‹ Joséphine de Beauharnais, 1763-1796Chapitre 8 sur 13 · FONTAINEBLEAU — LA MARTINIQUE · texte numérisé non relu

FONTAINEBLEAU — LA MARTINIQUE

Au milieu de ces inquiétudes, Joséphine n'at-elle pas cherché des distractions moins innocentes que le cheval, la chasse et la comédie ? Abandonnée à vingt ans par un mari insupportable, dont les liaisons avec d'autres femmes sont publiques, les infidélités notoires et les injustices démontrées, livrée uniquement à elle-même, jeune, charmante, sensuelle, infiniment coquette, comment Joséphine ne prendrait-elle pas un amant ? Si jamais femme a été excusable, c'est elle. On dit qu'elle eut, au début de 1788, un certain M. de Gresnay, cousin de M. de la Vieuville. Y en eut-il d'autres, avant et après? Ce chevalier de Coig-ny qu'elle sauva en 1800, serait-il le même que ce CresnayPQue faut-il penser de Scipion du Roure que, plus tard, dit-on, elle se donnait elle-même ? Mais quoi? Où auraitelle trouvé une règle de vie si inflexible qu'elle se privât d'être admirée et d'être aimée ? Comment se serait-elle uniquement consacrée à des devoirs que nul ne lui avait enseignés et que le milieu où elle avait vécu ne lui avait guère appris à respecter? Ces devoirs, d'ailleurs, n'auraient-ils pas été imaginaires et le lien qui l'attachait à son mari ayant été rompu par son mari lui-même, n'était-elle pas libre de porter où il lui plaisait ses affections et ses désirs ?

Est-ce à la rupture de quelque liaison et au déchirement qui l'a suivi, est-ce à quelque imprudence dont il s'agit de dissimuler les suites, est-ce à des dettes qu'on ne saurait payer que moyennant une

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retraite, est-ce aux instances de ces parents qu'il faut attribuer le brusque départ de Joséphine pour la Martinique, en juin 1788? Nul de ses biographes n'a tenté d'expliquer pourquoi, abandonnant son fils qui justement doit venir passer l'été près d'elle, sa tante qui relève à peine d'une grave maladie, son beau-père infirme qui a besoin d'être entouré, elle s'évade en quelque sorte de Fontainebleau et, sans savoir s'il y a un vaisseau en partance pour les Antilles, se rend en toute hâte au Havre avec sa fille, si pressée que, sans attendre le bâtiment de l'Etat sur lequel, dit-on, elle a obtenu passage, elle profite du premier navire de commerce mettant à la voile, un petit et vilain bateau qui manque de périr corps et biens à sa sortie du port. Question d'argent? Sans doute elle en manque ; elle est dans (( un besoin pressant », mais n'en coûte-t-il pas moins encore d'attendre àFontainebleau les remises de son père que de les aller chercher à douze cents lieues ? Le voyage est cher ; il est au moins imprudent pour une femme de vingt-cinq ans qui va ainsi toute seule courir les mers ; il est dangereux pour une enfant de cinq ans comme est Hortense ; il est inopiné, car Joséphine a laissé repartir seul pour les lies son oncle, le baron de Tascher, venu en France en mai 87 ; il n'est motivé par rien d'officiel, rien qu'on sache, ni par un événement de famille, ni pas un deuil, ni par une succession. Qu'est-ce donc ? A défaut de documents quelconques, l'on est réduit aux conjectures; et l'obliga-

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tion de ce voyage mystérieux et subit, étant données les notions qu'on a pu prendre de la psychologie de Joséphine, ne peut tenir qu'à une de ces deux causes : amour ou dettes. Peut-être, comme il arrive dans les maisons où le buffet est vide, y at-il eu dispute entre M™® Renaudin et ses frères Tascher, entre le marquis et sa vieille amie, entre la tante et la nièce, et pour Joséphine la place à Fontainebleau est-elle intenable? Peut-être trouverat-on quelque jour une preuve de poursuites exercées contre elle et aboutissant à un décret de prise de corps? Peut-être rencontrera-t-on quelque lettre précisant et affirmant la nécessité physique d'un départ ? Ce qui est certain, c'est qu'il y a nécessité, donc contrainte.

Sauf le coup de vent à la sortie de la rivière, la traversée est heureuse et rapide. Arrivée à la Martinique, Joséphine se rend immédiatement aux Trois-Ilets et, dans cette médiocre habitation, près de son père déjà malade — il est mort deux ans plus tard le 7 novembre 1790, — près de sa sœur dont la santé inquiète depuis longtemps et qui succombe," dit-on, à une passion malheureuse — elle est morte le 4 novembre 1791, — elle passe fort tristement près de deux années. La société est naturellement des plus restreintes : elle se borne aux voisins les plus proches, les Marlet, les Gantheaume, les d'Au diffredi, lesGirardin, les Percin*. La vie estmono-

' La plupart de ces noms se retrouveront plus tard dans les comptes de Joséphine : elle fera, en l'an XII, une pension de

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tone, étriquée et sans but ; à peine quelque baptême pour s'égayer, tel que celui de Françoise-Stéphanie Tascher, dont Joséphine fut marraine et qui se montra si ardemment reconnaissante d'avoir été faite princesse avec un million de dot; ou celui de M"* Le Vassor de la Touche, cousine de M^^de Longpré ; les heures sont inoccupées et longues, etles soucis, les cruels soucis d'argent sont pareils à ceux qu'on trouvait à Fontainebleau. Joseph-Gaspard Tascher de la Pagerie mourra insolvable; à sa mort, sa veuve, à force d'implorer les créanciers, obtien< dra d'eux un concordat par quoi elle promettra de répartir entre eux 3oooo livres dans le délai de trois années, puis 3o ooo livres par an jusqu'à parfait paiement des dettes.

Qu'on juge dès lors ce qu'il faut penser du luxe de l'habitation et de ce que devait être l'existence avant cette dernière et suprême faillite. On a triomphé de ce queM™®Renaudin, à l'en croire, aurait, à Paris, de juin 1780 à fin 1790, touché, pour le compte de sa nièce, 17 4o3 livres 10 sols. Or, mettant de côté quelques remises provenant d'objets et de meubles vendus, c'est fort exactement, pour trente mois, la pension que le vicomte est tenu de faire à

I 200 francs à M. de Girardin; elle comblera les d'AudifTredi (qui sont une branche cadette des d'Audiffret de France), adoptera presque les enfants ; Alix d'Audiffredi qu'elle fera élever à ses frais chez M™® Campan, et Sainte-Catherine qu'elle mettra en pension chez M. Gay-Vernon, qui, plus tard, entrera aux pages, ne voudra point abandonner l'Empereur en i8i5, s'immortalisera par son dévouement.

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sa femme — et sur ces 1 7 000 livres, 1 5 000 servent à éteindre des dettes criardes. Qi^i^Tit aux parents Tascher, ils ne versent rien, mais ils nourrissent. Joséphine n'avait même pas chance de s'émanciper à Fort-Royal où, entre sa tante Rosette et son oncle Tascher, elle fût retombée en tutelle, à moins qu'elle n'y eût préparé la moins raisonnable des aventures : elle reste donc là, dans la purgerie, épave échouée attendant les marées incertaines, le coup de vent qui la remportera au large, vers ce Paris adoré dont elle a goûté à peine et dont le mirage la hante.

Pendant que Joséphine court les mers, Beauharnais fait son chemin : une compagnie dans un régiment de cavalerie ne saurait longtemps suffire à son génie ; il n'a sans doute fait aucun service dans Royal-Champagne, et Ton ignore même s'il y a paru, mais il n'en a pas moins tous les droits à être avancé. N'a-t-il pas, en effet, été détaché comme aide de camp près du marquis de Bouille nommé commandant de la province des Trois- Evêchés et cette campagne d'une année à peine (1787) ne doit-elle point lui compter plus que s'il l'avait faite aux Antilles : il ne manque point de conquêtes, et se targue de nombreux et brillants succès. « Ce genre de mérite flatte son amour propre et l'occupe presque exclusivement. » A son camarade. Bouille le fils, il raconte sans cesse ses

bonnes fortunes, dont il lui communique même les pièces justificatives qu'il conservait et classait. Il joint à ses confidences des préceptes de conduite avec les femmes, tels qu'eût pu les donner un Choderlos de Laclos, et pour juger cette génération des hommes à bonne fortune, qui s'appliqueront tout à l'heure à la Révolution, cette note n'est point inutile. En même temps qu'un homme, poursuivant ainsi, par tous les moyens, les succès de femmes, Louis de Bouille trouve en Beauharnais un gentilhomme exaspéré par son échec pour les carrosses. « Ce désavantage, qui faisait le tourment de sa vanité, a peut-être plus contribué qu'aucun autre à le jeter dans le parti ennemi de la Cour et dans les voies de la Révolution. »

A peine a-t-il passé une année à faire l'éducation de Louis de Bouille que le i^"" mai 1788, il est promu major en second et rentre dans la Sarre. C'est un grade créé cette année même, le 17 mars, et destiné à ceux des capitaines en pied, de remplacement ou de réforme, ayant au moins cinq ans de services, que « leur naissance et les services de leurs pères destinent plus particulièrement au commandement d'un régiment ». Pour parler franc, c'est le moyen qu'on a imaginé pour donner satisfaction à des officiers fort protégés, qui tous prétendent être colonels et qui, dès qu'ils ont atteint vingt-cinq ans, s'indignent qu'ils ne le soient point. Tel Beauharnais, en 1784.

