LA MAISON DE LA RE1..E
les idoles neuves, il y faut des siècles et, à présent, les idoles sont brisées.
Celles-là, les reines, qui ont précédé Joséphine dans ces mêmes palais, ne se trouvaient point seulement élevées au-dessus de la foule par leur naissance, défendues de toute familiarité par leur origine étrangère, elles étaient encore abritées contre l'extérieur, au besoin gardées contre elles-mêmes, par l'atmosphère de respect, de vénération et de silence dont les enveloppait leur maison sous les lois de l'étiquette.
Cette maison, composée des personnes les plus élevées en dignité qui vécussent en France, s'interposait entre la Reine et ce qui était vivant, ce qui était sociable, ce qui était populaire, mais pour lui prêter un surcroît de grandeur. On s'imaginait, au fond d'une chapelle dorée, sur un trône d'or, la Reine, plus déesse que femme, roide d'or et éblouissante de pierreries ; au-dessous, rangées en ordre, chargées aussi de métaux précieux et de bijoux étincelants, des dames, aux faces immobiles et sévères, en une posture presque hiératique. Des prêtres, mitres d'or en tète, figés en un geste de bénédiction, faisaient brûler des parfums sacrés dans des encensoirs d'or. Des vieillards, décorés de cordons clairs sur des habits d'or ou sur des cuirasses d'acier, attendaient des ordres dans une attitude compassée de respect hautain et d'orgueilleuse déférence. A distance, variés de costumes, d'uniformes et de livrées, s'espaçant de marche en marche comme les figurants dans une
apothéose, les gens de la Bouche, les gens de l'Ecu rie, les gens du Conseil, les gens de la Chambre, Ibs gens de la Santé, puis le fourmillement du petit monde des Sept Offices. Sur la dernière marche, jolis à peindre, hardis et vifs, l'œil insolent et la bouche moqueuse, les pages. Et, durant que les Gardes du corps, les Cent-Suisses, les Gendarmes de la Reine, hallebarde scintillante en main, écartent le populaire, une musique très douce s'exhale comme en rêve, où, sur l'harmonie des basses-violes, des clavecins, des dessus et des quintes de violon, flottent les voix des pages de musique et des hautes-contre.
Un monde à part, un monde disposé en hiérarchie pour la garde et le service d'un seul être, un monde où toute famille qui est illustre en France a son représentant, où chaque nom évoque un lambeau d'histoire, où il semble que les siècles soient assemblés pour donner à la femme qui est la Reine le cortège de toutes leurs gloires. A la veille de la monarchie expirante, les dames de la Reine, c'est la princesse de Lainballe née Savoie-Carignan, c'est la princesse de Chimay née Fitz-James, c'est la comtesse d'Ossun née Grammont, la comtesse de Talleyrand née Damas, la comtesse de Grammont née Faoucq, la duchesse de Saulx née Lévis, la comtesse d'Adhémar née Valbelle, la duchesse de Duras née Noailles, la vicomtesse de Choiseul née Durfort, la duchesse de Luxembourg née d'Argenson, la duchesse de Luynes née Laval, la princesse d'Hénin née Mauconseil, la marquise de la Roche-Aymon née Beauvilliers, la
princesse de Berghes née Castellane, la duchesse de Fitz-James née Thiard, la vicomtesse de Polastron née d'Esparbès de Lussan, et, en surnuméraires, la comtesse de Juigné, la vicomtesse de Castellane, la princesse de Tarente ; c'est la France et c'est l'histoire de France. A présent, beaucoup sont mortes de la Révolution ; la plupart, ruinées, traînent leur misère sur les routes de l'exil; quelques-unes, rentrées à bas bruit, grâce à Joséphine, ont obtenu qu'or leur rendît quelques débris de leur fortune et viven en province ; mais qu'on ne compte point sur elles pour former la Maison d'honneur de la petite Beauharnais. Si on les interroge, même sur des formes indifférentes, elles répondent, comme la princesse de Chimay : « J'ai tout oublié, tout, hormis les bontés de mes anciens maîtres et leurs infortunes. »
De penser, tout de suite, à en trouver qui les égalent ou qui leur soient pareilles, on n'y saurait songer ; d'ailleurs, ce n'est encore rien que les personnes. Pour rendre, au moins par l'extérieur des choses, la Maison de l'Impératrice semblable à la Maison de la Reine, ne faudrait-il pas rétablir ces survivances d'usages antiques dont le sens était déjà, trente ans deçà, perdu pour beaucoup et qui paraissaient des vieilleries? Même en excluant les services personnels, peut-on restaurer les titres et les apparences de toutes les charges ? N'est-ce point faire demander à quoi bon la Révolution si l'on relève ainsi du passé ce qui
semblait le plus onéreux aux peuples et contre quoi les orateurs populaires se sont le plus indignés ? S'il faut une maison à l'Impératrice, ne convient-il pas de la réduire au strict nécessaire et de ne conserver que ce qui est indispensable pour rendre sa cour à peu près semblable à celle des autres souveraines d'Europe ?
