‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 101 sur 104 · VOYAGE A LACKEN · texte numérisé non relu

VOYAGE A LACKEN

Chazet et de Longchamps que les princesses Caroline et Pauline viennent débiter et détonner en compagnie de Mmes Ney, Lavallette et Junot, de MM. Junot, de Brigode, d'Angosse et de Montbreton. Cela est froid, malgré les couplets et l'Impératrice, quoi qu'elle fasse pour paraître contente, reste inquiète, agitée, comme sous la menace d'un malheur. Et le voici le malheur : le petit Napoléon, le fils aîné de Louis et d'Hortense, l'enfant que préfère l'Empereur, qu'il a depuis trois ans désigné comme son successeur, est pris du croup et. en deux jours, meurt à La Haye. Il meurt le cinq mai — coïncidence étrange ! Le 8, on en a la nouvelle à Paris, mais Joséphine qui, depuis le 6, est installée à Saint- Cloud, n'ose point partir sans l'autorisation de l'Empereur. De plus, elle est souffrante : on a dû lui mettre un vésicatoire derrière la nuque. Le 10 seulement, après un conseil des dignitaires où Cambacérès a pris sur lui d'autoriser le voyage, elle se met en route incognito avec une suite des plus restreintes : une dame, un chambellan, un écuyer, le médecin de service, un premier valet de chambre et une femme de chambre. Elle s'arrête à Lacken où elle attend Hortense qu'elle ramène à Malmaison.

N'avait elle point lieu d'être inquiète et n'est-ce point ici la terminaison de sa fortune? Les propos qui vont s'échanger, les projets qui vont se former à Tilsitt, c'est, plus tôt ou plus tard, la répudiation, la déchéance, l'épouvantable abandon.

Deux années passent où elle est ballottée, Napo-

léon ne parvenant point à prendre une décision, voulant d'abord achever telle ou telle partie de son œuvre avant d'accomplir cette séparation définitive qui coûte tant à son .cœur : elle pressent les dangers, elle s'en inquiète, elle se rassure ; elle est éveillée aux indices, elle surveille les propos. L'Empereur part pour la guerre d'Autriche ; il voudrait que Joséphine restât ; elle obtient à grand'peine de l'accompagner jusqu'à Strasbourg, de l'y attendre. Cette fois, plus de spectacles ni de théâtres ; presque point de visites de princes et de princesses d'Allemagne, à l'exception de quelques Badois qui font une apparition de simple politesse. Ce qui vient trouver l'Impératrice, c'est sa famille : Hortense en pleine lutte avec son mari et qui ne sait où aller ; Stéphanie, qui s'efforce d'échapper à sa belle famille ; Catherine, qui vient d'être chassée de ses États par l'insurrection, qui est partie de Cassel sans bagages, sans suite, sans maison et est venue se réfugier à Strasbourg. Qui encore? deux dames polonaises, Mrae Krasinska, née Radziwill, la femme du colonel des Chevau-légers, et Mme Lubienska, née comtesse Ossolinska, femme d'un chef d'escadron. Ces deux dames sont du voyage, logent au palais et participent à la vie intime au même titre que Mme de La Rochefoucauld qui s'absente le plus qu'elle peut et disparaît avant la fin, Mme de Serrant, Mme Devaux et quatre hommes : Ordener, Beaumont, Monaco et Deschamps. La reine Hortense n'a en femmes avec elle que la gouvernante de ses fils, Mme de Boubers; Stéphanie et Catherine

