guerre renouvelée avec l'Angleterre ; Alexandre l'y a rejoint, il fait du service, ])ense à la gloire et ne se soucie point de prendre femme.
On ne voit pas sans doute qu'il ait sollicité de faire partie des piquets embarqués, durant la guerre maritime, pour faire la garnison des vaisseaux ; il y avait des piquets commandés par des lieutenants et des capitaines, sur VAmphy on et le Diadème qui prirent part au combat d'Ouessant ; il y en avait sur le Triton, le Caton, le Citoyen^ le Conquérant qui, sous le comte de Guichen et le comte de Grasse, combattirent glorieusement les Anglais sur toutes les mers. Six cent trente hommes du régiment étaient détachés au service de la marine, mais, soit malchance, soit répugnance aux coups, Alexandre n'y fut jamais employé.
Les lettres courent durant ce temps : en voici une que M. de la Pagerie écrit le 24 juin en réponse à celle du 1 1 mars : il a bien préparé sa fille Manette à venir en France ; mais il n'a passé que très peu de temps au Trois-Ilets, d'où il a été
obligé de retourner à Sainte-Lucie; lorsqu'il en est revenu, il a trouvé sa fille si bien sermonnée par sa mère qu'elle ne veut plus entendre à un départ; d'ailleurs, elle sort à peine de trois mois de fièvres, et, d'accord avec mère et grand'mère, elle se refuse à les quitter. « Si f avais eu des moyens honnêtes pour le présent^ ajoute M. de la Pagerie, je partais et j'amenais l'aînée qui brûle de voir sa chère tante... Deux motifs m'ont arrêté pourtant : point assez de moyens pour le présent et quinze ans qu'elle a aujourd'hui. »
Cette confession faite à sa sœur, il écrit à M. de Beauharnais pour la lui renouveler: mais c'est avec l'offre pressante de son aînée qui a le plus vif désir d'aller en France, qui mérite la préférence par ses sentiments, un excellent caractère et une figure assez agréable ; seulement « elle est très avancée pour son âge ».
Avant que ces lettres des 24 et 20 juin aient pu parvenir à destination, le 28 juillet, M. de Beauharnais a écrite M. de la Pagerie pour le presser de venir, car, dit-il, je pourrais mourir, « et alors, les tuteurs de mon fils, mineur de quatre ans* qui soupire après cette alliance, voudraient peutêtre s'y opposer et lui en proposer une autre ». 11 ne tient pas plus à une fille qu'à l'autre : « Celle que vous jugerez le mieux convenir à mon fils sera celle que nous désirons. » Et, pour plus de sûreté,
* Il entend dire : qui a encore quatre ans de minorité.
afin de gagner du temps, sans même consulter son fils, le marquis envoie à M. de la Pagerie un pouvoir pour faire publier à la Martinique les bans du mariage : et, dans ce pouvoir, les noms et prénoms de la future épouse sont en blanc !
Les lettres de M. de la Pagerie des 24 et 2 5 juin arrivent en France tout au commencement de septembre. M. de Beauliarnais les communique à Alexandre qui est toujours à son régiment, au Conquet, près de Brest, et Alexandre, bien qu il n'y porte aucun enthousiasme, accepte de bonne grâce la substitution. Toutefois, il introduit une réserve : « Sûrement, écrit-il, votre intention n'est point de me faire épouser cette demoiselle si elle et moi avions réciproquement de la répugnance l'un pour l'autre. »
Armé de ce quasi-consentement, M. de Beauharnais répond le 9 septembre à la lettre du 25 juin. Plus d'incertitude, plus de difficulté : « C'est une de vos demoiselles que nous désirons. » Là-dessus, M"*® Renaudin insiste et sur la nécessité de ne point perdre de temps. « Hélas ! que ne puis-je voler et vous aller chercher ! Venez, venez, c'est votre chère sœur qui vous en conjure ! »
Mais on est en pleine guerre : les Anglais menacent les Antilles ; les créoles se présentent en foule pour servir; le marquis de Bouille, gouverneur des lies du Vent, rassemble tous ses moyens pour reporter enfin aux colonies anglaises les coups que les nôtres ont trop souvent reçus; ces
moyens sont des plus médiocres : à Sainte-Lucie, il n'y a qu'une garnison de cent soldats qui, avec quatre-vingts hommes de couleur soldés, cinq cents miliciens et une vingtaine de canonniers occupent le Morne-Fortuné, point central de la défense. Ce n'est guère le moment de s'en aller en France pour un homme qui s'est fait nommer capitaine des dragons de la milice et qui compte sur ce grade pour réclamer les grâces de la Cour. Si les Anglais prennent Sainte-Lucie — et c'est ce qui arrive le 28 décembre — qui s'occupera des intérêts de M. de la Pagerie, qui traitera avec les Anglais pour conserver l'habitation ? Enfin, est-il prudent de se riquer sur mer avec une jeune fille, alors que, aux incertitudes de la traversée, vient s'ajouter le danger d'un combat possible et la crainte d'être pris parles Anglais? Ce seraient des raisons décisives pour tout autre que pour M™° Renaudin ; mais, à elle, il faut sa nièce, il la faut à tout prix ; bien plus que les Anglais, elle redoute « les menées de la parenté Beauharnais contre ses projets ; d'autres partis considérables qui sont proposés à la famille ; l'ardeur du jeune homme qui peut se refroidir à force d'attendre ». Il n'y a qu'une solution, c'est que, à tout risque, la nièce arrive.
Cette lettre est du 24 novembre 1778, et en août suivant, M. de la Pagerie n'est pas encore en France. Or, il se peut qu'on prépare à Brest une expédition et qu'Alexandre, promu capitaine, tou-
jours dans le régiment de la Sarre, le 3 juin 1779, se trouve, sous peine d'être déshonoré, obligé d'en faire partie. Le vicomte veut bien se battre, mais à bonne distance de France ; « c'est sur les côtes d'Angleterre qu'il voudrait se frayer un chemin vers la gloire, trop heureux, s'il pouvait un jour dater une lettre à M""^ Renaudin de Portsmouth ou de Plymouth ». Quant à aller aux colonies, le seul endroit où l'on se batte, qu'on ne compte pas sur lui. « Son zèle, quoique bien grand, ne s'étend pas si loin. » Même, comme il attend toujours sa fiancée et qu'il serait malséant de ne point se trouver au rendez-vous qu'il lui a donné, il tombe fort opportunément malade et vient se faire soigner à Noisy. Il y est encore le 20 octobre quand ]\|me Renaudin y reçoit une lettre où M. de la Pagerie annonce qu'il a profité d'un convoi escorté par la frégate la Pomone, qu'il s'est embarqué, avec sa fille, sa sœur Rosette et la mulâtresse Euphémie, sur la flûte du Roi, Vile de France^ qu'il a passé par Saint-Domingue et qu'il est en France, à Brest, fort malade, fort éprouvé par une longue et terrible traversée où dix fois il a cru périr. On craint pour sa vie, et sa fille s'empresse à le soigner. Aussitôt, M"^* Renaudin et Alexandre partent pour le joindre.
C'est ici la première entrevue entre Joséphine et son futur mari, et celui-ci ne paraît point enthousiasmé. Dans les lettres qu'il écrit à son père, il se donne à tâche de faire valoir sa fiancée
LE MARIAGE 8i
comme si c'eût été le marquis qui dût épouser et non lui-même. « Mademoiselle de la Pagerie, écritil, vous paraîtra peut-être moins jolie que vous ne l'attendez, mais je crois pouvoir vous assurer que l'honnêteté et la douceur de son caractère surpassent tout ce qu'on a pu vous en dire. » Etrange forme d'amour chez un fiancé de dix-neuf ans : car, il n'y a pas à y revenir, Alexandre est fiancé. Porteur des pouvoirs du marquis, M. de la Pagerie a fait publier les trois bans en l'église Notre-Dame de la Martinique les 1 1, i8 et aS avril, il y a tantôt huit mois, et l'on n'a plus qu'à passer à l'église.
