‹ Joséphine, impératrice et reine, 1804-1809Chapitre 97 sur 104 · PLOMBIÈRES · texte numérisé non relu

PLOMBIÈRES

. têtes, et est-il bien sûr que l'Empereur les eût approuvées? Il y a, à Plombières, des baigneuses que l'Impératrice aperçoit sans doute, mais qu'elle ne devrait point voir : entre autres Mme Hainguerlot, M"e Beauvais, l'une des femmes, à coup sûr, les plus spirituelles de Paris, faisant de jolis vers, écrivant comme un ange, mais compromise, moins par elle-même encore que par son mari. Cet Hainguerlot, qui, en l'an IX, est lo contribuable le plus imposé de la République, qui paye 53 000 francs de contributions foncières, a eu maille à partir, dès l'an VI, avec Lebrun, rapporteur dans cette fameuse affaire de la Compagnie J.-B. Dijon et Gle où Hainguerlot était le principal intéressé. Lebrun, devenu troisième consul, a tout de suite signalé le ménage, d'autant plus dangereux que la femme est plus intelligente et plus agréable, l'homme plus fin, plus élégant et plus recherché. Ils ont été mis à l'index à perpétuité, au moins chez l'Empereur. Mais Mme Hainguerlot nen a pas pris son parti ; elle est venue ou se trouve à Plombières, et elle profite de la rencontre pour composer un vaudeville « rempli d'esprit et de sensibilité» qui a pour sujet un trait de bienfaisance de Sa Majesté à l'un de ses précédents voyages. Elle recrute une troupe où elle enrôle la belle Mme Davillier, fait venir la famille qui a reçu le bienfait, organise une fête, y fait prier l'Impératrice par toutes les dames qui prennent les eaux et cela est charmant. L'Impératrice rend, quelques jours après, un concert, un bal et un souper, mais cela n'avance point les affaires de ces dames : les eaux ne tirant point à conséquence.

Au retour, Joséphine rentre dans sa dignité : lorsque, le 30 août (12 fructidor), elle arrive à Bondy, elle y trouve, pour la complimenter, le préfet et toutes les autorités qui l'attendent de pied ferme ; elle essuie les discours et, sous l'escorte de la gendarmerie, continue sa route sur Malmaison, sans traverser Paris.

Au dernier séjour de Joséphine à Plombières, son astre s'obscurcit, le dénouement approche, l'inévitable séparation contre laquelle elle lutte depuis dix ans va enfin s'accomplir. L'extérieur est encore imposant : il y a encore, pour accompagner l'Impératrice, le chevalier d'honneur, le général Ordener ; un chambellan, M. de Beaumont, et un écuyer, M. de Monaco. Il y a deux dames du palais, avec la Dame d'honneur, le Secrétaire des Commandements et deux pages. La livrée, l'écurie, la dépense sont pareilles ; pareils sont les présents et de la même somptuosité : aux pages que lui adresse l'Empereur pour lui annoncer ses progrès, M. de Beaumont le fils, le jeune Lariboisière, le jeune Oudinot, ce sont des diamants de 1 200, de 1 400, de 3 500, de 4 000 francs. S'arrêtet-elle dans une maison à Epinal et fait-elle à Mme Doublât, dont le mari est receveur général, l'honneur de coucher chez elle, elle lui offre à elle-même une parure en or émaillé et perles de 1 400 francs, à la fille aînée une chaîne de col en maillons à perles fines et perles d'émail de 550 francs, aux deux autres enfants des montres de 200 et de 170 francs. Au sous préfet, au directeur de la poste, au capitaine des