ont leurs Allemandes. Passe la duchesse de Courlande, qui vient de marier à Francfort sa fille à M. Edmond de Périgord, mais le fonds de société, ce sont les Strasbourgeoises, Mmo Mathieu -Faviers, femme de l'ordonnateur en chef, qui semble en grande faveur et qui prête ses chevaux à l'Impératrice les premiers jours; la générale Walther, puis Mme Shée, la femme du préfet qu'on voit peu, peut-être Mme Brice- Montigny, la femme du gouverneur du palais ; en vérité, cela ne compte pas. Des promenades au jardin botanique et à l'Orangerie Joséphine, quelques visites aux monuments — dont Joséphine ne parait guère curieuse, car c'est le 6 juin seulement, à ce quatrième voyage, que, pour la première fois, elle va voir le tombeau du maréchal de Saxe — quelques courses aux environs, sans jamais franchir le Rhin, car il faut l'autorisation expresse de l'Empereur pour sortir de l'Empire, et il ne permettra même point' à Joséphine d'aller aux eaux de Bade, — c'est toute la vie. Brusquement, éclate quelque nouvelle de victoire, mais c'est Ratisbonne : l'Empereur est blessé ; il ne "a point voulu écrire à sa femme sur le moment; il lui a simplement mandé qu'il avait eu une attaque de bile, mais elle finit par le savoir et ses inquiétudes redoublent. C'est l'Empereur lui-même qui essaie de la rassurer : « La balle qui m'a touché ne m'a pas blessé, lui écrit- il; elle a à peine rasé le tendon d'Achille. » Même l'entrée à Vienne que vient annoncer le colonel Guéhéneuc ne la remet point, et l'enthousiasme de la ville, et la sérénade que donne

la garde d'honneur au-devant de la terrasse du palais, sur des bateaux illuminés, et le feu d'artifice improvisé et la joie des paysans. Sans doute, elle fait ce qu'il faut : elle envoie cin juante napoléons aux musiciens; elle accepte la fête que la ville veut lui offrir, mais, lorsqu'elle se rend, le 29 mai, à l'Orangerie de la Robertsau, à travers les avenues illuminées, qu'elle assiste au concert, au feu d'artifice et au bal, quelle tient cercle avec cette affabilité qui lui gagne tous les cœurs, elle sait, à n'en point douter, que, après la journée indécise du 2 1 , le 22, la victoire a été infidèle, que, à Essling, l'Empereur a dû se retirer — qu'importent les causes? — et qu'il n'a échappé à un désastre entier que par l'étonnante résistance de Masséna. Même, elle en perd la réserve accoutumée, elle en oublie toute prudence. A Metternich, qui arrive à Strasbourg pour être échangé contre l'ambassadeur de France, elle fait dire, lorsqu'il descend de voiture, de se rendre de suite chez elle. « Je la trouvai, dit-il, très vivement préoccupée des suites que pourrait entraîner l'événement en question. Elle me mit au courant de ce quelle avait appris, et je ne gardai plus aucun doute sur l'importance de la défaite. Les détails étaient si précis, si positifs, que Joséphine ne doutait pas que, en arrivant à Vienne, je ne trouvasse les négociations en train. L'Impératrice admettait même que je pusse rencontrer Napoléon en roule pour revenir en France. » Ainsi, après treize années de vie politique, à la neuvième année où elle est la femme du maître de la France, voilà où elle

en est. et à qui elle adresse ses confidences! L'Empereur avait quelque raison de tenir hors de l'intimité de sa cour les diplomates étrangers.

Pour achever le tableau, voici qu'arrive, à Strasbourg, la duchesse de Montebello partie de Paris à la première nouvelle que le maréchal a été blessé. Elle ne fait que relayer à la Maison-Rouge, ne prend pas le temps de venir au palais, et c'est Joséphine qui va la trouver à son auberge.

L'Empereur vaincu, Launes mourant, ce n'est rien encore, mais elle le sent, tout est en question pour elle : pas une fois, depuis le départ, Napoléon n'a pensé à l'appeler : ses lettres sont rares, courtes, sèches, uniquement remplies de nouvelles. Plus d'effusion, plus de tendresse ; un tout à toi banal. Nul encouragement, nulle gentillesse. C'est fini. Et elle n'ose même plus demander à le rejoindre, elle, si pressante les années d'avant, si convaincue qu'elle fera plaisir. Timidement, ce qu'elle sollicite, c'est Bade, et elle est refusée; on lui accorde Plombières. Mais elle irait se cacher n'importe en quel trou ; elle n'y tient plus, elle ne peut plus soutenir la vie de représentation qu'elle est encore obligée de mener à Strasbourg. Dès reçue la nouvelle à demi rassurante de la jonction de l'Armée d'Italie, elle part, elle disparaît, elle se terre à Plombières, où du moins personne ne la verra pleurer.