C'est au duc de la Rochefoucauld, dont il conti-

nue à être le commensal, qu'il doit cette faveur de la Cour, et désormais, sous la monarchie, sa carrière est assurée. Mais quoi, finir maréchal de camp, lieutenant général, la belle affaire ? Que prétend-il donc ? Que veut-il? Que rève-t-il? 11 ne sait trop, parce qu'il embrasse ensemble toutes les ambitions, mais, moins son but est défini, plus son inquiétude est grande. 11 croit avoir des griefs parce que les faveurs ne sont point toutes venues le trouver ; il est certain qu'il est victime d'injustices parce qu'on n'en a point fait en sa faveur. 11 s'est attiré des mortifications, soit que sa séparation lui ait fait tort, soit que, par ailleurs, il ait déplu, soit qu'on le trouve en une coterie qui n'est point en bonne odeur. Cela n'est rien encore : on l'a blessé en sa vanité, on a prouvé à ce philosophe qu'il n'était point noble ; un manant lui a fermé sur le nez la portière des carrosses royaux. M. le vicomte de Beauharnais ne le pardonnera point. Aussitôt que les symptômes précurseurs de la Révolution se laissent entrevoir, il est au premier rang des novateurs, dont son patron s'est fait le protecteur le plus qualifié. Fondateur, président ou souscripteur de toutes les sociétés philantropiques qui, sous un prétexte de bienfaisance ont dissimuléjusque-là leurs tendances anarchistes, le duc de La Rochefoucauld, signalé par ses relations avec les philosophes et les littérateurs, a pris position à l'Assemblée des Notables et s'est établi, avec son cousin, le duc de Liancourt, le chef des

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aristocrates libéraux. — Ces deux mots jurent^ mais combien plus • les idées ! — Grand nom, grande fortune, cœur généreux, esprit médiocre, il est né à souhait pour le rôle qu'on veut lui faire jouer, et, derrière lui, se groupent naturellement la cohue des utopistes, des mécontents et des envieux.

Beauharnais est tout cela ensemble : on l'a vu aux phrases qu'il a écrit ; on le sent mieux à sa vie ballottée sans boussole avec la perpétuelle inquiétude d'autre chose. Moins sa conscience est nette, plus il entasse de phrases pour en attester la pureté. Plus sa vie est orageuse et déséquilibrée, plus il souhaite de détruire l'organisme social contre lequel il est insurgé. Ses passions et ses aventures sont vulgaires, mais il les ennoblit par des déclamations ; il croit en tirer un relief d'homme incompris, d'homme qui a souffert pour et par la femme, et, du haut de sa vertu éprouvée, il dicte des oracles aux peuples. Dès les premières assemblées provinciales, à l'en croire, il se signale, il se met en avant ; il reçoit une place d'administrateur, « la seule compatible avec la carrière militaire qu'il entend suivre ». Administrateur est peut-être beaucoup : le vrai est qu'il est nommé par l'Assemblée provinciale de l'Orléanais, membre, pour la Noblesse, de l'Assemblée de département de l'Election de Romorantin. Le département comprend deux Elections (Blois et Romorantin), et, dans chaque élection, l'Assemblée provinciale a

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choisi un membre pour le Clergé, un pour la Noblesse, trois pour le Tiers Etat ^

Les Etats généraux convoqués, Alexandre se présente à la Noblesse du bailliage de Blois pour en être l'un des deux députés. Il se trouve là un homme dont le nom est célèbre par des travaux d'un autre genre, qui, établi depuis vingt ans à peine dans le Blésois, s'y est acquis, par ses largesses, une popularité très grande. C'est le fermier général Lavoisier, membre de l'Académie des sciences. En 1778, il a acheté des Bégonia terre de Freschines. Il a provoqué par son exemple un réel progrès agricole et surtout, lors du cruel hiver de 1788-89, il a offert sans intérêt, à la ville de Blois, cinquante mille livres pour être employées en achat de grains. Il est la forte tête de l'assemblée dont il est élu secrétaire et dont il rédige les cahiers. Peut-être, n'étant point noble, craint-il, s'il est élu député de la Noblesse, que son élection ne soit contestée ; peut-être, étant fermier général, craint-il l'incompatibilité; quels que soient ses motifs, c'est lui qui, pris d'une belle flamme pour Beauharnais, cabale en sa faveur et le fait nommer presque à l'unanimité.

Le cahier que Lavoisier a rédigé et qu'Alexandre est chargé de soutenir est le plus révolutionnaire

* L'assertion d'Alexandre est formelle et ne peut se rapporter qu'à cette nomination. Toutefois le Beauharnais nommé est qualifié marquis dans le Procès-verbal des séances de l'Assemblée provinciale de l'Orléanais.

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que l'on puisse trouver en France, tout inspiré des doctrines de Jean-Jacques, tout imprégné de paradoxes philosophiques. En voici, du reste, le préambule : k Le but de toute institution sociale est de rendre le plus heureux qu'il est possible ceux qui vivent sous ses lois. Le bonheur ne doit pas être réservé à un petit nombre d'hommes : il appartient à tous : ce n'est pas un privilège exclusif qu'il faut disputer, c'est le droit commun qu'il faut conserver, qu'il faut partager, et la félicité publique est une source dans laquelle chacun a le droit de puiser la sienne. » Tout est dans ce cahier : le vote par tète, l'interdiction d'une chambre héréditaire, l'emploi de l'armée aux ouvrages publics et aux confections de chemins, l'abolition des privilèges, la justice gratuite, la simplification des formes, un code criminel inspiré de la jurisprudence criminelle d'Angleterre, l'établissement d'un conseil chargé de former un plan d'éducation nationale, la suppression de la capitation, la fixation des dépenses, la liberté des métiers, quoi encore? Sans doute la suppression des preuves de noblesse et l'entrée libre aux carrosses du Roi!

Beauharnais est donc fidèle à son mandat et conséquent avec lui-même lorsque, dès son arrivée à Versailles, il se range dans la minorité de la Noblesse, les Quarante-sept^ avec Gastellane, La Fayette, d'Aiguillon, le duc d'Orléans, les deux Toulongeon, Bureau de Puzy, Lezay-Marnesia,

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Luynes, Menou, Lameth, Laliy-Tollendal et, pardessus tout, le duc de La Rochefoucauld. Il est des quarante-sept qui, le 26 juin, viennent se réunir au Tiers pour la commune vérification des pouvoirs. Dans la nuit du 4 août, cette nuit où, dans une ivresse de dévouement, tant de gens sacrifient ce qui ne leur a jamais appartenu, il propose l'égalité des peines pour toutes les classes de citoyens, l'admissibilité de tous les citoyens dans tous les emplois ecclésiastiques, civils et militaires : il soutient et précise sa motion le 21 août, lors de la discussion sur la Déclaration des Droits, et, en récompense de son attitude, lorsque l'Assemblée, après les journées d'octobre, est livrée à la gauche par le départ ou l'abstention de la droite, il est, le 2,3 novembre, élu secrétaire avec Volney etDubois- Crancé pour collègues et d'Aiguillon pour président.

Dès lors, il a, dans l'Assemblée nationale, une position ; il parle de la vertu ; il trouve cette formule des Capacités destinée, malgré la barbarie du mot, à faire un si beau chemin dans le langage politique ; il s'empare, en sa qualité de major en second et de vétéran des guerres d'Amérique, de la spécialité militaire; il propose, le i5 décembre 1789, un projet d'organisation démocratique de l'armée et de la milice — celle-ci « établie sur le principe que le Roi et l'héritier présomptif pourront seuls être exemptés du service militaire », celle-là « assez forte pour nous

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empêcher d'être conquis, mais point assez pour nous conquérir ». — Ce n'est pas assez pour lui d'être membre du Comité militaire, d'organiser l'armée française, de refuser au Roi le droit de guerre, de régler l'avancement, de rapporter sur le Génie et les Etats-majors, de discourir sur l'affaire de Nancy, sur la Garde du Roi, sur les officiers réformés, surles invalides, sur lesretraites, de faire autoriser par l'Assemblée la présence des militaires dans les clubs hors le temps de service : il parle sur les juifs, il parle sur les moines, il parle sur la presse, il parle sur la marine, les ponts et chaussées et les inondations,' il parle — ou plutôt il lit — sur toute chose ; et c'est toujours le verbiage des lettres à Joséphine, toujours le pédantisme à la Patricol, et le néant de la pensée noyé dans la redondance des périodes. Et la Constituante ne lui suffit pas : il lui faut les Jacobins, où il se met en si belle vue que c'est lui qui, élu président à la mort de Mirabeau, mène, comme tel, le deuil en tête de la Société.

A-t-il alors quelque idée de réconciliation avec sa femme? On l'a dit, mais la chose est au moins doute^se. Joséphine, à la Martinique, ne le gêne point et ne l'empêche nullement de parler de sa vertu. Il s'est réinstallé dans le petit hôtel de La Rochefoucauld, après avoir vécu à Versailles à l'hôtel de Brissac, rue du Vieux-Versailles ; il pousse des brouettes au Champ de Mars et s'attelle à la même chstrrette que l'abbé Sieyès pour préparer

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le terrain de la Fédération ; il a des femmes, beaucoup de femmes, et de très belles, et de très jolies, et de très bien nées, car il est à la mode et il marche à peine sur ses trente ans ; en vérité que ferait-il de sa légitime épouse?

11 se tient débarrassé d'elle moyennant sa pension qu'il lui envoie fort régulièrement à présent par M"^ Renaudin, mais, si la séparation fait ainsi l'affaire du mari, plaît-elle autant à la femme ?

Certes, à la rue Thévenot et à Noisy, l'existence était sévère et les distractions absentes; mais, à Panthemont, fût-ce par le trou de la serrure, Joséphine a aperçu le monde ; elle l'a fréquenté à Fontainebleau ; elle en a pris le goût, contracté la maladie. A présent, combien plus triste lui paraît la vie déplorablement oisive, sans horizon, sans société, sans coquetterie, cette vie où elle se retrouve petite fille, sous le joug maternel, après s'être émancipée, avoir couru l'aventure ! M"^ de la Pagerie est autoritaire et dominante, d'un caractère difficile ; elle ne peut pardonner à sa fille d'avoir compromis — par sa faute ou non — une situation brillante, d'avoir tari la belle source d'argent où il était si agréable de puiser. Rien que des malades autour de soi, M. de la Pagerie et Manette ; et puis, la misère. Enfant, jeune fille, elle ne la sentait point, cette misère, n'ayant jamais goûté de cette espèce de luxe qui lui manque plus à présent que

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le matériel de la vie, et dont la privation lui est le pire supplice. Et, à Paris, pendant ce temps, M. de Beauharnais joue les premiers rôles : il occupe le monde entier de sa personne et de ses discours ; car, qui ne regarde vers l'Assemblée constituante — devenue, comme l'on dit, « le Pôle de l'Humanité » — et Alexandre n'en est-il pas un des directeurs? Puis, et par surcroît, à la Martinique les troubles commencent et les massacres se préparent. Les doctrines des « Amis des noirs », — des amis des Anglais, — portent leurs fruits de ruine. Lutte ouverte entre les créoles et le gouverneur, entre les blancs et les hommes de couleur; Tascher, l'oncle de Joséphine, capitaine de port à Fort- Royal (commandant les ports et rades de la Martinique) élu maire illégalement; collision à Saint- Pierre le 10 juin 1790, massacre de quinze hommes de couleur, arrestation des massacreurs, révolte de la garnison du fort Bourbon chargée de les garder ; Tascher, intervenant pour rétablir la paix, fait prisonnier par les rebelles avec les officiers municipaux qui l'ont accompagné ; anarchie complète ; le gouverneur, M. de Damas, obligé d'évacuer, non seulement la capitale, mais les forts qui la défendent; enfin, la division navale aux ordres de Durand de Braye menacée, des canons braqués sur elle pour la retenir, l'obliger à hiverner dans le port du Carénage.