La voiturée — M. de la Pagerie, ses sœurs, sa fille, sa négresse et Alexandre — se dirige lentement sur Paris par Guingamp et Rennes. On arrive à la mi-novembre : on s'installe en l'hôtel de la rue Thévenot où le marquis vient à peine de s'établir — car on publie les bans du mariage en même temps à Saint-Sulpice, dont dépendait l'ancien domicile, et à Saint-Sauveur, dont dépend la rue Thévenot, — et M™^ Renaudin, qui est une femme de tête, s'emploie à commander le trousseau pour lequel elle paye, de son argent ou de celui de M. de Beauharnais, la belle somme de 20.672 livres; elle n'oublie rien et se trouve partout où il faut, car il convient que la Cour accorde enfin à M. de la Pagerie les grâces qu'il a tant méritées ; et comme il est hors d'état de solliciter lui-même
OU s'y prendrait mal, c'est M^ Renaudin qui le supplée ; point de ministre, ni de premier commis qu'elle ne visite, et ne les trouvant pas, elle leur écrit et leur remet les lettres, les mémoires, les apostilles dont son frère a eu soin de se munir — tel au Gap Français le certificat de M. d'Argout qui y commande, attestant que « dans le temps où il gouvernait les îles du Vent, il vit à Sainte-Lucie M. Tascher de la Pagerie, capitaine des dragons de la milice de cette île et qu'il fut satisfait du zèle, de l'intelligence et de l'application de M. de la Pagerie pour la tenue desdits dragons ». Le tout est un peu endommagé, mais c'est une occasion d'attendrir : « Mon frère étant embarqué sur la flûte du Roi, L'Ile de France, vous savez dans quel état était ce vaisseau lors de son arrivée à Brest ; les papiers n'ont pas été à l'abri des voies d'eau ; vous en aurez la preuve par le paquet cijoint que je vous envoie tel que je l'e^^ tiré de la malle qui le renfermait. » Et pour montrer qu'ils ne sont point gens du commun, elle termine en disant : « Mon frère me charge de vous faire part du mariage de sa fille avec le vicomte de Beauharnais. Il sera bien flatté si vous voulez y donner votre attache. »
Cette lettre est du 7 décembre; le 10, on passe le contrat rue Thévenot. Petit comité à la lecture : les deux pères, M"*® Renaudin, le frère aîné d'Alexandre qui se qualifie marquis de Beauharnais et capitaine de dragons ; son oncle, Claude, comte
des Roches-Baritaud, chef d'escadre ; le fils de ce Claude, appelé Claude de même et qualifié aussi comte de Beauharnais ; enfin, un oncle à la mode de Bretagne, Michel Bégon, conseiller honoraire au Parlement de Metz, intendant de la Marine, le frère de ce premier commis qui fut au marquis un protecteur si particulièrement utile. C'est tout; pas une femme du côté Beauharnais, ni la bellesœur née Beauharnais, ni la tante née Mouchard, ni la cousine germaine, qui sera M"* de Barrai. Du côté maternel, personne, pas même le parrain, l'oncle Chastullé.
Pour les Tascher, Louis-Samuel Tascher, prêtre, docteur de Sorbonne, prieur de Sainte-Gauburge, aumônier de S. A, S. Monseigneur le duc de Penthièvre, de même nom certes que la future, et son cousin, mais au dix-neuvième degré. Après, simplement, deux demoiselles Ceccony, Madeleine- Louise-Marguerite et Louise-Blanche, filles majeures, qui n'ont nulle parenté que l'on sache avec les Tascher et qui sans doute sont en liaison avec la Renaudin. Nul nom qui sonne, qui montre, comme il est d'usage, des protections, des relations, des alliances dont on se fasse honneur. Le moindre bourgeois qui se marie a, au pied de son contrat, des signatures plus brillantes.
Mais, à présent, le texte vaut qu'on s'y arrête.
Alexandre, comme a dit son père, possède environ quarante mille livres de rente. Cet apport provient des successions encore indivises entre son
frère et lui, de sa grand'mère et de sa mère. Nulle désignation de biens, nulle évaluation. Cela ne sort pas des usages : on est d'ordinaire assez peu précis dans ces contrats où justement la précision paraîtrait le plus nécessaire. Autant qu'on en peut juger par des documents postérieurs, la fortune consiste surtout dans les propriétés à Saint-Domingue \ représentant en 1779 plus de 800000 livres de capital, et il n'est pas indiscret de supposer qu'elles rapportent mieux que le vingtième denier. En France, on ne sait trop la valeur de ce que possède Alexandre : il eut, par la suite C[uelques terres autour de la Ferté-Aurain, mais c'étaient des biens nationaux ; il eut, en indivision avec son' frère, le château et la terre même sur qui était établi le marquisat ; leur père les leur abandonna par acte du 16 août 1784, moyennant une rente viagère de 3 000 livres, et une rente perpétuelle de cinquante ; il eut encore quelques terres autour de la Ferté, mais achetées plus tard et non payées à sa mort : pour le moment, on ne lui voit que quelques morceaux de terre à Petit-Pont, aux Groix et à Vineuil et des contrats de rentes, l'un de cinquante livres perpétuel, l'autre de 61 3 livres i5 sols II deniers de viager; tout cela est assez
^ Il y a trois habitations, l'une desquelles : La Ravine, dont Alexandre est propriétaire pour un tiers, est vendue vers 1793 63oooo livres au citoyen Chaurand, négociant de Bordeaux. Mais l'argent en provenant est en grande partie déposé chez un sieur Corrant, banquier, qui fait faillite en 1794-
vague. Jusqu'à plus ample informé, il faut s'en tenir au chiffre brut et le prendre pour vrai.
Le marquis ne donne rien à cause du mariage.
La future apporte des effets mobiliers, d'une valeur de i5ooo livres, restés à la Martinique et provenant de cadeaux faits par différents parents, plus une dot constituée par son père de 120000 livres argent, dont vingt mille doivent être remises pour être employées en linge, dentelles, habits et autres choses relatives au trousseau — on a vu que ça été M™® Renaudin qui a fourni ces 20 000 livres — et le surplus, portant intérêt au denier vingt, restera aux mains de M. de la Pagerie. C'est donc la promesse d'une rente de 5 000 livres pour le paiement de laquelle nulle garantie n'est fournie ; M. de la Pagerie s'engage de plus à conserver à sa fille sa part intégrale dans sa succession future .
Qui, en apparence, donne bien plus que M. de la Pagerie, c'est M""*^ Renaudin. Elle donne à sa nièce sa maison de Noisy-le-Grand, le mobilier la garnissant jusqu'à concurrence de 3o 000 livres et la fameuse créance sur le marquis de Saint-Léger de 121 149 livres 6 sols 9 deniers — cette créance qui provient du partage de la succession Renaudin- Raguienne, et dont la jouissance et la perception appartiennent à M. Renaudin sa vie durant. Cela sonne sur le contrat; mais, aussi bien sur la maison que sur les meubles et la créance, M™^ Renaudin se réserve l'usufruit tant qu'elle vivra : elle
stipule le droit de retour, au cas de prédécès de sa nièce et elle garde la possibilité d'aliéner ses biens, sous clause de remploi il est vrai, mais on verra ce que seront ses remplois.
Nul doute que ce ne soit là la totalité de la fortune apparente, acquise, de M™" Renaudin : en dehors de sommes d'argent comptant qu'on la voit employer et dont on ignore et l'on devine l'origine : ainsi, la somme de 33 ooo livres qui lui a servi en 1776 à l'achat de sa maison de Noisy ; ainsi, la somme de 20000 livres qu'elle a dépensée en 1779 pour le trousseau de sa nièce ; ainsi, une autre somme de 20 000 livres et une de 6 000 qu'elle prêtera à son frère le 26 avril 1781 ; ainsi, une somme de 20000 livres avec laquelle, le 29 mai 1782, elle fera l'achat d'une habitation dite le Trou- Pilate, située à Saint-Domingue, quartier de Nippes et du Rochelois. Faut-il tirer quelque conclusion delà répétition de ces chiffres presque identiques? Fâut-il remarquer que jamais, dans aucun des contrats passés, M""^ Renaudin n'indique l'origine de l'argent qu'elle place : ce ne sont donc pas des deniers patrimoniaux; toujours ils proviennent de la vente de ses diamants : des diamants pour plus de 100 000 livres !
En échange des biens que M. de la Pagerie et •j^|me Renaudin assurent ainsi à la future épouse, Alexandre lui constitue en cas deviduité,un douaire de cinq mille livres de rente avec assurance d'un logement ou de mille livres de plus par année.
Trois jours après le contrat, le i3 décembre, en plein hiver, le mariage est béni dans l'église de Noisy-le-Grand. On a certes des exemples de mariages célébrés dans leurs terres par des grands seigneurs, mais, ici, il ne s'agit point de terres; c'est en une maison de campagne, une sorte de vide-bouteilles que se fait la noce, comme si l'on se cachait. M. de la Pagerie n'a pu venir de Paris, repris qu'il a été par sa maladie, et a dû se faire représenter par son lointain cousin, M. Tascher, prieur de Sainte-Gauburge. Peut-être M"® Renaudin habitant rue Thévenot chez M. de Beauharnais, n'a-t-elle de domicile particulier, de paroisse personnelle, de curé propre, qu'à Noisy-le-Grand : par suite ne peut-elle donner au mariage de sa nièce une garantie entière de validité qu'en le faisant célébrer en sa paroisse légale. La précaution serait bonne à prendre avec un mineur qui pourrait alléguer la contrainte, ch^ercher des motifs d'annulation, trouver celui-ci sur lequel tant de cas de dispense ont été fondés. M""* Renaudin est une femme de tête.
Point d'affluence, mais assez de monde pour assurer la publicité : du côté Beauharnais, outre père, frère, oncle et cousin, ce Michel Bégon qu'on a déjà vu figurer au contrat, M. Nouël de Villamblin, M. Mouchard de Chaban, alors officier aux Gardes, et à qui cette présence vaudra plus tard la place de préfet et de conseiller d'Etat et le titre de comte; deux camarades du vicomte, le cheva*-
lier de Toustain et le chevalier de Saint-Souplet^ et Patricol, son ancien précepteur. Du côté de la mariée, M. de Gourpon de la Vernade, un créole de la Martinique, retrouvé à Paris, M. de Villars, capitaine dans Royal-Ghampagne-Gavalerie et le chevalier Lejeune-Dagué, un parent de la tante de Joséphine. M. de Gourpon de la Vernade et M. de Villars sont qualifiés de cousins, mais c'est une parenté bien lointaine et dont on ne trouve point de justification. Rien d'autre. Nulle femme signant au registre.
i Celui-là sans doute qui par son émigration fut la cause involontaire de la mort de son père et de ses deux frères, condamnés par le Tribunal révolutionnaire le 14 ventôse an II.