PLOMBIERES (1809) 415

cuirassiers chargé de l'escorte, tabatières; les mêmes générosités aux soldats de garde auxquels chaque semaine l'Impératrice paye le spectacle. Sur les pauvres qu'elle rencontre, les prisonniers qui passent, les soldats blessés, retirés, estropiés, les musiciens nomades, les gens qui font voir quelque curiosité, la même pluie d'argent entremêlée d'or ; cela tombe tous les jours, plus ou moins fort : une femme dont elle fait rebâtir la maison, une vieille Américaine qui s'est recommandée du passé, une autre dont la propriété a été endommagée ; on la suit ainsi en ses promenades où, telle qu'une bonne fée, malgré son escorte de cuirassiers et de gendarmes, elle s'arrête aux passants, entre dans une ferme pour boire du lait, demande son chemin, s'intéresse à des paystis qui célèbrent la cinquantaine de leur mariage, donne au mari une tabatière d'or ciselé de 5o0 francs, à la femme une montre en or de 377 francs ; elle a retenu de ses précédents séjours le nom des gens et le met sur leur visage ; elle a même, et cela fait un étrange effet en ses mains, une provision de chapelets qu'elle distribue à des vieilles gens; mais, à regarder sa vie, à voir les gens qu'elle fréquente, on s'étonne.. Son existence bien plus resserrée, bien plus attristée, s'écoule étroitement entre sa fille, ses petits-fils, sa nièce Stéphanie et ses femmes de chambre ; plus de bals, plus de réceptions, plus de théâtre ; un abonnement au salon des bains fait tout le divertissement de sa suite ; point même d'excursions à distance ; et celle vie s'écoule dans l'étrange cadre qu'elle promène

avec elle, au milieu de ces meubles d'or et de vermeil qui ne la quittent point, à portée de ces parures dont on paierait la rançon d'un roi — trente-cinq parures complètes de diamants, de perles et de pierres de couleur — au milieu de cette folle garde-robe dont, à Plombières, d'un coup, elle donne trente-sept robes aux femmes de chambre.

Elle fait la mère-grand' et jamais son petit-fils, tenu d'assez près par Hortense, ne s'est vu à telle fête : voici qu'il reçoit sa première montre, une montre savonnette à perles et deux bagues d'émeraude; mais qu'est cela près des joujoux qu'on fait venir de chez Musse], à Strasbourg? Les beaux jouets, et comme c'est plaisir de les donner, comme c'est bien mieux là ce qui convient que les jouets de Paris et comme .est clair et gai ces voitures à quatre chevaux, ces berlines-coupés, ces voitures de roulier, ce grand vaisseau de guerre à roulettes, en bois peint et verni, et les innombrables boîtes de soldats de carton fin, peints, montés sur bois, ou sur ciseaux; comme cela est d'un ton vif, trouvé à souhait pour amuser l'œil d'un enfant!

Les grands déballages des caisses de joujoux, le remuage des parures, l'inspection des robes, les promenades de santé avec Hortense et Stéphanie, c'est presque tout. Il y a bien à Plombières quelques personnes qui fréquentent chez l'Impératrice : M. de Boufflers d'abord, le vieux M. de Boufflers qui, sans dornte, est à Plombières moins pour son estomac que pour son beau-fils, Elzéar de Sabran, dont il prétend abréger l'exil. Il vient, de sa voix chevrotante, avec

PLOMBIÈRES (1809) 4i7

ses façons d'abbé vénérable, avec la couronne de longs cheveux blancs qui pare sa tête chenue, lire, en intonations de drôlerie, des petits contes graveleux, si lointains, si démodés, si hors de place en la bouehe édentée d'un vieillard, qui portent jusque-là l'écho des temps abolis et qui détonnent comme une obscénité sur une tombe. Puis, c'est M. Mole, en passe, dès lors, d'arriver à tout, car il plaît à tous : aux femmes qui le prisent fort, à l'Empereur qui, sur son nom et son unique livre, l'a en gré et, en trois ans, l'a fait conseiller d'Etat, à l'Impératrice qui voudrait qu'il fût gouverneur de ses petits-fils, et à la reine Hortense qui peut-être a pour lui un sentiment plus vif. A ces deux noms se réduit presque la société des eaux. Rien d'extérieur, rien qui soit inscrit dans les journaux devenus muets par ordre : à peine si l'on y trouve la mention de l'arrivée, du départ, du retour à Malmaison. Point de réception alors aux barrières de Paris, ni discours, ni canon ; cette note toute nue aux faits divers, le 17 août : « S. M. l'Impératrice est attendue ce soir à Malmaison. »

C'est là, si l'on peut dire, la philosophie de ces trois voyages aux eaux : ils marquent les étapes et, comme l'ascension, annoncent la chute. Ils montrent assez bien Joséphine en son intimité de vie, en son désoeuvrement d'existence, libérée de l'Empereur. Mais encore, pour répéter l'expérience et la confirmer, faut-il voir ces longs séjours qu'elle fait, durant les guerres, aux extrémités de l'Empire; là. elle est

davantage en représentation et elle conserve plus sa dignité d'Impératrice ; mais, en ce nouvel aspect, n'est-il point d'autres indices intéressants à prendre d'elle?