Durand de Braye est fort naturellement en relations avec les Beauharnais ; il connaît Joséphine,

il l'avertit de son départ imminent, lui offre passage, ainsi qu'à divers particuliers compromis, sur la frégate la Sensible, mais leur donne à peine le temps de réunir quelques effets indispensables. Joséphine, tant on la presse, ou tant elle est pressée de partir, ne peut même prendre congé aux Trois-llets de son père qui va mourir l'année suivante et de sa mère qu'elle ne reverra plus ; il faut, dit-on, deux heures de Fort-Royal aux Troisllets ; mais Joséphine ne dispose point de quatre heures. Le 4 septembre, sous le feu du fort Bourbon et du fort Royal, la Sensible appareille et défile avec le vaisseau V Illustre et les bâtiments légers de la station. Quelques boulets mal dirigés, et l'on est hors de peine, en route pour la France.

Pendant la traversée, Joséphine, dénuée de tout, est obligée de recourir, pour vêtir sa fille et ellemême, à la charité de l'état-major et de la maistrance, mais enfin l'on arrive au commencement de novembre (le courrier apporté par la Sensible est au Moniteur du i4) et M"* de Beauharnais se rend immédiatement à Paris où, dit-on^ en attendant qu'elle connaisse les dispositions de son mari, elle se loge à l'hôtel des Asturies, rue d'Anjou.

Cela n'est point impossible pour le début, mais ensuite, elle s'établit rue Neuve-des-Mathurins y n° 856, dans la maison appelée Hôtel de Beauharnais, qui appartenait à sa belle-sœur et cousine : Marie-Françoise de Beauharnais, femme de Fran-

çois de Beauharnais, lequel est le frère d'Alexandre et qu'on nomme le marquis. Cette marquise de Beauharnais vit aussi mal avec son mari que Joséphine avec le sien et, en attendant que le marquis émigré et qu'elle divorce, elle a, semble-t-il, un domicile particulier. En tout cas, elle ne fait aucune difficulté à accueillir, dans la maison qui touche a son hôtel, en même temps que Joséphine, un certain M. de Beauvernai, colon de Saint-Domingue , auquel elle loue un appartement de looo francs par an. « En 1791, écrit le tribun Alexandre, lorsque Joséphine demeurait rue Neuvedes-Mathurins, elle vivait avec un nommé Beauvernai, colon de Saint-Domingue, très bel homme

Il demeurait dans. la même maison et me parlait de ses intimes liaisons avec la dame comme d'une chose toute simple. » Une affaire qui, à propos de politique, mit aux prises plus tard Beauvernai et Alexandre, fait revenir celui-ci sur le personnage: « capitaine au régiment du Cap et chevalier de Saint-Louis, beau diseur, bel homme aux larges épaules et qui vivait alors avec ou chez une dame qui depuis devint célèbre : Madame de Beauharnais. » Alexandre ne peut pas s'y tromper, puisque, quinze ans plus tard, étant chef de division aux Droits réunis, il eut sous ses ordres ledit Beauvernai que M. Français (de Nantes), « l'obligeant » M. Français avait fait entrer dans les bureaux sur la pressante recommandation de l'Im-^ pératrice.

LE RETOUR lo:»

Par là voit-on ce qu'il convient de penser des légendes pieusement accréditées ? D'abord la légende du départ de la Martinique : qui sait si l'aimant qui attirait si rapidemeut Joséphine sur la Sensible ne s'appelait point Beauvernai. Puis les légendes du retour : selon l'une, le ci-devant vicomte attendait impatiemment sa femme, il était prêt à tout faire pour expier ses torts ; selon l'autre, il n'était point informé de son retour, mais des officieux s'entremirent, il consentit à voir sa fille et sa femme; à la vue d'Hortense, habillée en «jeune américain », il se retrouva, reconnut son sang... et le reste s'ensuit.

Rien de cela : Nulle réconciliation, même pour donner du piquant à l'adultère, nulle vie en commun : Alexandre continue à habiter rue des Petits- Augustins, à l'hôtel de La Rochefoucauld ; Joséphine, après rupture sans doute avec Beauvernai, déménage et, de la rue des Mathurins, s'en vient habiter rue Saint-Dominique, n° 43. Les stipulations de l'acte de séparation sont fidèlement observées, et, en droit au moins, nulle modification n'est apportée à la situation.

En fait certains adoucissements ; sans vivre ensemble, les deux époux qui se trouvent avoir quelques connaissances communes, se rencontrent dans les mêmes salons, se parlent même à part, échangent des idées au sujet de l'éducation des enfants, peuvent, pour des questions d'affaires, prendre

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quelque confiance l'un dans l'autre, mais nulle intimité n'en résulte et ce n'est rien, à coup sûr, de la vie que Joséphine eût pu rêver.

Le marquis et M""^ Renaudin étant toujours à Fontainebleau, Joséphine y passe avec ses enfants l'été de 1791, et c'est là qu'elle apprend l'élection de son mari à la présidence de la Constituante. C'est le 18 juin. Trois jours après, les circonstances font d'Alexandre le personnage le plus en vue qui soit en France, le placent au premier rang des autorités, et répandent son nom dans l'univers. En prenant séance le 21 juin, à 8 heures et demie du matin, le président Beauharnais annonce à l'Assemblée que, dans la nuit, le Roi et la Famille royale ont été enlevés par les ennemis de la chose publique, et, pendant celte séance qui dure sans interruption jusqu'au dimanche 26 à trois heures de l'aprèsmidi, cent vingt-six heures et demie, tout ce temps, — sauf le jour de la Fête-Dieu, lorsqu'il va, à la

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tête du côté gauche, mener la procession constitutionnelle de Saint-Germain FAuxerrois, — tout ce temps, Alexandre est sur la brèche ; il répond aux députations qui se succèdent sans relâche ; il prend les mesures les plus graves ; il fait comparaître les ministres et les généraux, il donne des ordres en souverain, si bien que, à Fontainebleau, on dit, en regardant passer son fils Eugène: « Voilà le Dauphin ! »

N'est-ce pas un étrange rapprochement que de trouver ainsi face à face, en cette affaire de Varennes, le marquis de Bouille, l'héroïque soldat de la Dominique, de Saint-Eustache et de Saint-Christophe, le dernier général qu'ait eu la France monarchique et ce Beauharnais qui fut, en temps de paix, son protégé et son aide de camp, qui n'a nulle part vu tirer un coup de fusil, dont les états de service attestent uniquement les faveurs dont il a été l'objet, — l'un qui a dévoué sa vie à son roi et à son pays, l'autre dont la brève existence n'a été jusqu'ici qu'un tissu de sottises et de scandales, — et c'est celui-ci qui l'emporte sur celui-là, c'est Beauharnais qui proscrit Bouille, c'est l'homme qui n'a que de la salive à jeter pour son parti qui terrasse l'homme qui a versé son sang pour sa nation. Bouille peut se tromper, — quoiqu'il soit dans la ligne de son devoir, comme sujet, comme gentilhomme et comme soldat; — Beauharnais peut avoir raison, étant donnés les devoirs nouveaux qu'il a assumés, mais qui des deux a le beau rôle

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et que vaut-il le mieux être du renégat qui brûle ces anciens dieux et qui tue leurs prêtres, ou du croyant qui, au pied des autels désertés, demeure pour attester sa foi par les ultimes sacrifices ?

De cela Beauharnais n'a cure: du i8 juin au 3 juillet, il est autrement roi que Louis XVI ; il l'écrase, il le met en accusation ; il le fait interroger ; il fait interroger la Reine et, du ton pédant qu'il tient de Patricol, il régente,. dirige, discourt aux applaudissements de la gauche ; toutes les satisfactions il les éprouve, et on le sent à chacune de ses paroles : il est le maître, il se voit parvenu à un comble de fortune digne de son mérite ; il donne des leçons, — et à qui ? — à ce roi contre lequel il a amassé toutes les rancunes de son amour-propre et de sa vanité blessés, à cette reine qui ne l'a point distingué, le fat qu'il est, à ce qui reste, en cette pauvre cour, de fidélités survivantes et de suprêmes dévouements. Cela coûte cher de lui avoir fermé la portière des carrosses !

Qu'on l'écoute lui-même en cette lettre à son père, cette lettre datée de V Assemblée nationale, le lundi l'j juin au soii\ cette lettre qui semble copiée du Conciones et où, à chaque mot, transpire la suffisance : « Je me reprocherais si ma situation actuelle, que les circonstances critiques ont rendue périlleuse, pénible et honorable plus qu'aucune autre présidence, m'empêchait de vous offrir l'expression de mes sentiments. Je suis épuisé de fatigue, mais je trouve des forces dans mon cou-

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rage et dans l'espérance que, méritant par mon zèle une partie des éloges que l'on m'a prodigués, je peux être utile à la chose publique et au maintien de la tranquillité du royaume. Je vous prie, mon père, de recevoir mes hommages, et d'agréer l'expression de mon respect et de mon tendre dévouement. »

Ainsi, toujours le rôle appris, récité ; l'homme illustre parvenu aux grands honneurs, sauveur de sa patrie, dictateur de sa nation, qui, du haut de sa fortune, donne l'exemple des vertus filiales, cela est romain sans doute, mais le marquis eût peutêtre préféré quelque monnaie à de si belles phrases. La monnaie viendra aussi, car la Nation se doit d'être généreuse envers le père d'un tel fils.

