LES CÉRÉMONIES ET LES FÊTES
n'est point elle-même, hormis l'homme qui l'a aimée, l'a prise par la main, l'a. menée d'échelon en échelon à ce prodigieux sommet. Elle était près de lui, à côté de lui, vivant de sa vie, unie même à lui par un contrat civil. Par une pente insensible, par la galanterie naturelle aux Français, par des nécessités politiques, par l'amour que Napoléon conservait pour elle, elle s'est trouvée peu à peu, sans qu'on sût presque comment, associée aux hommages que Ton rendait au Premier Consul, quoi qu'elle n'eût ni titre ni qualité pour en recevoir, qu'ils fussent bénévoles et de pure courtoisie et que l'on crût sans doute qu'ils n'engageaient point. Des salons où passe quiconque, homme ou femme, est, en Europe, distingué par la naissance, les dignités ou l'intelligence ; une table où s'asseoient par fournées, à des jours fixés, de cent vingt à deux cent dix personnes ; une société qu'on prétend réformer et rétablir, à laquelle on veut impo ser un ton, des façons, des mœurs et des modes ; tout, — les grands desseins comme les médiocres occasions — exige la présence d'une femme. Cette femmeci, Napoléon la gardera-t-il par la suite ? Il ne sait. Trois fois déjà il a été sur le point de rompre ; mais, en al tendant, elle est là, il la croit utile, il l'aime encore • à proportion qu'il s'élève, il l'élève après lui. Plus sa femme rencontre d'ennemis coalisés, plus il s'obstine, car la contradiction l'excite et c'est une satisfaction pour lui d'y résister, de montrer ainsi combien est grand le pouvoir qui lui a permis de la tirer du néant où il lui suffirait d'un mot pour la replonger.
Et c'est ainsi que, associée, au temps du Consulat à vie, aux honneurs presque royaux que l'on rend à Bonaparte, elle se trouve, l'Empire survenant, associée d'abord aux honneurs impériaux ; puis, en sa qualité acquise d'Impératrice, personnellement désignée pour en recevoir de spéciaux, sans que, pour cela, sa position soit plus stable, moins précaire, plus définitivement assise, sans qu'il en résulte une garantie contre la répudiation toujours menaçante ou une sûreté pour son avenir toujours obscur.
Ce n'est point pour elle, en effet, ce n'est point pour Joséphine que ces honneurs ont été réglés, c'est pour l'Impératrice prise en soi, l'Impératrice type, l'Impératrice fonctionnelle, si l'on peut dire. Josépnine en jouit, mais momentanément, occasionnellement : certains articles, les plus importants dans l'ordre politique, ne peuvent s'appliquer à elle, ils sont donc une menace contre elle, puisqu'ils règlent, en ce qui regarde l'Impératrice, sa situation clans des circonstances où Joséphine ne peut matériellement se trouver : c'est le cas pour la Régence dont les femmes sont exclues par le paragraphe 2 de l'article XVIII du Sénatus-Consulte du 28 floréal an XII, et pour la garde de l'Empereur mineur remise à l'Impératrice mère par le paragraphe 1 de l'article XXX.
Ce n'est donc, pour ainsi dire, qu'en attendant celle qui doit inévitablement la remplacer quelque jour, que Joséphine reçoit les mêmes honneurs civils
et militaires que l'on rend à l'Empereur, à l'exception de la présentation des clefs à l'arrivée dans les Bonnes villes et de tout ce qui est relatif au commandement des troupes et au mot d'ordre. Gomme pour l'Empereur, lorsqu'elle entre dans une place, la garnison entière prend les armes ; la cavalerie va au-devant d'elle à une demi-lieue, les trompettes sonnent la marche ; les officiers et les étendards saluent ; de l'infanterie, une moitié est en bataille sur le glacis, l'autre forme la haie ; les officiers et les drapeaux saluent, les sous-officiers et les soldats présentent les armes; les tambours battent aux champs et l'artillerie de la place tire trois salves. A son logis, garde d'un bataillon d'infanterie avec drapeau commandé par le colonel, d'un escadron de cavalerie commandé par le colonel ; devant la porte, deux vedettes sabre en main. Parcourt-elle la ville ? à son passage, les postes présentent les armes et les tambours battent aux champs. Part-elle ? Les mêmes honneurs qu'à l'arrivée.