Ce ne sera donc point la restauration d'une maison de la Reine, pas plus que Joséphine elle-même n'est la reine renouvelée ; ce sera une apparence de maison, comme l'Impératrice elle-même est une apparence de souveraine ; mais, de même que, pour Joséphine, cette apparence est menteuse, elle l'est pour sa maison, et davantage encore.
Napoléon, en effet, instaure une monarchie qui n'est pareille à nulle qui soit en Europe. Quelque effort qu'il fasse pour souder ensemble les deux Frances, celle qui vient de la Monarchie bourbonienne et celle qui procède de la Révolution, c'est celle-ci qui domine uniquement encore dans ses armées, dans ses conseils et dans son gouvernement, non celle-là qui était analogue aux autres Royautés. Il est, malgré lui peut-être, l'empereur de la République française et quoi de comparable en Europe ?
Il pourrait, appliquant un système nouveau à une situation sans exemple, nommer, pour entourer l'Impératrice et composer sa cour, uniquement les femmes de ceux qui ont contribué, par leur sang et par leurs services, à établir et à consolider le régime. Si toute la gloire de ces jeunes gens qui sont eux-
mêmes « des ancêtres », on la disposait sur les marches du trône ; si, pour un emploi de dame du Palais, il fallait autant de quartiers de victoires que jadis de quartiers de noblesse ; si, aux premières charges de la Maison, Ton appelait les plus illustres entre les vétérans des grandes guerres ; si, pour les moindres fonctions, l'on exigeait des preuves d'héroïque valeur et de joyeux courage, alors, la maison de l'Impératrice serait, comme l'Empire même, quelque chose de neuf et d'à part, qui commanderait l'admiration et imposerait le respect, qu'on pourrait haïr, mais dont nul ne se moquerait et qui s'imposerait à l'étonnement craintif de l'Europe comme l'Empire même.
Sans doute, les difficultés n'eussent point manqué. Si les grands officiers militaires étaient en nombre, leurs femmes, par leur origine, leur passé, leurs habitudes de vie, étaient pour la plupart peu préparées à tenir une place à la Cour ou même dans la Société. Ne choisir que dans le militaire eût été prendre un caractère que Napoléon désirait éviter et renoncer à la fusion qu'on tentait dans le pays. La politesse y eût peu gagné, et les étrangers se fussent étonnés de certaines formes de langage et de manières. Mais rien n'eût empêché d'adjoindre, aux femmes de soldats, des femmes de grands officiers civils et l'on eût trouvé là les éléments qui manquaient ailleurs. Peu à peu, un classement se serait fait qui eût permis de recruter des éléments excellents et de choisir, dans les nouvelles mariées, les
plus jolies et les mieux élevées ;mais on était pressé; on considéra qu'il y avait des droits acquis ; il n'y eut aucun plan arrêté ; on ne rechercha point les avantages de tel ou tel système, et l'Empereur, dans une très large mesure, abandonna les nominations à Joséphine. Celle-ci, incapable de comprendre la haute portée morale, sociale et politique que pouvait prendre, devant la nation et devant l'Europe, la composition de sa maison, la forma au petit bonheur, d'après ses souvenirs, sa reconnaissance, ses affections, ses habitudes, désireuse qu'elle était de remplir au plus tôt les cadres que l'Empereur avait tracés, sans qu'il en résultât un trop entier changement dans sa vie, une gêne dans sa société et une métamorphose dans ses relations.
