LAPAGERIE- BEAUHARNAIS A VADIER, REPRÉSENTANT DU PEUPLE
« Salut, estime^ confiance, fraternité.
« Puisqu'il n'est pas possible de te voir, j'espère que tu voudras bien lire le mémoire que je joins ici. Ton collègue m'a fait part de ta sévérité, mais, en même temps, il m'a fait part de ton patriotisme
Sûreté générale (Vadier, Jagot, David, Dubarran), le 3 1 octobre (10 brumaire) ; le 3o nivôse (19 janvier 1794)) lettre du citoyen Dourit à un représentant demandant de soumettre une pétition de la citoyenne Beauharnais, malade à Pélagie; ordre de transfert aux Anglaises de l'Oursine, 27 germinal an II (i5 juin); ordre de réintégration à Pélagie, 4 floréal an If (a3 avril) ; transfert à Port-Libre le 8 vendémiaire an III (29 septembre) ; en liberté le 16 vendémiaire an III (7 octobre 1794), le jour même où Joséphine écrit à André Dumont et preuve ainsi son pouvoir.
* 17 janvier 1794-
pur et vertueux et que, malgré tes doutes sur le civisme des ci-devants, tu t'intéressais toujours aux malheureuses victimes de l'erreur.
« Je suis persuadée qu'à la lecture du mémoire, ton humanité et ta justice te feront prendre en considération la situation d'une femme malheureuse à tous égards, mais seulement pour avoir appartenu à un ennemi de la République, à Beauharnais Taîné, que tu as connu et qui, dans l'Assemblée constituante, était en opposition avec Alexandre, ton collègue et mon mari. J'aurais bien du regret, Citoyen représentant, si tu confondais dans ta pensée Alexandre avec Beauharnais l'aîné. Je me mets à ta place : tu dois douter du patriotisme des ci-devants, mais il est dans l'ordre des possibilités que, parmi eux, il se trouve des ardents amis de la Liberté et de l'Egalité. Alexandre n'a jamais dévié de ces principes : il a constamment marché sur la ligne. S'il n'était pas républicain, il n'aurait ni mon estime, ni mon amitié. Je suis Américaine et ne connais que lui de sa famille, et s'il m'eût été permis de te voir, tu serais revenu de tes doutes. Mon ménage est un ménage républicain : avant la Révolution, mes enfants n'étaient pas distingués des sans-culottes, et j'espère qu'ils seront dignes de la République.
« Je t'écris avec franchise, en sans-culotte montagnarde. Je ne me plains de ta sévérité que parce qu'elle m'a privée de te voir et d'avoir une petite conférence avec toi. Je ne te demande ni faveur, ni
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grâce, mais je réclame ta sensibilité et ton humanité en faveur d'une citoyenne malheureuse. Si on m'avait trompée en me faisant le tableau de sa situation et qu'elle fût et te parut suspecte, je te prie de n'avoir aucun égard à ce que je te dis, car, comme toi, je suis inexorable ; mais ne confonds pas ton ancien collègue. Crois qu'il est digne de ton estime,
« Malgré ton refus, j'applaudis à ta sévérité pour ce qui me regarde, mais je ne puis applaudir à tes doutes sur le compte de mon mari. Tu vois que ton collègue m'a rendu tout ce que tu lui avais dit : il avait des doutes ainsi que toi, mais voyant que je ne vivais qu'avec des républicains, il a cessé de douter. Tu serais aussi juste, tu cesserais de douter si tu avais voulu me voir.
« Adieu, estimable citoyen, tu as ma confiance entière.
Lapagerie-Beauharnais,
« N° 46, rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. »
Ainsi, au cours des démarches qu'elle a faites en faveur de sa belle-sœur — démarches qu'elle sait le plus ordinairement rendre efficaces en y mettant toutes ses grâces, — Joséphine a appris que son mari était menacé, car, sous cette forme qu'elle emploie, est-ce M™^ de Beauharnais ou Alexandre, qu'elle défend? Elle a échoué, mais elle espère encore adoucir le monstre. Qu'il la voie seulement
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« l'Américaine ! » Mais Vadier « soixante ans de vertus », ferme sa porte : c'est le moyen qu'il a trouvé de rester vertueux.
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En quittant Strasbourg si brusquement qu'il n'a pas même eu le temps cremmener ses équipages, ses chevaux et son fils, Alexandre s'est rendu droit àlaFerté : de là, il s'empresse d'écrire à la Société des Jacobins de Blois pour s'excuser de ne pas s'y présenter immédiatement et pour annoncer sa prochaine venue, — car il pousse au délire le fétichisme des sociétés populaires; pas de ville qu'il traverse où il ne se fasse affilier, délivrer un certificat; il en a des portefeuilles remplis, il collectionne ainsi les titres jacobins. Le 2 septembre 1793, au nom du Comité de correspondance, Rochejean, ex-oratorien, vicaire épiscopal de l'évêque Grégoire, coryphée et directeur du club, lui répond en ces termes, qui valent mieux qu'un certificat de civisme : « Ta lettre a été accueillie parmi nous
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avec les transports de l'amitié; nous t'estimons,nous te chérissons; nous regrettons que les circonstances t'aient forcé de t'arrêter au milieu de ta carrière militaire; nous te louons d'avoir fait à l'opinion de teé concitoyens le sacrifice de la gloire que tu étais en chemin d'acquérir. Un homme assez grand pour refuser le ministère et se démettre du généralat est un sans-culotte. Tu nous donnes une bien douce espérance, celle de te voir résider au milieu de nous et d'y discuter avec toi les grands intérêts de la République. Veille sur ta santé comme sur un dépôt précieux à la Patrie et, puisque les délassements de l'amitié sont le baume de la vie, hâte-toi de venir au sein de tes amis. » La loi des suspects ne le trouble point; il vient à Blois où, à l'en croire, « il est fort bien reçu par les patriotes et dans la Société populaire ». Il se hâte d'en faire part à Chabot, l'ex-capucin, qui, choisi lui aussi par Grégoire comme vicaire épiscopal, a été, par l'influence d'Alexandre, élu député à la Législative, puis, sans son secours, réélu à la Convention et, de loin, semble encore une puissance. « J'ai causé de vous avec des sansculottes, lui écrit Beauharnais, et j'ai vu avec satisfaction qu'ils étaient flattés pour leur département de vous compter à la tête de leurs députés. Vous êtes généralement aimé et estimé... » Ainsi cherche-t-il à se raccrocher, ayant par sa longue absence de Paris perdu la notion des gens utiles, des combinaisons de partis, provoquant en même
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temps des intimités, des confidences et des protections en Vadier, fantoche sanguinaire et vertueux, qui fait de la police en aliéné et met la guillotine au service de toutes les chimères que son délire enfante; en Barère, porte-voix sonore, que nul ne prend au sérieux; en Chabot enfin, pourri de vices et de hontes, le type du moine a^.ostat, disposé à toutes les vénalités, prêt à toutes les luxures.
A en croire d'autres témoins, à Blois même, les choses ne vont pas si bien pour lui : au club, à son entrée, il a été accueilli par des injures, a pris luimême sa défense, s'est cru sauvé. N'a-t-il pas échappé à « l'épuration révolutionnaire tant désirée par les patriotes, tant redoutée par les aristocrates », qui, sous la présidence du représentant Guimberteau, a été opérée dans l'église ci-devant Louis, le 3o octobre 1793, « avec une justice rigoureuse et une solennité républicaine » ? Rassuré, Alexandre loue une petite maison à Blois, il prétend s'y installer, il fait mille politesses à des voisins qu'il sait royalistes; il s'excuse, déclarant « qu'il en est bien revenu », il se tient inattaquable, grâce à Rochejean et à ses amis de Paris. En même temps, il recherche les fonctions municipales dans sa commune de la Ferté-Aurain, ci-devant Beauharnais, il est élu maire, il installe une société populaire, un comité de surveillance révolutionnaire; il préside la Société des Jacobins à Ghaumont, le chef-lieu de son canton, et, de ces divers hauts
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laits, il tire encore des certificats. Il a repris des habitudes de correspondance avec sa femme, ne fût-ce que pour recevoir d'elle d'utiles avis; peu à peu, en effet, devant le commun péril, une sorte d'intimité s'est établie entre eux. Il est heureux, du moins le dit-il : « Non, jamais je n'aurais cru, écrit-il à son père le ii octobre, qu'en quittant une vie aussi active que celle de l'armée, le temps écoulé dans le calme d'une solitude eût été aussi rapide. La fin du jour arrive pour moi aussi promptement qu'avant ma retraite. Il est vrai que ma tête n'est point oisive : elle se fatigue en combinaisons pour le salut de la République, comme mon cœur s'épuise en efforts et en vœux pour le bonheur de mes concitoyens. »
Il passe vite, en effet, ce temps qu'Alexandre trouve si rapide. Le 12 ventôse an II (2 mars 1794)1 « le Comité de Sûreté générale arrête que Beauharnais, ci-devant commandant en chef de l'Armée du Rhin et actuellement maire de Romorantin \ sera conduit et mis en une maison d'arrêt à Paris, que les scellés seront apposés sur ses papiers, distraction faite de ceux qui seront trouvés suspects ». Le citoyen Sirejean, commissaire du Comité, se rend en Loir-et-Cher, arrête Beauharnais et le ramène. Du Luxembourg où il est d'abord déposé, Alexandre est conduit aux Carmes où il est écroué le
^ Il n'est maire que de la Ferté-Aurain, mais le Comité ne peut-il penser qu'il s'agit d'un si médiocre village et, de son autorité, il le suppose maire du chef-lieu de district.
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24 ventôse (14 mars). Le premier signataire de ce mandat d'amener, c'est Vadier, sur qui comptent tant Beauharnais et Joséphine, et après, Jagot, Louis (du Bas-Rhin), David, Lebas, Lavicomterie et Dubarran.
Joséphine, qui a failli se compromettre en sollicitant la liberté de sa belle-sœur, ne s'épargne point sans doute en faveur de son mari, dont elle a entreposé dans son grenier les papiers et les effets. Toutefois, ce n'est pas à ces importunités qu'elle doit de partager bientôt son emprisonnement. Dans le système de terreur en vigueur, il n'est si petit village qui n'ait son comité révolutionnaire et, à défaut, ses dénonciateurs en titre. C'est peut-être à la Ferté que s'est formé l'orage contre Beauharnais.; c'est à coup sûr de Groissy que souffle la tempête contre Joséphine.
Une dénonciation anonyme lancée contre la petite société qui s'y est frileusement groupée, dénonciation où il est recommandé de a se méfier de la ci-devant vicomtesse Alexandre de Beauharnais, qui a beaucoup d'intelligences dans les bureaux des ministres », a déjà eu pour effet l'arrestation de Vergennes; elle entraîne bientôt un arrêté, pris le 3o germinal (19 avril) par le Comité de Sûreté générale, ordonnant l'arrestation de « la nommée Beauharnais, femme du ci-devant général, rue Dominique, 953, la nommée Hosten, même maison
et le nommé Croiseul, leur allié, demeurant à Croissy près Gliatou. Examen sera fait de leurs papiers et extraction de ceux trouvés suspects, qui seront apportés au Comité ; perquisitions seront faites, les scellés apposés, procès-verbal dressé et les susnommés et tous autres chez eux trouvés suspects, conduits dans des maisons d'arrêt de Paris pour y rester détenus par mesure de sûreté générale ».
Deux membres du Comité révolutionnaire de la section des Tuileries, Lacombe et Georges, chargés de Texécution des ordres du Comité de Sûreté générale, requièrent le 2 floréal (21 avril) un membre du Comité révolutionnaire Fontaine-de- Grenelle, se transportent rue Saint-Dominique, chez Joséphine, la requièrent de leur représenter « tout ses papier et correspondance, a coye aiant obtempéré avons, écrivent-ils, procédé à leurs exliamains et après la recherche la plus scrupuleuse nous navons rien trouvez de contraire au intérêt de la republique, au contraire une multitude de lettre patriotique qui ne peuve faire que l'éloge de cette citoyenne ». Apposition des scellés est faite sur deux secrétaires, puis « sur deux aumoire qui sont dedant un grenier dedant lequel ils et déposé le papier correspondance du citoyen Beauharnois que sez effet » ; la garde des scellés est confiée à la citoyenne Marie Lanoy promue à la qualité d'amie de la citoyenne Beauharnais; celle-ci est arrêtée et conduite à la prison des Carmes à défaut de celle
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des Anglaises, désignée d'abord, mais où la place manque.
Cette prison des Carmes où les murs sont encore tachés du sang des massacrés de Septembre est une des plus insalubres de Paris. Des corridors de pierre, larges, obscurs pourtant, longs à l'infini ceux-là qu'emplissait la voix du « Recruteur des ombres », promenoirs, parloirs, réfectoires, parties neutres, qui accèdent sur les préaux ; les escaliers, d'étage en étage plus sordides, menant en haut à des couloirs rétrécis, cahotés, coupés de marches, d'échelles de moulin aux rampes de bois rude qu'ont polis tant de mains; sur ces couloirs, les cellules s'ouvrent, qu'un lit emplit, qui, sous le toit, tantôt brûlantes ou glaciales, prennent jour par un hublot sur une courcelle puante; une humidité effroyable, le supplice de la vermine, des fenêtres bouchées, des repas pris en commun, les hommes d'abord, les femmes après; dans les corridors, jamais éclairés, des cuves pour les besoins, qu'on vide à peine et contre lesquelles on trébuche; les hommes malpropres, les jambes nues, le col nu, un mouchoir autour de la tête, point peignés, la barbe longue; les femmes en petite robe ou en pierrot de couleur, se négligeant la plupart : l'effroyable demain, l'inexorable tribunal et cet échafaud où il faudra monter!...