En ce même mois de juillet, le 3i, Alexandre est réélu président de l'Assemblée, et, par cet honneur presque sans précédent, mis en vedette, désigné, comme on disait, entre les fondateurs de la Liberté. D'autant plus que, durant cette présidence, la Constituante, à la veille d'expirer, prétend coordonner et codifier ces articles de constitution qu'elle a votés sans ordre, comme au hasard, où elle a mis bien plus de philosophie que de politique, de sentimentalisme que de raison. Elle voudrait à présent y revenir, donner un peu de force et d'action à cet exécutif dont elle a fait un porc à l'engrais dans le rouillis du charcutier ; elle voudrait verser un peu de réalité dans l'idéologie

naïve avec quoi elle a prétendu, à ses débuts, qu'on pouvait faire du gouvernement; mais il est trop tard et, pour que ses débats eussent un résultat utile, il y faudrait un autre président : un, qui, profitant de l'extraordinaire situation que les circonstances lui ont créée, osât dire que la Constitution telle qu'on Fa faite, loin d'être la panacée universelle, entraîne fatalement la guerre civile, la guerre étrangère, l'anarchie générale, — mais qu'attendre de l'homme qui semble, pour la tournure qu'il donne à la discussion, envier l'honneur de rendre cette constitution plus détestable et plus inexécutable encore ?

Lorsque Joséphine revient de Fontainebleau, on peut croire que c'est le moment où elle se lance dans le monde : elle a des liaisons qu'on connaît : d'abord des créoles, une ^P^ Hosten, de Sainte- Lucie, qui habite la même maison, et, par elle, elle se trouve en un milieu mélangé de finance et de parlement, assez élégant, assez riche encore, et où l'on s'amuse ; elle fréquente chez la vieille marquise de Moulins, chez qui elle rencontre quelques gens de lettres de l'Almanach des Muses et beaucoup de monde, mais là, on ne la remarque guère; « elle se confond dans un groupe de petites dames qui paraît assez terne » ; M""^ de Moulins a des loges aux principaux théâtres et les offre volontiers; Joséphine en profite et prend là ce goût de spectacles qui chez elle sera si vif; elle voit la marquise d'Espinchal, M"'^ de Barruel Beauvert,

i66 JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

M""' de Lameth, même M™' de Genlis. Elle est liée d'amitié avec Charlotte Robespierre, «lui témoigne beaucoup d'attachement », lui fait même présent de son portrait en miniature. Elle retrouve çà et là les hommes avec qui Beauharnais est frotté d'intérêts à l'Assemblée : la Fayette , d'Aiguillon , Grillon, Montesquieu; Duveyrier qui lui fait quelque peu la cour; Menou, qui, plus tard, se souviendra utilement de l'avoir rencontrée ; Hérault de Séchelles dont Beauharnais est jaloux, car ils sont amoureux de la même femme, la jolie M™* Amelot, dont le mari est administrateur en chef du Trésor. De la famille et des alliés, elle voit Lezai- Marnesia, le père de sa cousine Beauharnais et la ci-devant comtesse Fanny, revenue à peine de son voyage de propagande en Italie avec le citoyen Gubières-Palmezeaux; mais il y a brouille complète avec le frère et le cousin d'Alexandre qui, tous deux députés, siègent à droite et vont émigrer; le frère surtout est des intransigeants et se plaît à s'entendre appeler le féal Beauharnais ou Beauharnais sans amendement. Par contre, Joséphine voit sa femme, née Beauharnais elle aussi, fille de Fanny. Il ne semble pas qu'elle entre chez les La Rochefoucauld, quoique Alexandre soit devenu leur allié en 1788, par le mariage du fils puîné du duc de Liancourt avec une de ses cousines, M"' Pyvard de Ghastullé — celle-là dont Joséphine impératrice fera sa dame d'honneur; — mais elle voit Mathieu de Montmorency, le marquis de

Caulaincourt et surtout le prince de Salm-Kyrbourg avec sa sœur la princesse Amalia de Hohenzollern- Sigmaringen.

Ce prince de Salm qui habite, rue de Lille, un merveilleux palais, chef-d'œuvre de Rousseau, a été fort riche, quoi qu'on en ait dit, et assez bien à la cour de France, mais, depuis 1789, il s'est, par une sorte de vertige, lancé, en plein mouvement de gauche; il a été, par La Fayette, chel de bataillon de la garde nationale et s'est rendu ridicule par son zèle. Il a fait de son hôtel le rendezvous des Constituants du côté gauche, et Alexandre, qui parait au moins aussi bien avec la sœur qu'avec le frère, leur racole des invités : singulier divertissement que prend là ce prince allemand et qu'il paiera, moins de quatre ans plus tard, de sa fortune et de sa tête.

La princesse de Hohenzollern, dont le dévouement à son frère est sans limites, a été heureuse de rencontrer parmi ces femmes politiques, harengères de salons, une femme qui s'occupe de toilette, d'amour et de futilités, et elle s'est prise d'une grande sympathie pour Joséphine. Celle-ci le lui rend et elles se donnèrent par la suite des preuves d'amitié qui ne sont pas banales^.

' Après le supplice de son frère, la princesse de Hohenzollern avait acheté et fait enclore d'un mur le champ où reposait, au milieu de treize cent quatorze victimes guillotinées en six semaines à la barrière du Trône, les restes du prince de Salm. Elle prétendait les reconnaître et les transporter en Allemagne dans le tombeau des ancêtres; la recherche fut vaine. Et quelle

Impossible qu'Alexandre et sa femme ne se rencontrent pas chez la princesse de Hohenzollern. Ils se font bon visage, mais l'intimité s'arrête là: de la vertu, Beauharnais parle en fort beaux termes, mais la fidélité conjugale n'y est pas comprise. Aussi bien est-il difficile de préciser: c'est à coup sûr le moment où tous ceux qui, par la suite, se sont réclamés d'une ancienne connaissance, ont rencontré Joséphine ; un mélange singulier qui tient sans doute aux milieux très divers où elle fréquente. Elle a peu de choix, comme une nouvelle débarquée avide de monde et qui n'a personne pour la diriger ; elle va donc où on l'invite et où on lui fa t accueil: mais, de ce salon et de cet hôtel à elle appartenant dont, suivant quelques sots, elle faisait si agréablement les honneurs, nulle trace. Elle continue à vivre en son à-part et, avec ses rentes,

recherche ! Ce fut là pourtant l'origine de cette fondation de Picpus, une des associations les plus étonnantes que la Révolution ait fait instituer...

Bonaparte, premier consul, laissa la princesse de Hohenzollern fonder cette oeuvre des morts qui consolait les vivants; il rendit au prince de Salm, orphelin, les biens de son père; en i8o3, il lui tailla une principauté dans l'évêché de Munster. A la princesse de Hohenzollern, les portes des Tuileries furent ouvertes à deux battants; ce fut à elle que les princes de Hohenzollern-Sigmaringen et Hechingen durent de faire partie de la Confédération du Rhin et enfin, ce fut pour elle qu'à son fils, le 4 février 1808, l'Empereur donna de sa main une épouse : Antoinette Murât, élevée au rang de princesse et pourvue d'une dot de fille de France.

On sait que depuis lors les alliances des Hohenzollern et de certains de leurs descendants, avec les Murât et les Beauharnais; sont devenues presque habituelles.

a fort à faire pour subsister très modestement, très simplement. De la Martinique, où son père vient de mourir insolvable, elle ne reçoit rien ; Alexandre n'est guère en meilleure posture vu les événements de Saint-Domingue, et il n'y a pas à dire qu'il trouve, dans ses fonctions, de quoi subvenir au luxe de sa femme; en ce temps, très reculé, s'il y avait déjà chez les parlementaires autant de sottise que depuis, il y avait au moins une honnêteté qui tenait à leur inexpérience.

D'ailleurs, même en admettant qu'il y ait eu un temps de splendeur relative — ce que contredisent les modestes achats de petits taffetas que fait alors Joséphine, ce que contredisent encore les dettes qu'elle contracte vis-à-vis des correspondants de sa mère à Dunkerque, vis-à-vis même de la bonne de ses enfants, M"® Lanoy, — comme ce temps fut court! Arrivée en novembre 1790, Joséphine a dû se reconnaître, chercher et prendre un appartement près de Beauvernai, sinon avec lui. Vers janvier, elle a reçu la nouvelle de la mort de son père, dont il a bien fallu porter le deuil. Elle a passé l'été de 1791 à Fontainebleau, en est revenue, a déménagé, s'est installée rue Saint-Dominique. A la fin de septembre, à la clôture de la Constituante, les députés retombent dans une obscurité sans espoir, puisqu'ils ont donné ce rare et imbécile exemple de désintéressement de se déclarer euxmêmes inéligibles à la législature suivante.

Alexandre part tout de suite pour le Loir-et-

Cher où il est nommé membre de l'administration départementale ; il y réside constamment, s'emploie à maintenir l'ordre public, à installer l'évêque constitutionnel, son ancien collègue Grégoire, de la Société des Amis des Noirs, qu'il a plus qu'autre contribué à faire élire ; il donne des gages de son patriotisme en achetant des biens nationaux autour de la Ferté-Beauharnais dont il semble se considérer, à la suite de l'émigration de son frère aîné, comme l'unique propriétaire. Nulle trace qu'il ait avec lui qui que ce soit des siens. D'ailleurs, cet exercice des fonctions administratives est fort bref. Depuis le aS août 1791, il est inscrit comme adjudant général avec rang de lieutenant-colonel, dans les cadres de l'État-major général : le 7 décembre, il reçoit une lettre du ministre et un ordre du Roi lui enjoignant de rejoindre M. de la Morlière, commandant la 21® division à laquelle il est attaché, et, s'il passe encore quelque temps à Blois et àlaFerté sans obtempérer, ce n'est point pour faire le bon père et le bon mari.

Un mois, deux mois, près de trois mois se passent avant que le ci-devant président de la Constituante se détermine à aller occuper son poste. Sans doute encore quelque affaire de femme, car il en a toujours. Puis, il met en ordre ses affaires, il continue à veiller sur la sûreté publique et surtout il déclame. « Nous commençons une année critique qui me destine à de nouveaux dangers, écrit-il à son père le 17 janvier 1792, mais j'y suis familiarisé et toutes mes sollicitudes sont pour votre repos... Accueillez donc, mon père, avec bonté, mes vœux pour votre bonheur et donnez-moi en retour, pour porter aux hasards de la guerre, votre sainte bénédiction. » Un soldat n'écrit point de ce style, mais Beauharnais n'est pas un soldat.