Pourquoi, en 180b, en 1806, en 1809, quitte-t-elle Paris pour aller s'établir à Strasbourg ou à Mayence? L'Empereur désire-t-il que, en son absence à lui, elle ne réside point dans la capitale? Prétend-elle se soustraire à des obligations de représentation qui déplaisent? Craint-elle de se laisser aller à des démarches qui la compromettent? Bien plutôt, n'estce point l'idée arrêtée de ne point quitter l'Empereur, de ne point se laisser séparer de lui, de maintenir, par une présence effective, l'habitude de la vie commune ? Sans doute cela, et cela uniquement. Car, chez Napoléon, nul désir qu'elle l'accompagne ainsi jusqu'à celte première étape ; malgré les instances qu'elle lui adresse, il ne l'appelle près de lui ni à Berlin en 1806, ni à Varsovie en 1807, ni à Schœnbrùnn en 1809. Il lui répète, au contraire, qu'elle doit aller tenir la cour à Paris, qu'elle doit y faire gagner les commerçants, donner des bals, se montrer dans les théâtres ; qu'il y a utilité, nécessité à ce que Paris souffre le moins possible de la guerre. Elle ne part pas, elle allonge la courroie, elle invente des prétextes, elle se cramponne aux lieux où elle est, elle espère toujours que l'Empereur l'appellera ; elle s'imagine qu'ayant fait la moitié ou le quart de la route, elle se trouve plus à portée et que, comme il est arrivé déjà, l'Empereur ne peut manquer de la faire venir à quelque

SÉJOURS AUX FROiNTIÈRES 419

moment. Et elle vit dans cette inquiétude, dans ce perpétuel qui-vive, jusqu'au jour où, sur un ordre formel et positif, elle est bien obligée de rentrer à Paris.

A part, il faut mettre la première campagne, celle de 1805. Là, elle est au pinacle ; ses inquiétudes, pour le moment, sont assoupies : en accompagnant l'Empereur jusqu'à Strasbourg, en y établissant ensuite sa résidence, elle cherche « à échapper aux discours parisiens qui l'effrayent, à la surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint- Cloud. Elle s'amuse d'une représentation nouvelle ». Elle se sent si bien assurée de la victoire qu'elle envisage dès à présent comme certaines les conséquences de cette victoire, le mariage qu'elle procurera à son fils, le triomphal voyage qu'elle entreprendra dans des pays nouveaux.

Ce premier voyage à Strasbourg, où elle arrive après cinquante-huit heures de route sans un arrêt, est très semblable au séjour à Aix-la-Chapelle, plus luxueux, plus mouvementé encore. D'abord, c'est un vrai palais qu'elle habite : l'ancien palais épiscopal, au bas de la cathédrale, qu'a reconstruit sur les plans de l'architecte Massol, le premier évêque de la maison de Rohan, Armand-Gaston, cardinal et grand aumônier. L'édifice a été terminé en 1741 ; il est tout à la moderne en ses aménagements intérieurs, et c'est d'une belle et riche ordonnance, entre les deux pavillons en façade sur la place, si gracieux avec leur unique étage et leur fronton cintré, ce