Il y a bonne compagnie pourtant : des ducs et de<3 princes, le prince de Salm-Kyrbourg, M. de
Rohan-Montbazon, le duc de Béthune-Charost, la duchesse d'Aiguillon; il y a l'abbé de Boulogne, Delphine de Custine, née Sabran, les Saint-Pern, M. de Gouy d'Arcy, Fancien constituant; M. Destournelles, l'ancien ministre; M™® Charles de Lameth, M. de Mesgrigny, M""^ de Sourdeval et ses deux filles, le comte de Soyecourt et Ghampcenetz, des grands seigneurs, des grandes dames, des députés, et aussi, car c'est un monde en miniature, des petites gens, dentistes, huissiers priseurs, blanchisseuses, râpeurs de tabac, des volontaires, des imprimeurs, des relieurs, des marchands de tableaux, des domestiques, des matelots, des horlogers, des ingénieurs, des hommes de loi, des coiffeurs, des minéralogistes, des architectes, des gendarmes, des peintres, des limonadiers, des cochers, des cultivateurs, des épiciers, des armuriers, toutes les conditions, toutes les professions, tous les métiers, sept cents individus, différant d'âge, d'origine, d'éducation, de milieux, hommes, femmes, enfants — il y a des garçons de treize ans — jetés là comme sur un radeau perdu en mer, condamnés, avant la mort, au supplice de vivre ensemble, de se frotter constamment les uns aux autres, et en attendant la promiscuité du panier, c'est la promiscuité, odieuse à chaque instant du jour, de la chambre, de la table, du préau.
Là, Joséphine rencontre son mari, ce n'est que là peut-être qu'ils se réconcilient franchement; —
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mais encore c'est à la façon dont on entendait le& ménages dix ans auparavant. Liberté entière, bonne amitié, confidence peut-être des amours réciproques : Alexandre et Joséphine semblent en parfaite entente, témoin les lettres qu'ils écrivent en commun à leurs enfants demeurés à la srarde de la citoyenne Lanoy, mais Alexandre se prend d'une grande passion pour Delphine de Gustine, tandis que Joséphine s'établit en coquetterie réglée avec Hoche, entré presque en même temps qu'elle aux Carmes. (L'ordre d'arrestation est du 22 germinal.)
Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,
Où la hache nous tire au sort, Beaux poulets sont écrits, maris, amants sont dupes,
Caquetage, intrigue de sots.
On y chante, on y joue, on y lève les jupes
On y fait chansons et bons mots.
Et sur les gonds de fer soudain les portes crient
Des juges tigres, nos seigneurs, Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie
Que la hache appelle aujourd'hui...
Joséphine, si l'on en croit la tradition, est par faveur placée avec la duchesse d'Aiguillon et sans doute d'autres femmes, dans une pièce en longueur qui, éclairée sur le jardin, par une fenêtre grillée, communique, par un escalier spécial d'une quinzaine de marches, avec une petite salle faisant suite à la sacristie : un recoin obscur est en haut
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de l'escalier et, aux heures les plus lumineuses, reçoit quelques rayons voilés par une lucarne ouvrant sur le grand corridor du rez-de-chaussée. On prétend que ce fut là le cachot de Hoche. Cachot est mal dit, car on allait et venait de jour à l'intérieur de la prison, comme André Chénier l'a dit pour Saint-Lazare.
Les Beauharnais, mari et femme, chacun de son côté, se donnent grand mal pour réunir des pièces justificatives, des témoignages favorables, des certificats de civisme. Beauharnais rédige pour le Comité de Sûreté générale un mémoire où il établit ses services démocratiques, où il raconte sa vie, énumère les sociétés populaires qui l'ont nommé président : Paris, Blois, Valenciennes, Strasbourg, Chaumont, où il réclame sa liberté « pour augmenter la haine des rois dans le cœur de ses enfants, savoir un garçon de douze ans et demi qui apprend à Paris le métier de menuisier et une fille de onze ans élevée chez sa mère dans les principes républicains ». Bien mieux, il lève un village entier pour le réclamer : les officiers municipaux, conseil général et habitants de la Ferté-Aurain, assemblés extraordinairement pour certifier que le citoyen Alexandre Beauharnais, maire delà commune, s'est toujours comporté, tant qu'ils ont eu le bonheur de le posséder, en vrai et zélé patriote et républicain. « Pour quoi nous vous demandons... de nous renvoyer le vrai sans-culotte et républicain Alexandre Beauharnais tant pour le bien et le bonheur de
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noire commune que pour celui des communes voisines et des sociétés populaires auxquelles il est affilié qui sont très touchées de son absence et ne cessent comme nous de désirer son promptretour. » Par Eugène et Hortense qui ont obtenu la permission de voir leur mère, passent les lettres, les certificats, les mémoires. Ils amènent à Joséphine son chien, Fortuné, un carlin, laid et hargneux, qui, sans être remarqué, se coule, portant les billets sous son collier. Qui est derrière les enfants ? Qui leur tient la main? Qui fait les démarches à la Ferté ? Qui rédige les pétitions? Sans doute ce personnage mystérieux, Calmelet, qu'on trouvera dès lors dans Tintimité de la vie de Joséphine, chargé des missions les plus intimes, des affaires les plus secrètes, homme d'affaires comme on en avait alors, de ceux qui, à leurs clients, ouvraient leur bourse et qui, quelquefois, pour eux, donnaient leur tête. Peut-être s'y mêle-t-il un beau-frère de Marie Lanoy, la gouvernante des enfants, un certain M. Sabatier, qui fut pourvu par la suite d'un bon emploi dans un ministère. Peut-être encore un nommé Martin qui, plus tard, réclama son dû; mais c'est à coup sûr Galmelet le principal : c'est lui seul que citent Eugène et Hortense; plus tard, Galmelet, pourvu de la place de secrétaire du Conseil des prises et de celle d'administrateur du Mobilier impérial étant tombé dans la disgrâce de Napoléon, Eugène le défendit avec la plus grande énergie ainsi que son neveu Soulange-Bodin, allé-
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guant « Tintérêt qu'ils ont montré à sa famille dans des temps moins heureux ».
Pour Joséphine, mêmes démarches, mais d'un autre style : des pétitions que signent les enfants, qu'ils présentent le 19 floréal (8 mai) à la Convention, le 26 prairial (i 4 juin), au Comité de Sûreté générale. « Aux représentants de la Convention nationale » ils disent : « D'innocents enfants réclament auprès de vous la liberté de leur tendre mère, de leur mère à qui l'on n'a pu rien reprocher que le malheur d'être entrée dans une classe à laquelle elle a prouvé qu'elle se croyait étrangère puisqu'elle ne s'est jamais entourée que des meilleurs patriotes, des plus excellents montagnards. Ayant demandé son ordre de passe pour se soumettre à la loi du 28 germinal, elle fut arrêtée sans en pouvoir pénétrer la cause! Citoyens représentants, vous ne laisserez pas opprimer l'innocence, le patriotisme et la vertu. Rendez la vie, citoyens représentants, à de malheureux enfants. Leur âge n'est point fait pour la douleur. »
Plus imprudente est la pétition au Comité de Sûreté générale. Les enfants réclament que leur mère soit jugée. « Toutes les pièces concernant la citoyenne Alexandre Beauharnais... sont maintenant à la commission des détenus, excepté le mandat d'arrêt : on n'attend que cette pièce pour délibérer sur son affaire », et ils la demandent avec instance : « quand on n'a point à redouter le jugement, on brûle qu'il soit rendu ».
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Pauvre femme! comment ne sent-elle point que le seul moyen de salut est de se faire oublier! Heureusement, La Bussière veille : cet étrange personnage, qui, par humanité, s'est fait voleur de dossiers — non pas même voleur, mâcheiu\ — et qui risque à chaque instant sa vie pour sauver la vie d'inconnus. Qu'il ait mâché \e dossier de Joséphine, on n'en a nulle preuve, mais il s'en est vanté, et Joséphine l'a cru, car, le 5 avril i8o3, elle assista avec le Premier Consul à une représentation extraordinaire donnée au théâtre de la Porte Saint-Martin au bénéfice de La Bussière, et elle envoya cent pistoles pour le prix de sa loge. Si La Bussière n'est pas un personnage de légende, il est le plus extraordinaire des héros.
Que ce soit à La Bussière, au hasard ou à l'encombrement de la guillotine que Joséphine ait dû d'être oubliée et d'atteindre ainsi le 9 thermidor, Beauharnais était trop en vue pour que, dès qu'il s'agit de vider les Carmes, son nom ne fût pas des premiers prononcé. Sans doute, étant donnée sa conduite militaire, l'abandon de Mayence, la désertion de son poste , les chefs d'accusation ne manquaient pas, mais un procès individuel avec des formes, des témoignages, des plaidoiries, des réquisitoires, c'était long et on était pressé. Les prisons étant remplies, il fallait faire de la place. A défaut des massacres soi-disant populaires dont on avait vu les inconvénients, Vadier « soixante
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ans de vertu » inventa les conspirations de prison, et avant Saint-Lazare, Port Libre, les Oiseaux, le Plessis, on vida les Carmes plus encombrés. Lorsque, le 4 thermidor, Alexandre partit pour la Conciergerie, il sentait si bien que c'était l'heure des adieux suprêmes, qu'en passant devant M""^ de Custine, il lui tendit comme présent de mort un talisman arabe monté en bague qu'il portait toujours à son doigt.
S'il avait encore cette lueur d'espérance qui, dit-on, accompagne l'homme jusqu'à la fin et lui permet de vivre, l'espèce d'interrogatoire qu'il subit à la Conciergerie la dissipa. Ce n'était point de la reddition de Mayence, de quelque chose de tangible qu'il était accusé, mais d'un rêve, d'une imagination, de rien, du néant. Un détenu quelque peu fou avait tenu des propos; un autre avait caché une corde sous son lit et y avait fait des nœuds : conspiration : quarante-neuf accusés.
Alexandre envisagea la mort résolument, car, alors, presque tous savaient mourir, si bien peu savaient vivre, et lui-même le prouve : dans une lettre suprême qu'il écrit à sa femme il ne peut se défaire de cette phraséologie qui l'obsède : « Toutes les apparences de l'espèce d'interrogatoire qu'on a fait subir aujourd'hui à un assez grand nombre de détenus, dit-il, sont que je suis victime des scélérates calomnies de plusieurs aristocrates soidisant patriotes de cette maison (les Carmes). La
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présomption que cette infernale machination me suivra jusqu'au Tribunal révolutionnaire ne me laisse aucun espoir de te revoir, mon amie, ni d'embrasser mes chers enfants. Je ne te parlerai donc point de mes regrets; ma tendre afïection pour eux, \ attachement fraternel qui me lie à toiy ne peuvent te laisser aucun doute sur le sentiment avec lequel je quitterai la vie sous ce rapport. » Et après : « Je regrette également de me séparer d'une patrie que j'aime, pour laquelle j'aurais voulu donner mille fois ma vie et que non seulement je ne pourrai plus servir, mais qui me verra échapper de son sein en me supposant un mauvais citoyen. Cette idée déchirante ne me permet pas de ne point te recommander ma mémoire; travaille à la réhabiliter en prouvant qu'une vie entière consacrée à servir son pays et à faire triompher la Liberté et l'Egalité doit, aux yeux du peuple, repousser d'odieux calomniateurs pris surtout dans la classe des gens suspects. Ce travail doit être ajourné, car, dans les orages révolutionnaires, un grand peuple qui combat pour pulvériser ses fers doit s'environner d'une juste méfiance et plus craindre d'oublier un coupable que de frapper un innocent. » Beauharnais pensait-il que cette lettre serait lue, que ces déclamations le serviraient, qu'on lui en tiendrait compte ? Etait-ce là un plaidoyer suprême à défaut de celui qu'on ne le laisserait point prononcer? Se faisait-il encore cette illusion? On cherche là en vain l'accent de nature, quelque mot
dont frémisse la chair au contact de cette chair qui agonise; une ligne qui émeuve, un cri dont l'angoisse remue, on ne trouve que des phrases! Cette phrase à période, à élégances, à souvenirs classiques, redondante, fertile en images peu suivies et en termes ambitieux, est-elle donc à ce point passée dans leur sang? a-t-elle si exactement tapissé leur cerveau, que ce soit là leur langue et que, grâce à elle, même les sentiments vrais paraissent empruntés ? Cette lettre semble un devoir de rhétorique rédigé par un élève médiocre, et Beauharnais est peut-être un père très tendre, un patriote, un ami de la liberté, décidé à se sacrifier lui-même, acceptant l'injustice, la reconnaissant équitable ! Peut-être aussi ne s'y trompe-t-on pas et est-ce exact que, chez cet homme, tout est convention, tout se guindé à l'oratoire, tout se mue en littérature, et cette littérature, faite des réminiscences classiques accommodées à uneforme dont Jean -Jacques a laissé le moule, pervertit jusqu'aux sentiments profonds, ceux humains de nature et d'essence, au point d'en fausser non l'expression, mais le fond même. Et ainsi, même un testament de mort vise à l'effet et est écrit pour la cantonade, mais à la cantonade on n'écoute point, et l'effet est manqué.
Deux jours après, Beauharnais a cessé de vivre, et, dans la fournée étrange où on l'a jeté, sans interrogatoire, sans témoignages, sans plaidoiries, sans verdict, dans cette fournée de cinquante-cinq
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condamnés où il y a des négociants et des prêtres, des magistrats et des commis, des bijoutiers et des matelots, des généraux et des brocanteurs, des princes comme Rohan-Montbazon, et des gens d'esprit comme Ghampcenetz, Alexandre retrouve son ancien ami le prince de Salm et son ancien collègue à la Constituante Gouy d'Arcy. C'est le 5 thermidor (28 juillet). — Encore quatre jours.'