Aussitôt après le mariage, le jeune ménage vint s'établir rue Thévenot, dans Thôtel du marquis. Malgré le jardinet, malgré la construction noble et ferme, la hauteur des étages et la jolie ordonnance de Fescalier, rien de triste comme cette maison, comme cette rue, étroite, encaissée, où débouche la Cour des Miracles, où l'unique spectacle est de regarder venir les piétons par Fignoble petite rue des Deux-Portes, ci-devant Gratte-Cul ; où, des deux issues, de la rue du Petit-Carreau ou de la rue Saint-Denis, pas une voiture ne se hasarde entre les maisons énormes et froides, toutes de pierre de taille. Et c'est en cette prison qu'il faut vivre au sortir des Antilles, du rayonnant soleil, de la nature en fête, de la liberté entière et de la douce paresse au plein air.
On a dit que, pour s'égayer, Joséphine avait Paris, la Cour et sa parenté nouvelle, mais, par quantité de raisons, le monde lui était fermé, et la famille du marquis ne s'empressait point autour de sa bru. Sans doute, M. de Beauharnais voyait son frère, le comte Claude, mais celui-ci vivait le plus ordinairement dans ses terres, près de la Rochelle, ne se souciant pas de se trouver en la même ville que sa femme, la célèbre Fanny de Beauharnais, ^ née Mouchard, fille de finance qui avait donné dans les lettres surtout pour y trouver des amants, qui avait eu Dorât, Laus de Boissy et Ginguené avant de tomber à Cubières ; qui, bien que son mari fût généralement reconnu pour un honnête et brave homme, bien qu'il ne la gênât en rien et lui donnât, selon ses moyens et sa fortune, le nioyen de vivre fort honnêtement, le laissait poursuivre de romans à clef par ses adorateurs et, pis encore, s'entourait de personnages tels que Restif de la Bretonne, Mercier, Vigée et Doigny du Ponceau. A regarder sa littérature, à lire ses lettres, on ne prend pourtant point l'idée qu'elle fut une mauvaise femme : cela est pastoral, pommadé, laudatif, émollient, cela est plat, mais guère plus que les vers de M"^« d'Houdetot, de M*"" de Sabran, que les vers de toutes ces dames. Seulement, elles ne se font point imprimer, ou, si elles s'y risquent, c'est en gardant l'anonyme, en tirant seulement pour leurs amis quelques exemplaires dont le don est à soi seul une rare faveur. C'est
un travers à coup sur, mais on ne l'étalé point, on ne le vend pas, on en fait présent, comment dès lors être sévère ? Et puis, le péché se présente si joliment, il a pour avocats de si gentils culs-nns d'amours par Marillier ou Moreau le Jeune, il a pris un format et des caractères à ce point séduisants qu'il faut bien l'absoudre. A demi caché, n'est-il pas à demi pardonné ? Mais se cacher, ce n'est point là ce qui convient à Fanny ! Ses recueils de poésie semblent uniquement destinés à étaler devant la France et l'Europe la liste de ses « belles relations ». Sous prétexte d'épîtres, stances, quatrains, boutades, romances, elle dédicacie à quiconque porte un nom dans la littérature, le militaire et la noblesse, à quiconque, voyageur, traverse la France et, selon l'ancienne habitude des gens du Nord, éprouve le besoin de venir à domicile, s'entretenir avec les célébrités. Elle ignore sans doute l'orthographe de leurs noms : qu'importe ! le comte d'Hartig, le prince de Gonzague, le baron de Gloots, le baron d'Alberg% le comte d'Œls, le comte Stanislas de Poleschi, le prince Joseph Jablonoski, M. de Niemcevits, M. Malezenski, le prince Adam Czatorinski (comme elle écrit) ne font-ils pas belle figure près du comte de Duras, du maréchal de Richelieu, du maréchal de Brissac, du chevalier de Cossé, du cardinal de Bernis, du duc de Nivernais,
1 De là la liaison plus tard avec ce Dalberg, devenu archevêque de Mayence, archichancelier de l'Empire, prince primat de la Confédération du Rhin, grand-duc de Francfort et le reste.
du comte de Tressan, et même du roi de Prusse ? N'est-ce pas montrer qu'on est vraiment une muse recevant les hommages du monde entier et condescendant, en grande dame, à y répondre par quelques vers ? Et comme si ce n'était point assez de ce livre d'adresses qu'elle étale en vers, elle pare ses volumes de poésies du fatras de littérature que lui ont adressé tous les hommes de lettres qu'elle nourrit : Tout encens lui semble odorant pourvu qu'il soit épais, et comme elle a un vestiaire pour les besoigneux et qu'elle leur offre sa table, la comtesse Fanny — baptisée Marie-Anne-Françoise — ne manque pas d'amateurs, mais, pour la situation dans le monde, aucune. On paraît savoir qu'elle prétendit dédier à son mari un ouvrage de sa façon qui n'était point de littérature et qui se présentait modestement sous le nom de Sophie. Cette Sophie ayant voulu être tout au long Beauharnais, cela fit une histoire — et celle-là Fanny l'eût volontiers retirée du public, mais on n'est pas impunément une femme illustre et cela console d'être déconsidérée. A l'en croire, elle fit un tendre accueil à Joséphine, et si elle n'a chanté sa venue que lorsque M"^ Tascher se fut muée en M""^ Bonaparte, c'est sans doute que l'occasion avait manqué, car quelle impression n'avait-elle pas produite !
Quand Zéphir poussa le vaisseau Qui vous conduisit sur ces rives, Vous rappelez-vous le tableau Qu'offrirnet vos grâces naïves?
LK JEUNE MÉNAGE gS
Avec les Amours ingénus Escortés du tendre Mystère On crut voir l'aimable Vénus Descendre à l'île de Cythère.
A votre sourire charmant On était forcé de se rendre.
Aussi fîtes-vous prompteraent La conquête d'un Alexandre.
Il ne fut pas longtemps heureux.
Hélas ! on sait trop son histoire, Mais, républicain vertueux Il vit au Temple de Mémoire!
Cela sans doute est ingénieux, opportun et bien dit, mais non pire que ses autres morceaux.
Le frère aîné d'Alexandre avait épousé la fille de cette Fanny. C'était, a-t-on dit, une personne fort distinguée par son esprit et son caractère, qui, dans la société de sa mère, avait puisé l'horreur des sentiments affectés et faux, la juste haine de cette littérature, le goût du simple et du vrai. Malgré les légèretés de son mari, elle était restée irréprochable, mais elle fréquentait si peu chez son beau-père qu'elle ne figura ni au contrat, ni au mariage d'Alexandre. On peut penser que si des intérêts de famille avaient déterminé son mariage avec son cousin, elle ne pouvait envisager de la même façon que Joséphine la position prise dans la maison par M™^ Renaudin.
Peut-être certains hommes, parents ou alliés^ venaient-ils davantage chez le marquis : on pourrait le croire à l'intimité que Joséphine conserva
avec plusieurs ; mais des hommes ne sont pas pour servir de chaperons à une jeune femme, et un tel rôle ne pouvait être rempli ni par M™® Renaudin, ni par Fanny,
Donc, nul fonds à faire sur la famille : d'ellemême Joséphine ne connaissait personne, hormis peut-être quelques créoles ; encore, n'est-ce que bien plus tard qu'on la trouve en relations avec des gens de Sainte-Lucie. Elle avait sans doute espéré que son mari la produirait dans le monde, mais Alexandre, qui s'en souciait peu, avait, dès le printemps de 80, rejoint son régiment à Brest, et la pauvrette se trouvait en ce logis de la rue Thévenot, entre sa tante, son beau-père, son père aigri, malade, courant après l'argent et les grâces de Cour. Elle n'avait pour se distraire qu'à promener dans Paris, ses poches emplies des pauvres bijoux de sa corbeille pour se donner la joie de les tâter en marchant.
Les jours lui semblaient longs, et à apprendre que son mari passait fort bien son temps à Brest, elle ne pouvait manquer d'en prendre de la jalousie, mais lui en plaisantait : il lui écrivait, le 16 août : « Enfin, mon cœur, je ne vois plus qu'un mois qui me sépare du moment où je dois te revoir, t'embrasser, t'assurer du plaisir que j'éprouve avec toi et te jurer de nouveau que je te suis et j'ai été fidèle. » S'il fallait qu'il jurât, c'est donc qu'elle avait déjà des soupçons, et, sous ce jargon d'intimité, l'on sent déjà les dissonances du cœur.
LE JEUNE MÉNAGE gS
Revenu à Paris durant que son régiment allait prendre la garnison de Verdun, le vicomte ne se soucia nullement encore de montrer sa femme. II la trouvait gauche, empruntée, ignorante ; pis que cela, il la trouvait laide, la taille lourde, nulle tournure, des yeux de province et, par-dessus, de folles idées d'amour conjugal, de tendresse et de jalousie. Il s'était laissé marier pour être libre de sa fortune et de ses actes ; et s'il n'entendait point que sa femme le suivît dans ses garnisons, moins encore la voulait-il dans le monde où ses meilleurs appuis étaient sans doute ses parents maternels.