Dans les ports, on agit comme dans les places de guerre ; si elle embarque, on arbore le pavillon carré impérial au grand mât de son canot et, si elle monte sur un vaisseau, c'est aussi ce pavillon, salué de sept cris de Vive l'Empereur 1 et des décharges de toute l'artillerie.
Voyage-t-elle ? Escorte de gendarmerie et escorte de cavalerie ; à la lisière de chaque département le préfet, de chaque arrondissement le sous-préfet, de chaque commune le maire ; toutes les cloches en
branle et, si elle passe devant une église, le curé, en habits sacerdotaux, sur la porte, avec tout son clergé.
Est-elle sédentaire dans une résidence ? Piquet de» seize hommes avec officier, et trompette pour la suivre dans ses promenades. Rentre-t-elle p Paris après une absence un peu prolongée ? Canon pour annoncer son arrivée, et tous les corps constitués venant lui présenter des félicitations et des hommages qu'elle reçoit assise sur son trône et entourée de sa Maison.
Ses armoiries sont celles de l'Empereur : d'azur à l'aigle d'or empiétant un foudre du même. La couronne est semblable : un cercle d'or, enrichi de pierreries, relevé de six fleurons d'où partent six demicercles rejoints à un globe cerclé et sommé d'une croix ; des aigles essorant occupant les intervalles des demi-cercles, trois ostensibles à la face externe. Le manteau sur lequel est posé l'écu est le même que celui de l'Empereur : amarante, semé d'abeilles d'or, bordé d'un large galon de broderie, doublé d'hermine et ayant les courtines relevées par un galon plat, flottant et brodé d'abeilles. Sans doute, l'Impératrice ne pose point la couronne sur le casque d'or brodé, damasquiné, taré de front, à visière entièrement ouverte, qui est réservé à l'Empereur ; elle ne passe point en sautoir derrière l'écu les attributs de la souveraineté, le sceptre et la main de justice ; elle ne l'entoure point du collier de Grand maître de la Légion où sont figurés les trophées des diverses professions dont se composent les cohortes ; mais elle est la seule à recevoir ces armoiries pleines ; tous
les autres membres de la famille auxquels a été concédé l'écu impérial, ne le portent qu'avec une brisure; aucun n'a droit à la couronne aquilée, aucun au manteau de cette forme.
Gomme l'Empereur, et seule avec lui, l'Impératrice attelle huit chevaux à son carrosse de gala ; tous ses gens portent sans changement la livrée de l'Empereur ; ses officiers ont des habits de môme forme, couleur et broderie que les officiers des services correspondants de la Maison de l'Empereur.
Elle-même a pour les cérémonies un costume spécial ; dans les grands jours, c'est une robe de soie blanche sans queue, brodée et ornée de crépines d or, garnie au corsage d'une dentelle d'or, de blonde ou d'Angleterre, relevée sur carcasse de baleine, de façon à former derrière le cou un collet encadrant les épaules, et qu'on nomme la chérusque ; une ceinture blanche brodée d'or est nouée à la taille et tombe sur la robe ; un manteau à longue queue, de même couleur et de même broderie que celui de l'Empereur, e-t attaché aux épaules ; un diadème en or et pierreries est posé sur la tête.
L'habit de cour est une robe ronde, en étoffe des manufactures françaises, avec chérusque, ceinture tombante, manteau à longue queue attaché à la taille. Le dessin des broderies qui ornent la robe et le manteau est libre ; il peut être en soie, en argent ou en or, de même que le bas peut indifféremment être garni d'une broderie ou d'une frange, ou d'une broderie et d'une frange en même temps
Nul n'est de la Cour, n'y peut être invité, — hormis aux très rares grands bals — s'il n'a été présenté à l'Impératrice. Les femmes, françaises ou étrangères, lui sont présentées d'abord et ne le sont qu'ensuite à l'Empereur ; pour les hommes, c'est l'inverse.