Ces quatre jours qui valaient la vie, Joséphine les gagna. Des légendes veulent qu'elle dût, le lo thermidor, être traduite au Tribunal révolutionnaire, qu'elle le sût, qu'elle s'attendît à mourir, qu'elle eût déjà coupé ses cheveux et vu emporter son lit. A quoi bon grossir l'horreur ? Le couteau était sur toutes les tètes ; c'était une loterie de la mort où, tôt ou tard, tout billet devait sortir, mais où, d'avance, nul n'avait même un indice de son lot : le caprice, le hasard établissaient les listes, pareil à l'antique Fatalité, comme elle muet, aveugle et sourd.
M"* de Beauharnais n'avait point tant de vigueur morale que, comme beaucoup de femmes de ce temps , elle envisageât sans terreur cette mort quasi inévitable. « Elle montrait un découragement
qui faisait rougir ses compagnes d'infortune. Elle était pusillanime à l'excès. Les autres savaient se résigner, elle espérait toujours. Elle passait sa vie à se tirer les cartes en cachette et à pleurer devant tout le monde, au grand scandale de ses compagnes. Mais elle était naturellement gracieuse et la grâce ne nous sert-elle pas à nous passer de tout Ce qui nous manque ? Sa tournure, ses manières, son parler surtout avaient un charme particulier; mais, il faut le dire, elle n'était ni magnanime ni franche : les autres prisonnières la plaignaient en déplorant son peu de courage. »
Qui pourtant d'elles ou de Joséphine était dans la vérité de la nature ? La faiblesse de la femme, tournée à l'héroïsme, peut inspirer des phrases ; elle n'émeut point; la faiblesse de la femme apparue dans sa réalité fait pitié : l'altière résignation des grandes dames devant l'échafaud n'a point avancé d'une seconde la fin de la Terreur, mais les cris, les sanglots, les désespoirs de M^^Dubarry! Ce n'était point romain d'avoir peur, mais humain, et la peur, comme la pitié, est contagieuse. Si, chaque jour, au lieu de ces silencieuses résignées, les charrettes s'étaient emplies de femmes tordues en prières, criant, hurlant, suppliant; si Paris, chaque jour, avait été traversé par le bruit de leur désespoir, il ne se serait plus trouvé de juges, plus de gardes, plus de bourreaux ; c'eût été, nerveuse, inconsciente, mais certaine, la révolte de la Pitié.
Et parce qu'elle est ainsi femme et que « ses compagnes » la méprisent un peu, Joséphine estelle moins aimée dans la prison ? Non certes, et on la plaint d'autant plus qu'elle est plus faible. On le vit bien le 19 thermidor (6 août), quand, des premières, elle fut mise en liberté. Lorsque les prisonniers entendirent prononcer son nom, ils applaudirent avec fureur. Elle, non peut-être, comme l'a dit un de ses compagnons, parce qu'elle y était infiniment sensible, mais parce que, enfin, elle échappait, parce que c'était le salut, elle s'évanouit. Remise, avec cette grâce qui ne l'abandonna jamais, « elle fit ses adieux à chacun et sortit, au milieu des vœux et des bénédictions de toute la maison ».
N'est-ce pas bien ici le caractère de Joséphine et ne vaut-il pas mieux l'imaginer ainsi gracieuse et épeurée que tournée à un rôle qu'elle n'eût pu soutenir ?
On a dit qu'elle dut cette prompte sortie à l'intervention de M™' de Fontenay, la future M"*^ Tallien, sa compagne de prison. Il n'est point démontré d'abord qu'elle connût Teresia Cabarrus avant l'année 1794» bien que, depuis 1791, elles eussent pu se rencontrer ; mais il n'y avait aucune liaison. Pour la communauté de prison, impossible : « la femme Fontenay, arrêtée à Versailles, dans la nuit du 1 1 au 12 prairial, en vertu d'un ordre du Comité de Salut public en date du 3, fut immédiatement dirigée sur la Petite-Force pour y être détenue au
secret », et ce fut de la Petite-Force qu'elle sortit le 12 thermidor, sur un ordre du Comité de Sûreté générale. Elle ne passa donc pas aux Carmes que Joséphine n'a pas quittés du 2 floréal au 19 thermidor.
A défaut de M'^^ de Fontenay, Joséphine avait d'autres protecteurs et qui n'étaient pas des moins puissants. On a vu qu'elle avait ses entrées dans les ministères, qu'elle était en correspondance avec quantité de bons patriotes. Les représentants en mission à l'armée du Rhin, qui avaient écrit d'Alexandre : « C'est le premier général de la République » ; Hoche, sorti de la Conciergerie le 17 thermidor, qui tout à l'heure prendra Eugène dans son état-major; Real, Barère, Tallien, ne pouvaient-ils la servir? D'ailleurs à quoi bon chercher? C'est à Tallien que chacun fait honneur de la libération de Joséphine; c'est à Tallien seul que plus tard Eugène l'attribue. En reconnaissance, il lui fait une pension, de même que Joséphine se charge de sa fille Thermidor, rebaptisée en Joséphine. Ce n'est pas par M""® de Fontenay que Joséphine arrive à Tallien ; c'est, au contraire, Tallien qui sert entre elles de trait d'union.
On peut bien penser que, une fois libre, Joséphine s'employa pour obtenir la mise en liberté de M""^ Hosten et de son gendre, M. de Croiseul, et que, ses effets étant toujours sous scellés dans son appartement de la rue Saint-Dominique, elle passa à Croissy, près de ses amis, la fin de l'automne;
n ais l'on n'a que bien peu de points de repère pour jalonner la vie qu'elle a menée depuis le mois d'août 1794 (thermidor an II) jusqu'au mois d'août 1795 (thermidor an III).
En sortant de prison, fut-elle ou non la maîtresse de Hoche? Aux Carmes, nul n'a contesté qu'elle fût en coquetterie avec lui. « A l'aide d'un miroir, elle l'instruisait des assassinats qui signalaient chaque jour. » Etrange cour ! Mais cette cour fut brève , puisque le 27 floréal (16 mai) Hoche fut transféré à la Conciergerie. Il fut mis en liberté le 17 thermidor (4 août), deux jours avant Joséphine, et douze jours plus tard, le 20 (16 août), nommé général en chef de l'Armée des Côtes de Cherbourg, dont il prit effectivement le commandement le 19 fructidor (5 septembre). En admettant qu'il eût fait toute diligence, il a donc quitté, au plus tard le i5 (i" septembre) Paris, où il n'avait pu rester en tout que trois semaines: à ce moment, il semblait fort amoureux de la jeune fille qu'il avait épousée en ventôse (fin février), dont il avait été séparé presque aussitôt, d'abord par son envoi à l'armée d'Italie, puis par son incarcération. Si même il avait été tenté, qu'il y eût eu quelque chose entre Joséphine et lui, comme celte liaison eût été courte! comme, devant ces dates certaines, quelques-unes des assertions de Barras devenaient contestables! Barras prétend que Joséphine a poussé ses prétentions sur Hoche jusqu'à vouloir le faire divorcer pour l'épouser, que Hoche
a répondu « qu'on peut bien se passer un moment une catin pour maîtresse, mais non la prendre pour femme légitime «. Il affirme que Joséphine proposa à Hoche de le pousser auprès du gouvernement et que Hoche refusa tout; enfin, après avoir dit que, non contente du général, Joséphine avait pris un aide de camp chargé de lui porter une lettre et jusqu'à un Alsacien colossal, gardien de l'écurie, il prête à Hoche cette phrase : « Il faut avoir été en prison avec elle avant le Neuf thermidor pour l'avoir pu connaître aussi intimement. Cela ne serait plus pardonnable, une fois rendu à la liberté. »
Ce que l'on sait d'une façon certaine, c'est que, partant pour prendre son commandement, Hoche a emmené dans son état-major le petit Eugène, qui n'a que douze ans; mais un débuta cet âge dans les armées n'a rien qui étonne. Pour le justifier, on a dit que Hoche avait été, à l'armée, en relations de service avec Beauharnais et, qu'en prison, ces liens s'étaient resserrés : tout simplement, pour soulager la femme de son ancien chef, il se chargeait de son fils : c'est ainsi d'ailleurs qu'il s'en estexpliqué dans une lettre postérieure de deux années, écrite à M. de Beauharnais père après le second mariage de Joséphine. « C'est avec le plus grand plaisir que je me rends à votre vœu et que je fais délivrer les congés aux hommes auxquels vous vous intéressez. Puissent-ils par leur reconnaissance vous faire oublier les pertes que vous avez faites ! Je ne quitterai point Paris sans
avoir embrassé mon cher Eugène. Il eût peut-être été à désirer que sa mère ne me Teùt point retiré ; je me serais efforcé de remplir mon devoir envers un ami in fortuné y> (28 messidor an IV- 1 1 juillet 1796). Sans doute, l'on dira que c'est ici façon de colorer aux yeux du grand-père les relations qu'il a eues avec sa bru ; que, à ce moment, Hoche est tenu à d'autant plus d'égards extérieurs vis-à-vis de Joséphine qu'elle vient d'épouser Bonaparte.
Voilà donc les apparences, voilà le pour et le contre. C'est ainsi qu'on devait raisonner, étant donnés les documents et les témoignages qu'on avait recueillis, ceux-ci suspects, ceux-là douteux. En trouverait-on jamais de plus probants, si, comme Fa écrit Hortensius de Saint-Albin, son père, détenteur de tous les papiers du général Hoche, avait restitué à Joséphine sa correspondance. Cela est vrai, sans doute : mais, à défaut des lettres de Joséphine, il y a celles de Hoche, qui a pris des confidents dans sa famille et parmi ses amis. A un Hoche, son cousin, il écrit de Vire, le 29 fructidor (i5 septembre 1794)» qu'il l'attend et qu'il le remercie des soins qu'il a donnés à son amie; à la femme de cet Hoche, il écrit de Sablé, le 5* Sans Culottide de l'an II (21 septembre), de donner son nom à l'enfant dont elle vient d'accoucher et de l'appeler Lazare Hoche : «Je te réponds, ma chère cousine, que, s'il me ressemble, ce sera un assez mauvais sujet, témoin ma conduite à Paris. Ceci est entre nous. Je pense bien que ma petite
23o JOSÉ|PHINE DE BEAUHARNAIS
cousine aura été distraite. » Certain nom a été rayé et rendu illisible: Mais le voici tout au long dans une lettre adressée de Rennes, le 2.0 nivôse an III, à la citoyenne La Pagerie Beauharnais, pour être remise au général Mermet, auquel il donne ses commissions. Joséphine est donc assez authentiquement la maîtresse de Hoche pour que ce soit par elle qu'il corresponde avec ses amis.
Enfin de Rennes, le 8 prairial an III (27 mai 1795), il écrit à son ami Champein, architecte à Paris, une lettre dont tous les détails sont révélateurs. Il épanche dans son sein ses peines de cœur. Il n'est plus de bonheur pour lui sur la terre. Il se désespère de ne recevoir aucune réponse d'une femme qu'il aime, une veuve, dont il s^était habitué à considérer son fils comme le sien. Il ne peut aller à Paris pour voir cette femme qui cause tous ses chagrins. Son devoir, la guerre qui va recommencer ici le retiennent à son poste. « Ne sais-tu pas, d'ailleurs, que deux fois, l'hiver dernier, mes ennemis m'ont empêché d'approcher de la capitale... Mais, si j'y allais, que me dirais-tu que je ne sache, que les femmes y sont coquettes, que la majorité des hommes manque de foi ; un bon ami comme toi est un trésor, mais combien en est-il ? »
A cette fois est-il possible de méconnaître Joséphine ? En fait, cela n'a pas duré un mois ; les dix premiers jours de thermidor et les quinze premiers de fructidor. Cela ne fait point une liaison, tout
juste une passade; mais cela en vaut-il moins? Quand le Point de lendemain fut-il mieux justifié ?
En vain chercherait-on pour la femme des paroles de blâme. Ce malheureux être de faiblesse et de charme, cet être d'élégance et de plaisir, cet être de volupté et d'abandon, trois mois durant, il a vécu l'agonie. La mort toujours, l'horrible mort, les mains liées, l'échafaud gravi, le col coupé, la tête roulante, cette femme l'a vu durant cent jours et cent nuits. Les listes de mort hurlées devant la prison emplissaient ses oreilles: la mort! la mort! Tunique pensée, Tunique affaire ; les baisers même, si Ton parvenait à en échanger, avaient un but d'alibi; Ton donnait la vie pour prendre un sursis à mourir. Les allées et les venues, les entrées et les sorties: la mort! Les repas, une place vide; la mort! Le sommeil, les rêves : la mort! Et c'est de là qu'on est sorti, c'est de là qu'on est ressuscité ! Et Ton vit, et Ton est jeune, Ton est jolie. — Qu'importe même ! L'on vit, c'est tout. — Oui, alors, qu'une frénésie de vivre et de jouir s'empare des êtres; qu'ils veuillent toutes les joies, tous les plaisirs pour ce mallieureux corps dont on allait faire deux morceaux; qu'ils veuillent tous les baisers pour cette bouche qui allait mordre le son du panier; qu'ils veuillent toutes les imaginations de volupté, toutes les admirations, toutes les caresses pour cette peau que les valets du bourreau allaient mettre à nu ; que, dans ces jours-là, ces jours où la
vie, trois mois refluée, s'exalte et veut s'ouvrir, il n'y ait plus ni conventions sociales, ni morale, ni rien de ce que les hommes ont inventé pour réfréner la nature, c'est assez : tout est compréhensible, tout est explicable, tout est excusé.
Toutefois, il faut le reconnaître, le moment semble assez mal choisi par Joséphine pour se poser en défenseur inconsolable de feu son époux : ainsi cette lettre écrite à Jean Debry qui, à la Convention, dans la séance du 12 fructidor, avait fait une allusion à la mort de Beauharnais^
La veuve et les enfants d' Alexandre Beauharnais à Jean Debry.
« Paris, le i5 fructidor an IP.