Ce bref résumé des voyages impériaux d irant les campagnes complète, précise, affirme ce c^i'on a

vu des séjours aux eaux, donne toute la physionomie des quatre années, montre la déchéance graduelle ec les échelons qu'il a fallu descendre; mais il manque, pour qu'on ait une notion de la vie de Joséphine, une esquisse rapide de ces voyages où elle accompagne l'Empereur et dont le triomphal retour d'Aix-la-Chape;le a pu donner seulement l'idée.

En 1805, c'est le voyage d'Italie d'où elle revient à ce point fourhue après la galopade d'une traite de Turin à Fontainebleau, que ses pieds enflés ne peuvent en trer dans ses souliers et qu'après, il lui faul un mois de cure à Plombières. En 1806, c'est le voyage de retour de Munich — rien. — En 1807, l'Empereur, partant pour l'Italie au plein de l'hiver, refuse de l'emmener. Elle s'en désole et elle eût certainement péri au passage du Mont-Cenis où Napoléon et ses compagnons de route faillirent rester ; mais en 1808, du 2 avril au 14 août, c'est le voyage de Bayonne. Sans doute sur ces quatre mois et demi, près de trois s'écoulent à Marrac, dans ce misérable petit château où, au rez-de-chaussée, l'Empereur et l'Impératrice ont chacun cinq chambres, mais où, à l'unique étage en mansardes, on a entassé dans treize chambres ou cabinets noirs, pêle-mêle, Meneval, Bâcler d'Albe, la garde -robe de l'Empereur, un grand officier, un valet de chambre, Mme Gazzani, Mme de Montmorency, quatre femmes de chambre, deux valets de chambre et les chefs de la bouche. Des mouches partout, en telle quantité et à tel point qu'on ne peut bâiller sans en avaler. Une vie malgré tout encore assez gaie dans

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»;i tranquillité par le relâchement de l'étiquette, et surtout, pour Joséphine, parla croyance à une reprise de faveur. Mais c'est l'étonnant retour qu'il faut voir. Du 21 juillet au 14 août, on voyage : pour éviter la chaleur. l'Empereur prétend arriver vers huit ou neuf heures du matin dans les villes où il doit s'arrêter; on part donc à telle heure du matin ou de la veille qu'il est nécessaire. Le cortège se compose d'une voiture de service à quatre chevaux pour les ralels de chambre, de deux voitures à six chevaux pour les dames et les officiers, de la voiture de l'Empereur à huit chevaux, d'une calèche à quatre chevaux pour le Cabinet et d'une voiture à quatre chevaux pour la bouche. Le reste du service précède ou suit à douze heures d'intervalle avec dix voitures à six chevaux, quatorze à quatre chevaux et sept à trois chevaux. Devant l'Empereur, courent un écuyer, un page, trois sous-officiers, un sous-inspecteur des postes, un piqueur et trois courriers. Des brigades de chevaux de selle et des brigades d'attelage ont été d'avance envoyées dans chaque ville avec des pages, des sousofficiers coureurs, un peloton de gendarmes et un nombre plus ou moins grand de chevau-légers polonais d'escorte. Tout est prévu : au jour, à l'heure, a ia minute, tout est réglé, et pour vingt-cinq jours. Les préfets et les maires sont avisés ; à date fixe, les villes ont leurs fêtes préparées, et les peuples y affluent. Impossible de tricher, défendu d'être malade, défenau d'avoir la migraine, défendu de ne point paraître à l'heure dite, dans la toilette qu'il faut, un sourire aux