portail à colonnes et à balustres que décorent des groupes et des vases ; puis, au fond, le palais, dont le rez-de-chaussée sur la cour forme le premier étage de l'autre façade sur l'Ill. De ce côté, le monument, avec ses trois étages, ses dix-sept croisées en façade, l'avant-corps sortant supporté par quatre hautes colonnes et surmonté d'un toit en coupole, les deux pavillons dont les toits saillants s'unissent au bâtiment central par une riche balustrade ornée de vases, est vraiment digne de ces souverains qu'étaient les Rohan, si raffinés en leurs goûts, si magnifiques en leur représentation, si justement désireux de mettre leur demeure de pair avec la grandeur de leur vie. Ce palais qu'a étrenné presque Louis XV en 1744, qu'a habité Marie-Antoinette dauphine, a été vendu comme bien national en 1791, racheté 129 000 livres par la ville, qui y a établi le siège de l'administration municipale. Lorsque le sénatus-consulte de floréal an XII, a déterminé que « des palais impériaux seront établis aux quatre points principaux de l'Empire », Strasbourg a offert son palais. Sans accepter formellement et décréter encore l'érection, en résidence impériale, l'Empereur a virtuellement accepté : tout de suite, de Boulogne, il a donné ordre au Graud maréchal d'expédier Fontaine à Strasbourg pour mettre la maison en état de le recevoir. En moins de quinze jours, Fontaine a fait déménager les bureaux, les archives, même les prisonniers qui se trouvaient encore dans les bâtiments ; arrêtant le nettoyage extérieur, de crainte des mauvaises odeurs de peia-

ture, car il sait que pour l'Empereur « c'est la pire des choses », il est parvenu à restaurer et à meubler les appartements : pour ces travaux auxquels Napoléon a affecté un crédit de 60 000 francs, Fontaine n'a dépensé que la moitié; mais, pour l'ameublement tiré de Strasbourg-, de Nancy, de Lunéville et des châteaux des environs, il a fallu 178 145 fr. 60; encore n'est-ce que du provisoire et quantité de choses manquent que Duroc enverra, comme une batterie de cuisine de 15 000 francs, et on transportera de Paris le linge, la verrerie, l'argenterie nécessaires.

Le 1er vendémiaire an XIV (23 septembre), tout est prêt, même les écuries de Baden et des écuries du Haras disposées pour recevoir les chevaux et tout le service.

L'Empereur a son appartement sur la cour; entrée par le péristyle de gauche, sortie par le péristyle de droite : salon de service, cabinel de travail, chambre à coucher, cabinets de toilette et de bains ; derrière, sur la terrasse de Nil. les grands appartements, sept magnifiques salons faisant là premier étage. Au premier étage sur la cour, au second sur 1111, quatorze chambres à la disposition de l'Impératrice, mais assez incommodes d'approche, le palais n'ayant été bâti que pour un maître et le reste étant divisé à l'infini en chambres séparées. M. Rémusat, qui voudrait que Joséphine revînt à Paris, eu fera des embarras, mais l'Impératrice s'en contentera.

Les quatre premiers iours, l'Empereur présent,

réceptions, audiences, compliments, honneurs de tous genres qui ne s'adressent guère à l'Impératrice; mais, l'Empereur parti le 9 vendémiaire (1er octobre) et Joséphine restée seule à Strasbourg, sa vie s'installe. Bausset, qui est chargé du matériel, s'acquitte à merveille de ses fonctions : en deux mois, du 1er octobre au 29 novembre , il paye pour la cuisine 122 666 fr. 73, pour l'office 49027 francs, pour la cave 41 998 francs : mais aussi, les représentations, les dîners, les bals, les concerts se succèdent sans interruption. D'abord les autorités du département et quatre-vingts demoiselles des premières familles de Strasbourg, puis le maréchal Kellermann et son étatmajor, puis la grande députation du Tribunat qui doit aller chercher l'Empereur à l'armée, mais reçoit ordre de rester à Strasbourg et y fait un fonds de société, puis vingt-deux dames qui sont ce qu'il y a de mieux dans la ville, puis les maires de Paris qui se rendent près de l'Empereur ; puis, à proportion que croissent les succès de l'Empereur, l'afflux des princes allemands : le prince électoral de Bavière, les princes de Bade, les princes de Hohenlohe, le prince héréditaire de Hesse-Darmstadt. Tout ce qui va de France à l'armée passe par Strasbourg et présente ses hommages ; tout ce qui, en Allemagne, se trouve à portée, s 'efforce à présent d'obtenir la bienveillance de l'Impératrice. Joséphine se plaît à recevoir ces respects ; elle ne manque aucune cérémonie ; elle demeure jusqu'à la fin aux bals qu'elle donne, elle a des politesses pour chacun, et, que la fête soit pour