Joséphine jouit donc de ce qui peut paraître le plus haut et le plus distingué dans les honneurs, mais elle n'en jouit que par hasard, par surprise, et en forme d'attente : elle n'est là qu'une passante ; elle en a le sentiment, l'appréhension continuelle, et Napoléon en a, lui, la certitude : et pourtant, par une contradiction qui marque singulièrement cette nuance de caractère qu'on a remarquée en lui, cette impératrice à laquelle il refuse, en droit, même si elle devenait mère, toute part du suprême pouvoir, cette Joséphine qu'il est déterminé à répudier quelque jour, il lui accorde l'honneur le plus éclatant et le plus envié, le plus personnel et le plus individuel qui puisse être, l'honneur que, seule depuis deux siècles, une reine, Marie de Médicis, a obtenu en France : honneur politique qui entraîne l'accession à l'autorité royale, honneur religieux qui confère, par la vertu du sacrement, les grâces nécessaires pour exercer cette autorité ; Napoléon associe Joséphine à son couronnement, il l'associe au sacre qu'il reçoit du vicaire de Jésus-Christ.
Il ne voit pas ou ne veut pas voir les conséquences ; il envisage, semble-t-il, cette cérémonie essentiellement religieuse, qui est pour le lier à jamais, comme une galanterie suprême qu'il fait à sa femme et qui ne l'engage point. Rien n'est changé dans la nullité
politique de Joséphine, rien n'est plus assuré dans sa fortune conjugale. Elle est le lendemain ce qu'elle était la veille ; elle a seulement participé à une fête de plus, la plus éclatante qui soit, la plus mémorable, qui n'a nul précédent dans le passé, qui n'aura nulle répétition dans l'avenir.
Sauf en cette unique occasion, chaque fois qu'il s'agit de cérémonies nationales, d'actes politiques et constitutionnels, Joséphine ne paraît que comme comparse, comme assistante, comme spectatrice. C'est seulement aux fêtes de la Famille et aux fêtes de la Cour qu'elle prend place aux côtés de l'Empereur. Ce qui est de compliment et d'apparence, ce qui est de réjouissance et d'amusement, ce qui est de famille et de société, voilà son lot. Elle est la première dame de France, mais on peut dire que, malgré tout l'extérieur des honneurs, elle n'est point traitée en Impératrice et l'on n'aurait, pour s'en assurer, qu'à comparer les droits et les prérogatives que Napoléon attribua à Marie-Louise parce qu'elle était la mère de son fils, avec ceux qu'il accorda à Joséphine qui était simplement sa femme.
Justement parce que la politique n'a rien à voir avec celle-ci, l'esprit peut s'attacher davantage à la splendeur des choses et l'on regarde mieux la femme manœuvrant dans le cadre somptueux où elle se trouve placée. Elle y porte des toilettes qui ne sont pas seulement les plus riches qu'on puisse voir, mais qui sont accommodées avec un art infini à l'air de son visage, à sa taille, à sa démarche et qui, selon les circons-
tances et les occasions, fournissent comme la formule définitive du luxe féminin à son époque. Tout demanderait à être noté de ces cérémonies auxquelles l'Impératrice participe : l'étiquette et les usages, le costume des acteurs et des spectateurs, l'ordre et la pompe des cortèges, la beauté des carrosses, les agréments des musiques, le rythme des danses, et aussi la splendeur des salons, l'ordonnance des grands escaliers, et les palais construits à souhait pour ces triomphes ; mais, en réalité, beaucoup de ces fêtes se ressemblent et, pour éviter une énumération fatigante et la répétition de détails qui pourraient sembler oiseux, on se restreindra à quelques exemples.
Mais d'abord, la cérémonie du Sacre étant à part et unique en son genre, il est d'autant plus intéressant d'y déterminer le rôle distribué à Joséphine.