Pour tracer ces cadres, si l'Empereur s'était inspiré de la composition générale de la Maison de la Reine, il avait à priori introduit une différence essentielle. Bien que le service des officiers de l'Impératrice fût distinct de celui des officiers de l'Empereur, la Maison de l'Impératrice, au contraire de ce qui était sous l'ancien régime, n'avait point d'autonomie ni d'existence propre, « l'Empereur ayant jugé à propos de n'avoir qu'une seule maison et qu'une administration unique ». Les quatre premiers officiers, chefs des quatre services, ressortissaient donc, chacun en ce qui concernait son empJoi, son budget et ses subordonnés, du grand officier de la Couronne correspondant. Par conséquence, ceux d'entre eux qui, en
service à la Cour, avaient droit à un uniforme, le portaient de même forme, couleur et broderie que leurs collègues de la Maison de l'Empereur : rouge pour les chambellans, bleu clair pour les écuyers, et partout broderie d'argent.
Les quatre premiers officiers étaient un Aumônier évêque, une Dame d'honneur, un Premier écuyer, un Premier chambellan. Par la suite, pour se rapprocher des anciens usages, le Premier écuyer, qui faisait les fonctions de chevalier d'honneur, en reçut le titre et fut remplacé comme premier écuyer: mais cela fit une charge et non un service ; le service de l'écurie resta au Premier écuyer dans des conditions spéciales, car, par exception au principe admis, et toujours sans doute pour sauvegarder des droits acquis, l'Impératrice garda dans la Maison son écurie particulière, comme l'avait eue Mme Bonaparte.
Malgré l'absence presque complète de Chapelle puisque le Premier aumônier représentait à lui seul son service, le Service dkonneur fut augmenté dans une proportion assez considérable: comme la Reine, Impératrice eut une dame d'honneur et une dame i'atours ; mais, si elle n'eut point de surintendante de sa maison, elle reçut, au lieu des douze dames du Palais qu'avait établies Louis XIV et dont le nombre avait été maintenu tel par Louis XV et par Louis XVI, dix-neuf dames la première année, puis vingt-trois, puis vingt-huit, puis vingt-neuf, dont deux surnuméraires. Le nombre des dames du Palais fut illimité : sous Marie-Louise, il y en eut jusqu'à trente-
huit. La Reine avait un premier écuyer, un écuye ordinaire et quatre écuyers par quartier ; ce fut le nombre adopté pour la maison nouvelle. De plus que la Reine, l'Impératrice eut un premier chambellan, un chambellan introducteur des ambassadeurs et d'abord quatre, puis six chambellans. Mais, de moins, tout ce qui tenait à la bouche, puisque l'Impératrice mangeait le soir avec l'Empereur et que tout ce qui lui était nécessaire était fourni par les cuisines, l'office, la cave, la fourrière de la Maison; de moins aussi, tout ce qui tenait à la Chambre, au Conseil, aux Pages. Avant la réforme de 1788, la Maison de la Reine comprenait quatre cent quatrevingt dix-huit personnes, depuis la Surintendante jusqu'à la Porte chaise d'affaires; c'est à peine si la Maison entière de l'Impératrice en comprit cent.
Il est impossible de comparer les chiffres de dépense : les appointements réglés dans la Maison de la Reine étaient presque nuls (surinlendante, 6 000 livres ; dame d'honneur, 1 200 livres ; dame d'atours, 600 livres; grand aumônier, 300 livres; chevalier d'honneur, 1200 livres; premier écuyer, 600 livres) ; mais les avantages, les gains, les profits étaient immenses : tandis que, dans la Maison de l'Impératrice, hors des appointements, rien, sauf les gratifications et les suppléments de traitement à attraper de l'Empereur.
Le Premier aumônier était donc réglé à 20 000 francs par année ; la Dame d'honneur à 40 000 ; la Dame d'atours à 30 000 ; chacune des dames du Palais