célébrer la prise d'Llm ou la présence des princes allemands, c'est une grâce pareille et un sourire à la jeunesse dansante qui lui gagne tous les cœurs. Jamais Strasbourg n'a vu bals si éclatants, orchestres si nombreux : il en coûte à l'Impératrice 1 014 francs, et c'est plus que la ville entière ne dépense en dixans. Et ce ne sont point là des bals restreints à la Cour, la société de la ville, les dames etles demoiselles présentées dont le nombre grossit chaque jour, les officiers, les membres du Tribunal les jeunes gens de lagarde d'honneur reçoivent quelqu'une des cinq cent cinquante invitations qu'on imprime exprès chezEck. Les jeunes gens de la garde ont même mieux qu'un bal : ayant offert à Sa Majesté un modèle en argent de la cathédrale, du coup, en voici quelques-uns invités à dîner!

Ce qui plaît par-dessus tout, ce sont les concerts : qu'on pense ! En la ville la plus folle de musique qui soit en France, l'Impératrice ne s'est point contentée d'appeler pour la divertir des cantatrices comme M"e Gervasio et M"e Delihu, à chacune desquelles elle donne cent louis de gratification, elle a fait venir Spontini pour exécuter devant elle des morceaux de sa composition. ParSpontini, elle donne à ses invités la pimeur de la Vestale ; elle fait exécuter dans sa chapelle un o Salutaris qu'il a composé exprès et elle en est si satisfaite qu'elle lui commande un Domine salvum; elle lui accorde pour son voyage une gratification de 1 800 francs, mais elle fait bien mieux, puisque c'est elle, malgré l'Empereur en quelque sorte, qui

<-i JOSÉPHINE IMPÉRATRICE ET REINE

obtient à l'Opéra un tour de faveur pour la représentation de la Vestale. Et dès lors, on peut dire que Spontini fut immortel.

Pour posséder de tels artistes, l'Impératrice ne dédaigne point les théâtres, théâtre français et théâtre allemand. Au théâtre français où elle occupe la loge du préfet, décorée pour elle, elle se plaît assez pour envoyer! 200 francs de gratification au directeur de la troupe et 300 francs à l'orchestre et, bien qu'elle n'entende certes poin.t la langue, elle fait la même grâce à Vogel, le directeur du théâtre allemand et, à chaque représentation où elle assiste, on note soigneusement que, comme aux bals, elle reste jusqu'à la fin.

Elle ne se contente point de s'associer ainsi aux plaisirs de la ville, d'associer la ville même à ses amusements, elle se mêle à la société, s'unit à elle par un lien d'étrange fraternité : il existe à V Orient de Strasbourg une loge des Francs Chevaliers qui, à l'occasion du séjour de l'Impératrice, tient une loge d'adoption sous la direction de Mmede Dietrich, grande maîtresse titulaire ; Joséphine préside. Est-elle donc initiée? Qui ne l'est en son temps? Trois princesses : la duchesse de Bourbon, la duchesse de Chartres et la princesse de Lamballe n'ont-elles pas, en 1777, été les premières adoptées par la loge de la Candeur et n'ont-elles pas entraîné, après elles, toutes les dames de la Cour et de la Ville ? En tout cas, Joséphine s'associe aux travaux en habituée ; e'cst elle-même qui désigne, parmi ses dames du palais, Mme de Canisy, comme néophyte et qui la fait recevoir. La

ville entière prend part à la solennité ; il en résulte, parmi les frères du monde entier, une singulière popularité pour l'Impératrice dont deux loges au moins, l'une 0.\ de Paris et l'autre 0.*. de Milan, prennent le nom et réclament la protection..