Dès que l'Empereur a décidé que l'Impératrice sera couronnée et sacrée, le cérémonial a dû être réglé de façon qu'on lui assignât une place, qu'on lui destinât un costume, qu'on lui décernât des honneurs analogues à sa dignité et, dans une mesure, semblables à ceux attribués à l'Empereur. Sans doute, il ne peut y avoir parité. Ni glaive, ni sceptre, ni main de justice, mais, comme l'Empereur, la couronne, l'anneau et le manteau. Ce manteau devra être porté par toutes les princesses, d'où bien des orages, dont Napoléon ne s'abrite qu'en concédant à ses belles-sœum et sœurs qu'elles auront chacune derrière elles, pour porter
leur propre manteau, un officier de leur maison, et en leur faisant écrire par le Grand maître des Cérémonies qu'elles auront à « suivre l'Impératrice dans toutes les marches de la cérémonie et à soutenir le manteau de Sa Majesté». Elles le soutinrent d'ailleurs si faiblement que, lorsque l'Impératrice monta au grand trône, il y eut une seconde où, emportée par le poids, elle bascula presque, où l'on pût croire qu'elle allait rouler en arrière. Que ne devait-il pas peser ce manteau de velours pourpre, de quatre aunes de hauteur et de huit de tour, semé d'abeilles d'or brodées en bosse, bordé, au-dessus d'une large bande d'hermine, d'une lourde broderie de branches de laurier, d'olivier et de chêne encadrant la lettre N ; ce manteau entièrement double d'hermine, dont la fourrure excédait de près de quatre pouces la bordure d'or et qui, vu sa forme de dalmatique, n'avait qu'une manche ouverte, n'était attaché que sur l'épaule gauche et n'était soutenu, du même côté, que par une agrafe de diamants? Rien qu'en fourrures, il avai/ été fourni par Toulet pour 10 300 francs d'hermine de Russie et pour 380 francs de peaux d'Astrakhan ; la broderie exécutée par Leroy et Raimbaud avait coûté 16 800 francs et il y avait, de plus, le velours avec la doublure de croisé et de florence blancs.
L'anneau avait été orné d'un rubis — emblème de joie — fourni parle trésor de la Couronne, tandis que, à l'anneau de l'Empereur, était montée une émeraude — emblème de révélation divine.
La couronne que, six années plus tard, on trouvait
démodée et qui n'en fut pas moins imposée, lors du mariage, à Marie-Louise, car, disait Napoléon : « elle n'est pas belle, mais elle a un caractère particulier et je veux l'attacher à ma dynastie, » était un cercle d'or enrichi de brillants et d'émeraudes, d'où partaient huit demi-cercles, en forme de feuilles de laurier et de myrte, se rejoignant à un très petit globe surmonté d'une croix : ce qui lui donnait un aspect spécial, c'est que, posée assez avant, elle joignait presque un très haut diadème d'or, de forme conique, couvert d'améthystes — emblème de l'union de l'amour et de la sagesse — ayant au centre une énorme améthyste entourée de brillants ; et ce bandeau, placé sur le front en sorte que quelques boucles de cheveux en sortaient seules, semblait ne faire qu'un avec la couronne.
Le diadème, la couronne et la ceinture, confectionnées par Marguerite, coûtèrent 15 000 francs de façon : Marguerite avait fourni deux mille deux cent soixante et un brillants pour 867 369 fr. 10.
Voyons maintenant Joséphine dans sa gloire.