Dans cette lettre, pas un mot de sa femme et de ses enfants, qui pourtant, si Ton en croit Eugène, sont établis à Fontainebleau près du marquis. Ne devrait-il pas d'abord les recommander à son père, les lui confier, en prendre souci tout au moins à la veille d'un tel départ ? Eût-on manqué de citer une phrase, un mot qui eût prouvé, indiqué la réconciliation ? Mais, pas plus dans cette lettre que dans celles qu'il écrit par la suite, il n'est question de sa femme et de ses enfants. Peut-être ne trouve-t-il point cela assez stoïque, assez romain ; peut-être cela manque-t-il dans les modèles qu'il copie.

Des lettres, encore des lettres : car, et c'est là l'étrange d'une telle situation, toute la hiérarchie se trouve faussée par cette rentrée dans l'armée, à leur ancien rang d'officiers, des ci-devant Constituants. Tout lieutenant-colonel qu'il est par un désintéressement à la Cincinnatus, Alexandre ne peut oublier que, trois mois auparavant, il donnait des ordres au ministre de la Guerre et qu'avec Louis de Narbonne il était sur un ton d'intimité. Il ne s'en défait pas, car la subordination n'est pas son fort ; il fournit à Narbonne des avis, qui ont une tournure d'injonctions ; il lui offre des conseils où l'on sent le maître. Adjudant commandant, soit ! mais avec les airs d'un dictateur qui attend qu'on le vienne supplier de reprendre le gouvernement des armées.

Il est encore à la Ferté le 24 janvier 92 ; il se

décide alors à venir à Paris, et il y passe tout un mois, toujours sur le point de voler aux frontières, arrangeant ses affaires, — obtenant en effet pour son vénéré père, le 29 février 1792, une pension de 10 000 livres en considération de ses services et s'efforçant, semble-t-il, d'arranger quelque peu les affaires de son beau-père La Pagerie ; au moins est-il dépositaire de tout ce qui intéresse ses créanciers et le remet-il avant son départ aux mains de M. de Fontanes qui, très lié avec les Lezai, paraît en ce moment le confident habituel de Joséphine. Il part enfin, et, à Valenciennes oîi il est envoyé, son premier acte est de se faire inscrire à la Société populaire dont il ne tarde pas à être élu président.

Les hostilités commencées, il est désigné pour le 3^ corps que commande le maréchal de Rochambeau en personne (28 avril). 11 assiste aux premières opérations et, directement, rend compte au Comité militaire de la Législative de la déroute de Mons. « J'ai cru, Messieurs, dit-il en terminant, devoir vous communiquer mes idées sur la situation présente ; mon sort comme le vôtre est, vous le savez, lié indissolublement au succès delà Révolution. Je crains que de nouveaux désastres m'empêchent de servir encore avec la responsabilité d'un chef, mais je serai toujours soldat. Je resterai dans le rang, je m'y ferai tuer et je ne survivrai pas à la «perte de la liberté de

mon pays. » Semblable lettre, avec la même péroraison qu'il affectionne : « Je ne veux pas survivre à la perte de la liberté de mon pays », est adressée trois jours après, le 8 mai, au ministre de la Guerre, qui en donne lecture à l'Assemblée législative.

Sur de tels services, Alexandre est promu, le 23 mai, adjudant général colonel, et il est employé à l'Armée du Nord sous Luckner ; il continue à correspondre avec l'Assemblée, à rendre compte des moindres combats et à fournir en beau style ses impressions. (Lettre datée du quartier général de Menin le aS juin, sur la blessure reçue le 24 p3.v du ChsLSteWet. Moniteur du 29.) Au commencement d'août, le ministre veut l'envoyer, sous Custine, au camp de Soissons, mais cela n'est point son affaire ; il préfère rester près de Luckner et l'obtient : c'est là, à Metz, que le trouvent les commissaires de la Législative chargés de faire accepter par l'armée la révolution du Dix Août : « A notre arrivée, écrivent-ils, nous avons reçu les marques de la plus grande confiance ; on nous a rendu tous les honneurs dus au caractère dont nous étions investis. M. Luckner et deux autres officiers, l'un desquels était M. Beauharnais, sont venus au-devant de nous. »

Non contents de lui avoir rendu ce témoignage, les commissaires insistent encore sur ses excellentes dispositions ; la récompense ne s'en fait pas attendre : le 4 septembre, pendant qu'on mas-

sacre à Gisors son patron, le duc de La Rochefoucauld, qu'on massacre, à Paris, son compagnon d'études, Charles de Rohan-Chabot, Alexandre est promu maréchal de camp ; on lui offre, écrit-il à Servan, de remplir à l'Armée du Rhin les fonctions de chef de l'État-Major, et le même jour, il avertit le ministre qu'il vient de prendre possession de la fonction et qu'il va s'assurer de l'état des postes. Il y en a peu, car l'armée est « en formation ».

Ce ne sont pas seulement des protecteurs ou des amis que, nouveau Brutus, il sacrifierait volontiers à la chose publique : son frère même. Lorsque son père le prie d'engager le féal Beauharnais à rentrer en France, de quel ton Alexandre s'y refuse ! « Une lettre de moi ne ferait aucune impression sur lui ; mais j'espère que la vôtre produira l'effet que vous avez le droit d'en attendre : la sollicitude d'un père qui parle au nom d'un grand peuple et fait valoir l'amour de la Patrie doit l'emporter sur un faux point d'honneur dont la philosophie détruit chaque jour les illusions. »

A partir du 4 septembre, où il avise le ministre Servan que, en attendant le grade, il a pris possession de l'emploi, Beauharnais est installé à Strasbourg, prodiguant ses conseils, correspondant directement avec l'Assemblée, adressant, soit aux soldats, soit « aux citoyens des départements

176 JOSÉPHINE DE BEAUHARINAIS

dans retendue de l'Armée du Rhin », proclamations sur proclamations : il en est une du 19 septembre sur « les piques qui, surmontées du bonnet de la liberté, feront encore dans les mains des citoyens Feffroi des conspirateurs et l'espérance des amis de la liberté » par laquelle les gardes nationaux durent se trouver bien consolés de rendre leurs fusils. Mais Beauharnais ne se borne même point aux Français : le 18 octobre, le voici qui atteste les opinions civiques et républicaines des prisonniers autrichiens et mayençais nouvellement arrivés à Strasbourg. En leur nom, il rédige une adresse à leurs compatriotes : « 0 vous, compatriotes, vous qu'une longue chaîne attache à des préjugés difficiles à détruire, revenez comme nous de votre erreur ; apprenez que cette guerre dans laquelle la France combat pour son indépendance est la querelle des rois contre les peuples. Les tyrans ont vu la philosophie renverser leur trône, briser leur sceptre. Ne souffrons pas qu'ils se servent de notre sang pour en rapprocher les débris. »

11 a une littérature abondante et qui ne manque pas son effet, car elle obtient à chaque coup les honneurs du Moniteur. Il faut y lire tout entière (aS octobre) cette proclamation qu'il adresse, en qualité de chef d'état-major, aux troupes de ligne de l'Armée du Rhin, dans laquelle il invite les vieux soldats à instruire fraternellement les gardes nationales de nouvelle levée : « Le soldat, en

faisant du laboureur un soldat, double les obligations que lui a déjà la patrie reconnaissante : le laboureur, en faisant dans son nouvel état des progrès rapides, accélère l'instant heureux où les succès de la liberté et de l'égalité le ramèneront triomphant dans ses paisibles foyers. »

Ces phrases paraissent le plus clair de la besogne qu'il fait, car Tannée 1792 s'écoule presque entière sans que l'Armée du Rhin se soit mise en mouvement. En novembre, Gustine obtient de Pache de prélever sur cette armée, l'armée de Biron, les renforts qu'il lui faut. Le 21 novembre, plus de i5ooo hommes ont ainsi été enlevés à Biron, lequel estime n'avoir plus à commander une armée qui n'a plus d'effectifs. Le 3 décembre, il se rend de sa personne à Mayence, accompagné de Beauharnais et de ses chefs de service, afin de conférer avec Gustine. Le 16, il est nommé général en chef de l'Armée du Var, et remplacé par Desprez- Grassier, en même temps que Gustine est intitulé ou s'intitule « Général commandant en chef des Armées de la République française sur le Haut et Bas-Rhin, au centre de l'Empire et en Allemagne ». Beauharnais reste nominalement chef d'Etat- Major avec Desprez-Grassier ; il continue à résider à Strasbourg.

D'actions de guerre point : Gustine dit bien que le 3, au moment de la conférence avec Biron, son armée ayant été attaquée par les Prussiens, Beauharnais y courut et se conduisit d'une manière

très distinguée. Pache le répète à la Convention, mais nulle trace de ce combat. D'ailleurs, qu'Alexandre soit brave, ce n'est ni une qualité, ni un mérite chez un officier général : c'est autre chose qu'il lui faudrait pour être utile ou simplement point funeste, et cette autre chose, on la lui demanderait en vain.

Les actions de guerre sont en effet le moindre souci de ce militaire philosophe : au lendemain de cette affaire qui présage l'insuccès final des opérations de Custine sur la rive gauche, Beauharnais écrit à la Société des Amis de la Liberté de Strasbourg, dont il est président, pour « témoigner son affliction de voir l'esprit public si peu formé dans les départements du Haut et Bas- Rhin et pour proposer un prix de trois cents livres en espèces, plus les frais d'impression, au meilleur ouvrage sur les moyens politiques les plus propres à développer en Alsace cet esprit public ».

Il ne se contente pas d'exciter le zèle des littérateurs patriotes ; il trouve le temps de produire, outre ses lettres et ses proclamations, brochure sur brochure. Lui-même a dit que, au moment du jugement du ci-devant Roi, il avait fait imprimer son opinion en faveur du verdict le plus sévère et qu'il avait réclamé la mort du tyran. Pour ses discours et ses motions, il faut renoncer à les compter, tant il en est prodigue ; il trouve pourtant des propositions qui sortent de la banalité, comme de

faire porter à Paris la Sainte-Ampoule et, en présence de la Convention assemblée, de faire brûler solennellement l'huile qu'elle contient sur l'autel de la Patrie.

Bref, il a mérité l'estime de la Société des Jacobins de Strasbourg au même titre que celle de toutes les villes où il a passé et ces sans-culottes naïfs lui reprochent seulement de ne point mettre exactement ses paroles d'accord avec ses actes et d'avoir pour maîtresse la fille du commissaire des guerres Rivage, celui qu'on appelle Rivage-le- Riche.