Quant à la Cour, il aurait assez de peine à s'y introduire lui-même, à s'y faire agréer pour ses talents de beau danseur, sans parvenir jamais à ces distinctions désirées par tous les gentilshommes d'ancienne noblesse : monter dans les carrosses du Roi et suivre Sa Majesté à la chasse. Soutenu par les La Rochefoucauld, surtout par le duc de Coigny, lequel s'était fait une spécialité d'appuyer de son crédit de telles prétentions et qui, parfois, par un coup de surprise et de faveur parvenait, comme dans le cas du prétendu baron de Batz, à les faire passer, le vicomte devait à un moment s'imaginer qu'il y parviendrait. Le généalogiste des Ordres lui barra franchement la route. « M. de Beauharnais, écrit-il le i5 mai 1786 à M. de Coigny, n'est pas susceptible des honneurs de la Cour qu'il sollicite. Sa famille est d'une bonne bourgeoisie d'Orléans , qu'une ancienne généalogie
manuscrite déposée au cabinet de l'Ordre du Sainte Esprit, dit avoir été connue d'abord sous le nom de Beauvit, qu'elle a quitté ensuite pour prendre celui de Beauharnais. Aucuns de ses sujets ont été marchands, échevins et lieutenant au bailliage et siège présidial de la même ville et d'autres conseillers au Parlement de Paris. Une de ses branches, connue sous le nom de seigneurs de la Bretesche, a été condamnée, par jugement de M. de Machault, intendant d'Orléans, du 4 avril 1667, comme usurpatrice de noblesse, à 2.000 £ d'amende qui fut modérée à celle de i.ooo livres. »
Ce fut pour aboutir à cet échec, le plus mortifiant que put recevoir un gentilhomme ou prétendu tel, que le vicomte de Beauharnais s'efforça durant huit années à franchir, en dansant, les degrés, et malgré Coigny, l'illustre Goigny, auquel on n'avait rien à refuser, il trouva, à la porte du sanctuaire, un manant qui lui en barra l'entrée? Qui faut-il le mieux rendre responsable de ce que sera tout à l'heure le vicomte de Beauharnais, Patricol qui lui infusa la doctrine ou le généalogiste qui lui souffla la haine ? Parce qu'on lui avait refusé de monter aux carrosses du Roi, il fallut qu'il n'y eût plus de carrosses, ni de roi — jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de Beauharnais.
Conçoit-on que ce travail où il appliquait son génie, le vicomte l'eût rendu plus ardu encore en se compliquant d'une épouse? Garçon ou quasi tel,
il comptait faire son chemin, mais pas si sot que de remorquer une femme que, ni l'argent, ni l'éducation, ni les entours n'auraient préparée à un tel rôle. Il ne fit donc rien ni pour la présenter*, ni pour la mener dans les maisons où il était accueilli, pas même dans celle où il avait été élevé, où il passait encore sa vie, chez le duc de La Rochefou cauld. Pendant qu'il y dansait des pas, y jouait des comédies, y reprenait ses habitudes, Joséphine avec ses dix-sept ans, allait de la rue Thévenot à Noisy-le-Grand, sous la garde de M""® Renaudin qui revoyait jusqu'aux lettres intimes qu'elle écrivait à son mari, et elle avait comme distraction de rechercher, dans la garde-robe du vicomte, les vestes brillantes ou les habits pailletés qu'il fallait lui envoyer pour les fêtes où il était convié.
Dès 17815 lorsque son mari lui écrit, c'est en maître d'école et l'on dirait ses instructions dictées par Patricol : « Je suis ravi du désir que tu me témoignes de l'instruire. Ce goût qu'on est toujours à même de contenter, procure des jouissances toujours pures et a le précieux avantage de ne laisser aucun regret quand on l'écoute. C'est
1 II faut y insister, car, à présent, cette légende que Joséphine fit partie de la cour de Marie-Antoinette semble revenir d'Allemagne. Reichardt prétend avoir vu Joséphine au palais de Saint-Cloud suivant la Reine en qualité de demoiselle d'honneur avant son mariage avec l'infortuné général Beauharnais. Or, on a vu ce qu'était Joséphine avant son mariage; ce mariage est en date du i3 décembre 1779; et Saint-Cloud fut acheté pour la Beine le 24 octobre 1784. Croyez ensuite aux témoins oculaires!
en persistant dans la résolution que tu as formée que les connaissances que tu acquerras t'élèveront au-dessus des autres et que, joignant alors la science à la modestie, elles te rendront une femme accomplie. Les talents que tu cultives ont aussi leurs agréments et, en y sacrifiant une partie de la journée, tu sauras réunir l'utile à Fagréable. »
Elle a dix-sept ans, il en a vingt, et voilà ce qu'ils se disent ! Au reste, dès le premier jour qu'il a vu sa fiancée, il a, c'est lui-même qui le dit, « formé le plan de recommencer son éducation et de réparer par son zèle, les quinze premières années de sa vie qui avaient été négligées. »
C'est parce que Joséphine n'a pas répondu comme il l'attendait à cette manie, parce qu'il a découvert en elle un défaut de confiance qui l'a étonné, qu'il s'est refroidi. Puis, il a aperçu en elle une indifférence et un peu de volonté de s'instruire qui l'ont convaincu qu'il perdrait son temps. Alors, il a pris le parti de renoncer à son plan et d'abandonner à qui voudrait l'entreprendre l'éducation de sa femme.
Qu'elle se remette à travailler, qu'elle lise les bons poètes, qu'elle apprenne par cœur des tirades de théâtre, qu'elle étudie l'histoire et la géographie, peut-être reviendra-t-il, mais encore devrat-elle mettre de côté son fatigant amour, ne s'occuper ni de ce que dit son mari, ni de ce qu'il fait, ni de ce qu'il écrit, et ne pas prétendre que
dans le monde il ne voie qu'elle. C'est son dernier mot, et c'est Patricol, chargé de le confesser et, s'il est possible, de le ramener, qui en fait la confidence à INI""^ Renaudin.
Certes, l'excuse est singulière, mais, à suivre Alexandre par la vie, on peut croire qu'ici il est sincère. Sans doute, il aime le monde, les femmes, l'avancement et les grades, mais, de nature, il est versatile et peu fixé, sauf en ce qui touche une fatuité qui demeure stable et qui parait sans limite : à cette fatuité il joint un pédantisme qui est peu ordinaire dans sa classe et dans son état. Il éprouve une joie sans égale à écrire des phrases pompeuses, creuses et longues, à en écrire des pages après des pages, à prêcher l'instruction, à s'établir en maître d'école. Ce n'est pas même le pédantisme de collège tel que l'introduiront dans le gouvernement Robespierre et Saint-Just, tel que Camille, avec des parties de génie, le portera dans la littérature politique, c'est un pédantisme spécial, un pédantisme infaillible, un pédantisme hautain qui est à l'autre ce qu'un vicomte est à un robin. Patricol a déteint sur Alexandre si profondément qu'Alexandre est Patricol même ; seulement, Alexandre joint à la faculté d'ennuyer, à la confiance exaltée en son savoir, sa vertu et son esprit de conduite, tous les vices de la société au milieu de laquelle il vit, toute la vanité d'un nouveau noble, toute l'inconsistance d'un caractère faible, toutes les violences de passion d'un homme
jeune, riche et sans frein, toutes les incertitudes d'un esprit perpétuellement mécontent, et, en ce qui touche sa femme, une sorte de mépris pour le mariage qu'il a fait, compliqué de dédain pour la provinciale qu'il a épousée et qui n'a même pas à ses yeux le mérite d'être jolie.
Durant qu'Alexandre se promène de château en château, Joséphine, pâlissant sur les rudiments, essayant en vain de mettre dans sa petite tête créole des noms et des dates, traîne péniblement sa grossesse de la rue Thévenot à Noisy. Elle revient à Paris pour son terme et, le 3 septembre 1781, accouche, rue Thévenot, d'un enfant mâle qui est baptisé le lendemain en l'église Saint- Sauveur, rue Saint-Denis, et reçoit les prénoms d'Eugène-Rose. 11 a pour parrain son grand-père paternel, le marquis, et pour marraine, sa grand'mère maternelle, M"® de la Pagerie (Rose Desvergers de Sanois) représentée par M™^ Renaudin. Le vicomte, revenu pour les couches, assiste à la cérémonie, ainsi que l'inévitable M. Bégon et M. de la Pagerie qui a constamment retardé son retour à la Martinique sur l'espoir d'obtenir quelque grâce de la Cour. Sans doute, l'année précédente, le 22 avril 1780, ses services militaires lui ont valu la croix de Saint-Louis et c'a été le marquis de Beauharnais qui a été chargé de le recevoir, mais si cette faveur est déjà surprenante — car, pour que l'on passe à M. de la Pagerie, pour années de
service toutes celles qu'il a vécues en son île, pour qu'on ne lui fasse point reproche d'avoir quitté son poste de capitaine des dragons de la milice de Sainte-Lucie au moment où cette île était attaquée par les Anglais, pour qu'on lui compte pour services militaires, le temps qu'il a porté le titre de capitaine de milice dans une colonie occupée par l'ennemi, il faut sans doute quelque crédit dans les bureaux — si c'est déjà une faveur, une croix n'emplit pas la bourse, et ce que M. de la Pagerie eût souhaité surtout, c'eût été une augmentation de pension, à quoi l'on comprend que les ministres fissent résistance. Mais il ne se lassait point : d'ailleurs la maison était bonne et il ne lui en coûtait rien. Outre le vivre et le couvert, il y trouvait même de l'argent, car c'est là qu'il emprunte, le 26 avril, de M™^ Renaudin cette somme de 26000 livres dont il ne paya jamais un sol d'intérêt, si bien qu'en 1791, on en réclamait à sa veuve neuf années et demie.