«Le premier soulagement que nous avons éprouvé dans notre infortune, citoyen, a été d'apprendre qu'au sein de la Convention, tu as rendu justice à un républicain vertueux, qui a péri victime de l'Aristocratie. Ton cœur est fait pour apprécier la
^ Voici l'allusion et, à coup sûr, on peut se demander si elle mérite un tel remercîment :
« Je n'infère point de là qu'il faille épargner un coupable, mais bien que nous distinguions le délit de l'erreur, et que nous nous souvenions, nous qui devons avoir des successeurs, que c'est avec ce dernier prétexte, l'erreur, que l'aristocratie s'est vengée de ceux qui avaient porté les armes contre elle et que même, dans les coupables de cette dernière classe, ce sont les services rendus à la chose publique et non les délits postérieurs qui ont obtenu son exécration. Ce n'est pas aux fautes révolutionnaires de Beauharnais quelle en a voulu, mais à celui qui avait présidé le 20 juin 1791. »
reconnaissance de sa veuve et de ses enfants. Nous t'en présentons l'hommage et pour éclairer de plus en plus ton opinion sur le compte de celui que nous regrettons, nous t'adressons une copie de sa dernière lettre. Tu verras quoi approchant du terme de sa vie entièrement consacrée à la Révolution et dans un moment où les hommes n'ont plus d'intérêt à cacher leurs vrais sentiments, il s'est plu à développer encore l'ardent amour de la patrie qui n'a jamais cessé de l'animer.
« Continue, citoyen, de servir ton pays avec zèle et de protéger l'innocence et la vertu.
« Salut, estime, confiance et fraternité.
« Veuve Beauharnais, « Eugène Beauharnais et Hortense Beauharnais. »
Ne sont-ce pas là les sentiments d'une veuve presque éplorée et comment celle qui fait si grand éloge du Républicain vertueux son époux lui a-t-elle si tôt donné un successeur? Mais ne s'étaient-ils pas, l'un l'autre, rendu leur entière liberté et Alexandre, dans son testament de mort, n'avait-il pas affirmé a ce lien unique à' amitié fraternelle ? »
(( A Paris, a écrit Hoche, les femmes sont coquettes ! » Certes, et Joséphine n'a point tardé à lui en donner la preuve. Ne trouvant pas l'appartemen de la rue Saint-Dominique approprié à sa nouvelle vie ; voulant s'éloigner de la société qu'elle y a trouvée et qui ne pourrait approuver les liaisons qu'elle est disposée à former, elle passe le 2® des Sans-Culottides de l'an II (18 septembre 1794) ^ un accord avec une de ses amies, cette M"*® de Krény, personnage énigmatique qui, dans sa vie, jouera, de l'an II à Tan IX, le rôle essentiel de confidente et d'associée, sur qui jusqu'ici tous les renseignements recueillis sont douteux ou suspects et qui pourtant a tenu dans cette société une place considérable.
Soit que Joséphine reprenne l'appartement de
M""® de Kreny, soit qu'elle s'arrange pour vivre avec elle, elle s'installe rue de l'Université, n''37i. Tout au début de Fan III, elle écrit à Barras, devenu, depuis sa victoire de Thermidor, le dictateur militaire, qui mène à son gré la Convention et qui, plus puissant peut-être que lorsqu'il sera revêtu d'un titre constitutionnel et en but à une opposition, commande de la coulisse aux Comités parce qu'il a un sabre, qu'il saurait même s'en servir et qu'on l'appelle le Général Barras. La « veuve Beauharnais » le connaît donc. Et d'où.'' A la vérité, elle ne connaît point tous les gens à qui elle écrit pour leur recommander quelqu'un, et c'est même un moyen pour elle d'entrer en relations : mais ici il ne semble pas en être ainsi^ Elle écrit donc à Barras pour lui recommander un volontaire qui a perdu une jambe en combattant pour la patrie et elle ajoute : « Il y a bien longtemps que je n'ai eu
1 La date ici est essentielle : {Mémoires Barras I. 358) veut faire croire que M™« de Beauharnais s'est, après le Treize vendémiaire An IV, servie du prétexte « de réclamer ou faire réclamer par son fils les armes du général Beauharnais pour pénétrer, dit-il, dans ma société où elle savait M'"'^ ïallien admise en première ligne depuis le neuf thermidor ». Il est vrai que ce passage est formellement contredit par Barras même (I. 264). Madame de Beauharnais « était à la suite des dames qui composaient la société de ïallien et la mienne » ; et elle dînait le même jour 14 ou i5 vendémiaire chez Barras dont l'intimité était si bien établie, qu'il tutoyait Eugène. En réalité, Barras ou le rédacteur des Mémoires de Barras n'a pas pu, ou voulu, donner une date à l'entrée en liaison de Barras et de Joséphine : cette date désormais ne semble plus discutable ; car, d'une part, la lettre de Hoche à Champein, d'autre part la lettre de Joséphine à Barras, font des bornes qui ne peuvent être esquivées.
le plaisir de vous voir. C'est bien mal à vous d'abandonner ainsi une ancienne connaissance. J'espère que vous serez sensible à ce reproche. Je demeure, maintenant, rue de l'Université, n°37i. »
Barras fut sensible. Il le fut si bien que de ce moment l'on doit constater chez Joséphine, qui fut toujours prodigue de recommandations, même quand son mari n'était que maréchal de camp, une facilité épistolaire qui presque instantanément est récompensée : Ainsi le 16 vendémiaire {j octobre) elle écrit à Dumont pour lui reprocher que sa bellesœur soit toujours en prison, et le 16 vendémiaire Françoise de Beauharnais est mise en liberté. Si elle ne se sent pas assez puissante pour emporter du coup ce qu'elle désire, Joséphine obtient quelque apostille de Barras, qu'elle relance. « Dites à Barras, écrit-elle le 4 ventôse (22 février 1790^ à Botot, l'homme de confiance, que je suis depuis trois jours dans mon lit malade d'un rhume, que c'est bien mal à lui de n'être pas venu me voir et qu'il faut être bien son amie pour le lui pardonner; » il s'agit là des citoyennes Montmorin, Menou et Laroche ; elle fera plus d'efforts encore pour obtenir que par un décret de la Convention du 26 thermidor an III (i3 août 1793) rendu sur la proposition du Comité de législation, le cousin d'Alexandre, Claude de Beauharnais, soit rayé de la liste des émigrés : il a peu fait parler de lui ; jamais il ne fut, comme on a prétendu, député suppléant de la Noblesse aux Etats Généraux; et l'on
ne sait où il s'est terré durant la Révolution : loin sans doute, car il n'a pu, à partir de 1792, de la mort de sa femme née Lezai-Marnésia, prendre le moindre soin de sa fille Stéphanie âgée de trois ans (née le 28 août 1789), ni de son fils âgé de cinq et qui meurt durant ce temps. Brusquement, il surgit en l'an III et son ex-belle-sœur lui est serviable, comme elle le fut aux Lezai, comme elle le sera à Stéphanie, à ce Claude et à tant d'autres ; tant et tant, car, dès lors, de combien de dossiers ne s'échappent point des attestations signées : La Pagerie, veuve Beauharnais !
Mais, pour le moment, cela ne l'enrichit point.
Il faut vivre, et Joséphine est singulièrement désargentée. Outre son appartement de la rue de l'Université, elle a à payer son loyer de la maison de Groissy. Hoche l'a débarrassée sans doute de tout souci quant à Eugène ; mais restent Hortense et l'entretien d'une domesticité assez lourde. Elle attend toujours de l'argent de la Martinique ; mais, par suite des dettes laissées par son père et des engagements pris par M""® de la Pagerie, on n'en a guère à lui envoyer ; d'ailleurs, en eût-on, comment le faire parvenir ? Les mers sont aux Anglais ; la colonie elle-même est en pleine guerre civile ; les Anglais, après une première tentative manquée en juin 1798, viennent, en février 1794, de s'en emparer sur le malheureux Rochambeau qui, à 6 000 ennemis débarqués, n'a eu à opposer que 60 soldats de ligne, 3 compa-
gnies d'hommes de couleur et un corps de miliciens blancs, en tout 900 hommes. C'est donc avec une possession anglaise qu'il faut correspondre et les difficultés en sont doublées. Quant aux propriétés de Saint-Domingue, les théories des Amis des Noirs ont mis bon ordre aux revenus ; les biens que Beauharnais avait encore à la Ferté- Aurain, non payés entièrement à la Nation et déjà singulièrement grevés d'hypothèques, sont toujours confisqués, ainsi que les titres de rente, tous les papiers d'affaires ne devant être rendus à Joséphine qu'en thermidor an III.
Pour ses domestiques, la citoyenne Lanoy, bonne de ses enfants ; une femme de chambre, Agathe Rible, qu'on voit déjà paraître, et un officieux, le citoyen Gontier, Joséphine s'en tire en ne leur payant point leurs gages et en leur empruntant même leurs économies ; mais I 000 francs que prête Adélaïde, la sœur de Marie Lanoy, 12 000 francs même qu'a prêtés Sabatier, le beau-frère, au moment de l'émission des assignats, n'ont pas été d'un grand secours et l'on ne pourrait vivre sans une personne qui, à ce moment, à côté de Calmelet et de concert avec lui, joue dans la vie de Joséphine un rôle décisif en subvenant à ses besoins et en lui permettant d'attendre. C'est unM.Emmery, de son métier banquier à Dunkerque et vraisemblablement de longue date en relations avec les Tascher par son commerce avec les Antilies, a Depuis trois ans il alimente Joséphine. »
24o JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS
Cet Emmery (Jean-Marie-Joseph), qu'il ne faut pas confondre avec un autre Emery, qui fut avocat à Metz, député, sénateur, pair de France et comte de l'Empire sous le nom de Grosyeulx, était colonel de la Garde nationale de Dunkerque lorsque, en 1791, il fut nommé député à la Législative. 11 y siégea parmi les constitutionnels ; ouvrit, en matière commerciale et maritime, plusieurs avis pleins de sens, défendit La Fayette et, en toute occasion, montra un esprit très ferme, très net et, en même temps, très libéral. Elu maire de Dunkerque après la dissolution de l'Assemblée, il fut, sous la Terreur, poursuivi et emprisonné; seule, une grave maladie le sauva de la guillotine. Redevenu maire en l'an III, ayant repris, avec son associé, M. Vanhée, ses opérations avec les Antilles, il a continué à avancer à Joséphine les sommes dont elle a un pressant besoin.
Malgré son extrême obligeance, il pouvait se lasser ; d'ailleurs les remises qu'il faisait n'étaient guère en rapport avec les désirs de M™^ de Beauharnais : aussitôt donc que celle-ci fut parvenue à reprendre le contact avec sa mère, à lui faire passer de ses nouvelles, à lui annoncer son veuvage, à réclamer son soutien (lettre du 3o brumaire an III-20 novembre 1794) et qu'elle eut obtenu réponse, elle s'empressa de la prier de l'aider à se libérer, a Sans les soins de mon bon ami Emmery et de son associé, écrit-elle à sa mère le i^"" janvier 1795 (12 nivôse an III), je ne sais ce que je
serais devenue. Je connais trop votre tendresse pour avoir le plus petit doute sur l'empressemen que vous mettrez à me procurer les moyens de vivre et de reconnaître, en m'acquittant, ce que je suis redevable à M. Emmery. » Elle insiste pour que l'argent dont M™® de la Pagerie peut disposer, non seulement comme revenus, mais comme fonds de capitaux, soit envoyé soit à Hambourg, soit à Londres, à des banquiers qui le feront passer à Dunkerque. Pour le détail, elle ne s'en occupe point : ces Messieurs « ont sa confiance sans bornes et elle prie sa chère maman de faire tout ce qu'ils lui conseilleront de faire pour le plus grand avantage de leurs intérêts communs ».
La réponse est favorable, car les 10 et 12 prairial (29 avril et i" mai), Joséphine passe procuration d'abord à Emmery et Vanhée, puis à Vanhée seul, pour retirer et placer l'argent que remettra le banquier de Hambourg et pour gérer les biens que les enfants Beauharnais ont à Saint-Domingue. Les sommes ainsi reçues sont sans doute médiocres, car Joséphine insiste de nouveau et, à la fin, prenant le grand parti, elle tire sur sa mère pour i 000 livres sterling de lettres de change. « Je ne vous dis pas, lui écrit-elle le 8 brumaire an IV (3o octobre 1795), combien il est important de remplir cet engagement, puisque ces mêmes effets sont passés pour les faire négocier aux amis qui me font vivre ainsi que mes enfants. » C'est ce qui lui permet, quelques mois plus tard, d'écrire à sa belle-sœur
a42 JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS
Beauharnais, qui lui avait assez aigrement demandé un secours : « Pour ce que vous appelez ma grande fortune, elle vous a été, je n'en doute pas, exagérée, mais un peu de numéraire que maman m'a fait passer me met assez à mon aise pour être utile à mes amies. »
Entre temps, elle est parvenue à recouvrer au moins les linges, hardes, meubles, bijoux et effets qui reviennent à elle et à ses enfants. Â peine la loi du 8 pluviôse a-t-elle été rendue qu'elle s'est hâtée d'en invoquer le bénéfice ; elle a obtenu pour sa pétition l'apostille de Merlin de Thionville et de Tallien ; le Comité de Sûreté générale a rendu un arrêté conforme ; les scellés ont été levés par le juge de paix en présence d'un membre du Comité révolutionnaire et d'un commissaire de l'Agence des revenus nationaux ; Joséphine a repris ce qui était à son usage journalier, puis les scellés ont été réapposés ^ Ils ne seront définitivement levés que plusieurs mois après.