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lèvres, des grâces dans la voix, de jolis gestes dans .'es mains. Pau le 22, puis Tarbes, Auch, Toulouse pendant quatre jours, Montauban, Agen, Bordeaux, Maintes, Rochefort, Niort, Fontenay, Napoléon, Nantes, Paimbeuf, Angers, Tours, Blois, voilà l'itinéraire; mais ce ne sont point les couchées. De Marrac, on part pour Pau (Gelos) à neuf heures du soir, d'Auch pour Toulouse à la même heure, de Toulouse pour Montauban à sept heures, de Montauban pour Agen à six heures, d'Agen pour Bordeaux à sept heures : toute la nuit, on roule, et c'est sur des routes imaginaires, au moins entre Bayonne, Tarbes et Auch. On arrive brisé, roué comme on disait, et c'est l'entrée, les clefs, les arcs de triomphe, les discours, les gardes d'honneur, puis, dès la sortie de voiture, les présentations, les compliments, les ingénieux présents des jeunes filles, les ambitions allumées, les pétitions prèles, les quémanderies à satisfaire; puis, les fêtes populaires à regarder, et les bals, les spectacles, les cantates, les feux d'artifice ; on ne se couche point : l'on repart, et c'est de même dans une autre ville, avec des divertissements, des gentillesses, des fatigues pareilles. Et Joséphine, non seulement est impertubablement exacte, mais elle est constamment aimable : à coup sûr, elle ne peut, comme à Paris, avoir pour chacun une attention particulière et, par un mot, se retrouver en connaissance. Dans ce défilé de personnages nouveaux, dans ce passage ininterrompu d'êtres qu'elle envisage pour la première fois, c'est à peine si, de temps à autre, elle se raccroche à

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un nom déjà entendu et, dès lors, entre en conversation ; mais elle possède un art si raffiné de parler les banalités et de trouver celles qui doivent le mieux plaire ; elle sait si agréablement sourire, elle a une telle façon d'offrir les dons d'usage aux jeunes filles et aux dames qui lui présentent des fleurs, des étoffes, des bonbons, les produits du cru, qu'elle gagne tous les cœurs Ce n'est point par une de ses dames ou par un chambellan qu'elle envoie les bijoux : elle les a sur elle; elle détache une montre de son corsage, elle tire une bague de ses doigts, elle a en mains une tabatière; ce qu'elle donne, c'est quelque chose d'elle, quelque chose qui lui appartient, qu'elle a porté une seconde et qu'elle semble avoir porté toujours. Le présent prend ainsi un air de spontanéité qui le rend plus précieux, qui le fait plus désirable : c'est sa montre, sa bague, sa tabatière, sa parure, so?i bracelet qu'elle adonné, non pas un bijou quelconque, un bijou anonyme qu'on se hâte de porter chez le joaillier pour en savoir la valeur. Ce n'est plus un présent, c'est un souvenir; pour la plupart, ce sera une relique. Comédie, soit : qu'est-ce donc que la vie? A coup sûr, Joséphine en pareils cas est une incomparable actrice; jamais elle ne porte sur son visage un air dtanm et de lassitude; jamais elle ne prend une façon hautaine pour embarrasser les gens; jamais elle ne se moque aux spectacles les plus risibles ; jamais elle ne montre une répugnance aux cérémonies les plus fastidieuses; jamais elle ne se dispense ti*s corvées les plus rudes. Pour quelle cause 1 P,:ur

rester avec l'Empereur, montrer sa bonne volonté, faire preuve d'un dévouement à ses désirs? Gela sans doute ; car si, parfois, terrassée par la migraine, elle est obligée de se mettre au lit à la descente de la voiture, anéantie qu'elle est par la fatigue, jamais elle ne manque au départ, ne se fait attendre une minute, ne laisse échapper une plainte, tant elle a peur que Napoléon ne la laisse en arrière, ne parte de son côté, ne lui enjoigne de regagner Paris. Mais ce n'est point tout : elle est femme du monde, femme bien élevée, femme élevée à la française, elle sait ses devoirs; plus haut elle est montée, plus elle sent les obligations de politesse et d'égards, et, de ces égards, les premiers qu'on doive marquer, c'est de subir et d'accueillir les respects. A cela quelque nuance de vanité peut se mêler, mais qu'importe? son devoir ici, elle le remplit mieux qu'aucune souveraine ne l'a jamais fait en France; et elle le remplit tout entier; elle le remplit mieux en province qu'à Paris, parce qu'elle n'y mêle presque jamais cet air de familiarité, qui nuit à son prestige. Elle y prend ce qu'il faut de grâce pour apparaître comme la bonne souveraine, mais elle y garde assez de dignité pour rester la souveraine : aussi a-t-on pu dire justement après de tels voyages: « Napoléon gagne les batailles; Joséphine gagne les cœurs. »