Le baptême fait, l'accouchée rétablie, Alexandre paraît se soucier aussi peu du fils qu'il vient d'avoir que de la femme qui le lui a donné : il recommence si bien à jouir de Paris que ^jme Renaudin décide qu'un voyage un peu long lui est nécessaire et qu'elle le détermine à partir pour l'Italie.
Il est en route le i^' novembre, s'embarque à Antibes, relâche à Gènes : en quel esprit de
déclamation, de fausse misanthropie, c'est ce qu'il faut voir : « Je m'imagine, écrit-il à M""^ Renaudin, que vous avez déjà quitté Noisy et je vous vois, à présent, dans notre capitale qui va être bien brillante cet hiver : des illuminations, des fêtes publiques vont vous faire passer rapidement tous vos moments. Mes plaisirs à moi seront d'une autre nature et achetés par des peines. L'admiration d'un tableau, d'une statue, d'une colonne ; l'étude des chefs-d'œuvre qu'ont faits les hommes dans un temps où les arts ont été poussés au plus haut degré de perfection sera une occupation qui me consolera d'un éloignement qui me coûte, je vous jure, plus qu'on ne pense (au moins ceux qui sont habitués à ne pas me rendre justice), mais éloignement qui, depuis que je suis hors de ma patrie, m'a fait verser souvent des larmes. » N'est-ce point là le ton que doit prendre un élève de Rousseau, et n'est-ce pas ainsi que doit se présenter un génie incompris, méconnu, persécuté ? L'antithèse n'est-elle point belle et ne convient-il pas de s'attendrir ?
Aussi bien, le vicomte n'en prend pas moins à Rome sa part de toutes les fêtes et, durant six mois, ne s'en donne pas moins tous les airs de l'amateur des arts. A son retour, le 29 juillet 1782, il semble un peu calmé, et il a pour sa femme des attentions. « Il parait enchanté de se retrouver avec elle. » On est d'ailleurs dans un cadre nouveau et le beau-père La Pagerie, désespérant de faire
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reconnaître ses services, a enfin regagné son île. Quittant l'hôtel de la rue Thévenot, le marquis s'est transporté avec sa bru et M""^ Renaudin, dans un hôtel dont Alexandre est devenu, en son absence, le principal locataire et qui est sis en un quartier neuf et plus au goût du jour, rue Neuve- Saint-Charles, un bout de rue qui prolonge la rue de la Pépinière, entre la rue de Courcelles et le faubourg Saint-Honoré, tout près de l'église Saint- Philippe du Roule nouvellement bâtie et non encore consacrée.
Les belles résolutions du retour durent peu et l'air de la rue Saint-Charles ne vaut pas mieux pour Alexandre que celui de la rue Thévenot. Paris l'entraîne et il est incapable d'y résister. Même pas Paris, Verdun où est sa garnison. Quelqu'un qui l'a connu a dit qu'il était « d'une grande coquetterie avec les femmes ». Il fut tel jusque sur les marches de l'échafaud. Or, il était dans le caractère de Joséphine d'être jalouse, dans son tempérament de pleurer et de faire des scènes. En ce moment où elle n'avait aucun tort, où les griefs ne lui manquaient point, comment n'eùt-elle pas manqué de s'en prévaloir? Et d'ailleurs, dans la vie qu'on lui avait faite, quel autre objectif avaitelle que son mari ? Quel dérivatif offrait-on à une femme de son âge, quelle satisfaction lui donnaiton, quel plaisir, quelle distraction ? Et n'avait-elle pas droit de se plaindre ?
A peine Alexandre a-t-il passé un mois en
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France qu'il song« à repartir. Il n'est point satisfait de son grade de capitaine ; il n'est point disposé à faire du service de garnison ; il ne se soucie nullement d'embarquer sur les vaisseaux du Roi pour s'y faire tuer comme le capitaine de Montcourrier ou blesser comme le capitaine de Montoy de Bertrix, ses cam£p:'ades de la Sarre. Il lui faut à lui du particulier, car il s'inquiète de la perspective de n'obtenir que fort tard un régiment et, sans doute, pour avoir cet agrément de la Cour, ce n'est point trop de se signaler. Justement, M. de Bouille, gouverneur des Iles du Vent, est en France : il y est venu pour déterminer le ministère à une grande expédition contre Plymouth ; le public ignore sans doute son dessein et le croit occupé de la conquête de la Jamaïque, mais, où qu'aille le vainqueur de la Dominique et de Saint- Christophe, il y aura toujours de la gloire à le suivre. Alexandre souhaite de l'accompagner comme aide de camp. — Rien moins. — Il se fait près de lui chaudement appuyer par le duc de la Rochefoucauld qui lui a obtenu d'abord un congé indéfini du ministre de la Guerre, mais ses démarches n'aboutissent pas. On a les lettres de M. de La Rochefoucauld ; il est impossible qu'elles soient plus agréables ; il n'y oublie rien, « ni le vif intérêt que toute sa famille et lui prennent au jeune homme », ni la connaissance qu'il a de lui depuis son enfance, « parce que, dit-il, il a été élevé chez nous avec mes neveux » ; ni l'honnê-
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teté, ni l'âme, ni l'esprit, ni la grande ardeur pour s'instruire, ni même le voyage en Italie « fait avec beaucoup de fruit », mais pourquoi pas un mot du marquis, s'il ne considère le rappel de son nom et de ses anciennes qualités comme devant desservir le vicomte ? pourquoi, parlant à M. de Bouille qui arrive de la Martinique, qui a épousé une demoiselle Bègue, de la Martinique, dix fois alliée aux Sanois, pas un mot des La Pagerie, si les La Pagerie ont réellement là-bas la situation qu'on leur prête ?
Le départ de M. de Bouille est subit, et peutêtre est-ce là le motif de l'échec d'Alexandre, mais il s'obstine et n'ayant pu partir comme aide de camp, c'est comme volontaire que, le 26 septembre 1782, il s'embarque pour la Martinique, que menace une descente anglaise et qui a le plus pressant besoin de secours. Au moment de son départ de Paris, sait-il que sa femme est de nouveau enceinte ? En tout cas, il l'apprend d'elle à Brest où il est obligé de s'arrêter quelque temps et « il se félicite d'en avoir la certitude ».
Toutefois, il n'est point expansif ; ce n'est point à Joséphine, c'est à M""® Renaudin qu'il adresse ses confidences, ses plaintes sur ce que l'on ne le comprend pas, sur le peu de cas que l'on fait « du mérite de sa résolution et de ses sacrifices ». « Enfin, dit-il, j'ai pour moi ma conscience qui s'applaudit d'avoir su préférer aux douceurs actuelles d'une vie tranquille et passée dans les
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plaisirs, la perspective, quoique éloignée, d'un avancement qui peut m'assurer une existence plus flatteuse pour l'avenir, me valoir une considération utile à mes enfants. »
Il arrive à la Martinique au mois de novembre. — Seul ? on dit que non et qu'il a pris ou trouvé une compagne de voyage % — et, dès son débarquement, il semble que ses rapports avec sa belle famille manquent de cordialité. Tous les torts sont-< ils pourtant du côté d'Alexandre ? N'a-t-il pas le droit de s'étonner de la médiocre situation que son beaupère a dans la colonie, du peu d'estime où on le tient, de l'espèce de misère où il vit ? D'autre part, M. de La Pagerie qui n'est rentré que depuis quelques mois, n'ignore rien des débuts du mariage, et se tient sur Fextrême réserve. Sa femme se permet des observations que le gendre accueille mal. Chacun a des reproches à se faire, chacun a des griefs à invoquer et tels qu'on ne se lespardonne guère. De la famille de sa femme, le vicomte ne voit guère que l'oncle, le baron de
1 Je n'avais point prononcé le nom en 1899, il le fut depuis lors. C'est celui de Laure de Gix-ardin, fille de Jean-Pierre de Girardin, écuyer, seigneur de Montgirald, et de Claire-Elisabeth Hook de Gatteville. Elle avait épousé Alexandre-François Le Yasser de la Touche, écuyer, seigneur de Longpré, lieutenant des vaisseaux du Roi, dont elle était veuve depuis le 5 décembre 1779 et dont elle avait eu un fils, mort en 1824, et une fille Betzy, mariée en 1798 à Edouard, duc de Fitz-James; elle se remaria en 1785 à Arthur Dillon, dont elle eut une fille Fanny, mariée au comte Bertrand — cette charmante comÛ3sse Bertrand qui accompagna son mari à Sainte-Hélène.