A dix heures du matin, le 11 frimaire an XIII [2 décembre 1804), salves de coups de canon : c'est le cortège qui part des Tuileries. Il fait un froid terrible, un froid de décembre, mais le temps est clair et le ciel bleu. Du Carrousel, le cortège débouche par la rue Saint-Nicaise, suit la rue Saint-Honoré, la rue du Roule, traverse le Pont-Neuf, passe, du quai des Orfèvres, à la rue Saint-Louis, à la rue du Marché-Neuf, a la rue du Cloître-Notre-Dame. Par les rues sablées
dont la plupart n'ont pas sept mètres de large, entre une double haie de fantassins, voici défiler d'abord le maréchal Murât, gouverneur de Paris, et son étatmajor, puis quatre escadrons de Carabiniers, quatre de Cuirassiers et les Chasseurs de la Garde entremêlés de Mamelucks ; après les soldats, un grand vide; — quatre hérauts d'armes à cheval, en dalmatique de velours violet brodée d'aigles d'or, une première voiture à six chevaux où sont les maîtres et les aides des cérémonies ; dix autres pour les grands officiers de l'Empire, les ministres, les grands officiers de la Couronne, les grands dignitaires, les princesses. Ces voitures sont de hautes et grandes berlines à housse, fond or avec les armes impériales aux portières : elles ont coûté chacune entre 7 et 8 000 francs. Les chevaux, — on en a acheté pour l'occasion cent quarante nouveaux payés en moyenne 1 314 francs pièce — sont menés, les deux de volée par un palefrenier monté, les quatre autres à grandes guides par le cocher. Derrière chaque voiture, trois laquais à la livrée de l'Empereur.
Un espace... des acclamations... l'Empereur! Les huit chevaux isabelle, panachés de blanc, à queue et à crinière nattées, pomponnées et cocardées de rubans rouges et or, sont, chacun sous son harnais de maroquin rouge garni de bronze ciselé, tenus en main par un homme à pied ; un piqueur est monté sur un des deux chevaux de volée ; les six autres chevaux sont menés à grandes guides par le cocher de l'Empereur, César Germain, en sa plus grande tenue, chapeau
bordé à plumet vert et blanc, bas de soie à coins brodés d'or, des galons sur toutes les coutures de son large habit vert, de son gilet écarlate, de sa culoite verte. Et la voiture est comme une grande cage dorée et peinte que ses huit glaces font translucide : l'impériale est chargée d'une lourde couronne que portent luatre aigles; quatre figures allégoriques soutiennent le ciel ; aux frontons, des aigles encore qu'enlacent des guirlandes; des frises pleines avec des médaillons représentant les principaux départements de l'Empire liés par un chaînon de palmettes, décorent le corps de la caisse ; aux panneaux sont blasonnées les armes de l'Empire ; aux sièges, aux marchepieds, aux roues, des emblèmes qu'accompagnent des guirlandes de fleurs, sont sculptés en plein bois. C'est Getting qui, pour 114 000 francs, a exécuté cette voiture sur les dessins de Fontaine, mais Fontaine la trouve manquée « parce que, par économie, on a beaucoup retranché à la richesse et à la magnificence ». Derrière le siège du cocher, très écarté de la carcasse dorée, et derrière la voiture même, des pages tant qu'il en a pu monter, six ici, sept là, tous jolis, pomponnés, frisés, le nœud vert flottant à l'épaule sur la grande livrée galonnée à toutes les tailles, l'air vif et gai d'enfants malins el hardis, le visage rose fouetté par la bise, une bande de collégiens dorés qui met du rire dans ce solennel el comme du printemps dans cet hiver.
Dans la voiture, toute de velours blanc brodé d'or, où l'on a prodigué les lauriers, les palmes, les abeilles, de la Légion et les lettres N, au fond -»- ils s'y sont
trompés en montant et se sont placés sur le devant, car les deux banquettes, pareillement larges et longues, pareillement tendues, ne se distinguent en rien l'une de l'autre — au fond, à droite, l'Empereur; à gauche, Joséphine ; Joseph, sur la banquette de devant en face de son frère, Louis en face de sa belle-mère.