Elle s'est occupée enfin de protéger dans l'avenir
* Joséphine, dans l'ordre d'arrestation, dans cet ordre de levée des scellés, dans la plupart des pièces la concernant, est dite demeurer rue Sainl-Dominique, 953, et dans des procurations de même époque, elle est dite demeurer rue de l'Université. Faute d'avoir trouvé ci-devant l'indication du déménagement, j'avais ici fait une supposition erronée. A présent la chose, toute simple, se trouve confirmée par des pièces officielles. Barras [Mémoires II, 69) dit : « Elle vivait la plupart de l'année chez M™® Doué, créole comme elle » ; je crois à une mauvaise lecture quant au nom : mais ne serait-ce pas quant au fait une confirmation?
la fortune de ses enfants, sa propre fortune, cai elle en a la jouissance : elle a assemblé, le 27 germinal (16 avril), un conseil de famille composé du citoyen Dorfaut, receveur de rentes, fondé de procuration du grand-père Beauharnais, et des citoyens Calmelet, Nys, Billault et Pelletier, amis des mineurs, lesquels l'ont nommée à la charge de tutrice et ont désigné pour la fonction de subrogétuteur le citoyen Calmelet. Forte de cette tutelle. Joséphine s'est rendue à Fontainebleau près de son beau-père et de sa tante et, par acte passé devant Lisle, notaire, le 3o messidor (18 juillet), elle a emprunté de M""^ Renaudin, au nom de ses enfants, une somme de 5o 000 livres assignats provenant de la vente de la maison de Fontainebleau, dont partie lui a servi à solder le prix des domaines nationaux achetés par Alexandre dans le district de Romorantin, partie à payer sa contribution à l'emprunt forcé de l'an IV, fixée à 60 000 livres assignats et réduite ensuite à i 000 livres, valeur métallique*.
Elle n'a rien négligé des petites créances qu'elle peut exercer sur la nation. Elle a obtenu du représentant Laurenceot. envoyé en mission en Loir-et- Cher, que l'argenterie et les livres qui se trouvaient à la Ferté et qui avaient été déposés à
^ Cette somme de 5o 000 livres assignats, pour laquelle Joséphine s'engage à 1 5oo livres de rente perpétuelle vaut, en espèces métalliques au cours du jour, -i 644 livres lo sous, et c'est à ce chiffre que la créance se trouve réduite par arrangement du i3 messidor an VI.
l'administration départementale, lui fussent restitués ; sur un arrêté du même représentant, elle a touché un acompte de lo ooo livres sur le prix des meubles qui ont été vendus après le décès de son mari, de l'autorité de la Nation ; mais ce ne sera que le 7 germinal an IV (27 mars 1796) que le séquestre sera levé sur les biens d'Alexandre et jusque-là il lui sera impossible de toucher aucun revenu.
L'on peut juger à quel point fut précaire et diiïicile, durant la plus grande partie de l'an III, la position de Joséphine. Ce n'est qu'en prairial (fin avril) qu'elle voit une éclaircie ; en messidor (juillet) qu'elle trouve chez sa tante un secours, mais combien minime, — le louis d'or de 24 livres vaut alors 808 livres assignats. C'est seulement après l'année écoulée, dans le deuxième mois de l'an IV, qu'elle tire les 25 000 livres sur sa mère. Mais, de ces 25 000 livres, que ne doit-elle pas à Emmery ? Depuis 1792, elle vit des emprunts qu'elle lui fait : « Vous jugez d'après cela, écritelle à sa mère, que je lui suis redevable de sommes considérables ^ » Et cette dette n'est pas la seule : elle doit à tout le monde et de tous côtés ; mais c'est là son élément, et cela ne l'empêche point de vivre.
^ En reconnaissance des services qui lui avaient été rendus à cette époque par MM. Emmery et Vanhée, Joséphine leur prête, le 22 fructidor an XI, la somme de 200 000 francs dont, par divers actes postérieurs, elle renonce à toucher l'intérêt.
L'AN III a45
Outre les voyages à Fontainebleau assez fréquents, — elle finit, semble-t-il, par y entreposer Hortense près de son grand-père et de sa tante ; — elle a toutes sortes d'occupations mondaines <ju'elle se crée, et ses goûts restent toujours pareils. Il lui faut une voiture de louage pour faire ses démarches près des gens en place, car elle n'est point femme à marcher, et elle n'a point encore inventé l'admirable combinaison qui, le 9 messidor an III (27 juin 1793), lui vaudra, du Comité de Salut public, en échange des chevaux et •des équipages que Beauharnais a laissés à l'Armée du Rhin et dont les Représentants ont disposé, une voiture et deux chevaux. Elle se trouve donc devoir au loueur une assez grosse somme que, sur ses économies, paye Marie Lanoy. Elle aime les fleurs, constamment la dépense en revient. Ses toilettes sont bien modestes, mais il lui faut encore une pièce de mousseline de 5oo livres, un schall de 270, un grand schall de i 200, six aunes de taffetas Florence gris à i 820 et deux paires de bas de soie gris à coins de couleur de 700 livres. Qu'on n'aille pas pourtant prendre ces chiffres au sérieux : ■c'est le temps des assignats : une paire de souliers pour Hortense coûte 140 livres ; le port d'une caisse venant d'Orléans i 520 ; un pain de sucre de six livres, à 220 livres la livre, i 260 livres, et le papier timbré pour faire un billet 70 livres.
Elle a recherché, repris ses anciennes relations : dans ce temps de famine de l'année 1795, on reçoit
pourtant, même à dîner, mais les invités apportent leur pain : chez M™^ de Moulins où Joséphine a retrouvé son couvert mis, elle est seule dispensée^ ce qui lui fait dire qu'elle reçoit en vérité son pain quotidien ; mais elle a mieux, ou du moins plus à son goût : elle s'est liée d'intimité avec M""^ Tallien.
Entre ces deux femmes, combien de rapports l Teresia est certes plus belle, d'une beauté qui ne se peut comparer à l'agrément de Joséphine, mais toutes deux sont, par origine, d'un milieu, d'une éducation, d'une qualité qui ne les préparent point à vivre avec les gens dont elles ont affaire. Toutes deux ont voulu sauver leur tête et n'ont point hésité à déchoir, à prendre des amis ou des amants qui ne peuvent guère leur plaire. Toutes deux ont mêmes goûts, mêmes désirs, mêmes besoins du luxe, de l'élégance, du gaspillage. Toutes deux n'ont guère de scrupules de religion ou de morale, et toutes deux cherchent uniquement l'entreteneur, amant ou mari, peu importe,^ mais si riche qu'elles puissent se passer toutes leurs fantaisies et satisfaire tous leurs caprices. Pour Teresia, Tallien n'a été qu'une bouchée : elle en a tiré ce grand et légitime orgueil qu'un régime de sang et l'homme qui l'incarnait aient été renversés et abolis pour la sauver ; qu'une grande nation ait dû sa libération à l'amour qu'un homme avait pour elle ; que le peuple l'ait saluée : Notre- Dame de Thermidor ; que son nom ait été alors.
prononcé avec reconnaissance, avec admiration, avec une sorte de piété par ces gens de l'ancienne société qui s'empressent à lui faire la cour et par elle à demander des faveurs ; mais, s'il lui a plu de jouer un temps à la simplicité, d'abriter sa gloire dans la chaumière de Tallien, à l'allée des Veuves, elle ne tarde pas à trouver qu'un tel théâtre est bien médiocre pour une femme comme elle. La chaumière, passe encore : c'est original ; mais il y faut les fleurs les plus rares, les officieux en nombre, les repas les plus délicats, les vins les plus exquis et des toilettes qui, pour exiger peu d'étoffe, n'en coûtent pas moins.
Et, comme il faut chercher l'argent où il est, comme il y en a chez les banquiers et les gens d'affaires, c'est là que va Teresia et elle emmène Joséphine avec elle. Dès le 26 prairial an III (14 juin 1795), la voici en liaison avec Perregaux, et la voici à sa table avec son mari, Fréron, la vicomtesse de Beauharnais et quelques autres dames et messieurs, surtout des banquiers. C'est le comte de Gervinus qui, après avoir dîné là, le raconte à Hardenberg.
Et comme, en même temps que les banquiers, les gens de gouvernement — ceux surtout qui n'ont point de scrupules — sont bons à connaître, voici arriver Barras, et comme Barras se connaît en intrigues, ayant pour ses débuts travaillé avec les Lamotte-Valois, il ne tarde pas à passer sa maîtresse à Ouvrard, tout en conservant, lorsqu'il lui
plaît, les privautés qui lui conviennent. D'autre part, Teresia n'a point de sottes jalousies ; Joséphine plaît à Barras ; Barras surtout, pour bien des raisons, plaît à Joséphine.^ Rien de mieux.
Le 3o thermidor an III (17 août 1790), au moment où rien n'est terminé de ses affaires, où le plus clair de ce qu'elle possède, ce sont les 5o 000 livres assignats empruntées à la tante Renaudin qui valent à peine 2 5oo livres, au moment où elle doit à Dieu et au Diable, et où elle n'a pu rien recevoir encore de la Martinique, Joséphine prend à bail de la citoyenne Julie Carreau, épouse séparée de Talma, pour trois, six ou neuf années, moyennant un loyer annuel de 10 000 francs en assignats ou de 4 000 francs en numéraire, un hôtel entre cour et jardin, sis rue Chantereine, n° 6, un hôtel comportant écuries, remises et dépendances, exigeant un domestique relativement nombreux, portier, jardinier, homme de service — un hôtel qui, par le passé de sa propriétaire, est une maison galante,
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la maison des fêtes de la demoiselle Julie, avec, tout proche, l'hôtel de la Dervieu, tout autour des hôtels des Impures en renom, le luxe, l'élégance, la recherche des filles entretenues.
Sans doute, ce n'est point ici du grand, et il ne faut point s'attendre à des palais : sur la rue Chantereine*, peu construite encore, puisque, sur ses trois cents toises, entre le faubourg Montmartre et la chaussée d'Antin, il n'y a que dix-neuf numéros, ouvre, par une porte cochère, un long couloir, resserré entre les murs des propriétés voisines. A l'entrée de ce passage, chambre et escalier pour le
1 II serait curieux que, à une date ancienne, la rue ou plutôt l'emplacement de la rue Chantereine ait été désignée sous le nom de la Victoire; il est certain que l'abbaye delà Victoire érigée par Philippe-Auguste à Senlis en commémoration de la victoire de Bouvines où l'évêque de Senlis avait été son chef d'état-major, cette abbaye qui avait reçu une importante partie des débris subsistants du Domaine royal en Ile-de-France, avait, près Paris, été dotée d'un jardin, un marais et un vinier sis entre la ferme des Mathurins, les Porcherons et la Grange- Batelière. Ce lieu s'appelait Chanterelle, par dérivé de Chantei'eine,et à cause des grenouilles — les reines et reinettes — qui y chantaient. Mais on l'appelait aussi marais des Porcherons et mieux marais de la Victoire ou simplement La Victoire. C'est ainsi que, dans mon pays, à Asnières-sur-Oise, sont désignées, dans les anciens titres, les parties du domaine et même du parc royal qui, par Philippe-Auguste, ont été détachées pour l'abbaye de la Victoire. Lorsque des chaumières commencèrent à s'élever dans ce marais, l'espèce de chemin qui y conduisait fut désigné sous le nom de Ruelette au Marais des Porcherons. Puis il reçut deux noms, du faubourg Montmartre à la rue Saint-Georges : rue Chantereine ; de la rue Saint-Georges à la rue Saint-Lazare, rue des Postes (1779). La rue Chantereine s'est bâtie presque entièrement de 1779 à 1790; mais toute maison presque y était hôtel entre cour et jardin.
L'HOTEL CHANTEREINE aSi
portier ; à l'extrémité où il s'élargit en une façon de cour, deux petits pavillons, remise et écurie ; de là, accès sur un petit jardin.
Tout le terrain, construit ou libre, n'a de superficie que 60 1 toises — i 171 m. 471 — et, au milieu, un pavillon isolé, élevé d'un rez-de-chaussée et d'un attique, avec caves* et cuisines au-dessous. Cinq pièces à l'étage, car l'attique n'est point surélevé et ne sert qu'aux gens : donc, une antichambre, une chambre à coucher, un petit salon servant de salle à manger, un autre petit salon en forme de demi-rotonde, que suit une sorte de boudoir et une garde-robe. Quatre mille livres métalliques, c'est payer cher l'agrément d'être chez soi, en ce temps où partout l'on demande la résiliation des baux, où le pain arrive à se payer 22 francs la livre au Palais-Royal, où les rentiers, même de 20 000 livres, ne peuvent plus subsister, où l'on voit des hommes de bonne apparence, d'éducation distinguée, « ramasser dans du fumier des pelures de patates cuites et les dévorer ». Et c'est le moment où Joséphine se charge d'un tel loyer, où, toute joyeuse des deux chevaux hongres à poil noir, âgés d'environ sept ans, dont la République lui a fait présent, elle prend un cocher ; où, en dehors du citoyen Gonthier, à son service depuis au moins les débuts de l'an III, elle engage un cuisinier, le citoyen Gallyot^ et elle a une
* Il accompagnera Bonaparte en Egypte et sera retraité garpe des Bouches à Fontainebleau.
femme de chambre, Louise Gompoint, laquelle a succédé à une Agathe — Agathe Rible, qui viendra plus tard reprendre la place. Il est vrai qu'il n'est plus question de INIarie Lanoy, qui semble bonne fille, car, de ses gages fixés à 600 livres numéraire par an et dont elle n'a rien touché, de ses avances qui montent à 26 758 livres assignats, des 12 000 francs de Sabatier et du reste, elle ne fait point état, ne prend même pas de reconnaissance.
Hortense, tandis que sa mère se charge ainsi d'un train, est placée en pension à cette Institution Nationale de Saint- Germain ^(\\xe M™® Campan vient de fonder pour restaurer la société et pour gagner son pain. Faut-il croire que Joséphine demande un rabais à M""® Campan ; que, au lieu de i 200 livres, elle en offre 600 pour l'entretien de sa fille ? Rien de tel pour marchander, en telles occasions, comme les gaspilleuses.
