LES TABLEAUX MODERNES
qui aient jamais remué la France. On a indiqué ailleurs certaines des raisons d'être de l'esprit troubadour1 : il s'adaptait avec une exactitude étonnante à l'état d'âme des hommes de l'Empire; mais, sans la mode dont partout la femme est l'interprète, sans l'appui qu'il trouva chez les femmes, chez Joséphine et chez Hortense, sans l'extension qu'il prit par la peinture et la musique, il fût resté vraisemblablement une expression momentanée d'une certaine forme d'esprit ; il n'eût point engendré la révolution romantique qui tout entière en dérive : de cela, Joséphine sans doute ne se doutait guère, et, si elle fut, de son temps, une des grandes acheteuses de tableaux troubadours, rien n'autorise à la proclamer là-dessus une des mères du Romantisme.
D'ailleurs elle ne s'en tenait point seulementau troubadour, et, dans sa galerie, il est aisé de distinguer diverses autres séries qui correspondent à d'autres tendances.
D'abord, tableaux de fleurs, de fruits et d'animaux, par Redouté, Van Daël, Van Spaendonch, Charlotte de Baraband, Mme Coster Valayer, Huet etD'Wailly ; cela se rattache à la manie botanique ; puis tableaux officiels, représentant des scènes de la vie de Joséphine, commandés par elle ou composés par les artistes de façon à forcer l'achat ; ils sont peu nombreux et médiocrement intéressants : Clémence de S. M. l'Empereur et Roi, par M"0 Gérard ; l'Impé-
' V. Napoléon et les Femmes, p. 312.
ratrice recevant un messager qui lui annonce la nouvelle dune victoire, et Transport de divers objets d'art présentés à S. M. l' Impératrice qui fait distribuer de l'argent au peuple, parTaunay; quelques autres par Gautier, Rigo et Bâcler d'Albe, sans doute offerts par les artistes. Çà et là des toiles de genre, de Taunay, de Demarne, de Franque, de Mma Chaudet, ne rentrant dans aucune catégorie et se contentant d'être agréables.
Mais, pour les grands artistes de son temps : David, Gérard, Gros, Girodet, Ingres, Prud'hon., Joséphine, jusqu'en 1809, ne leur demande point des tableaux qu'ils composent; on ne trouve dans la galerie de Malmaison qu'un tout petit tableau de Guérin : Anacréon réchauffant l'Amour ; plus tard, y entrent, il est vrai, la répétition du Brutus de David et les Quatre Saisons de Prud'hon, mais c'est grâce à l'influence qu'a prise sur le goût de Joséphine, un homme de véritable mérite qui, introduit comme restaurateur des tableaux, est devenu comme le conseiller et l'expert officieux avant d'obtenir, peut-être, le titre de conservateur de la galerie : un nommé Guillaume Constantin, qui a travaillé pour être peintre, s'est ensuite établi marchand de tableaux, n'a point trop réussi, et a été chargé en sous -ordre de l'organisation du Musée Napoléon. Il est, avec Prud'hon et Isabey, dans des termes d'intimité qu'attestent les portraits qu'ils ont laissés de lui et, bientôt après son entrée, il a l'entière confiance de Joséphine : « Je vous envoie une personne avec des tableaux, lui écrit-elle ; choisissez;
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vous me rendrez réponse à mon retour. » Pour faciliter son travail de restaurations, l'Impératrice lui a fait donner un atelier clans les communs, et très souvent, pour se distraire, pour prendre de l'air du dehors, pour s'amuser de l'esprit d'atelier, du jargon rapin, comme on disait, de ces calembours, jeux de mots et facéties dont elle était privée depuis l'exil d'Hippolyte Charles, elle allait là, au risque de s'y trouver empoisonnée par le tabac. « Cher monsieur Constantin, lui écrivait-elle, je vous aime beaucoup, mais, je vous en prie, ôtez votre pipette de votre bouche quand je viens. Je vous ferai prévenir. »
Ce n'est point que Constantin ait eu à présenter les artistes illustres dont, grâce à lui, quelques œuvres entrèrent à Malmaison. Joséphine les connaissait tous de longue date. En 1796, à Milan, elle avait si bien accueilli Gros, qui lui avait été recommandé par les Faypoult, que seule elle lui avait valu de peindre son Bonaparte à Arcole, se prêtant pour tenir le général dans la pose le temps qu'il fallait, à le garder de longues heures assis sur ses genoux. « Je ne serai jamais assez reconnaissant de la bonté que Madame Bonaparte veut bien avoir pour moi, écrivait Gros à sa mère. D'ailleurs, c'est son caractère; il lui est aussi naturel d'entasser bienfaits sur bienfaits, qu'à son mari victoires sur victoires. » Au temps du Consulat, pour le rapprocher, le mettre à même d'exécuter les portraits de Bonaparte, elle lui fait donner un laissez passer permanent pour entrer aux Tuileries. C'est elle qui, en l'an XII, lui a obtenu la commande de la
Peste de Ja'J'a. Au moins peut-on le croire d'après celte note :
A paye?* par ordre de Sa Majesté l'Empereur.