Tascher qui, établi à Fort-Royal comme directeur du port, marié à une demoiselle Roux de Chapelle tenant aux meilleures familles de la colonie, a pris une position bien meilleure que son aîné et jouit d'une véritable considération. Pour lui, Alexandre déploie toutes les grâces, et, comme il sait à l'occasion être aimable et séduisant, qu'il porte avec lui cette fleur d'élégance, ce ton de bonne compagnie, ces talents de danseur, ces façons de philosophe, tout le train à la mode dont il s'est paré à la Roche-Guyon, il ne manque pas de plaire. La baronne de Tascher est enthousiaste : « Dieu veuille, écrit-elle, que mon fils puisse lui ressembler en tous points ; je ne lui demande rien de plus et je serais la plus heureuse des femmes. »
C'est là toute la conquête d'Alexandre, car c'est vainement que M. de Bouille prépare ses forces pour risquer une offensive hardie. L'échec de la tentative contre Gibraltar a tout décidé. Plus d'espoir pour le vicomte de se signaler dans les expéditions puisque la paix va se conclure, que les préliminaires en sont signés le 20 janvier 1783, et qu'aussitôt la nouvelle reçue, les hostilités cessent aux Antilles. Irrité et inoccupé, le vicomte subit d'autant plus facilement les impressions que lui fournit « la Dame de ses pensées », laquelle est experte, ennemie des Tascher, jalouse du mariage que M"^ Renaudin a fait faire à sa nièce et prête à user de tous les moyens pour troubler à jamais le jeune ménage. Elle sait les coquetteries qu'a
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pu faire jadis Joséphine, les flirts auxquels elle s'est livrée : quelle occasion d'en réunir les histoires, d'en collectionner les preuves et de s'attacher ainsi un amant désirable, en le séparant à jamais de sa femme ! Nul commissaire ne mena une enquête avec cette sévérité, cette adresse et cette générosité. Les nègres et les négresses sont régalés à l'envie pourvu qu'ils parlent et ils parlent à souhait. Munie de pièces qu'elle croit décisives, la dame part en éclaireur ; Alexandre doit la suivre bientôt, mais il tombe malade chez un habitant qui lui a donné l'hospitalité. Par reconnaissance, et pour égayer sa convalescence, il prend la femme, mais l'habitant n'apprend son infortune qu'après le départ du traître.
Le 10 avril 1783, Joséphine est accouchée à Paris, rue de la Pépinière (la rue Saint-Charles n'en est qu'un court prolongement et les deux noms s'emploient indifféremment) d'une fille qui a été baptisée le lendemain, à la Madeleine de la Ville-l'Evèque, et qui a reçu les noms d'Hortense-Eugénie. Le parrain est le grand-père La Pagerie, auquel on donne pour la première fois du Haut et Paissant Seigneur et qu'on qualifie capitaine de dragons, sans dire que c'est de milice; il est représenté par son neveu, le fils aîné du baron Tascher, qui, âgé de dix ans, a été envoyé à Paris pour y suivre le collège. La marraine est Fanny Beauharnais qui, pour le moment, est retirée aux Dames de la Visitation, rue du Bac. On a soin d'indiquer dans l'acte que le père qualifié vicomte de Beauharnais, baron de
Beauviile, capitaine au régiment de la Sarre, est « actuellement en Amérique pour le service du Roi ».
Ce père n'a point avant deux m.ois la nouvelle de sa paternité; les lettres ne mettent guère moins de temps : c'est donc au plus tôt au milieu de juin. Le 8 juillet, il écrit à sa jeune femme la lettre que voici :
« Si je vous avais écrit dans le premier moment de ma rage, ma plume aurait brûlé le papier et vous auriez cru, en entendant toutes mes invectives, que c'était un moment d'humeur ou de jalousie que j'avais pris pour vous écrire; mais il y a trois semaines et plus que je sais, au moins en partie, ce que je vais vous apprendre. Malgré donc le désespoir de mon âme, malgré la fureur qui me suffoque, je saurai me contenir; je saurai vous dire froidement que vous êtes à mes yeux la plus vile des créatures, que mon séjour dans ces pays-ci m'a appris l'abominable conduite que vous y aviez tenue, que je sais, dans les plus grands détails, votre intrigue avec M. de Be..., officier du régiment de la Martinique, ensuite celle avec M. d'H..., embarqué à bord du Césai\ que je n'ignore ni les moyens que vous avez pris pour vous satisfaire, ni les gens que vous avez employés pour vous en procurer la facilité; que Brigitte n'a eu sa liberté que pour l'engager au silence, que Louis, qui est mort depuis, était aussi dans la confidence ; je sais
•enfin le contenu de vos lettres et je vous apporterai avec moi un des présents que vous avez faits. Il n'est donc plus temps de feindre et, puisque je n'ignore aucun détail, il ne vous reste plus qu'un parti à prendre, c'est celu de la bonne foi. Quant -au repentir, je ne vous en demande pas, vous en êtes incapable : un être qui a pu, lors des préparatifs pour son départ, recevoir son amant dans ses bras, alors qu'elle sait qu'elle est destinée à un autre, n'a point d'âme : elle est au-dessous de toutes les coquines de la terre. Ayant pu avoir la hardiesse de compter sur le sommeil de sa mère et de sa grand'mère, il n'est point étonnant que vous ayez su tromper aussi votre père à Saint- Domingue. Je leur rends justice à tous et ne vois que vous seule de coupable. Vous seule avez pu abuser une famille entière et porter l'opprobre et l'ignominie dans une famille étrangère dont vous étiez indigne. Après tant de forfaits et d'atrocités, que penser des nuages, des contestations survenues dans notre ménage? Que penser de ce dernier enfant survenu après huit mois et quelques jours de mon retour d'Italie? Je suis forcé de le prendre, mais j'en jure par le ciel qui m'éclaire, il est d'un autre, c'est un sang étranger qui coule dans ses veines! Il ignorera toujours ma honte, et, j'en fais encore le serment, il ne s'apercevra jamais, ni dans les soins de son éducation, ni dans ceux de son établissement, qu'il doit le jour à un adultère; mais vous sentez combien je dois éviter un pareil
malheur pour l'avenir. Prenez donc vos arrangements : jamais, jamais, je ne me mettrai dans le cas d'être encore abusé, et, comme vous seriez femme à en imposer au public si nous habitions sous le même toit, ayez la bonté de vous rendre au couvent, sitôt ma lettre reçue; c'est mon dernier mot et rien dans la nature entière n'est capable de me faire revenir. J'irai vous y voir à mon arrivée à Paris, une fois seulement; je veux avoir une conversation avec vous et vous remettre quelque chose. Mais, je vous le répète, point de larmes, point de protestations. Je suis déjà armé contre tous vos efforts, et mes soins seront tous employés à m'armer davantage contre de vils serments aussi faux et aussi méprisables que faux. Malgré toutes les invectives que votre fureur va répandre sur mon compte, vous me connaissez, Madame, vous savez que je suis bon, sensible, et je sais que, dans l'intérieur de votre cœur, vous me rendrez justice. Vous persisterez à nier parce que, dès votre plus bas âge, vous vous êtes fait de la fausseté une habitude, mais vous n'en serez pas moins intérieurement convaincue que vous n'avez que ce que vous méritez. Vous ignorez probablement les moyens que j'ai pris pour dévoiler tant d'horreurs et je ne les dirai qu'à mon père et à votre tante. Il vous suffira de sentir que les hommes sont bien indiscrets, à plus forte raison quand ils ont sujet de se plaindre : d'ailleurs, vous avez écrit; d'ailleurs vous avez sacrifié des lettres de M. de Be... à celui
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qui lui a succédé; ensuite, vous avez employé des gens de couleur qu'à prix d'argent on rend indiscrets. Regardez donc la honte dont vous et moi, ainsi que vos enfants, allons être couverts, comme un châtiment du ciel que vous avez mérité et qui me doit obtenir votre pitié et celle de toutes les âmes honnêtes,
« Adieu, Madame, je vous écrirai par duplicata et Tune et l'autre seront les dernières lettres que vous recevrez de votre désespéré et infortuné mari. »
« P.-S. — Je pars aujourd'hui pour Saint-Domingue et je compte être à Paris en septembre ou octobre, si ma santé ne succombe pas à la fatigue d'un voyage, jointe à un état si affreux. Je pense qu'après cette lettre je ne vous trouverai pas chez moi et je dois vous prévenir que vous me trouveriez un tyran si vous ne suiviez pas ponctuellement ce que je vous ai dit. »
Cette lettre écrite, le vicomte a fait partir pour la France sa maîtresse à laquelle il a donné rendez-vous à Paris et lui-même s'est embarqué, le i8 août, sur la frégate VAtalante où il a obtenu passage ; mais, avant, il a eu avec son beau-père une explication qui a amené une rupture définitive.