Quiconque vend quelque chose, quiconque fabrique quelque chose, s'applaudit du passage de Joséphine : elle achète les dessins de Zix, les tableaux en découpures de Yallet, ancien comédien, les ouvrages de tour du sieur Holtzapffel, les grandes figures de porcelaine du sieur Lanfrey, qui, à son goût, remportent sur les vases que la Reine de Prusse a fait décorer de vues de Malmaison, à la manufacture de Berlin, et qu'elle lui envoie par le conseiller Rosenstiel. Elle achète des bonbons, des graines, des plantes, des animaux vivants, des joujoux, et, de ses mains, coule incessamment un ruisseau d'argent sur qui l'approche ; le matériel seul du voyage — la tenue de maison — jette plus de 500 000 francs dans Strasbourg et avec ce que l'Impératrice dépense et fait dépenser, on atteint bien vite les millions. Aussi voudrait-on grandement la conserver tout i'hiver, aussi aspire-t-on à ce qu'elle se plaise à Strasbourg ; et, quand elle reçoit de l'Empereur l'autorisation de s'avancer en Allemagne, c'est une désolation ; mais, pour elle, n'est-ce pas une vraie joie? Ce voyage triomphal de Carlsruhe à Stuttgard et à Munich, ce voyage où, comme dit l'Empereur, « elle sera honnête, mais recevra tous les hommages, car on lui doit tout et elle ne doit rien que par hon-

nêteté », n'est-ce point pour combler d'orgueil la moins vaniteuse femme? Quoi ! non pas égalée seule ment, mais supérieure — et de combien ! — aux margraves et aux électrices, et ce sont princesses d'Angleterre, d'Autriche, de Hesse, de Nassau, de Saxe, de Hesse, de Bade. « L'électrice de Wurtemberg esl fille du Roi d'Angleterre, écrit l'Empereur; c'est une bonne femme, tudoisla bien traiter, mais cependant sans affectation. »

Et n'est-ce rien pour « la petite créole », comme disait Napoléon, de parcourir ainsi toute l'Allemagne en un cortège qu'eût envié une reine : chevalier d'honneur, dame d'honneur, quatre dames du palais, quatre chambellans, deux écuyers, tout un monde de serviteurs, et de s'en aller ainsi au-devant de ce vainqueur en qui elle sait encore, sinon un amant passionné tel qu'aux jours d'Italie, au moins un compagnon très tendre, fort désireux de la retrouver « dès que ses affaires le lui permettront ». Si jamais correspondance de mari à femme a été intime et fréquente, si jamais continuité et permanence de tendresse a été marquée, c'est bien dans ces lettres écrites, chaque jour presque, par Napoléon à sa femme durant la campagne de l'an XIV. Encore, ne les at-on point toutes et peut-on être assuré que beaucoup n'ont point été publiées : « Ma Joséphine, ma bonne Joséphine... je t'aime, je t'embrasse... Je désire bien te voir... Il faut être gaie, t'amnser, espérer qu'avant la fin du mois nous nous verrons... Du moment que cela sera possible, je te ferai venir... Je suis bien

désireux de t'embrasser... Je désire bien te revoir... » Et de chaque couchée, de chaque bivouac, de chaque champ de bataille, c'est une lettre pareille, non point brûlante et délirante comme huit années auparavant, mais telle qu'on sent vraiment, un besoin de l'avoir près de lui, une joie de la revoir, la compagne, l'indissoluble amie, l'indispensable confidente. Bien sûr, il ne va pas lui conter ce qui est de ses affaires de politique et de guerre, mais il lui conte tout ce qui est de ses misères de santé, des fatigues souffertes, des joies attendues : tout ce qui est de son domaine, à elle, tout ce qui rentre dans ses attributions de tendresse et de dorlolerie. N'y a-t-il pas en vérité de quoi triompher de ces lettres et n'est-ce pas tout simple que Joséphine, lorsqu'elle les montre, lorsqu'elle les envoie à sa fille, veuille qu'on les lui rende pour les garder comme le plus cher trésor ? Mais n'est-il pas tout juste aussi qu'elle se plaise à les faire lire, à montrer aux gens comme elle est aimée !

La voici donc partie pour ce nouveau voyage : c'est le 7 frimaire (28 novembre) à la première heure : huit sous-officiers courront au-devant des voitures ; la garde d'honneur à cheval fera l'escorte ; la garde d'honneur à pied formera la haie au pont de Kchl avec les compagnies d'élite de la garde nationale. Au départ, canon, sur toute la route, vivais; à l'extrême frontière, à l'entrée de Kehl, les autorités de Strasbourg et, attendant son arrivée, les chevaux de carrosse, que l'Electeur a envoyés et un fort délache-

ment de hussards badois ; mais les gardes d'honneur strasbourgeois, enthousiasmés des bontés que l'Impératrice leur a marquées durant son séjour, dont encore elle vient de donner des preuves à un de leurs camarades blessé, ne veulent quitter l'escorte qu'à Bischoffsheim, à trois lieues de Kehl.