Salon de l'an XIII, Musée Napoléon.
A M. Gros, pour le tableau de la Peste de Jaffa, ordonné par S. M. l'Impératrice sans en avoir fixé le prix, ce qu'il ne faudrait jamais faire, la somme de 46 000 francs, qu'il ne satisfera pas l'amour-propre de l'artiste attendu le prix désordonné du tableau de Phèdre par Guérin.
Ci 16000 francs.
C'est Joséphine en effet qui, au Salon de l'an IX, a décidé l'achat de cette Phèdre, de Guérin, payée royalement 24 000 francs et placée successivement aux Tuileries, au Muséum de Versailles et à Saint-Cloud, mais elle ne s'est point attardée en son goût pour Guérin, qui d'ailleursn'eutjamaisde vogue comme portraitiste, tandis qu'à Gros, qui déjà l'avait peinte en Italie, elle commande et pose au moins deux autres portraits.
Elle en pose huit différents à Gérard, sans compter les répliques, et les originaux en pied sont payés 8 000 francs, les copies en huste 1 200 francs. Gérard d'ailleurs est avec elle sur un pied d'amitié : à diverses reprises, dès le Consulat, elle intervient en sa faveur près du ministre de l'Intérieur. Lorsque les artistes sont délogés du Louvre, Joséphine « a la bonté d'aller reconnaître elle-même un logement pour lui aux
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Quatre-Nations », et ce logement lui paraissant médiocre, elle insiste, en 1808, pour qu'on donne à l'artiste « auquel elle prend grand intérêt, des chambres plus spacieuses ».
Elle doit bien cela à son portraitiste préféré, à l'homme qui a donné d'elle sans doute limage la plus agréable, quoique se rapprochant presque de la réalité.
Prud'hon, de même, est pour elle une vieille connaissance : dès 1798, il a exécuté à l'hôtel de la rue Chantereine un Génie de la Paix qui faisait l'ornement de la galerie ; du Consulat à l'Empire, il a peint Joséphine au moins trois fois. (Portrait inachevé vendu sous le ?i° 16 à la vente Prud'hon. Portrait à présent au Musée du Louvre, dont on sait une esquisse et au moins trois dessi?is. Portrait en buste, collection Bertford.)
De même a-t-elle rencontré David, et lui a-t-elle marqué de la bienveillance, mais il ne semble pas qu'elle lui ait demandé son portrait et, pourtant la figure, dans le tableau du Sacre, la silhouette dans Y Arrivée à l' Hôtel de ville, l'autre dans le projet de la Distribution des ailles (car, dans ce dernier tableau, la figure peinte fut grattée par ordre de l'Empereur), sont entre les indications les plus précieuses qu'on ait sur elle.