Ainsi dans un minutieux détail, a-t-on suivi l'existence de Joséphine durant qu'elle fut impératrice, et de ses goûts, de ses habitudes, des façons qu'elle a adoptées, des cadres qu'elle a traversés, a-t-on pris quelque idée. Sans doute, l'on n'a touché ici qu'un des éléments d'information ; l'on n'a regardé que l'Impératrice et c'est sur elle seule qu'a été menée l'enquête : rien donc des relations de l'épouse, de la mère, de la bru, de la belle sœur, avec son mari, ses enfants et ses alliés ; rien de la vie de Joséphine avant l'Empire et après le divorce.

C'est l'Impératrice seule qui est en jeu, et c'est uniquement le spectacle qu'elle a donné à ses contemporains qu on a prétendu restituer. C'est sur les faits qu'on vient de voir qu'ils ont formé leur opinion et c'est sur cette opinion qu'a été rendu jusqu'ici le jugement de la postérité.

« Caractère bienveillant, tact social tout particulier, » dit Metternich ; « jugement sain, grande habitude de la société, » dit Lavallette, et tous A la suite, Beugnot, Meneval, Mollien, Savary, Rapp, tous les mémorialistes sans exception, s'accordent à vanter son affabilité, son tact et la plupart ajoutent : sa bonté.

Tous aussi sont unanimes en jugeant son intelligence : « Elle avait un esprit peu étendu, » disent ensemble Lavallette et Metternich ; « elle n'avait pas un esprit supérieur, » dit Meneval.

Quant à la portée de cet jsprit et à son envergure, Ton peut se trouver d'accord avec les contemporains. 11 manque, certes, à Joséphine, l'esprit de conduite, le haut dessein, le désir d'aller au grand. Elle est la gaspilleuse, et sa folie de dépense, l'incapacité où elle est de se régler jamais, le gouffre de Malmaison, le gouffre des couturiers, le gouffre des bijoutiers, cette vie la plus absurdement prodigue qui fût jamais au monde, suffisent pour en fournir la preuve. En évaluant à 25 millions ce qu'elle a, pour ses fantaisies, dépensé en six années, l'on est au-dessous de la vérité; mais, qu'une femme trouve un amant prêt à payer toujours toutes les dettes qu'il lui plaira de faire, à quelle somme les montera-t-elle? Joséphine a réalisé ce rêve de ne compter jamais, d'ignorer la valeur des choses, de méconnaître l'argent, de ne voir que son désir du moment, et de le satisfaire : par là sans doute, elle s'est montrée médiocrement pratique et n'a point, comme le lui reprochait l'Empereur, assuré des rentes à ses petits-enfants ; mais elle a été dans la vérité de son rôle et de son tempérament, qui est un rôle et un tempérament de courtisane.

En même temps qu'elle manque de l'esprit de conduite, qu'on trouve chez les bourgeoises économes, elle déploie en toute circonstance une habileté infinie pour retenir et garder près d'elle l'amant, l'époux

qui, à chaque instant, cherche à s'échapper : elle tient en échec tous les Bonaparte ; elle mène quantité d'intrigues, pratique des alliances et, dans ce siège de quatorze ans dont elle -est l'objet, nul ne peut lui apprendre des tours pour se défendre, pour pratiquer des sorties et faire jouer des contre-mines. Elle a cet art suprême de ne laisser rien paraître de cette habileté et elle préfère qu'on la croie sotte plutôt que de se découvrir.