Il arrive en France au commencement d'octobre; il trouve au port des lettres de son père et de
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M"^® Renaadin qui tentent encore un accommodement, mais il ne veut rien entendre et, route faisant, de Châtellerault, le 20 octobre, il écrit à Joséphine pour lui intimer de nouveau ses ordres. Il lui dit :
« J'ai appris avec étonnement, en arrivant en France, par les lettres de mon père, que vous n'étiez pas encore dans un couvent, ainsi que je vous en avais témoigné la volonté par ma lettre datée de la Martinique. J'imagine que vous avez voulu attendre mon arrivée pour vous soumettre -à cette nécessité et que ce retard ne doit pas être considéré comme un refus. En vous écrivant du mois de juillet dernier, j'avais déjà fait toutes mes réflexions et mon parti était décidément pris. Vous sentez que ce n'est pas une fièvre inflammatoire -et putride que j'ai eue, occasionnée par l'excès de ma douleur, qui aura pu me faire changer d'avis, non plus que des rechutes continuelles durant quatre mois pendant lesquels j'ai été entre la vie et la mort, non plus que l'entier dérangement de ma santé qui me fait craindre de ne la jamais bien rétablir. Je suis inébranlable dans le parti que j'ai pris et je vous engage même à dire à mon père et à votre tante que leurs efforts seront inutiles et ne pourront tendre qu'à ajouter à mes maux, tant au moral qu'au physique, en mettant ma sensibilité enjeu et me mettant dans l'obligation de contrarier leurs désirs. Quant à nous, ceci soit dit sans fiel,
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sans humeur, pouvons-nous habiter ensemble après ce que j'ai appris ? Vous seriez tout aussi malheureuse que moi par l'image perpétuelle de .vos torts que vous sauriez être connus de moi. Et, quand même vous seriez incapable d'un remords, l'idée que votre mari aurait acquis des droits à vous mépriser ne serait-elle pas tout au moins humiliante pour votre amour-propre ? Prenez donc, croyez-moi, le parti le plus doux, celui d'acquiescer à mes désirs, et préférez dans cette cruelle position la certitude de ne point éprouver de mauvais procédés de ma part à l'obligation dansla({uelle vous me mettriez d'en mal agir et d'user sévèrement avec vous si a^ous ne vous soumettiez p^s à ce que j'exige. Je ne vois cependant aucun inconvénient, si vous désirez retourner en Amérique, à vous laisser prendre ce parti-là, et vous pouvez opter entre ce retour dans votre famille et le couvent à Paris. »
Joséphine esta Noisy à ce moment, car Alexandre ajoute : « Gomme j'espère faire en cinq ou six jours les soixante-dix lieues qui me séparent encore de la capitale et, qu'une fois rendu, j'aurai besoin de me promener en voiture pour me distraire et suppléer à la faiblesse de mes jambes, vous m'obligerez d'envoyer à Paris mes chevaux et ma voiture pour dimanche prochain 26 du courant. Si Euphémie veut profiter de cette occasion pour y amener Eugène, j'en serai très reconnaissant et je lui devrai
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iin plaisir, et il y a bien longtemps que je n'en ai goûté. »
Il termine ainsi : « Vous ne trouverez dans ma lettre aucuns reproches et combien cependant ne serais-je pas en droit d'en faire, mais à quoi serviraient-ils ? Ils ne détruiraient pas ce qui a existé, ils n'auraient pas même le pouvoir de vous rendre vraie! Ainsi, je me tais. Adieu, Madame; si je pouvais déposer ici mon âme, vous la verriez ulcérée au dernier point, mais ferme et décidée de manière à ne jamais changer. Ainsi nulle tentative, nul effort, nulle démarche qui tende à m'émouvoir. Depuis six mois, je ne m'occupe qu'à m'endurcir sur ce point. Soumettez-vous donc ainsi que moi à une conduite douloureuse, à une séparation affligeante surtout pour vos enfants, et croyez, Madame, que, de nous deux, vous n'êtes pas la plus à plaindre.»
Sur cette lettre, Joséphine se hâte de revenir rue Saint-Charles, mais Alexandre n'y descend pas. Il va loger dans une maison garnie, rue de Grammont, puis s'installe rue des Petits-Augustins (rue Bonaparte) , dans le petit hôtel de La Rochefouca uld, dépendante du grand hôtel dont la principale entrée est rue de Seine. Toutes sortes de démarches sont tentées par le marquis, parM^'^Renaudin, par quantité « de personnes respectables » pour amener une réconciliation, mais le vicomte reste inflexible; il veut à tout prix conserver la liberté qu'il a reconquise, et l'on dit qu'il a pour cela une
3onne raison : il a retrouvé à Paris la femme qui fut sa maîtresse à la Martinique et qui peut-être ne l'a précédé que parce qu'elle ne pouvait dissimuler plus longtemps son état.
Ce serait là, semble-t-il, autant d'énigmes pour Joséphine et ceux qui la soutenaient. Tout ce qu'il fallait savoir, ils l'avaient pourtant appris par une lettre que M™^ de la Pagerie a adressée au marquis ; elle a raconté que durant son séjour à la INIartinique le vicomte les a fort négligés; elle lui passait le peu de temps qu'il leur a donné en faveur de sa jeunesse ; livré à plusieurs femmes, il était plus agréablement à la ville qu'à la campagne, mais elle ne se serait jamais attendue que M™® de Longpré, « son compagnon de voyage », lui aurait tourné la tête au point de se manquer à lui-même comme il a fait. « Pour le séparer de son épouse, M""^ de Longpré a eu la bassesse de lui inspirer d'interroger un de mes esclaves à qui ils ont l'un et l'autre fait dire tout ce qu'ils ont voulu en lui prodiguant de l'argent et l'accablant de promesses. Le vicomte lui a donné quinze moëdes à deux fois *. Or quel est l'esclave que l'on ne corromprait pas avec cette somme, et quel est celui qui ne vendrait pas ses maîtres pour la moitié moins; je le tiens enchaîné, je voudrais bien qu'il fût possible de vous l'envoyer pour le questionner; vous jugeriez vous-
^ La Moëde, Moeda d'Oiiro ou monnaie d'or de 4800 reis dite Lisbonnine, pesait 10 gr. 700 au litre de 917™ et valait au pair 34fr. 89.
ii8 JOSEPHINE DE BEAUHARNAIS
même, Monsieur, de toutes les faussetés qu'on lui a fait dire par les erreurs où on Ta induit. » Toutefois, ce n'est point le vicomte qu'elle accuse, mais celle qui l'a entraîné. Ah! s'il donnait des preuves bien sincères d'un véritable retour et d'un parfait repentir sa femme, malgré les offenses qu'elle a reçues, pourrait revenir à lui. Mais autrement! « Qu'il est douloureux pour moi, écrit M'"^ de la Pagerie, d'être séparée d'elle et de me rappeler tous les dangers qu'elle a courus pour se rendre malheureuse ! Nous sommes. Monsieur, tous mortels, si elle avait le malheur de vous perdre, à quels maux ne serait-elle pas exposée ? Pour les prévenir, vous me rendriez le plus grand des services si vous pouviez obtenir de son mari de la laisser venir répandre ses larmes et ses chagrins dans le sein de ses honnêtes parents; je vous le demande même au nom de toute l'amitié que vous avez pour elle, car peut-elle encore vivre avec un mari qui est assez faible pour employer les promesses et l'argent pour se couvrir de honte en achetant le déshonneur de sa femme. 0 ma pauvre fille! Toutes vos peines sont dans mon sein, elles ne me laissent du repos ni jour ni nuit, venez mêler vos pleurs à ceux d'une tendre mère. »
Après un mois d'efforts pour obtenir une réconciliation, Joséphine, à la fin de novembre, choisissant le couvent de préférence à la famille, se détermine à se retirer à l'abbaye de Panthemont, rue de
Grenelle, où M™^ Renaudin s'enferme avec elle, et, le 8 décembre, elle fait requérir le commissaire au Châtelet, Joron, de se transporter par devers elle, pour recevoir sa plainte contre son mari. Elle raconte alors dans le plus grand détail les débuts de son mariage, l'existence qu'elle a menée, l'indifférence de son mari, dont « elle avoue qu'il a été plus fort qu'elle de ne pas lui témoigner sa sensibilité » ; elle dit les voyages et les déplacements d'Alexandre d'où il résulte que du i3 décembre i^;79, jour de son mariage, au 6 septembre 1782, jour du départ du vicomte pour la Martinique, elle a tout au plus passé dix mois avec lui * ; elle annonce enfin le refus formel du vicomte de reprendre la vie commune et, pour attester les injures, elle joint à la plainte les lettres du 12 juillet et du 20 octobre, qui constituent son grief principal.
Il est certain que si Alexandre avait eu à repro-
1 Du i3 décembre 1779 au mois d'avril 1780 (on a une lettre d'Alexandre datée de la Roche-Guyon le 26 mai, qui le montre parti avec les semestriers) : quatre mois ; du mois de janvier 1781 (une lettre à M'"^ Renaudin du i**'" novembre 1780 prouve qu'à cette date il est encore à la Roche-Guyon. Il est peut-être revenu à Paris en décembre; il y est en tout cas en janvier 1781 où Eugène est conçu) au mois davril ou mai (il y a une autre lettre à M™^ Renaudin de la Roche-Guyon, le 5 mai), quatre mois; du mois de septembre 1781 au i*"" novembre, date du départ pour l'Italie, deux mois; du aS juillet 1782, date du retour d'Italie, au 6 septembre, date du départ pour la Martinique, un mois et demi ; c'est à bien compter onze mois et demi, dont il faut déduire les diverses villégiatures d'Alexandre et ses constants déplacements.
cher à sa femme des faits postérieurs au mariage, il n'eût point manqué de le faire; son imputation au sujet de la naissance d'Hortense tombe d'ellemême, par le simple rapprochement des dates, — • puisqu'il est revenu d'Italie le 25 juillet et qu'il s'est écoulé deux cent cinquante-neuf jours jusqu'à l'accouchement ; d'ailleurs, et cela a une importance, lui-même en a fait amende honorable puisque, selon le témoignage du curé de Noisy, il est venu vers le 17 mars 1784 embrasser cette enfant qui est là en nourrice. Il n'est point allé chez le curé. « Il a payé deux mois à la nourrice, a donné à sa fille des bijoux de la foire et est reparti très content. » Voilà qui prouve comme il tient à ses dires ; il est à présumer que les autres allégations sont aussi fausses, sans quoi, au bout de quinze mois, il ne les eût pas volontairement et pleinement démenties.