Et l'on a encore les portraits officiels de Lethière, qui, pour hiératiques qu'ils sont et glacés, ne sont pas méprisables, et les excellents morceaux de Regnault qui traduisit p.n un portrait en buste la charmante
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figure du Mariage de Jérôme ; mais est-on ainsi au bout de lénumération et comment penser qu'on n'omet point les documents les plus importants, ceux qui donneraient le plus dénature : comme le petit portrait, payé 6 000 francs à Laurent, à la pose duquel furent employées de si longues heures à Plombières en 1805? Au moins vingt portraits en pied pour lesquels elle a posé — sans parler des tableaux où elle a été représentée. Quant aux portraits en miniature, il faut renoncer à les dénombrer. Pour elle, Isabey en a exécuté à lui seul au moins vingt-cinq, sans compter ceux faits pour le service des présents impériaux ; pour elle, Parant en a livré une cinquantaine — son genre particulier est la peinture en manière de camée, imitant la sardoine, l'agate, la cornaline, le jaspe vert. — Augustin en fournit cinq en une seule année, Aubry trois ; et il y en a encore de Sain, de Legros, de Bouvier, de ce Guérin qui est le roi des miniaturistes de son temps : il y en a de quiconque approche un pinceau d'une plaque d'ivoire. Et ce ne sont point là les portraits officiels : lorsque, très exceptionnellement, Joséphine donne à quelque personnage très élevé en dignité, un maréchal d'Empire par exemple, une tabatière à double portrait — portrait d'elle et portrait de Napoléon — cette tabatière sort du Service des présents : elle ne donne point officiellement de tabatière où elle soit représentée seule; mais, si ce n'est point pour elle une obligation, c'est un plaisir et le plus vif qui soit, après celui d'avoir fixé son image, de la distribuer autour d'elle. Le
reflet que le peintre a emprunté de sa personne, qu'il a ainsi rendu immortel, mais qui, sur la toile, le par chemin ou l'ivoire, directement en quelque sorte, esï venu se fixer, voilà ce qu'elle aime donner comme s'il y était entré un peu de sa matière. Tandis qu'elle multiplie à l'infini les miniatures, elle ne se soucie presque point que l'on grave son portrait ; elle n'imagine point de faire faire, d'après une toile qui lui agrée, une gravure dont elle puisse à son gré multiplier les exemplaires et qui lui serve, aux occasions, de marque de protection ou de certificat de passage. Nulle de ces gravures au burin où excellent un Bervic, un Tardieu, un Desnoyers et qui, mieux même que la peinture, fournissent une sensation générale, presque impersonnelle de la souveraineté. 11 lui faut au contraire un peu d'elle à donner, et elle le donne, sans trop de choix, à qui l'approche : femmes de chambre, valets de chambre, jardiniers en reçoivent comme chambellans et dames du palais. El c'est ainsi qu'en vérité elle comprend les arts, pour la coquetterie d'ellemême, pour l'agrément de se voir représentée telle qu'elle s'imagine être, pour la joie de fournir d'elle une image qui lui plaise — comme une façon de se regarder au miroir et de s'y faire voir à toujours.
Elle ne se borne point à la peinture : de bustes d'elle, combien que l'on pourrait citer! Bustes et médaillons par Ghinard — au moins cinq bustes en marbre, d'autres en terre cuite, d'autres moulés en terre de pipe — bustes par Houdon, par Masson,
par Chaudet, par Bosio, et de ces bustes, presque aucun qu'on sente officiel, par l'éclat des ajustements, par la souveraineté des parures, par la majesté des draperies — des bustes de femme, non d'impératrice. Autant de médaillons, ceux-ci en cire et en pâte par Courriguez et par Bonzanigo, ceux-là en bronze par Laresche, par Andrieu, par Galle ; et des pierres dures que grave Simon et des camées que sculptent Yntonioli et Bistoli. En toutes les matières, en toutes les formes, sous tous les aspects, l'affirmation, la consécration, l'éternisation de sa figure. Qu'on le remarque bien : rien de cela ou presque rien n'est ordonné par l'État, payé par l'Empereur; rien ou presque n'est populaire, ne correspond à un mouvement de la nation ; l'image qu'on vend d'elle est le plus ordinairement médiocre, sans agrément ni ressemblance, et l'on en fabrique d'ailleurs fort peu, surtout à dater du Consulat. C'est elle qui commande, qui paye, qui donne, et non point l'Impératrice, la femme !
