MALMAISON ET JOSÉPHINE
Est-il besoin de conclure, et cette maison où après ie divorce elle reviendra vivre, s'endetter et mourir, n'est-ce point Joséphine même, n'y Irouve-t-on point toute sa vie racontée, tous ses goûts formulés, toutes ses fantaisies inscrites en pierres, en arbres, ei? tableaux, en statues, en fleurs? Jamais, par l'extérieur des choses, fut-il possible de pénétrer davantage dans l'intimité d'un être? Et ce n'est plus ici l'image convenue et préparée, l'image d'apparat qu'on prétend fournir à l'histoire, c'est l'image surprise par un impitoyable objectif, avec les brutalités d'une photographie instantanée. Comme on se représente bien là Joséphine telle qu'elle est en réalité, telle qu'elle a toujours été au fond d'elle, telle qu'elle demeurera; inconsciente et assez peu touchée en fait par cette gloire quelle ne réalise point, mais dont elle connaît les avantages et dont elle ne veut perdre aucun des profits; ces profits manifestés à ses yeux par l'immense quantité d objets qu'elle a accumulés, qu elle a retirés là, qu'elle a faits siens, par la folle étendue donnée à cette terre qui est sa chose, à laquelle, jusqu'à la fin, elle ajoutera des champs, des bois, des parcs, des châteaux entiers, cette terre qui coûte plus de dix millions et qui, avec le bric-à-brac étrange qu'elle contient, reste toujours quelque chose d'inachevé, de contradictoire, d'impossible, comme le registre des caprices de la femme la plus grandiosement entretenue qui fût jamais. Et là dedans, dans la maison demeurée en réalité fort modeste et simple avec ses couloirs carrelés et ses décors tout ordinaires,
malgré les annexes démesurées et hors de proportion, là, dans une dépense colossale et inaperçue, au milieu d'un luxe immense et tout de dehors, une vie bourgeoise, très calme : ses fleurs qu'elle fait admirer, ses bêtes à qui elle porte des friandises; assez de visites pour avoir des occasions de toilettes ; du monde à dîner chaque soir, et, après, des petits concerts avec Habeneck, son violoniste, sa cantatrice MUe Delihu, ou Uhran, l'enfant prodig-e qu'elle a ramené d'Aix-la- Chapelle et confié à Lesueur pour en faire un grand artiste. Et puis le trictrac, et puis les patiences... Grandie à l'infini, portée au monstre si l'on peut dire, mais telle en réalité, cette vie, qu'elle la rêvait, de là haut, de Croissy, quand, regardant comme une terre promise où elle n'entrerait jamais les champs échiquetés de Malmaison, la citoyenne Beauharnais songeait comme il serait bon d'être dame du cnàleau et enviait les fortunes de Mme du Moley.