Elle a pris, ou elle a de naissance, étant femme, une habitude de la dissimulation qu'en toute occasion elle met en pratique. Elle a, comme dit Napoléon, la négative, « c'est là son premier mouvement, sa première parole : Non et ce Non n'est pas précisément un mensonge, c'est une précaution, une simple défensive ». Elle n'avoue point, elle n'avoue jamais et avec cette arme seule, mais constamment employée, elle est constamment en garde. Elle porte à s'en servir une telle habileté qu'un observateur tel que Beugnot a pu s'y tromper et van 1er sa sincérité.

C'est qu'en effet sur tout ce qui ne touche pas à sa position, elle peut paraître et il semble même qu'elle soit sincère : que lui importe ? Il lui est plus simple, plus agréable et plus facile d'être aimable pour tous que de marquer à qui que ce soit une préférence ou une antipathie. A défaut de la prudence qui lui conseillait une telle règle de vie, l'égoïsme la lui imposerait. Elle n'a point d'amis, ni d'amies qu'elle ne soit prête à sacrifier à son intérêt du moment ; point de parent, point d'enfant, mais en même, temps elle fait

des grâces à l'univers et chacun se retire charmé. La profondeur de son égoïsme est insondable, mais cet égoïsme revêt la forme particulière de l'affabilité et de l'attendrissement. Tout le monde s'y laisse prendre, elle-même eemble y croire. Et cela suffît.

L'égoïsme, lorsqu'une femme le dissimule assez pour faire penser qu'elle a du cœur, est à la fois la plus grande des forces et la meilleure des armes. Joséphine y excelle et il suffît qu'elle paraisse ainsi, car, pour ce qu'elle pense réellement, nul ne le sait, pas même elle. Car, chez elle, l'égoïsme est si profond et si naïvement absorbant qu'il s'ignore. La dissimulation est si habituelle que son jeu n'exige aucun effort, et qu'elle est d'abord en action. De fait, l'on ne saurait demander mieux : la sincérité, qui est un besoin de nature et une faiblesse chez certains êtres masculins, n'est jamais qu'une apparence chez la femme et un moyen de mieux tromper. On ne doit donc exiger d'elle que de faire croire qu'elle éprouve des sensations ou des sentiments. Si elle en donne l'illusion, c'est assez. Joséphine a convaincu son mari et ses enfants qu'elle les aimait, elle a convaincu tout le monde qu'elle était bonne; elle a convaincu Beugnot qu'elle était sincère. N'est-ce pas comme si elle l'avait été ?

Elle est une femme — la femme à la fois la plus civilisée et la plus sauvage ; nulle instruction, nulle croyance, nulle règle morale ; mais le sens du monde : sens qu'elle n'a point acquis, qu'elle a de naissance et qui la pare aux yeux. Du premier coup,

elle sait entrer dans un salon, y marcher, y paraître, dire ce qu'il faut à chaque personne, faire les différences, gagner tous les cœurs. Où l'a-t-elle appris? A la Martinique, à Panthemont, chez Barras ? Nulle part. Cela est un don. Elle est ainsi.

C'est là sa qualité majeure, l'unique peut-être. Avec ce tact du monde et celte affabilité qui sont de nature, elle sauve tout, et le néant de son moral est couvert. Cela ne se rencontre-t-il pas che* quelques êtres? N'en sait-on pas qui, partis de plus bas, n'ayant point reçu plus que Joséphine une tradition de politesse et une éducation de société, se trouvent en leur atmosphère dans le premier salon où ils pénètrent et y sont mieux à leur aise que s'ils y avaient été élevés? Et l'inverse est vrai, car on sait tant de femmes et d'hommes bien nés, avant reçu l'éducation qui convient, qui passent, dans le monde, leur vie à n'en pas être.