Durant toute la première partie de l'année 1793, Beauharnais est à Strasbourg ou aux environs. On ne trouve son nom dans aucun rapport. Le 8 mars, il est promu lieutenant général à cette même armée avec le commandement spécial de la division du Haut-Rhin. Le i3 mai, Custine est appelé comme général en chef à l'Armée du Nord ; la Convention nomme Houchard pour le remplacer provisoirement, mais les commissaires aux armées (Ruamps, Ferry, Ritter, Duroy, Haussmann) ne tiennent point compte de ce décret et, au refus de Diettmann, ils donnent, le 28, le commandement à Beauharnais ; le 3o, cette nomination est confirmée par la Convention.

Le i3 juin — après le coup d'État et la disparition des Girondins — nouveau décret rendu sur la proposition de Barère, rapporteur du Comité de

i8o JOSÉPHIPsE DE BEAUHARNAIS

Salut Public, appelant Alexandre au ministère de la Guerre en remplacement de Bouchotte*. « Le civisme et les talents de Beauharnais vous sont connus, » dit Barère ; et comme Chabot objecte que Beauharnais peut être plus utile à l'armée, Barère réplique : « Beauharnais a été longtemps adjudant général de l'Armée du Rhin, genre de noviciat le plus utile pour le ministère de la Guerre. On dit qu'il conduit une armée, eh bien ! il en conduira onze ! » Et le décret est rendu.

Cette nomination déplaît à la Commune de Paris : le citoyen Varlet, employé aux Postes, orateur écouté aux Jacobins et aux Cordeliers, qui, au Trente et un Mai, a été l'un des organisateurs de l'insurrection, dénonce Beauharnais comme noble et invite la Commune à envoyer une adresse à la Convention pour qu'elle décrète qu'aucun noble ne pourra occuper de places dans la République. Real, substitut du procureur de la Commune, combat Topportunité de l'adresse : « 11 n'a d'ailleurs, dit-il, aucune confiance en Beauharnais, qui a été au club des Feuillants, » mais il s'appuie sur des considérations de convenances et de légalité et s'arrange de façon que la motion soit rejetée.

Alexandre n'a pas besoin de connaître cette dénonciation pour juger à quel point est périlleuse

* Le 4 février 1793, lors de la nomination de Beurnonville, Beauharnais avait déjà obtenu seize voix et était venu en troisième, après Du Chastellet.

la place qu'on prétend lui confier. Dès le i6 juin, de son quartier général de Wissembourg, il écrit à la Convention une longue lettre (69 lignes petit texte) pour attester son civisme, déclarer sa foi républicaine, affirmer son respect pour la Convention régénérée, mais en même temps décliner le ministère. Il demande qu'il lui soit permis de continuer à servir à l'armée sous les ordres du successeur qui lui a été donné : « Avec ses principes, le commandement n'est rien, l'honneur de défendre la Patrie est tout. » La seule récompense qu'il souhaite, ce sera « s'il peut, à la paix, retourner par le suffrage du peuple dans le sein des assemblées nationales, et, en zélé Montagnard, y continuer à défendre ses droits, qui seront plus longtemps exposés dans l'intérieur aux menées de l'intrigue et aux entreprises de l'ambition que menacés au dehors par les soldats des rois que ne peuvent manquer de vaincre les soldats de la Liberté ».

Cette lettre est lue dans la séance du 19 juin au soir : elle reçoit les honneurs du Bulletin ; mais sans attendre de connaître le sort qui lui sera fait et le nouveau décret, rendu le 12, qui le maintient à la tète de l'Armée du Rhin, dès le 20, toujours de Wissembourg, Alexandre a écrit aux citoyens composant le Conseil général de la Commune de Paris une lettre qui ne remplit pas moins de deux colonnes [igo lignes petit texte) du Supplément à la Gazette nationale du 14 juillet i';93. De cette

i82 JOSEPHINE DE BEAUHARNAIS

déclaration, adressée aux magistrats du peuple^ il faut retenir au moins ce lambeau de phrase : « ...Si je suis peu jaloux du commandement des armées et des places qui donnent une influence sur les affaires publiques, je le serai toujours de l'estime de mes concitoyens, et en particulier d'une commune qui se distingue par son ardeur républicaine, d'une commune à laquelle la France doit non seulement la chute du trône, mais encore cet esprit public qui peut préserver à jamais des despotes en formant des amis à la liberté et des Brutus contre la tyrannie ! » Et c'est la Commune de Pache, de Chaumette et d'Hébert !

Cependant, on commence à trouver que, si ce général écrit beaucoup, il agit peu. Ses phrases sont démodées ; elles sentent l'aristocrate. Mayence est assiégée et le commandant en chef de l'Armée du Rhin n'aurait-il pas mieux à faire que de rédiger des adresses ? Que lui parle-t-on de débloquer Mayence ? Il y songe, et même il en a déjà écrit. Le 7 juin, il a eu à Bitche une conférence avec Houchard ; il est vrai qu'on n'y a rieii résolu ; mais, le 27, il en a tenu une nouvelle où l'on a décidé la marche en avant, et le voici qui annonce à son armée, par une proclamation qui tient une colonne du Moniteur (ii4 lignes petit texte), qu'elle va occuper une position à trois lieues en avant de Wissembourg. Le mouvement s'opère le 3 juillet et, dans ces positions de Freckenfeld et de Minfeld, Alexandre demeure

LE GENERAL BEAUHARXAIS

seize fois vingt-quatre heures, transmettant soigneusement d'ailleurs à la Convention les nouvelles que lui apportent les échappés de Mayence. Le 19 juillet, il quitte Minfeld pour prendre une autre position près de Landau : il a 60 000 hommes sous ses ordres ; il s'avance avec majesté sur six colonnes ; c'est dans toutes les règles d'un art enfantin qu'il attaque le moindre poste ; c'est avec une prolixité sans pareille qu'il rend compte de la moindre escarmouche ; c'est avec une vanité déconcertante qu'il se loue du moindre succès. Pendant qu'il s'étend sur sa gloire dans ses lettres des 20 et 23 juillet, Mayence agonise. C'est le 28 que la capitulation est signée et ce Beauharnais, dont l'ineptie a perdu Mayence, ce général en chef qui n'a même point eu le mérite de tenter la fortune, adresse à son armée une proclamation pour flétrir les capitulards (60 lignes du Moniteur) : « une capitulation qu'on ne pouvait prévoir lorsqu'il restait à des républicains des munitions de guerre et du pain ! »

Mieux, il écrit aux Jacobins de Strasbourg pour que le club demande à la Convention qu'on fasse tomber les têtes des traîtres de Mayence et qu'on les envoie au roi de Prusse !

Il se borne là ; sans essayer de racheter par une action de guerre le désastre dont il est la cause, il bat en retraite le 27 juillet et, le 3 août, il écrit aux Commissaires et à la Convention pour

i84 JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

demander sa démission, « vu que, appartenant à la caste proscrite, il est de son devoir d^ôter à ses concitoyens tous les sujets d'inquiétude qui pourraient s'élever contre lui dans ces moments de crise ». Le 6, il revient à la charge sur les mêmes motifs. Le 8, dans une conférence qu'il tient à Bitche avec les représentants, il renouvelle sa demande : les Représentants ne veulent point accepter; néanmoins, ils commencent à s'étonner. « Quant au général Beauharnais, disent-ils, s'il faut s'en rapporter à la manifestation de ses principes, ils sont purs, ses talents politiques sont connus et ses talents militaires très étendus ; et, en lui rendant la justice qui lui est due, c'est le premier général de la République, mais il est dans un tel abattement que toutes ses facultés morales et physiques sont absorbées. »

Le i3, Beauharnais est à Wissembourg avec son armée, il rend compte à la Convention d'une reconnaissance dans laquelle il a perdu dix-huit hommes tués et autant de blessés (82 lignes du Moniteur) et il insiste de nouveau pour que sa démission soit acceptée. « Je dois, dit-il, provoquer moi-même l'ostracisme et vous solliciter de prendre rang comme soldat parmi les braves républicains de cette armée. » A preuve de sa résolulion immuable, il envoie à la Convention la proclamation qu'il vient d'adresser à ses troupes 76 lignes du Moniteur) où il annonce qu'il cède au vœu émis par quelques sociétés populaires :

LE GÉNÉRAL BEAUHARNAIS i85

« que ceux qui faisaient partie d'une classe privilégiée soient éloignés des armées ». Sans autorisation, il se rend à Strasbourg, insiste vainement encore près des Commissaires, veut mettre enjeu le Département du Bas-Rhin, lequel lui répond « que le fonctionnaire qui quitte son poste dans une occasion critique doit être considéré comme traître à la Patrie ». Alors, le i8, il envoie aux Représentants cette étrange lettre : « Attendu que je suis retenu malade à Strasbourg où je suis venu pour concerter avec les citoyens Représentants du peuple et les corps administratifs les moyens d'augmenter la force de l'armée et de remédier à rinconvénient du défaut des subsistances... le citoyen général Landremont quittera l'avantgarde... et prendra provisoirement le commandement en chef de l'Armée, si cette mesure est approuvée par les citoyens Représentants du peuple ». Dédaigneusement ceux-ci répondent : « Le général en chef de l'Armée du Rhin pouvant donner, sous sa responsabilité, tous les ordres utiles au bien du service dont il est chargé, les mesures qu'il prendra sous ce rapport n'ont besoin d'aucune approbation. »

C'est grave de quitter ainsi son poste en présence de l'ennemi, au moment où Custine est en jugement, où Dillon est arrêté, où le soupçon de trahison plane sur tous les généraux. A la Convention, on ne manque pas de faire remarquer que Beauharnais est l'ami et le confident de Custine.