Encore peut-elle dire que sa fille, qu'elle est obligée d'entretenir, lui coûterait autant partout, mais pourquoi, des mains de Hoche qui ne demande qu'à le garder, reprend-elle Eugène pour le placer chèrement dans la pension que vient d'ouvrir, à Saint-Germain, sous le nom de Collège irlandais, un sieur Patrice Mac-Dermott, autrefois, dit-on, précepteur du jeune Henri Campan ?
Et, avant même d'entrer en jouissance de son hôtel, ce qui ne peut avoir lieu que le 10 vendémiaire an IV (2 octobre 96), Joséphine s'occupe de
rafraîchir et de compléter le mobilier qu'elle avait rue de l'Université : elle fait acheter le i" fructidor (i8 août), par Marie Lanoy, douze pièces de nankin bleu à 190 livres la pièce — 2 280 livres au total — • qui, ornées d'une crête rouge et jaune, serviront, dans la chambre à coucher, à recouvrir six chaises de bois à dossier renversé, bronzé, allant avec la couchette à deux dossiers de bois bronzé pour laquelle on lui a demandé quarante louis — près de 5o 000 livres assignats. Avec cela, de jolis meubles qu'elle possède : un secrétaire à glaces et colonnes, de bois jaune de la Guadeloupe, encadré de bois rouge avec miroir et dessus de marbre ; une table de bois jaune octogone avec dessus de marbre Porthor ; une table à écrire de bois de noyer de la Guadeloupe, un vide-poche en acajou, un petit buste de Socrate en marbre blanc ; dans un coin, une harpe de Renaud.
On fait moins de frais pour l'antichambre où l'on place seulement un bas de buffet en chêne, une armoire de sapin pour serrer la vaisselle, et une fontaine à laver.
On n'a, dans le petit salon servant de salle à manger, que quatre chaises d'acajou couvertes de crin noir, autour d'une table ronde à pans rabattus, qu'accompagnent quelques servantes à rafraîchissoirs et deux tables à dessus de marbre assez élégantes : point d'autres meubles, les armoires vitrées où l'on présente la fontaine à thé en plaqué anglais forme étrusque, les plateaux, les vases, le
sucrier de plaqué, sont pratiquées dans le mur et il suffit, pour l'ornement, des huit estampes dont une, en sanguine, représente V Innocence dans les bras de la Justice.
Dans le petit salon en demi-rotonde, le boudoir, le cabinet de toilette plutôt, car à côté ouvre la garde-robe intime, tout est disposé pour le travail nécessaire, le travail de la mise au point de la toilette : glaces partout : glace de 12 pouces de haut sur 36 de large à un miroir monté sur un pied portatif en chêne, posé sur la commode d'acajou à dessus de marbre bleu turquin ; glace en deux morceaux au trumeau de cheminée peint en gris ; glace à la toilette de bois d'acajou ; et puis un forte-piano de Bernard pour prendre des attitudes et faire croire qu'on en sait toucher... Aux murs, seize petites estampes encadrées. C'est tout.
Luxe médiocre, sans doute, mais enfin il le faut payer. Qui paie ?
Du 9 thermidor an II au 18 brumaire an VIll, la République, sans qu'elle s'en doute, a un maître : Barras. C'est lui qui, pour sauver ses camarades et ses complices, les Conventionnels en mission, à qui Robespierre va faire rendre gorge, dégaine le sabre dont ils ont besoin pour abattre le dictateur ; lui qui, de thermidor an II à vendémiaire an IV, apparaît comme le sauveur, le protecteur des Conventionnels, frappant à droite, frappant
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à gauche, mais assez adroit et fort pour subsister au milieu de toutes les réactions. C'est lui qui établit, lui qui maintient, qui perpétue, à travers la Constitution de l'an III, la tyrannie delà Convention; qui, fermant la bouche par le coup d'Etat de Fructidor an V, par les invalidations individuelles de Fan VII, à la France légalement insurgée, arrête, comprime, supprime la volonté de la Nation, Tout cela, non pour un principe, non pour des idées, non poi>«* des rêves, mais parce qu'il trouve la place bonne, en jouit, veut en jouir. Le pouvoir, il s'en soucie assez peu ; mais les agréments du pouvoir, l'argent, le luxe, les femmes et le reste, voilà ce qu'il veut. Il Fa et le garde. Etant brave, car au moins il est cela, ayant servi, étant gentilhomme, il a cette immense qualité de mépriser qui l'entoure, — lâches, parleurs, petites gens. Il a gardé de bonnes façons, de la tournure, le bel air, un peu casseur, du coureur de tripots, quelque peu souteneur, qu'il a été. Combien vrai de lui, ce que
Lefebvre disait de Talleyrand : « De la M dans
un bas de soie. » Mais, de plus que Talleyrand, il a l'audace, il ne boude pas au feu ; il tire l'épée et en jette le fourreau. Pour lui plaire, il faut l'appeler : Général. Il se prend au sérieux, a des aides de camp, donne des ordres, et à propos. Cela suffit.
Cet homme, et c'est là le côté curieux de sa nature, admet bien qu'il s'encanaille avec les hommes, mais il ne vit qu'avec des femmes d'aaciea
256 JOSEPHINE DE BEAUHARî\^ AIS
régime ; il lui faut, dans son intimité, de la grâce, de Félégance, de la distinction ; il ne saurait prétendre aux femmes du premier rang, guillotinées, émigrées, cachées, mais à celles-là qui ont déjà couru l'aventure, qui — pour sauver leur tète ou leur fortune — se sont compromises avec quelque jacobin ; celles-là qui, par leurs maris ou leurs amants ont versé dans la Révolution et qui, à présent, d'autant plus besoigneuses que le luxe renaît, d'autant plus avides qu'elles en ont plus le désir et le besoin, cherchent la proie. Il la leur fournit — mais médiocrement de sa poche, il a trop de besoins lui-même pour être si prodigue qu'on a cru ; — il les met en présence des fournisseurs, des banquiers, des gens à argent qu'il exploite lui-même et qu'il leur permet d'exploiter ensuite ; il leur ménage des affaires, il les associe à ses profits.
D'ailleurs correct : il aime la tenue, comme il attnè le luxe. 11 sait donner un dîner et ce dîner ne glisse point à l'orgie. Ce ne sera jamais aux grosses viandes, aux gros vins, aux grosses débauches à la Chabot qu'il se roulera, il lui faudra du raffiné et de Télégant. S'il prend une pointe, ce sera du meilleur vin d'Ay ; il y aura des fleurs sur la table et des coussins sur les sièges, les glaces viendront de chez Velloni et, ensuite, s'il se débauche, la femme sera rare, exquise et parfaitement dressée. .
Tel est l'homme : et tel celui qui, quelque temps,
fut Tamant de Joséphine : point encore membre du Directoire quoi qu'on ait dit, mais plus maître sans doute comme président de la Convention, comme membre de la Commission des Cinq, comme membre du Comité de Sûreté générale, comme général en chef de l'Armée de l'intérieur, trois fois élu tel par la Convention. En mission dans le Nord en floréal an III (mai), il est revenu en messidor (juillet) ; il devient tout-puissant en vendémiaire an IV (septembre-octobre), mais ce n'est que le 10 brumaire (i^'' novembre) qu'il est élu membre du Directoire, le i3 (5 novembre) qu'il s'installe au Luxembourg.
Il est permis de penser qu'il n'y a point entre ces dates et celles de l'installation de Joséphine, rue Ghantereine, une simple coïncidence : c'est le 3o thermidor an III (17 août) que Joséphine signe son bail ; c'est en fructidor (août-septembre) qu'elle met ses enfants en pension; c'est le 10 vendémiaire an IV (2 octobre) qu'elle entre en jouissance, c'est le i4 (6 octobre) qu'elle donne ordre de meubler sa chambre.
La liaison dure ensuite quelque temps : et c'est à Croissy que se donnent les rendez-vous : « Nous avions pour voisine M™* de Beauharnais, écrit Pasquier. Sa maison était contiguë à la nôtre ; elle n'y venait que rarement, une fois par semaine, pour y recevoir Barras avec la nombreuse société qu'il traînait à sa suite. Dès le matin, nous voyions arriver des paniers de provisions, puis des gendar-
mes à cheval commençaient à circuler sur la route de Nanterre à Croissy, car le jeune Directeur arrivait le plus souvent à cheval.
« La maison de M"^ de Beauharnais avait, comme c'est assez la coutume chez les créoles, un certain luxe d'apparat ; à côté du superflu, les choses les plus nécessaires faisaient défaut. Volailles, gibier, fruits rares encombraient la cuisine — nous étions alors à l'époque de la plus grande disette — et, en même temps, on manquait de casseroles, de verres et d'assiettes, qu'on venait emprunter à notre chétif ménage. »
C'est que les victuailles, c'était Barras qui les payait : au reste, à l'en croire, c'était lui aussi qui payait la maison : a M™^ Beauharnais, a-t-il dit dans une' note restée inédite, me proposa de me charger du reste dû d'un bail de maison de campagne qu'elle avait louée à Croissy. Je l'acceptai : une fois installé, elle m'avoua qu'elle ne pouvait acquitter les loyers, encore moins l'arriéré ; je me chargeai de tout et même des dégradations qui avaient eu lieu. »
Ce n'était point que là qu'elle le voyait. Dès que, dans le Luxembourg dévasté, prison durant la Révolution, où ne restait point un meuble, où, le premier jour, les Directeurs avaient délibéré autour d'une table empruntée au portier. Barras se fut installé et qu'il eut ouvert ses salons, Joséphine ne manqua pas plus que M"* Tallien de s'y
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rendre. Il s'y réunit bientôt une coterie formée de femmes tenant à Tancienne noblesse et quoi qu'on ait dit, au dehors « on avait fort bon ton et plutôt une réserve froide qu'un abandon de mauvais goût ». Peu de maris : M"^ de Navailles, ci-devant duchesse d'Aiguillon, n'était pas encore M™* Louis de Girardin et portait son nom de fille ; M""® de Carvoisin, déjà un peu mûre, était veuve de Jacques-François de Carvoisin, marquis d'Achy, seigneur de Nouvion, mestre de camp de cavalerie ; veuve aussi M"® de Kreny, née Cacqueray; veuve M*"* de Cambis; veuve M""" de Beaumont — « tout ou rien selon le temps et les personnes » comme dit Constant ; quasi veuve M""" Récamier ou du moins préludant par son indépendance à la réputation qu'elle se comptait faire ; M"® de Mailly- Château-Renaud avait, paraît-il, un mari et même l'amenait quelquefois : rien des grands Mailly ; c'était un Jean Cœurderoy qui avait été substitué, à défaut d'héritiers, à un président à la Cour des Aides de Franche-Comté, nommé Mailly, lequel par lettres de 1782, registrées en 1704, avait obtenu l'érection en marquisat de sa terre de Chauteaurenaud dans le diocèse de Chalon-sur- Saône; mais la femme « était douce, gentille, gracieuse d'esprit et de visage ». Tel était, en femmes, le fonds de l'intimité, très restreinte, et où il fallait montrer peau blanche pour être reçue, bien plus étendue en hommes, par suite des relations forcées et des obligations de position.
26o JOSEPHINE DE BEAUHARNAIS
Cette société du Directoire, celle du moins qui se groupe autour de Barras — car le monde de Rewbell, de Garnot, de Revellière-Lepeaux, de Treilhard et des autres n'a rien à y voir — cette société diffère totalement de ce qu'on a vu depuis la Révolution. On a vu des avocats, des procureurs, des subdélégués, des marquis et quelques académiciens se réunir bourgeoisement chez la femme d'un de leurs amis pour y afficher la simplicité, y vanter la pureté des mœurs et exalter la pudicité ingénue d'épouses qui excellaient à tromper vertueusement leurs vertueux époux : On a vu des procureurs encore, et des praticiens, et des journalistes étaler une gentillesse de jeunes mariés et, dans l'aisance qui leur était imprévue et nouvelle, se congratuler l'un l'autre d'avoir aboli la royauté, conquis une maison de campagne et fait un petit enfant : On a vu des ci-devant moines, des cidevantmarchands de contremarques, des ci-devant aigrefins — faut-il dire ci-devant ? — proclamer, par leur union, parfois civile, avec de ci-devant religieuses, leur mépris des ci-devant religions et leur conversion au culte de la Raison : On a vu d'anciens parlementaires s'affichant avec des filles, ayant leurs petites maisons et menant la grande vie ; — mais, sauf en un coin perdu, Hérault de Séchelles, on n'a point vu encore des gentilshommes dégradés s'associer à des femmes déclassées pour former ensemble une coterie. Réalisant cette formule mondaine dont on voudrait croire
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qu'elle ne fut jusque-là qu'une invention de romanciers, celle dont Laclos, Grébillon le fils, Denon, Godard d'Aucourt, Andréa de Nerciat se sont fait les peintres, cette coterie semble la suprême et délicieuse conception à laquelle se sont attachés, pour la vivre cinq ans, des êtres amoraux, intelligents, spirituels, raffinés en toutes les recherches de volupté physique, qui ne prennent des vices que la fleur, mais à petits coups en humant l'essence, tels Barras, Talleyrand, Garency, Luxembourg, Montrond...
Mais il n'y a point qu'eux, ce serait trop beau : De ces Olympes où l'on a des façons de demi-dieux il faut qu'on descende en Révolution et qu'on s'abaisse à la canaille. On ne saurait rester entre soi et, vis-à-vis de complices on ne saurait faire les difficiles. Barras, à Ghaillot, possède ou loue une maison sise rue Basse-Saint-Pierre, une rue qui, partant du quai, finissait rue de Ghaillot. — Est-ce la même que, rue de Ghaillot, 70, celle où il est mort le 29 janvier 1829, une dépendance, un pavillon ? Peu importe. Ge qui importe c'est que de cette maison qui est à Barras, Joséphine fait les honneurs et à qui ?