Joséphine est vêtue d'une robe, à manches longues, de satin blanc, semée d'abeilles d'or et brodée d'argent et d'or : au bas, broderie haute et crépines d'or ; sur le corsage et le haut des manches, semis de diamants. La robe seule, fournie par Pochet, Raimbaud et leur nouvel associé Leroy, a coûté 10 000 francs. Elle s'évase aux épaules en une chérusque de blonde chenillée de 240 francs, et est accompagnée, à partir de la taille, d'un manteau de cour — ce qu'on appelle un bas de robe — en velours blanc brodé en or qui coûte 7 000 francs ; ne le trouvant pas assez riche, on y a ajouté sept aunes de franges à 430 francs l'aune. Les souliers sont en velours blanc, brodés d'or, et ont coûté 650 francs. Ils sont chaussés sur des bas de soie à coins d'or. Les mains ont des gants blancs brodés d'or.
L'Impératrice a sur la tête un diadème — différent de celui qu'elle portera à la cérémonie — qui est de perles fines et de diamants, très légèrement montés. Il est estimé 1 032 000 francs : un seul diamant au milieu vaut 165 000 francs. Son collier et ses boucles d'oreilles sont de pierres gravées entourées de brillants et sa ceinture est toute couverte de diamants. Elle porte sur elle des millions et n'en est ni alourdie, ni empêchée. Jamais elle n'a été plus jolie ; jamais elle
n'a paru mieux en beauté ; ses quarante et un ans en semblent trente à peine. Qu'importe si, de cet agrément, quelque chose est emprunté, si le fard avive les yeux et si le visage est fait? En ces cortèges de grand jour, sous la lumière crue, à la distance où l'on est de la foule, il faut de nécessité, pour lui faire illusion, quelque chose du théâtre.
Et n'est-ce pas encore d'un art suprême — que ce soit l'invention de Joséphine ou des couturiers qu'elle inspire — d'un art tout approprié justement aux nécessités de telles cérémonies, ce décolletage en carré sur la poitrine, avec la haute collerette de dentelle se dressant aux épaules, encadrant le cou, justifiant aussi bien les manches longues que les courtes, gardé, par l'abattement du collet, contre les exagérations de la fraise godronnée des Valois, mais sauvant cette nudité du dos, si peu convenable dans les toilettes de jour, on peut même dire dans toutes les toilettes de grand gala?
On avance ; point de chaufferette dans la voiture où, seulement, un tapis de peau d'ours est étendu sous les pieds, et l'Impératrice, comme d'ailleurs toutes les femmes prenant part à la cérémonie, a la gorge largement à l'air.
Le cortège se déroule : autour du carrosse de Leurs Majestés, une cavalcade : aides de camp à la hauteur des chevaux, colonels généraux de la Garde aux portières, écuyers aux roues de derrière, maréchal commandant la Gendarmerie suivant la voitnr*»
Après, treize berlines à six chevaux, pour les officiers et les dames de l'Empereur, de l'Impératrice, des princes, des princesses, des princes grands dignitaires ; puis les Grenadiers à cheval entremêlés de canonniers et un escadron de Gendarmes d'élite. C'est tout : mais, avec chaque corps de troupes, marchent des musiques qu'on a grossies pour l'occasion de tous les instrumentistes de Paris et de la province restés disponibles après la formidable levée de trois cents musiciens faite par Lesueur pour les orchestres de Notre- Dame. Et l'immense machine serpente à travers les étroites petites rues du vieux Paris et de la Cité, entre la double haie des fantassins, contenant à peine la population, grossie des trois quarts par la province, évaluée par les plus modestes à cinq cent mille spectateurs !
A midi moins le quart, on arrive enfin à la tente dressée en face du pont de la Cité, au-devant de l'Archevêché qui, par une longue galerie de bois, décorée de tapisseries, communique au portique couvert dressé devant le portail de Notre-Dame. L'Empereur prend es ornements impériaux et revêt son grand costume, oséphine se fait attacher le manteau impérial et se oiffe du diadème d'améthystes ; puis, à pied, le cortège se met en marche : les huissiers, les hérauts d'armes, les pages, les aides et les maîtres des cérémonies ; le Grand maître en son costume de velours violet, clef au côté, bâton en main, le maréchal Scrurier portant le coussin sur lequel on posera tout à l'heure l'anneau de l'Impératrice, le maréchal
Moncey portant la corbeille qui recevra le manteau, le maréchal Murât portant sur un coussin la couronne. Tous trois sont encadrés par des chambellans et des écuyers. L'Impératrice vient ensuite, ayant, à sa droite, son premier écuyer, à sa gauche, son premier chambellan. Son manteau est soutenu par les cinq princesses belles-sœurs et sœurs de l'Empereur. Elles sont, à leur fantaisie, coiffées en plumes et diamants : leurs robes sont blanches, brodées d'or, à manches longues, avec un long bas de robe en velours de couleur brodé d'or, jouant le manteau : derrière chacune d'elles, portant la queue de ee manteau, marche le premier officier de leur maison. Après, seulement, viennent la Dame d'honneur et la Dame d'atours de l'Impératrice, puis ses six dames du Palais.