Affabilité et tact, égoïsme, dissimulation, voilà les vertus mondaines de Joséphine : elle n'en a point d'autres, mais n'aurait pas besoin d'en avoir si elle se trouvait toujours avec Napoléon. Il est, pour elle, le guide et le mentor nécessaire ; qu'il gronde ou qu'il se taise, il est là, cela suffit ; elle se surveille, elle agit selon la règle qu'il a donnée ; et, en se soumettant à l'étiquette, elle contraint les autres à la subir. Par là, elle se maintient en son rang, s'établit en sa dignité, et, par crainte plus que par goût, elle se trouve de pair avec sa fortune. Mais, que Napoléoo » absente, alors, pareille à ces étoffes molles dont

elle aime à se parer, elle laisse tout aller ; elle oublie ce qu'elle est devenue pour ce qu'elle a été, retombe à ses fréquentations, s'amuse à des niaiseries, se fait la complice d'inventions plaisantes, rit aux histoires salées, supporte les méchantes humeurs de qui l'entoure, se plaît aux cancans de femmes de chambre, retombe à sa vie d'autrefois. Napoléon manquant, tout lui manque, car elle n'a pas, d'elle-même, pris une idée qui la maintienne et la porte au-dessus des autres ; sa dignité n'est que de reflet ; sa tenue ne lui est imposée que par la conscience de son intérêt, par la peur de perdre sa position.

Celte position, quel fardeau ! Quelle lutte pour la conquérir, quel continuel effort pour s'y maintenir et, au fond, quelle triste vie ! Qu'on mette de côté ce qui en est la joie principale, le gaspillage, la toilette, les bijoux, Malmaison ; rien que la vanité satisfaite, mais à quel prix ! Pas une minute de calme, d'apaisement, même de tranquillité. Cette femme qui serait volontiers sédentaire passe son temps d'impératrice à courir les routes, à changer perpétuellement d'horizon et de cadre. Une inquiétude qui la dévore, une attention qui la surmène : que dit-il? que pense-t-il? que va-t-il faire? S'il part, elle part. S'il voyage, elle voyage. S'il demeure, elle reste. Elle attend, des heures, des jours, épiant le moindre bruit et craintive au moindre souffle. Ne point déplaire au maître, ne point donner prise, et faire bonne contenance, garder bon visage, se renseigner sans avoir l'air, écouter sans qu'on s'en doute, sentir constamment

sur soi la menace de la répudiation, savoir cette répudiation inévitable, mais gagner du temps, retarder l'accident, et cela, quatre années durant !

Quelle vie ! Quel supplice pour une autre femme : mais, telle qu'elle est, Joséphine avec sa nature, son existence de hauts et de bas, cette suite d'alternatives qui emplissent son passé, y est moins sensible sans doute qui ne serait une femme dont la vie eût été établie dès l'enfance, même en une position médiocre, mais définie et stable. Elle peut, même au milieu des plus graves inquiétudes, jouir d'un chapeau, d'une robe, d'un bijou, elle peut potiner avec ses femmes de chambre, ses dames du Palais, les femmes qui lui font visite; elle peut regarder ses fleurs, jouer avec ses bêtes, faire des patiences. Elle a ce côté d'enfance qui, forcément, la distrait et l'empêche de s'assombrir. Ce n'est point une martyre, pas plus qne ce n'est un grand esprit ni un pauvre esprit : c'est, il semble, en la plus étonnante fortune qui soit, fortune où elle n'est pour rien, ne s'est en rien aidée et qui lui est tombée du ciel, comme la sublimation de la femme française — non point des vertus de la race, mais de ses charmes, de ses agréments et de ses vices de nature.

Des deux femmes qu'elle montre — celle qu'elle est, l'Empereur présent, celle qu'elle est, l'Empereur absent — celle-ci seule, sans doute, est la véritable et la sincère. C'est celle que voient les marchands, les cabotins, les femmes de chambre, les jardiniers, celle que voient, à des jours, les dames du Palais et les