A Malmaison, ces portraits et ces bustes abondent : par ailleurs, la sculpture n'y est point mal traitée: il va, dans la galerie, une jolie statue de Chaudet : Cy paris tenant entre ses bras un agneau blessé, et une charmante de Bosio, £ Amour lançant des traits, payée 12000 francs en 1809, puis des Canova. Cela est si fort de mode qu'il en a fallu plusieurs et Ton ne compte point avec un tel artiste. Cet artiste est-il bien scrupuleux? Sur le modèle qu'ila exécuté, il fait confectionner dans ses ateliers des répétitions qu'il
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débite aux étrangers à des prix incroyables, bien que rien n'y soit de sa main. Même prix, semble-t-il, pour l'original et les reproductions : ainsi, le groupe C Amour et Psyché dont l'original est au colonel Campbell, dont le prince Youssoupoff et le général Mural ont chacun une répétition, coûtera, pris à Rome, deux mille sequins, mille louis avec le piédestal ; puis, pour mille sequins, piédestal compris, une Hébé telle qu'en ont une Mme Vivante Albrizzi et au moins une dizaine d'Anglais ; mais Joséphine n'est point encore rassasiée de Canova et il lui faut, au même prix de mille sequins, un Paris et une des trois Danseuses, et, en 1814, elle demande encore le groupe des Trois G? aces l
Telle est cette galerie qui, l'on peut croire, a été de 1807 à 1809, la principale fantaisie de Joséphine; vainement, a-t-on tenté de la détourner sur d'autres objets. Le 8 juin 1807, elle a cru trouver un intérêt singulier à la minéralogie et elle a acheté, moyennant une rente viagère de 6 000 francs par année, la collection lithologique formée par un M. Besson, ancien inspecteur des mines : 11 389 morceaux ou échantillons de cailloux, renfermés dans vingt et une caisses; l'achat fait, elle ne s'en est plus souciée, n'a fait prendre possession que sur les instances du vendeur, le 27 février 1808, et a encore attendu trois mois pour faire transporter à Malmaison les caisses qui n'ont jamais été ouvertes; mais, vers 1809, elle se reprend, oon aux fleurs qu'elle n'a jamais abandonnées, mais à la botanique. L'astre de Lenoir décroît subitement
et c'est celui de Bonpland qui lui succède. D'Amérique, où il voyageait, il a envoyé à l'Impératrice une collection de graines ; à son retour, il s'est fait présenter par Gorvisart et, en 1809,1e voici installé comme intendant du domaine. Dès lors, c'est un autre Mirbel, plus modeste, aussi dépensier, de science peut-être supérieure, mais d'habileté égale. 11 faut, sans perdre de temps, compléter les collections de Malmaison qui se sont appauvries depuis le départ de son prédécesseur, et il court à Berlin où Humboldt, son compagnon de voyage en Amérique, le présente à la princesse de Hatzfeldt, qui, en reconnaissance de la grâce obtenue en 1806, s'empresse d'offrir à Joséphine toutes les raretés qu'elle a dans ses serres. De là, à Vienne, à la suite de l'armée, et il fait, dans les serres et les jardins de Schœnbrùnn, un choix d'environ huit cents plantes exotiques qui n'existent pas en France. Elles ne coûtent qu'une bague de 2 000 francs donnée à M Booz, directeur des jardins. Et, en outre, Bonpland rapporte un superbe herbier et une caisse remplie de tous les fruits d'Europe supérieurement moulés. Ces conquêtes l'établissent d'une façon définitive comme le factotum botanique de Joséphine. A lui seul, il remplace Mirbel et Ventenat, reprend, à son compte et aux frais de l'Impératrice, la description des plantes rares, et comme il est dénué de préjugés, au temps des désastres, ce qu'il verra dans l'invasion, ce seront les souscripteurs qu'elle amène et il placera des exemplaires aux Russes qui viendront visiter Malmaison.