Ce n'est point assez des deux écuyers et des deux cents hussards de l'Électeur de Bade; à Rastadt, c'est le Prince électoral ; à Mulbourg, c'est le margrave Louis qui la salue et se mêle à son cortège, et ce cortège passe sous des arcs triomphaux; il rencontre, presque à chaque pas, des temples où, au fronton, s'inscrit un Salve, où, au dedans, s'érige sur un piédestal entouré de verdure, le buste du dieu vivant. Sur une colonne haute de cent pieds, elle lit : Josephi/iœ, Galliarum Aw/ustœ et, quand, à six heures du soir, elle entre à Garlsruhe, au son des cloches, au milieu des salves d'artillerie, elle trouve, dans la cour du château tout illuminé, à la grande porte, l'Electeur, les margraves et toutes leurs cours. Le soir même, cercle et gala ; le lendemain, après les promenades dans la ville et aux environs et la visite obligatoire à la Faisanderie, grand concert où presque toutes les dames sont vêtues dans le goût français, puis cercle.

Le 9 (30 novembre), départ pour Stuttgard, encore le canon, encore les cloches, l'escorte badoise, l'es huit chevaux pour le carrosse de l'Impératrice, et cinquante-quatre autres chevaux de relais pour les neuf voilures. A la frontière de Wurtemberg, le

grand maréchal de la Cour et le grand écuyer; plus loin, le Prince électoral et le prince Paul. La nuil tombe ; des flambeaux s'allument, on marche enlre des feux de bois léger qui brûlent de chaque côté de la route. A la porte de Stuttgard, où l'on est à sept heures, le magistrat attend ; canon, cloches, haie de soldats raides de froid et de discipline; dans la grande rue, des autels égyptiens illuminés ; à la porte du palais, la famille électorale qui l'accompagne à ses appartements où, à la fin, elle soupe seule. Le lendemain dimanche, messe dans les appartements, visites, présentations, puis un grand dîner dans la salle blanche. Joséphine, sur une estrade, sous un dais, avec la famille électorale, plus bas, deux tables île cent couverts, en face, un orchestre; après dîner, l'Opéra : Y Achille, de Paër, et un feu d'arlitice ; le lendemain, visite de Louisbourg et de Monrepos, et le soir, Roméo et Juliette, de Zingarelli. Le 3 décembre (12 frimaire), c'est le départ à sept heures du matin, et les mêmes cérémonies, et l'Electrice ornée de tous ses diamants avec qui elle couche sans doute, et tous les princes en grand uniforme, le canon, et les troupes, et le déjeuuer au château de Greppingen, et, jusqu'à la frontière de Bavière, les mêmes arcs de triomphe, saluts et discours.

Là, en Bavière, on est presque en France : la première couchée, c'est Ulm, et Augereau y commande. L'escorte française ne se compose plus seulement des huit sous-officiers courant au-devant des voitures, mais il y a cavalerie française, en même temps que wur-

tembergeoise et ulmienne. Augereau a préparé une grande parade et, pour le soir, une fête splendide, mais Joséphine, excédée par la migraine, profite de ce qu'elle est en France et demande son lit. Le lendemain, il faut partir pour Augsbourg, où l'on aura la réception de l'évêque. Puis, d'Augsbourg à Munich, une route d'arcs de triomphe, des orchestres si rapprochés que leurs sons se confondent, un cortège grossi à chaque village de nouvelles gardes d'honneur, pour escorte la cavalerie de la garde royale d'Italie et, aux portes de Munich, les célèbres voitures de gala de la Cour, ces voitures qui passent justement pour des chefs d'œuvre de sculpture et de peinture. Mais Joséphine n'y monte point, elle reste dans sa voiture de voyage, « et son entrée n'en n'est pas moins brillante ».