« Paris, le 24 pluviôse an 4'' ^ de la République française une et indivisible.
« La citoyenne Bauharnays prie le O"" Real de lui faire le plaisir de venir demain 25 diner chez
^ i3 février 1796.
elle : les C^^ Bandas et Tallien doivent aussi s'i trouver; ils comptent sur son amitié pour leur faire ce plaisir.
Salut et amitié, Halle.
Rue Basse-Pierre, no 8, à Chaillot.
Au citoyen- Real, rue de Lille, au coin de la rue de Poitiers faubourg Germain, à Paris.
En dehors de Barras, iVP^ de Beauharnais voyait et recevait chez elle quelques hommes. Elle sentait fort bien que si Barras pouvait, à des moments, être un ami utile, de ceux auxquels on demande un service — et qui le rendent — il était un passant, et qu'il n'y avait point à attendre de lui une permanence de bons offices ; moins encore, sans doute, comptait-elle sur ces amis auxquels elle ouvrait dans la soirée la porte de son, petit salon, mais ils étaient décoratifs, formaient un semblant de société, et, en cas qu'il se présentât quelqu'un d'autre, donnaient bon air à la maison. C'étaient la plupart, Ségur, Montesquiou, Caulaincourt, des gens de noblesse ayant versé dans les idées constitutionnelles, pris une part aux débuts de la Révolution, connu alors Beauharnais, rencontré sa
femme. Ruinés, demi-proscrits, fort empêchés pour passer leur temps, ils se retrouvaient là, du moins, en un milieu qui ne leur déplaisait point, en tiraient une sorte de sécurité et, devant une femme aimable, échangeaient des nouvelles, des anecdotes et des souvenirs. Quelques hommes de lettres, tel Lemercier, apportaient la note des temps nouveaux, mais il n'y avait point antinomie entre eux et les gens de cour. Ils étaient d% bonne éducation et savaient garder les distances, donnaient même quelque jour un utile conseil, car il fallait vivre, et à défaut de charges et de places, la ressource avait été d'écrire, — ce à quoi M. de Ségur s'employait.
Au ton qu'on prenait, nul ne pouvait se douter que la femme chez qui l'on se trouvait eût une réputation quelque peu écornée. L'on ne s'y mettait point à l'aise et les manières ne s'en ressentaient point : c'étaient des formes respectueuses que nuançait une teinte de galanterie, imperceptible pour des oreilles non prévenues; des façons d'autant plus distantes en public qu'elles avaient pu et pouvaient être plus intimes dans le particulier : la familiarité semblait en ce temps une grossièreté ; on ne la trouvait, extérieure, entre gens bien élevés, dans nul des rapports sociaux, ni de père à enfants, ni de mari à femme, ni d'amant à maîtresse ; plus les Jacobins s'étaient efforcés de l'imposer, plus, par une naturelle et salutaire réaction, quiconque prétendait se distinguer d'eux,
affectait de n'y point tomber. Aussi bien n'est-il pas de coutume que ce soit dans les salons de demi-monde qu'on affecte la meilleure tenue, qu'on se tienne dans la plus exacte réserve et qu'on ait les conversations les moins osées — l'honnête femme seule ayant droit de tout entendre ?
Point de jeunes gens, à quoi serviraient-ils ? Point de gens du pouvoir; on les voyait ailleurs : c'était là un coin réservé qui, dans sa demi-pauvreté que paraient seulement des fleurs et quelques humbles débris de ce qui pouvait sembler un luxe ancien, exhalait un parfum de bonne compagnie, prenait un air de vieille noblesse, n'avait rien des parvenus du nouveau régime. Et c'est là qu'est introduit le général Bonaparte.
L'occasion : le désarmement ordonné aux citoyens de Paris le 22 vendémiaire. Le i3 et le i4, Joséphine était à Fontainebleau, ne songeant à rien moins qu'à la révolte des Sections, uniquement occupée de ses meubles à acheter ou à déménager. L'arrêté du Comité de Salut public concernant la remise des armes, devait la laisser assez indifférente. « Elle allait remettre à l'un des commissaires chargés de cette opération le sabre du général Beauharnais lorsque Eugène, qui se trouvait là, s'en empara et protesta qu'on ne le lui arracherait qu'avec la vie. Le commissaire consentit à le lui laisser s'il se procurait une autorisation du général en chef. Eugène courut chez lui. L'émotion profonde dont il était pénétré, son nom, sa figure
agréable, la chaleur et la naïveté de ses instances, touchèrent le général ; il lui permit de conserver son arme chérie. » Joséphine vint remercier. C'était de politesse. Puis, n'était-ce point dans ses façons de venir, à tout hasard, se montrer, établir des relations, se ménager ainsi des protecteurs ? Pour les sollicitations qu'elle avait en réserve, elle ne négligeait point de se tenir au courant de ce personnel constamment renouvelé qui passait sur la scène. Les lettres, on n'en tenait compte : les visites, avec la voiture, les deux chevaux, la femme charmeresse et tendre, dont le nom sonnait, cela ne s'oubliait point. Sans doute, peu ou rien à tirer d'un petit Corse bombardé ainsi, ou mitraillé, général, mais enfin, il aurait son influence, s'il s'agissait de relâcher des réquisitionnaires, d'accorder des permis, de procurer des loges ; c'était quelque chose, le général en second de l'Armée de l'intérieur, et toujours il était bon à connaître.
Il rendit la visite; on l'invita à venir le soir quand il n'aurait rien de mieux à faire : il vint. Son esprit, son imagination, son cœur, son ambition, tout ensemble devait être frappé, et le fut : c'était pour lui le monde, le vrai monde, ces gens d'ancien régime pour qui toujours il eut du goût et qu'il n'avait jamais approchés ; c'était, dans un milieu distingué, une femme qui était la grâce même et qui, à ses yeux tout neufs, semblait l'incarnation même de la grande dame ; et elle s'abais-
sait à lui, l'accueillait en égal, le recevait sur le pied d'un ami. Elle, on peut penser que Bonaparte lui plut. Il était drôle, drolle^ comme elle disait, en faisant chanter le mot à la créole. Une éducation à faire, l'étrangeté de mener un sauvage à la chaîne ; puis, ce qu'on en pouvait tirer, car il était généreux, faisait des cadeaux. Y eut-il calcul de sa part, comme a dit Barras ; simple entraînement des sens, comme d'autres l'ont affirmé ; y eut-il l'un et l'autre et le coup de tête de la femme oisive ? En tout cas, le siège ne fut pas long. Les entrevues se multiplièrent. Le 6 brumaire (28 octobre), quinze jours après la première, elle écrit :
« Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l'avez tout à fait délaissée, vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée.
« Venez demain septidi déjeuner avec moi, j'ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts.
« Bonsoir, mon ami, je vous embrasse.
« Veuve Beauharnais. »
Désormais, Bonaparte est, comme on disait alors, attaché à son char. Il suit Joséphine, l'accompagne ou la rejoint dans les maisons qu'elle fréquente ; c'est là son entrée chez M""® Tallien ; puis, le Directoire s'installant, ce sont les rencontres chez Barras ; mais celles-ci plus tard, car l'installation au Luxembourg prend du temps et ce n'est que le
i"' frimaire (21 novembre) que se donne la première audience.
D'ici là les choses ont marché :
« Je me réveille plein de toi, écrit Bonaparte. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur? Vous fâchez-vous, vous vois-je triste, êtesvous inquiète... mon âme est brisée de douleur, et il n'est point de repos pour votre ami, mais en est-il davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle? Ah! c'est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n'est point vous. Tu pars à midi. Je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amoi\ un millier de baisers, mais ne m'en donne pas, car ils brûlent mon sang. »
C'est ici sans doute au début de la liaison; on ne parle que d'amour; les jours passent; voici janvier 1796 et cette fête du i'" pluviôse, anniversaire de l'exécution du dernier roi dies Français. Barras donne un grand dîner. Il y a des dames, M"*^ de Beauharnais, M"*® Tallien, M™^ de Carvoisin. Bonaparte est en conversation très animée avec elles, et, au café, cette conversation est bientôt suivie d'une excessive gaîté ; toutefois « cette gaîté est d'un meilleur ton et d'un meilleur genre que
celui de la grosse joie qui régnait alors dans des réunions pareilles », Après dîner, les dames se retirent dans un salon particulier, « pour donner sans doute un plus libre essor aux propos du général, qui paraissent leur plaire infiniment », et le général s'assied entre elles sur un canapé. La liaison est comme affichée.
La pauvre petite Hortense, qu'on a fait sorti pour l'occasion, qu'on a menée à ce dîner où elL: ne connaît personne que le ménage Tallien et qui, à table, se trouve placée entre sa mère et ce général dont elle ne sait point le nom, ne peut s'empêcher de les remarquer. « Pour lui parler, ditelle, il s'avançait toujours avec tant de vivacité et de persévérance qu'il me fatiguait et me forçait de me reculer... Il parlait avec feu et paraissait uniquement occupé de ma mère. »
A quel moment peut remonter chez Bonaparte l'idée de transformer en mariage cette bonne fortune ? Si cette lettre était datée, ne le saurait-on pas ?
« 9 heures du matin.
« Je vous ai quittée emportant avec moi un sentiment pénible. Je me suis couché bien fâché. Il me semblait que l'estime qui est due à mon caractère devait éloigner de votre pensée la dernière qui vous agitait hier au soir. Si elle prédominait dans votre esprit, vous seriez bien injuste, ^ladame, et moi bien malheureux !
« Vous avez donc pensé que je ne vous aimais pas pour vous !!! Pour qui donc? Ah ! Madame, j'aurais donc bien changé ! Un sentiment si bas a-t-il pu être conçu dans une âme si pure ? J'en suis encore étonné, moins encore que du sentiment qui, à mon réveil, m'a ramené sans rancune et sans volonté à vos pieds.. Certes, il est impossible d'être plus faible et plus dégradé. Quel est donc ton étrange pouvoir, incomparable Joséphine ? Une de tes pensées empoisonne ma vie, déchire mon cœur par les volontés les plus opposées, mais un sentiment plus fort, une humeur moins sombre me rattache, me ramène et me conduit encore coupable. Je le sens bien, si nous avons des disputes ensemble, tu devrais récuser mon cœur, ma conscience : tu les as séduits, ils sont encore pour toi.
« Toi cependant, mio dolce amor, tu as bien reposé ? As-tu seulement pensé deux fois à moi. Je te donne trois baisers : un sur ton cœur, un sur ta bouche, un sur tes yeux. »
S'il ne l'aime point pour elle, pourquoi donc et que va-t-elle soupçonner ? Est-ce pour les aS ooo livres de rente qu'elle s'attribue, — ces aS ooo livres dont le chiffre se rapporte si exactement aux I ooo livres sterling qu'elle vient de tirer deux mois auparavant sur la Martinique ; — est-ce pour le pouvoir qu'il peut lui croire sur Barras ? L'argent peut-être, il la suppose riche; pour Barras, il
ne sait rien. Barras lui-même le dit. Lorsque, après une scène qu'il raconte, Joséphine, reconduite par un de ses aides de camp, revient chez elle ; qu'elle trouve à la porte Bonaparte l'attendant ; que, encore toute en larmes, elle veut s'expliquer; qu'elle lui raconte que Barras lui a fait la cour, a pris M""^ Tallien par dépit, vient encore de lui offrir à elle de la lui sacrifier ; qu'il a voulu abuser d'elle; qu'elle s'est évanouie; Bonaparte entre en fureur, veut aller demander raison à Barras, et Joséphine alors, qui voit la faute, excuse Barras : « Il a des manières un peu brusques, mais il est très bon, très serviable, c'est un ami, rien que cela. »
N'est-ce pas, pour Joséphine, le meilleur moyen de lui fermer les yeux, de l'empêcher de regarder de trop près les obstacles qui se rencontrent à un mariage, dès que, de ce mariage, elle a, pour son compte, accepté l'idée et qu'elle est décidée à en suivre la fortune ? Dès qu'elle l'oblige à se défendre de ne point l'aimer uniquement pour elle, comment scruterait-il un acte de baptême, comment regarderait-il au passé, comment chercherait-il à se renseigner, comment s'informeraitil de la fortune ? 11 l'aime ; elle l'aime ; c'est assez. Mais pourquoi irait-elle l'épouser ? Pourquoi un mariage civil, qui ne peut pas plus compter pour sa conscience à elle que pour son ancien monde ? Elle ne s'y est certes point décidée au premier coup ; elle a consulté les gens de sa société, ses
anciens amis, de simples relations : on lui a dit que Bonaparte avait du génie, qu'il arriverait très haut ; elle l'a vu généreux, presque prodigue ; elle le sait entreprenant. Il va avoir un commandement d'armée, Carnot n'en fait pas mystère. Quelle carte a-t-elle en main, qui lui reste à jouer ? Elle a trente-deux ans, elle est fanée, elle est une femme déjà mûre. D'autre avenir, point qu'elle aperçoive ; des grands enfants dont elle ne sait que faire ; une vie dont l'incertitude commence à lui peser ; la vision d'une étrange fortune ; puis, quoi, le coup de dés qu'il faut risquer, qui plaît à son tempérament et à son atavisme, le sacrifice au Destin, l'entraînement qu'inspire l'homme, jeune, ardent, passionné, — et, dans cet amour qui semble le dernier, comme la chance suprême qui s'offre et qu'elle doit tenter. Le 5 ventôse (24 février), la résolution est prise. Onze, jours avant, elle faisait les honneurs de la petite maison de Barras.