Tallien — le fait est à noter — défend Beauharnais : « Je n'entends pas juger l'individu, dit-il. mais je ne veux pas qu'on l'inculpe vaguement. » La démission est acceptée ; c'est le 2.1 août ; mais, lorsque la nouvelle en arrive à Strasbourg, les Représentants en mission ont déjà dû prendre sur eux de la recevoir. En effet, depuis le 18, pendant qu'aux avant-postes l'armée se bat continuellement, Beauharnais est resté à Strasbourg. Est-il malade, comme il le dit ? est-il, comme on le dit, fou d'amour pour la fille Rivage ? Le 21, il s'est décidé à se rendre à Wissembourg, mais c'a été pour en faire évacuer les pièces de position, la poste, le trésor et tout le gros de l'armée ; le 28, il va ordonner la retraile que les Représentants empêchent en prenant cet arrêté, dont les termes méritent d'être exactement pesés, car il ne s'agit plus ici de politique, mais de défense nationale ;

« Les Représentants du peuple près l'Armée du Rhin, considérant que le général en chef Beauharnais réitère à chaque instant l'offre de sa démission, et de vive voix, et par écrit; considérant que, d'après ses avis multipliés, il n'a ni la force, ni l'énergie morale nécessaires à un général en chef d'une armée républicaine ; considérant que son état de faiblesse et de langueur qui l'a éloigné de l'armée pendant trois jours de combats ne peut que jeter la méfiance et le découragement dans l'étatmajor de l'armée ; arrêtent que sa démission est

enfin acceptée et qu'il sera tenu de s'éloigner dans l'espace de six heures à vingt lieues des frontières, dans un séjour dont il nous donnera connaissance ainsi qu'à la Convention nationale. »

Et Borie, en adhérant à l'arrêté de ses collègues Ruamps et Milhaud, ajoute : « J'aurais été de l'avis de Farrestalion de Beauharnais. »

Durant tout ce temps, qu'est devenue Joséphine? On est en droit de penser que d'octobre 1791 à septembre 1792, elle ne s'est éloignée de Paris, où elle continue à avoir son appartement rue Saint- Dominique, que pour des séjours à Fontainebleau, chez sa tante, et pour des villégiatures chez des amis, surtout à Croissy, où l'emmène sa voisine d'appartement, M""^ Hosten-Lamotte, née de Louvigny, cette créole de Sainte-Lucie qui l'a attirée dans sa maison et qui, ayant une fille presque du même âge qu'Hortense, se trouve lui faire une société précieuse : cette M"*^ Hosten tient en location du sieur Bauldry, depuis 1791, une gentille maison à Croissy : Joséphine connaît déjà ce village où l'on a tout lieu de présumer qu'elle a fait une villégiature à sa sortie de Panthemont. Elle accepte avec

igo JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

plaisir d'y revenir chez son amie et ce séjour exerce sur son existence une action décisive ; car, outre qu'elle y fait connaissance de M. Ghanorier, des Vergennes, de M™^ Gampan, elle y entre en relations avec Real, fils d'un garde-chasse de Chatou, qui s'est élevé dans la basoche, est devenu procureur au Ghâtelet, s'est fait un des conducteurs du mouvement, un des hommes en vue de la Révolution, mais est resté en termes d'amitié déférente avec Ghanorier. Par Real, elle aura Tallien ; l'un secrétaire de la Gommune du Dix Août; l'autre substitut du procureur de la même Gommune. Elle a déjà Barère — M. de Vieuzac, — ancien constituant, en amitié de longue date avec Beauharnais, qu'il a connu chez la Genlis. Et on a vu Real à la Gommune, Tallien et Barère à la Gonvention se faire les défenseurs, quasi les répondants d'Alexandre.

« La facilité de mœurs de M""® de Beauharnais, a dit Albert Lezai-Marnésia, ses habitudes de galanterie et sa bonté naturelle attiraient chez elle sans donner d'ombrages, du moins pour le moment, et lui donnaient même, par ses nombreuses relations avec plusieurs des hommes influents du temps, les moyens de rendre de nombreux services. »

Après les événements d'août, la chute du trône, devant la continuelle agitation de Paris, Joséphine est prise de peur, — sinon pour ellemême, car elle croit que les discours et le nom de son mari la couvrent, — au moins pour ses enfants.

Elle les confie à son amie, la princesse de HohenzoUern, laquelle, quittant Paris, va se réfugier avec eux dans une terre du prince de Salm, à Saint-Martin en Artois, en attendant une occasion pour passer en Angleterre : au printemps, tout sera calmé, et la princesse ramènera les enfants, à moins que Joséphine n'aille les chercher. Mais, dès qu'Alexandre a eu vent de ce départ, il a expédié de Strasbourg un courrier avec ordre de s'opposer à l'émigration et de lui ramener Eugène, qu'il a placé au Collège national.

Il est à penser que c'est par Real et Tallien que, en septembre, Joséphine a quelque moyen de rendre service à l'ancienne abbesse de Panthemont ; nul doute, au surplus, qu'elle ne soit liée avec la plupart des hommes influents, avec ceux du moins qui, dans la Constituante, avaient été du parti avancé et qui sont revenus à la Convention ou ont été appelés, soit dans les armées, soit dans le gouvernement, à occuper de grandes places. Elle est restée en des termes d'affection avec Charlotte Robespierre, mais elle ne se borne point là. On sait d'elle une lettre, en date du 26 novembre 1792, qui la montre assez en intimité avec le ministre de la Guerre (c'est encore Servan, un Girondin), pour lui recommander un certain citoyen Pauly, dont elle connaît le mérite, et qu'elle veut faire commissaire des Guerres; sans doute afin de n'être pas confondue avec sa belle-sœur dont le mari est émigré, elle signe : La citoyenne

Beauhaniais^ femme dumaréchalde camp. « Gomme

elle est bonne et obligeante, a dit quelqu'un qui l'a

connue alors, elle s'emploie à lui rendre autant

de services qu'il lui est possible. Dès lors,

ajoute-t-on, sa réputation de conduite est fort

compromise, mais celle de sa bonté, de sa grâce et

de la douceur de ses manières ne se dément point. »

« M""® de Beaiiharnais, écrit Albert de Lezai-Marnésia, femme du monde en tout temps fort répandue, avait passé avec la légèreté de son caractère de ses relations anciennes à des relations nouvelles, se prêtant sans trop de peine aux exigences du temps ; or ce temps voulait que chacun se fît peuple et même bas peuple, qu'on en affichât le langage et les allures : elle y façonnait ses enfants qu'elle envoyait sur sa porte se familiariser avec ceux de la rue. Je vois encore dans le lointain du passé le petit Eugène et sa sœur Hoi;tense offrant aux passants des bagatelles de toutes sortes à acheter et en rapportant triomphalement le prix à leur mère. »

Les deux fils Lezai qui, après de terribles aventures aux États-Unis, avaient dû, au retour, se séparer violemment de leur père — lequel les avait mis à la porte — grâce à la cousine de feu leur sœur, la comtesse Claude de Beauharnais, « trouvaient au milieu des orgies sanguinaires, les agréments d'une société charmante quand la société avait disparu et les plaisirs de l'intimité avec une femme aimable et galante en même temps qu'une sauvegarde ». Fontanes, fort lié chez M°*® de Beauharnais, était en

JOSÉPHINE PENDANT LA RE;YOLUTION igS

même temps en intimité avec les Lezai, ayant été le commensal et l'hôte de leur père et ayant au cadet donné des leçons de poésie. Cette société eût été charmante, n'était qu'elle manquait de ce qui fait infailliblement le ressort de tout groupement humain. Joséphine s'avisa donc des moyens d'en gagner. « Le commerce enfantin que faisaient les enfants de notre amie lui suggéra, écrit Albert Lezai, Tidée d'en entreprendre un sur une plus grande échelle. Il lui était revenu que certains articles du commerce de Paris étaient fort recherchés en Belgique et pouvaient s'y vendre avec beaucoup d'avantage. Il n'en fallut pas davantage pour électriser de jeunes têtes peu familiarisées d'ailleurs avec les combinaisons réfléchies du commerce. Nous nous persuadâmes aisément que, si nous pouvions composer une petite pacotille des objets en faveur en Belgique, nous doublerions bien vite notre capital, qu'un premier succès serait bientôt suivi d'un autre, etc., etc.. Mais, pour nous procurer les objets sur lesquels se fondaient nos espérances de fortune, il fallait un capital que nous n'avions pas. Cependant, a farce de nous industrier, nous parvînmes à faire un fonds spécial de douze louis, dont M™^ de Beauharnais avait fourni la plus grosse part et auquel M. de Fontanes parvint, en réunissant toutes ses ressources, à contribuer pour un douzième'. Douze louis en numéraire,

* La parole d'Albert Lezai qui fut préfet et pair de France, vaut, elle vaut d'autant plus que Lezai n'a nul intérêt à présenter

à cette époque, n'étaient pas un médiocre avoir. M"" de Beauharnais fut chargée de l'employer à l'acquisition des objets sur lesquels se fondait notre spéculation et moi de la délicate mission d'aller les faire valoir en Belgique. »

Albert Lezai n'eut rien de plus pressé, en arrivant à Bruxelles, que d'aller se confier à un ancien camarade de son frère au régiment du Roi qui avait émigré et faisait le courtier pour quantité de gens qui avaient formé le même rêve que Joséphine. Et cet honnête homme leva le pied, emportant toutes les marchandises qu'on lui avait confiées et emmenant une actrice de la Comédie pour l'aider aies manger.

Quand, fort penaud, Albert Lezai revint de chez les Belges, la situation à Paris était telle qu'on ne lui parla guère des douze louis. On était à la fin de mai ; tout se préparait pour l'écrasement de la

les faits comme il les raconte, qu'il précise ses souvenirs par des dates inoubliables telles que le Dix août, le Vingt et un janvier et le Trente et un mai. Ce qu'il dit de Fontanes, des habitudes qu'il eut avec lui, de l'intimité entre Joséphine et Fontanes, a cette époque de la Révolution, se trouve en contradiction absolue avec ce qu'ont avancé les biographes de Fontanes, Roger et Sainte-Beuve. Il est parfaitement certain que Fontanes, aussi bien que sa fille, la comtesse Christine de Fontanes, chanoinesse, celle-là qui tenait son nom de Christine, de Lucien et d'Elisa Bonaparte, avaient résolu de cacher, dissimuler, travestir ou suppi'imer tout ce qui, de la vie ou des œuvres de ce marquis, n'attestait point le plus virginal dévouement aux Lys. S'il est démontré ainsi que Fontanes était à Paris durant les derniers mois de 92 et les premiers de 98, que penser des histoires que conta sa fille au sujet de son mariage et de son séjour à Lyon ?

Gironde et les Lezai allaient être obligés de quitter Paris et de se cacher en province.