Sans doute, Alexandre a vu que le procès engagé tournerait à sa confusion; sans parler des Tascher, ni de son père qui ont embrassé avec chaleurle parti de Joséphine, tous les siens, oncle, tante, frère, belle-sœur, paraissent avoir fait de même. Peut-être les La Rochefoucauld sont-ils intervenus et n'est-ce point sur eux seuls que le vicomte peut faire fonds ? Lorsque le duc a quitté le commandement de la Sarre pour passer maréchal de camp, n'est-ce pas lui qui a ménagé à Alexandre son entrée comme capitaine au régiment Royal-Ghampagne-Gavalerie (2 juin 1784) et qui l'a fait détacher près de lui, en
qualité d'aide de camp? Ne peut-on penser que c'est à tous les efforts combinés des personnes qui s'intéressent à lui, qu'a cédé le vicomte lorsque, le 3 mars 1785, il se rencontre avec Joséphine chez leur notaire ? Il fait les excuses les plus complètes pour ses lettres dictées par la fougue et l'emportement et, pour éviter un éclat et un procès, il consent volontairement à une séparation à laquelle Joséphine acquiesce « pour donner à ses deux enfants la preuve la plus forte de son amour maternel ». Tout le préambule, tout l'exposé des faits, dans cet acte de séparation fait sous seing privé, est à ce point et si hautement à l'honneur de Joséphine, que, sans contredit, il faut, pour que son mari y consente, qu'il n'ait pas même une allégation contraire à fournir. Les articles de la séparation, tout à l'avantage de la femme, le démontrent du reste surabondamment.
Joséphine habitera où il lui plaira; elle touchera, sur sa propre quittance, les intérêts de sa dot et tous autres revenus quelconques qui lui écherront. Elle recevra de son mari une pension annuelle de 5 000 livres et ce jusqu'à ce qu'elle ait recueilli des successions pour cette somme. Eugène-Rose restera à son père, mais il vivra jusqu'à l'âge de cinq ans, c'est-à-dire jusqu'au 3 septembre 1786, sous les yeux de sa mère, dans l'appartement qu'il occupe à présent, dans la même maison qu'elle. Il sera entièrement défrayé par son père et passera les étés près de sa mère à la campagne. Hortense
restera avec sa mère, et le père paiera pour elle, par trimestre et d'avance, i ooo livres jusqu'à ce qu'elle ait sept ans, et i 5oo, passé cet âge. Enfin, Alexandre donnera à sa femme les pouvoirs les plus amples toutes les fois qu'il en sera requis ; il paiera tous les dépens de l'instance, et le procès étant éteint et assoupi, tous les droits de Joséphine seront réservés au cas où son mari manquerait à quoi que ce soit des stipulations arrêtées.
Telle est la fin du procès qui, du sous seing privé, à la première difficulté que fait le vicomte, tourne à l'arrêt de Cour suprême, par une homologation de l'acte de séparation : Joséphine en sort avec les honneurs de la guerre et le douaire que lui a reconnu son contrat de mariage; plus d'incertitude sur l'état de sa fille qu'Alexandre renonce à contester, et, pour un an encore, la garde de son fils. Le séjour qu'elle a fait à Panthemont a été d'autre part singulièrement profitable à son éducation et à sa situation mondaine. Panthemont était le couvent où s'abritaient de préférence les femmes séparées ou en instance de séparation, les vieilles filles voulant vivre à bon marché, les orphelines en quête de mari. Moyennant pension de 800 livres et l'appartement payé à part, de 3cxo jusqu'à i 000 livres par année, on y était tout à souhait. C'était un immense hôtel garni, d'honorabilité entière, ouvert aux femmes de « la première distinction », avec des jardins, des bâtiments sans fin, des églises, des chapelles, à chaque étage des parloirs-salons,
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un endroit où, par goût, beaucoup de femmes allaient vivre, assurées d'y trouver bon gîte à bon marché et agréable société, plus libres qu'ailleurs, sauf les heures de rentrée, et, au fond, parfaitement indépendantes.
L'indépendance et le monde avaient jusqu'alors manqué à Joséphine, sévèrement tenue, à la ville et à la campagne, sous la férule de M""^ Renaudin — laquelle, malgré ses vertus comme tante, ne pouvait guère, par ailleurs, être estimée que pour ce qu'elle était et qui, par la situation même où elle s'était placée, s'était fermé toutes les portes d'un monde où l'on eût admis sans doute qu'elle fût la maîtresse du marquis, mais où nul n'admettait qu'elle vécut maritalement avec lui.
Or, à Panthemont, une fois M""® Renaudin retournée à ses occupations, Joséphine fut la vicomtesse de Beauharnais, une jeune femme malheureuse, irréprochable, victime d'un époux barbare. « Elle était intéressante » ; son histoire était pour toucher; ses petits enfants pour émouvoir.
Par l'habituelle rencontre dans les couloirs, les salles à manger, les parloirs et les chapelles, avec des femmes aimables, coquettes, distinguées de toutes manières, par les liaisons qu'entraîne la vie en communauté, Joséphine s'assouplit, se familiarise, s'exerce à bien parler et à bien vivre. Sans doute, ce n'est point avec les grandes dames qui passent à Panthemont qu'elle se lie, mais elle les voit, et c'est assez. Elle a gardé d'elles un si fidèle
souvenir, que, seize ans plus tard, leurs noms, entendus alors, sont les premiers qu'elle évoque pour mettre un semblant d'égalité entre elle, femme du Premier Consul, et la duchesse de Guiche, ambassadrice du comte d'Artois, pour créer entre elles deux une sorte de lien de société et faire voir qu'elle sait le monde : « Comment se porte Madame de Polastron, dit-elle. Je Vai vue a Panthemont. Elle avait une figure bien intéressante et une tournure charmante. »
Comme elle les a regardées; comme elle a surveillé leurs gestes, épié leurs mouvements, écouté leur son de voix, retenu la banalité de leurs paroles; comme on se l'imagine attentive, inventant des prétextes pour les prendre au passage, les voir entrer, saluer, sortir, pour saisir le secret de leur aisance aimable et de leur naturelle bonne grâce. A qui, comme elle, dans les longues oisivetés des Trois-Ilets, et, après, de Noisy et de la rue Thévenot, durant des jours et des jours, a étudié ses attitudes et cherché à tirer le mieux parti de son corps; à qui, comme elle, connaît pour n'en avoir négligé aucune des grâces, chacune des lignes que la femme peut dessiner; à qui porte en soi, comme elle, par un don supérieur, le sens de l'à-propos, le tact et le goût; à qui apparaît au premier coup, comme à elle, la tache ineffaçable de cette vulgarité, d'autant plus odieuse et répugnante qu'elle est plus confiante et plus sûre de soi, rien d'aisé comme de s'approprier ces mou-
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vements délicats, ces formes exquises qui désignent au propre les êtres sociaux de ceux qui ne sont pas tels et ne le seront jamais.
Joséphine possède déjà, de la femme, deux des vertus essentielles : elle est coquette et elle sait mentir. Sans prendre à la lettre les accusations d'Alexandre, on doit au moins reconnaître qu'en ces deux griefs, il pouvait être fondé. N'eût-il pu d'ailleurs les invoquer contre toutes les femmes au hasard et, ne sont-ce pas là les conditions de leur nature et les raisons mêmes de leur agrément? Et, à ces deux qualités, qu'un mari est tenté de regarder comme des vices, Joséphine ajoute, par la faculté d'assimilation qui est en elle, cette éducation physique qui la mettra tout à part dans une société nouvelle. Elle apprend le ton dont il faut parler, et, comme sa voix est jolie et rare, elle prête à ce qu'elle dit un charme incomparable; elle s'ingénie à reproduire ces gestes frêles qui sont d'une dame, elle s'exerce à marcher dans les longs couloirs, comme elle devra faire dans un salon, et c'est ainsi que, peu à peu, elle s'élève et se complète, se rend capable de paraître, susceptible de séduire.
Et, en même temps, par le calme de la vie qu'elle mène, par l'abolition de la jalousie qui l'a dévorée^ par la suppression de cette sorte d'esclavage où l'a maintenue sa tante, par ses vingt ans survenant et lui enlevant son air d'enfance trop longtemps conservé, une transformation s'opère en son être
physique; cette évolution qui, de la lourde, massive Yeyette, fait l'être délicat et souple, infiniment gracieux et rare, l'être de volupté entre tous désirable, car, nulle des séductions qu'elle peut se donner, elle ne l'ignore et, dédaignée, elle a conscience de l'effort qu'il faut faire pour attirer et retenir.
Enfin si, au couvent, elle n'a point formé de liaisons avec les dames du premier rang qui vivent en leur à part et ne se mélangent point, qui seulement passent, soit pour visiter les petites pensionnaires ou pour faire quelques jours une retraite de dévotion, elle a rencontré, sur un degré audessous, des femmes plus faciles, plus accueillantes, qui tiennent à la haute domesticité du Château, qui sont de la noblesse de province, ou de la grande bourgeoisie de Paris et qui se font une distraction, un plaisir de plaindre, d'égayer, de dresser une jeune femme.
De plus elle s'est trouvé des parentés avec certaines novices ou religieuses qui étant de bonne maison ne manquent point d'avoir une influence : Ainsi cette Marie-Sophie-Mathurine de Pradines qui le 23 mai 1785 prend le voile à l'abbaye aux Bois, M"^ Renaudin et Joséphine s'empressent à la cérémonie, les Pradines de Barsa, de Saint-Estève et de Flayols étant de vieille maison en Haut Languedoc et devant s'avouer pour parents.
C'est à Panthemont que Joséphine forme ses
premières relations de société, qu'elle fait ses débuts dans la vie française. A tous les points de vue, cette retraite de quinze mois lui est proiitable : — les prisons devaient lui réussir.