Ensuite, c'est le cortège de l'Empereur : d'abord, les maréchaux portant les honneurs de Gharlemagne : la couronne, le sceptre et l'épée ; puis, ceux portant les honneurs de l'Empereur : l'anneau et le globe ; puis l'Empereur, la tête laurée de la couronne d'or, tenant d'une main le sceptre impérial de vermeil, de l'autre, la main de justice au bâton de vermeil orné de perles : les princes grands dignitaires soutiennent son manteau ; le cortège se termine par les vingt-six grands officiers de la Couronne et de l'Empire qui n'ont point de fonction particulière dans la cérémonie et qui marchent par quatre de front.
Gomme à l'Empereur par le cardinal de Belloy, l'eau bénite est offerte à Joséphine par le cardinal
Cambacérès ; comme 1 Empereur, elle s'avance, sous un dais porté par des chanoines, jusqu'au chœur où, comme l'Empereur, elle est encensée ; et tandis que les grands dignitaires et les grands officiers reçoivent les honneurs que portaitl'Empereur et qu'on les range sur l'autel, la Dame d'honneur et la Dame d'atours s'approchent de l'Impératrice, détachent son manteau, enlèvent la petite couronne et, sur l'autel, on place, à la suite des honneurs que portait l'Empereur, ceux de l'Impératrice : la couronne, le manteau et l'anneau. Et. après que le Pape a imposé à l'Empereur l'onction sacrée, la triple onction, il répète la même cérémonie, avec les mêmes prières, sur la tète et dans la paume des deux mains de Joséphine. Et, la messe commencée, quand, après le Graduel, le Pape bénit les ornements impériaux, il bénit ensemble les manteaux, les anneaux et les couronnes; et, lorsqu'il a fait à l'Empereur la tradition de ses insignes, c'est avec les mêmes prières qu'il agit pour l'Impératrice. « Recevez cet anneau qui est le signe de la foi sainte, la preuve de la puissance et la solidité de votre Empire, par lequel, grâce à sa puissance triomphale, vous vaincrez vos ennemis, vous détruirez les hérésies, mus tiendrez vos sujets dans l'union et vous demeurerez persévéramment attachée à la foi catholique. » Puis, il fait la tradition du manteau : « Que le Si igneur vous revête de sa puissance afin que, pendant que vous brillerez extérieurement de la splendeur de ce vêtement, vous brilliez intérieurement par les mérites de vos vertus aux yeux de ce Dieu qui n'ignore rien
du passé, à qui rien n'est celé de l'avenir, par lègue* régnent les rois et les fondateurs des lois trouvent la Justice. »
L'Empereur monte alors à l'autel sur lequel est posée la couronne impériale, la couronne d'or aux feuilles de laurier, il la place lui-même sur sa tête, selon le cérémonial que Charlemagne régla pour son fils, Louis le Débonnaire, lorsqu'il le fit sacrer; il prend ensuite dans ses mains la couronne de l'Impératrice, s'en décore un instant, puis, redescendant les marches de l'autel, il vient à Joséphine agenouillée et, d'un geste très doux et très noble, avec une sorte de lenteur tendre et sacrée, il lui impose sur la tète cette couronne que les Dames d'honneur et d'atours attachent en une seconde. Et le Pape prononce la grande oraison : « Que Dieu vous couronne de la couronne de gloire et de justice, qu il vous arme de force et de courage, afin que, par la vertu de notre bénédiction, avec une foi droite et grâce aux fruits multipliés de vos bonnes œuvres, vous parveniez à la couronne du règne éternel, par la grâce de Celui dont le règne et l'empire s étendent dans les siècles des siècles ».