Il est permis de penser que, tout en entretenant des rapports presque d'intimité avec certains Montagnards, Joséphine, en admettant qu'elle ait des opinions politiques, s'arrête aux Girondins et, sur la foi de Lanjuinais, qui formellement la lui donne, il faut citer cette lettre qui, par sa forme autant que par les doctrines qui y sont exposées, détonne pourtant étrangement dans sa correspondance ; mais, affirme Lanjuinais :• « cette lettre est de M"'' de Beauharnais : elle paraît avoir été écrite après le Trente et un mai. » La voici : « Homme respectable, législateur courageux, permettez aune femme qui connaît l'austérité de vos principes et votre dévouement héroïque, de vous adresser l'expression de sa sensibilité. Le mérite persécuté l'innocence flétrie, la vertu calomniée eurent toujours d roit à ses hommages et déjà vous auriez reçu les siens si elle avait pu se procurer plus tôt votre adresse. Ah! sans doute l'oppression où on veut vous faire gémir est un véritable triomphe. Je ne vous dirai point : Persévérez; non ! ce n'est pas à des caractères tels que le vôtre qu'on peut témoigner ce doute injurieux. Un jour viendra, mon cœur me le présage, où la France reconnaissante bénira votre fermeté sublime et saura mettre à votre place vos implacables ennemis. En attendant, souffrez que j'aille vous voir, vous admirer, vous offrir mes services s'ils pouvaient vous être utiles.

igô JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS

« Je ne signe point ma lettre; non que je n'eusse le courage d'avouer hautement une démarche dont je suis fière, mais de peur de compromettre ui être qui m'est cher et dont la destinée est irrévocablement attachée à celle de la République. »

Au moment oi^i elle écrit cette lettre, Joséphine est encore à Paris où elle a fait sans doute son principal établissement durant l'hiver de 93. Elle a certainement coupé par des voyages à Fontainebleau, mais non par une résidence continue, car, lorsque, le 5 février 1793, le marquis et M""^ Renaudin y ont obtenu l'attestation de leur civisme, Joséphine n'a pas été mentionnée. Elle vit rue Saint- Dominique où son intimité avec M"'® Hosten s'est encore resserrée et, par elle, elle est en liaison avec quantité de ses parents et de ses amis formant une société assez fermée, presque réactionnaire, où paraissent surtout des créoles : Hosten, Merceron, Boissonnières, Mornay, Turbé,une M'^^Lefranc de Pompignan, cette M""^ de Beaufort, plus tard M™^ d'Hautpoul, qui écrivit quantité de romans et Duval d'Epresmesnil, promis bientôt à la guillotine.

On trouvait encore le courage de se réunir, de faire des parties, de dîner ensemble, de jouer la comédie. Puis, menant une vie double, triple, Joséphine s'échappait de là dans d'autres sociétés demeurées plus inconnues, dans d'autres parties moins honnêtes : c'est la seule explication qu'on

puisse donner de sa tranquille confiance au milieu des hasards qu'elle affronte.

Cependant, au milieu de septembre, après que la loi des suspects a été rendue, point à hésiter : il lui faut, comme ex-noble, un domicile hors Paris pour obtenir un certificat de civisme et, soit qu'elle soit déjà installée à Croissy, soit qu'elle y vienne à ce dessein, elle y élit sa résidence, et M™^ Hosten, dontle futur gendre, M. deCroiseul, vient d'acheter, à Croissy même, la belle propriété Delahaye-Desfosses, lui cède, dans la maison Bauldry, la suite de son bail de i 200 livres. Le 26 septembre, la citoyenne Beauharnais se présente à la municipalité pour y faire sa déclaration et, deux jours après, elle est rejointe par son fils, le citoyen Eugène Beauharnais, venant de Strasbourg. Alexandre, en effet, lorsqu'il a dû s'éloigner dans les six heures, a laissé son fils au collège et, le collège fermant, les élèves ont été renvoyés.

Dans ces déclarations, nulle mention d'Hortense: son nom n'est cité dans aucun des actes postérieurs qui établissent, durant cetautomne de 1798, au moins jusqu'au 22 décembre, le séjour continu de Joséphine et de son fils à Croissy. Est-ce une simple omission, vu le peu d'importance de la personne? On serait tenté de le penser : ^I""® Rémusat qui était encore M"® de Vergennes et qui a passé cet été de 98 à Croissy, chez Chanorier, atteste que ce fut à ce moment qu'elle connut Hortense, moins âgée qu'elle de trois ou quatre ans. « Je me

souviens encore, a-t-elle écrit, qu'elle venait me rendre visite et, s'amusant à faire l'inventaire des quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir consistait à être maîtresse d'un tel trésor. » Toutefois, on peut croire que Hortense ne vivait point chez sa mère d'une façon, continue, soit qu'elle fût plus souvent près de son grand-père à Fontainebleau, ou qu'on l'eût mise en pension, ou que la citoyenne Lanoy, sa bonne, l'eût gardée à Paris, et que ce fût elle la couturière prétendue chez qui elle était placée comme apprentie.

Joséphine en effet — peut-être sur des ordres venus de son mari, peut-être sur les conseils de Chanorier — a trouvé ce moyen de prouver son civisme et son admiration pour Jean-Jacques : si Hortense apprend la couture chez la citoyenne Lanoy, Eugène est apprenti menuisier chez le père Cochard, agent national de la commune de Groissy ; il est même considéré comme bon patriote et défenseur de la Patrie, car à ce titre il reçoit, le 19 octobre, un sabre et un fusil.

Gela n'empêche pas Joséphine de fréquenter chez les bourgeois du village et du château, de maintenir, de resserrer, d'étendre, des relations qui toutes, par la suite, reparaissent dans sa vie : Ghanorier qui lui fera acheter Malmaison ; M"^^ de Vergennes, l'une qui, devenue M™^ Rémusat sera dame du palais — et en quelle faveur ! — l'autre, M"*' Ghampion de Nansouty, qui aura pour son mari

JOSEPHINE PENDANT LA RÉVOLUTION i

toutes les places; M™^ Hosten et ses filles, dont l'une, jNP® de Croiseul, aura ses enfants élevés aux frais d'Hortense; l'abbé Maynaud de Pancémont qui, associé à Dernier pour la négociation du Concordat, sera évéque de Vannes, aumônier de la princesse de Piombino et, victime des Chouans, aura, par ordre de l'Empereur, sa statue de marbre érigée dans son église cathédrale ; Real enfin, qui sera conseiller d'Etat, commandant de la Lég-ion, commandeur de la Réunion, comte de l'Empire avec 16000 francs de dotation, et auquel l'Empereur fera des dons manuels, plusieurs de 100 000 francs, un de dogooo. Le lien entre Napoléon et Real, c'est Joséphine; l'occasion entre Real et Joséphine, c'est Groissy.

Au mois de janvier 1794? Joséphine munie du certificat de civisme qu'elle a obtenu à Croissy, rentre rue Saint-Dominique. Dans ses entours, on la tient si bien en faveur près des puissants dii jour, qu'on n'hésite pointa s'adresser à elle, et elle s'emploie, se met en avant avec une admirable inconscience, ne se doutant point que, si protégé qu'on soit, le mieux qu'on ait à faire en un tel temps c'est de ne point parler, de ne point écrire, de ne point se signaler — de se terrer.

Sa belle-sœur Marie-Françoise de Beauharnais a été écrouée à Sainte-Pélagie le 3i octobre 1798 (10 brumaire an II)*. On vient lui demander d'ob-

^ Cette date qui correspondrait an 10 brumaire an II a été contestée. On m'écrit : Dans une lettre adressée par Joséphine

tenir sa liberté. Pourquoi est-ce à elle qu'on s'adresse ? Pourquoi Fanny ne fait-elle point agir

au citoyen André Duniont et datée du i6 vendémiaire an II (7 octobre 1798), on lit : « Je veux vous trouver, etc., — en sollicitant de nouveau avec ardeur de vous la liberté de ma malheureuse belle-sœur, dont on m'a assuré que vous aviez les pièces... » Sans doute, si, le 16 vendémiaire an II, Joséphine sollicite avec ardeur de nouveau la liberté de sa belle-sœur, c'est que celle-ci a été incarcérée antérieurement...

Sans doute. Seulement il n'est guère vraisemblable qu'on ait daté une lettre du 16 vendémiaire an II (7 octobre), puisque le Calendrier républicain fut décrété seulement le 24 octobre (3 brumaire an II) et définitivement le 24 novembre (4 frimaire). Il eût fallu un esprit de divination très rare pour connaître ainsi par avance les noms que Fabre imposerait aux mois. On n'ignore point que, durant les mois d'octobre et novembre 1798, les documents datés selon l'ère républicaine le sont du N® jour du premier ou du deuxième mois de l'an II. Ainsi le Moniteur commence seulement le 7 octobre 1798 à dater du « 16 du premier mois l'an 11°^" de la République française ». En tête du numéro du 8 octobre, on lit : « Le Calendrier civil décrété par la Convention nationale le samedi 5 octobre ayant commencé le commencement de l'année au 22 septembre, nous suivons aujourd'hui cette date nouvelle pour le numéro et le folio du journal. Le n° 265 du 22 septembre doit donc être numéroté i... jusqu'à ce jour qui donne le n° 17. »

Devant l'impossibilité où se trouve le vulgaire de s'y reconnaître on tolère au n" 35 du 5 du 2^ mois de l'an IP, l'insertion en petits caractères de la date de l'ère chrétienne (26 octobre). Ce n'est qu'à dater du n'^ 38 (29 octobre) que le Journal officiel est aussi daté.

Octodi, P'^ Décade de Brumaire, Van 2 de la République une et indivisible (25 octobre vieux style).

Il n'y eut donc pas de mois de vendémiaire en l'an II.

Il faut donc lire vendé.mi.vire an III.

Marie-Françoise Beauharnais, ayant divorcé le 12 septembre 1793 de François Beauharnais, s'était, par suite de la loi sur les ex-nobles, réfugiée à Champigny-sur-Marne, chez une dame Sarobert. Ordre, le 29 octobre, de perquisitionner chez cette dame et de l'arrêter, ainsi que M'"^ de Beauharnais. Ordre d'écrou à Pélagie signé par les membres du Comité de

Gubières en faveur de sa propre fille ? Joséphine n'a jamais eu d'intimité avec sa belle-sœur, n'en aura jamais. Alexandre et son frère aîné sont brouillés depuis la Constituante ; mais Joséphine est obligeante de nature, elle multiplie les pas et les démarches, apprend enfin que tout dépend de Vadier, président du Comité de Sûreté générale ; Vadier a été de la Cohstituante, il a été lié avec Beauharnais; elle ne peut se faire recevoir par lui, elle lui écrit :

« Paris, 28 nivôse l'an II de la République française une et indivisible'.

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