Dans un autre livre, on a vu de quelle façon, en quelle forme s'était accompli le mariage : les subtils procédés employés par Joséphine, aidée de Calmelet, pour obtenir l'apparence d'un âge qu'elle n'a plus et d'une fortune qu'elle n'eut jamais : on n'y saurait ajouter nul détail intéressant et l'on n'y reviendra point. Désormais Joséphine appartient à Bonaparte ; leurs deux existences sont associées pour quinze années et, durant ces quinze ans, il sera presque impossible de parler de Napoléon sans parler d'elle. Mais, d'après ces commencements, ne comprend-on pas mieux le caractère que la femme a développé ? Ne doit-on pas prendre une indulgence pour ses faiblesses et une sympathie pour ses terreurs ? La pauvre petite créole élevée à la diable en une maison que guette la
ruine, où la gêne est d'habitude, où le père quémandeur, ayant ailleurs des maîtresses, ne rentre que pour prendre de l'argent ; nulle direction haute, nulle règle morale ; un mariage bâclé par une tante dont la vie n'est certes point pour servir d'exemple et qui pourtant apparaît comme l'unique providence ; un mari insupportable à force de pédantisme, tenant sa femme pour l'odieux prix dont il a payé sa liberté et sa fortune ; le mépris en ce qui peut sembler à Joséphine le plus cruel, le mépris de sa jeunesse et de son agrément, l'abandon, l'injure, une vie désolée, terrible d'ennui, de tristesse, même de pauvreté ; le couvent qui est un refuge, presque une joie ; puis, ces deux ans là-bas dans la misère, entre un père et une sœur mourants ; le retour, la prison, la mort constamment sur soi, et la terreur, la vraie, celle qui glace les os et jette aux bourreaux les femmes pâmées. Et après, quel lendemain ? quelle issue ? Servir de repoussoir à des femmes plus jeunes, plus jolies, manger leurs restes, recevoir les caresses qu'elles ont dédaignées ; et, dans ce grand Paris, promener sa précoce maturité à la recherche passionnée de l'entreteneur qu'on ne trouve point ! Grâce à une légèreté qui se distrait aux spectacles de la vie, Joséphine échappe à l'obsession du redoutable problème posé constamment devant elle ; elle ne s'inquiète pas trop, heureuse qu'elle est de se sentir libre, accoutumée à l'imprévu, aux hauts et bas de fortune ; un chiffon, un bijou, un
dîner, un rendez-vous, c'est assez pour que la préoccupation s'envole ; mais la parure surtout l'occupe, comme aux jours où, prenant pour miroir le ruisseau des Trois-Ilets, elle s'essayait aux grâces, piquait dans ses cheveux des fleurs éclatantes et, à son cou, à ses oreilles, passait des graines colorées. Elle s'exerce à plaire, moins pour les autres que pour elle-même, plus pour l'agrément qu'elle en tire que pour l'utilité qu'elle s'en promet, et c'est à elle qu'elle songe d'abord lorsqu'elle prend un amant.
Sans doute, on la souhaiterait plus réservée et, des liaisons éphémères qu'elle noue et dénoue ainsi, l'on voudrait effacer quelques-unes ; mais n'est-il point à tenir compte de l'éducation qu'elle a reçue, du milieu où elle vit, des besoins qu'elle éprouve, des privations qu'elle endure, des lois communes qu'elle subit ? Si, en cette fin du dernier siècle, tout a concouru à pervertir chez la mondaine l'idée morale que le christianisme avait répandue et qu'il avait cru consacrer par l'institution de la monogamie, combien plus chez Joséphine abandonnée par son mari, livrée uniquement à elle-même et ne trouvant autour d'elle que des exemples d'amour libre et de faux ménages ? Et la Révolution vient là-dessus, anéantissant toutes les institutions qui imposent encore à la société l'obligation d'une tenue extérieure, supprimant, avec les fortunes qui jusque-là ont écarté la vénalité de l'amour, les rangs étages qui ont empêché les pro-
miscuités trop visibles et les abaissements trop choquants. Joséphine, au moins extérieurement, se garde encore de s'afficher avec des clubistes du genre de Tallien ; mais croit-on que la Cabarrus soit seule à le faire ? et ne serait-ce pas une étrange histoire au point de vue social, celle de l'amour ou du rapport des sexes pendant la Révolution ? De femmes qui ont donné leur corps poui sauver leurs tètes, bien plus qu'on ne croit, et de celles qui se sont livrées aux gens d'argent après les gens de mort, pour conserver le luxe, l'élégance, les toilettes d'habitude, plus encore.
Sans doute, il y eut des saintes, des femmes qui ont tout souffert plutôt que de faillir, tout enduré plutôt que de déchoir. Il s'en est rencontré qui l'ont fait par conviction religieuse, par vertu conjugale, par orgueil de race, par propreté simplement, mais Joséphine n'est point une sainte, elle est une pauvre petite créole qui a pour mission^ pour but, pour rêve, de plaire, qui voudrait bien s'amuser un peu, trouver enfin la vie de distraction et de fantaisie pour laquelle elle est faite.
De la passion chez elle, peu ou point, au moins de la passion qui dure, qui, transformant l'être, l'absorbe dans une pensée unique, un unique rêve, un unique amour. Elle s'aime trop elle-même pour aimer à la passion qui que ce soit ; elle subow donne à elle, aux intérêts qu'elle combine et qu" sont uniquement les siens, aux fantaisies même qu'elle éprouve et qu'elle veut satisfaire, les êtres
qu'elle dit aimer le mieux. Raison de plus sans doute pour que, en paroles et même en gestes,' ■elle joue la passion. Elle y excelle, comme aux larmes qu'elle verse à volonté, et nulle, comme elle, ne sait prendre l'apparence de la sincérité ; nulle, à l'égal d'elle, ne parvient à porter chez les autres la conviction qu'elle les aime en se réservant davantage et en rapportant en réalité tout à soi. Même lorsqu'elle abandonne son corps et semble se livrer toute, elle garde l'entière notion de ce qu'il lui faut dire ou faire pour garder son rôle et conserver son prestige. Gela n'a au surplus rien que d'ordinaire ; l'homme seul est assez sot pour s'épancher, se raconter, dire ses propres secrets ; la femme ne dit que ceux des autres.
D'intelligence, celle-là : une part ainsi de tact, cette vertu sociale qui supplée à toutes les autres €t qui, accompagnée du mensonge, assure cons tamment et infailliblement le triomphe de la femme. Menteuse, Joséphine l'est par principes : Beauharnais, dès la première année, en tire contre elle un grief ; Bonaparte dira qu'elle a la négative , donc, déjà bien armée; mais, pour le tact, l'intelligence n'est point si déliée, les nerfs ne sont point si sensibles, qu'il ne se trouve parfois en défaut.
Elle a, au suprême degré, cette sorte de tact qu'on dirait mondain ou social : elle dit ce qu'il faut dire, elle adresse à chacun la parole qui convient, elle prend la place où on la mettrait, elle
s'habille de la robe qui sied ; à cela, elle excelle et c'est, ici, don de nature ; nul n'a pu lui enseigner ce qui ne s'apprend pas. Où qu'elle aille, où qu'elle monte, elle sera bien et on la trouvera telle. Durant dix-huit années, constamment observée, elle ne fera point une faute de politesse ou d'éducation, pas un manque d'à-propos qu'on relève, et les critiques les plus attentifs sont unanimes à le reconnaître.
Mais, où elle se trouve en défaut, c'est lorsque ce tact qui la guide doit être subordonné à la compréhension vive et rapide des êtres, à l'intelligence immédiate des situations. Elle saisit les mondaines, les sociales, les banales, ce qui est d'extérieur, où il lui suffit de la grâce, du charme, de la mémoire ; mais elle ne va pas au profond : il lui manque pour elle-même l'esprit de conduite; il lui manque, en ce qui touche les autres, cette notion brusque, immédiate, révélatrice, prise au premier choc et qui est sans doute la part la plus exquise et la plus rare du tact intime. Elle ne reçoit pas cette sorte de coup qui, à jamais, met l'esprit et le cœur en ouverture ou en défiance, cette plaisance ou déplaisance instinctive contre qui l'on a toujours tort de se défendre, car elle ne trompe point. S'aimant elle-même comme elle fait, elle ne sent point qui doit la servir ou la desservir. Quand elle se met en lutte, c'est qu'elle a un motif, alors que l'impression devrait suffire. Puis, bien qu'elle soit rusée, tenace et secrète, et qu'elle
soit capable de se montrer telle, ce n'est qu'après un temps où, faute d'esprit de conduite, elle a laissé prendre des armes contre elle, qu'elle reconnaît la ligne à suivre. Ainsi, cette chance inattendue pour elle, cette rencontre de Bonaparte qui réalisera pour elle tout ce qu'elle a jamais pu rêver, elle n'en sentira point tout de suite l'intérêt. Avant de comprendre quelle est sa fortune, il lui faudra des mois, des années, cinq ans entiers ! Pour s'éviter une. corvée, elle risquera beaucoup ; pour satisfaire un caprice, elle compromettra tout. Même après qu'elle aura compris ce que Bonaparte lui apporte, comprendra-t-elle jamais ce qu'il est ? Non, cela passe son intelligence. Elle tiendra h sa position, elle s'y attachera, elle s'y cramponnera ; mais à la position bien autrement qu'à l'homme. De fait, elle a cherché, au moins depuis son retour d'Amérique, luie position ; elle n'a rien ménagé pour la trouver ; Bonaparte la lui donne ; mais, est-on bien convaincu, jusqu'en 1800, que Joséphine n'a point envié M™* Tallien d'avoir mis la main sur Ouvrard ? Aux idées de patrie, de gloire, de grandeur nationale, elle est fermée : elle voit elle-même, elle voit ses amusements, ses fantaisies, sa toilette, ses bijoux, ses bibelots ; c'est là le principal, l'unique but, et un financier paraît plus sûr, plus inépuisable qu'un général. Beauharnais lui aussi commandait une armée... Entre les deux, Beauharnais et Bonaparte, faisaitelle la différence et n'est-il pas naturel alors qu'elle
28o JOSEPHINE DE BEAUHARNAIS
ait ces craintes et qu'elle prenne ces précautions ? Qu'on se reporte à ces temps ; qu'on y vive en esprit : roi, cour, nobles, juges, armée, tout un organisme social bouleversé, supprimé, anéanti ; un autre qui s'y substitue, qui dure six mois ; un autre, deux ans ; un autre, quatre ans. A chaque fois, ce qu'on nomme la gloire, ce qu'on appelle les services, ce qu'on croit la popularité, paragraphes pour l'acte d'accusation. Exil, guillotine, déportation, fusillades, on change de supplice, mais toujours la misère ou la mort. L'argent reste. Joséphine a trop souffert de la misère et elle a de trop près vu la mort. Elle veut vivre et jouir de la vie, et si son idéal n'est pas bien élevé, s'il est dépourvu de ce qui, en d'autres temps, paraîtrait le principal, à qui donc la faute, sinon à ceux qui, détruisant à dessein ce qui fait le généreux et le noble de la vie, ce qui la rend socialement utile et agréable, ont dépouillé l'instinct de vivre et de jouir de tout ce qui en voile aux yeux la laideur et la bassesse ? Pour qui n'est ni une héroïne, ni une sainte, l'argent seul demeure et Joséphine n'est ni l'une ni l'autre : elle est seulement une femme.
Et, de cette femme, faut-il voiler les qualités et ne les voit-on pas développées dès ce temps telles qu'elle les montrera plus tard ? Obligeante, serviable, gracieuse, elle sollicite pour les autres, elle s'entremet, elle se donne des peines, elle risque sg tète — inconsciemment, cela est vrai, mais pas moins ! Elle porte, en sa nature morale, la sou-
plesse séduisante qu'elle a dans son corps. Elle n'a point de haines ; il semble même qu'elle n'ait point d'envie. Elle rend le bien quand elle le peut, pour le mal qu'on lui a certes fait. Elle sait pardonner, et quelle faculté de pardon ne lui faut-il pas, puisque, aux Carmes, elle se réconcilie avec Alexandre et que, avant, elle a cherché à le servir! Qui donc, de ces hommes qui l'ont fait jeter en prison, qui, de ceux qui l'ont dénoncée, qui, des Comités révolutionnaires, qui, du Comité de Sûreté générale a été persécuté par elle, lorsqu'elle fut puissante ? Amar, Louis (du Bas-Rhin), Dubarrau, Lavicomterie, Jagot, Eiie Lacoste, qui ont signé son ordre d'arrestation, leur en a-t-elle demandé compte ? Quel compte à Vadier, si vainement imploré, Vadier qui a mis son nom sur la liste des morts ? A-t-elle à David, lorsqu'il la peignit Impératrice recevant du Héros moderne l'imposition de la couronne sacrée, rappelé d'un mot que son nom à lui était au pied de l'ordre de mort d'Alexandre ? Et à Tallien, à Real, à quiconque fut bon pour elle aux jours où elle avait besoin d'appui, comme elle paye sa dette ! Elle est donc reconnaissante, et ce n'est une vertu ni médiocre, ni banale ; elle est reconnaissante, lorsque le souvenir seul des bienfaits reçus pourrait sembler une humiliation dans la position où elle s'élève, serait tenu tel par une âme vulgaire. C'est que Joséphine est née Dame, elle est une Dame, et elle restera telle : elle l'est par le tact, elle l'est par l'ab-
aSa JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS
sence de vanité, elle l'est par la reconnaissance, elle Test par toute sa personne et dans tous ses actes ; elle le demeure aux Carmes, elle le reste au Luxembourg et à la rue Ghantereine ; elle le sera aux Tuileries et à Malmaison. Gela, qui est rare, lui est donné, et cela vaut bien mieux sans doute et doit autrement servir sa mémoire que si elle n'eût point trouvé d'amants, et que, sèche, envieuse et acariâtre, elle eût traversé la vie dans une ombrageuse et inutile chasteté — dont personne ne lui eût su gré et qui n'eût été, comme il arrive, qu'une hypocrisie ou un regret.