Ce n'est point assez encore ; voici que le cortège se remettant en mouvement traverse de nouveau le chœur et va vers le grand trône. Au milieu de la nef, en face de l'autel, au haut d'un escalier droit de vingt-neuf degrés tendu d'un tapis bleu semé d'abeilles, sous une sorte de temple où s'accroche un pavillon de velours rouge, une estrade est dressée. Au centre de cette estrade, un fauteuil épais et large,
somptueux et lourd, richement décoré de broderies et de crépines d'or dont le dos arrondi en forme de couronne antique, porte, brodée sur le velours rouge, l'N majuscule entourée des étoiles des seize cohortes de la Légion ; à droite, sur une marche plus basse, un fauteuil plus petit, de même forme, aussi riche de décorations, de broderies et de sculpture. Les cortèges gravissent les degrés roides où le poids de son manteau fait presque chanceler l'Empereur, où, entraînée par le sien, l'Impératrice, un instant s'arrête, incertaine, si elle ne va pas rouler en arrière. Napoléon et Joséphine s'assoient et le Pape, qui monte le dernier jusqu'à eux, les bénit : « Sur ce trône de F Empire que vous affermisse et que, dans son royaume éternel, vous fasse régner avec lui, Jésus- Christ, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, qui vit et règne avec Dieu le Père et le Saint-Esprit dans les siècles des siècles. » Puis, il baise l'Empereur sur la joue et se tournant vers l'assistance, il prononce le Vivat Imperator in sternum. Et ce Vivat éclate dans la musique de l'abbé Roze exécutée par les deux chœurs qui s'alternent, se croisent, se répondent, se confondent enfin dans un enthousiasme d'allégresse.
C'est ensuite le Te Deum, puis une série d'oraisons, et la messe continuée : et, à l'évangile, à Joséphine comme à Napoléon, le Grand aumônier présente à baiser le divin livre ; à l'offrande, c'est pour elle que la maréchale Ney porte le cierge où sont incrustées treize pièces d'or, pour elle que Mme de Luçay porte le pain d'argent.
Elle n'est de rien, sans doute, dans la cérémonie du serment que l'Empereur prête, après la messe dite, aux Constitutions de la République, et le chef des hérauts d'armes ne prononce point son nom lorsqu'il proclame : « le sacre et l'intronisation du très glorieux et très auguste empereur Napoléon », mais n'est-ce point assez d'honneurs pour un jour?
Et, à présent, c'est le retour en traversant toute une autre moitié de Paris : du parvis Notre-Dame, par la rue de la Barillerie, le Pont au Change, la place du Châtelet et la rue Saint-Denis, l'on gagne les boulevards et l'on rentre aux Tuileries par la place de la Concorde. Il est trois heures lorsque l'on quitte iMotre-Dame, six heures et demie lorsqu'on arrive aux Tuileries. Il fait nuit. Toutes les fenêtres sont illuminées ; autour des cortèges, les torches se sont allumées et le spectacle est ainsi plus étrange encore et plus grandiose.
L'Empereur jouit pleinement de son triomphe : il veut que, pour dîner en tête à tète avec lui, Joséphine garde la couronne qu'elle porte d'une façon si gracieuse; il fait ses compliments aux dames du Palais à chacune desquelles on a donné dix mille francs pour sa toilette et quelque vingt mille francs de diamants : car c'est un flot d'or que le Sacre a fait couler sur Paris, et du Trésor impérial, et de toutes les bourses particulières : pour le Trésor, cela fait si bien légende que Napoléon juge bon de déclarer dans le Moniteur que, loin d'avoir coûté cinquante à soixante millions, le Sacre n'en a coûté que trois à