chambellans, la femme à dettes, à potins, à bestioles, qui mène au vrai la vie d'une fille la plus étonnamment entretenue, qui en a tout le fond d'être, tous les goûts, toutes les habitudes ; mais, de celle-là, le public, même à laCour, en devine seulement de petits côtés qu'il soupçonne, en raconte de petites historiettes et qui passent encore pour bonté, gentillesse, agrément de femme ; c'est l'autre que voit le public, celle tendue en son désir, en sa passion de ne pas déchoir, de ne pas être remerciée, congédiée vilainement, si adroite que, de ce continuel offort, sauf aux derniers jours et lors de la chute imminente, nul ne s'aperçoit : elle ne se guindé point, elle ne s'efforce pas : elle est juste ce qu'il faut et telle qu'il faut qu'elle soit. Elle y excelle à ce degré qu'elle y est constamment naturelle, et sa comédie est si divinement jouée quelle fournit constamment l'illusion entière de la vérité. Aussi bien, qui peut dire qu'elle n'y soit pas sincère et que, ce rôl' appris, elle n'y soit pas entrée au point de le vivre réellement? Serait-elle la première femme chez qui l'on relèverait une dualité de sentiments, une existence double, une tromperie sincère? Serait-elle la seule qui eût trouvé le moyen d'être ensemble très fille et très grande-dame, en qui l'on constaterait à la fois tous les goûts qui font celle-là, et tout le charme qu'il faut à celle-ci ? Tromper, n'est-ce point toute la femme et pourvu qu'elle trompe sans que jamais l'on s'en aperçoive, qu'importe le reste? En vérité, les contemporains ont eu raison, et c'est leur opinion qui doit demeurer : l'intime, le pro-

fond, le for intérieur des êtres, si, grâce à une recherche attentive, l'on parvient à en prendre des indices, l'on n'y pénètre point; il faut se tenir aux apparences qu'ils ont données et les juger sur le dehors. Les vertus domestiques consistent d'abord à rendre heureux le compagnon de vie : et Napoléon n'a cessé de proclamer le bonheur qu'il avait dû à sa femme. Quant aux vertus sociales qui, chez les civilisés, doivent primer toutes les autres, qui sont les seules sur qui la Société ait un droit d'enquête, les seules qui lui importent et qui la regardent, Joséphine ne les possédait-elle point à un degré incomparable ; la grâce qui la faisait agréable à regarder, l'affabilité qui lui indiquait les mots à dire, le tact et la mémoire, L'agrément de la voix et le charme du sourire, et cette admirable faculté de dissimuler et de mentir, la vertu sociale par excellence !

Ainsi vaut-elle parce qu'elle est femme et ne peuton dire que, en son temps, elle représente, incarne, symbolise même la Femme, non la femme de loyer ou la femme de temple, la femme de chasteté et de sacrifice, de devoir et d'abnégation, mais la femme telle qu'il le faut dans le monde, dans le salon et le boudoir, la femme qui n'a rien appris et qui sait, d'instinct, tout ce qu'il faut, l'être de luxe, d'agrément et de plaisir, qui, par ses défauts plus encore que ses qualités, forme le lien des sociétés, en rejoint les membres épars, y établit une sorte de loi de galanterie et de politesse et qui, sans effort apparent,

passe de sa bergère à un trône, n'y semble point enivrée, n'y éprouve point de gêne, y est à son aise. C'est là sans doute la qualité suprême — et combien rare et distinguée ! — qu'il faut reconnaître à Joséphine. Tout en gardant le souvenir de ce qu'elle a été, et en ne s'en faisant pas accroire, elle se met de pair avec chaque situation nouvelle et elle n'y paraît point déplacée. Si elle a des incertitudes et des hésitations, lorsqu'elle est parvenue au sommet, elle est de nature si malléable et si facile que, sur un regard de l'Empereur, elle se reprend tout de suite et se trouve de pair : il n'est point de ses actes sociaux — et combien compliqués, difficiles, étranges ! — un seul qui fasse sourire; il n'est point une de ses paroles publiques qui détonne ; il n'est point un de ses costumes qu'on regrette. Elle n'a ni à se reprocher une faute de goût, ni un manque de tact, ni une vulgarité d'expression ou de tenue. La femme triomphe en elle, la Française, la créole, la femme qui n'est qu'une mondaine, et qui n'a besoin d'être rien de plus, parce qu'elle ne saurait être rien de mieux.

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