Du 5 (i4 frimaire) au3i décembre (10 nivôse), elle est seule à Munich où ce sont des fêtes pareilles à celles déjà vues, des présentations, des cercles, des promenades, des opéras. Quelle lassitude et comme à la fin on s'ennuie à être tant amusée ! Elle n'a plus un instant qui lui appartienne, plus une minute pour écrire même à l'Empereur qui, gentiment, se plaint une première fois « que les belles fêtes de Bade, de Sfuttgard et de Munich fassent oublier les pauvres soldats qui vivent couverts de boue, de pluie et de sang », qui, neuf jours plus tard, d'un mode ironique qui lui est assez peu ordinaire, rappelle sa femme aux réalités : « Grande Impératrice, daignez, du haut de vos grandeurs, vous occuper un peu de vos esclaves. »

Mais en vérité, où aurait-elle pris le temps maté-

riel d'écrire? N'a-t-il pas fallu, à chaque station, entrer en connaissance avec les familles princiëres, recevoir et rendre les visites, s'intéresser à chacun, se laisser présenter le peuple de la Cour, s'habiller et se rhabiller, varier ses toilettes et ses costumes selon les heures et les occasions, se promener, dîner, souper, voir l'Opéra, tout le temps en grand gala et sans un instant de solitude? N'a-t-il pas fallu qu'elle réglât elle-même les présents, non seulement aux gentilshommes et aux dames qui sont désignés pour son service, mais aux princes et aux princesses? En robes, en modes, en schalls, en affiquets de toute sorte, elle traîne un magasin : la corbeille destinée à la princesse de Saxe Hildburghausen qui vient d'épouser le second fils de l'électeur de Wurtemberg, 43 500 francs de chiffons fournis par Leroy, dont on ne laisse guère que la moitié à Stuttgard, le reste devant servir à faire des présents aux filles de l'électeur de Bavière. La réserve est-elle épuisée, c'est sa propre garde- robe qui est mise à contribution et elle passe aux épaules de l'électrice de Bavière le premier cachemire que celle-ci ait possédé.

De diamants et de bijoux, elle a emporté pour 80 160 francs et tout est si bien employé-que, à l'arrivée de l'Empereur à Munich, c'est lui qui fournit aux nouveaux présents. De ses mains à elle, des mains de son premier écuyer, des mains de sa dame d'honneur, coule incessamment, sur la route qu'elle suit, un ruisseau d'or, où éclatent, par instants, lf s perles, les diamants et les pierres de couleur : c'est

57 460 francs par d'Harville, c'est 12 000 francs par Mme de La Rochefoucauld, c'est 9 600 francs par l'Impératrice elle-même. Sa bourse vide, elle prend 100 louis dans celle de Ballouhey, elle prend ce qu'ont en leurs poches les écuyers, les chambellans, les huissiers, les femmes de chambres : 80 000 francs encore. Et n'est-ce point la meilleure façon de s'établir en son rang impérial, de laisser de son voyage une longue renommée, de se placer hors de comparaison avec qui que ce puisse être, dans le passé et dans l'avenir?

Ce n'est point assez que l'or et les bijoux, c'est l'exquise élégance qu'elle porte partout avec elle, c'est le sourire qui ne quitte point ses lèvres, même aux heures les plus fâcheuses de migraine; c'est le salut gracieux à qui l'acclame; c'est l'aumône de son regard jointe au présent de ses mains. Si long en sera le souvenir, que, cent ans après son passage, des paysans de Souabe en ont de leurs pères reçu la tradition et en savent les circonstances, et que Joséphine leur apparaît telle qu'une reine des fées, la fée aux perles et aux diamants, en manteau couleur d'aurore, en robe couleur de soleil.

En elle et avec elle, mieux peut-être que l'Empereur par les canons et les batailles, Paris conquiert l'Allemagne Certes, elle ne pense point qu'elle fasse œuvre de politique lorsqu'elle se pare à miracle pour les fêtes des électeurs. Et pourtant, dès la première étape, pour lui plaire et se mettre à l'unisson ; « les dames s'habillent au goût français » : à Stuttgard,

lis conversions sont plus difficiles : l'Electeur veille à sa bourse; il ne trouve les femmes à sa fantaisie qu'en grand habit dès le matin; peu lui importe qu'à sa cour les modes retardent d'un ou deux siècles ; cela en est plus grand genre et plus vieille cour et ce ne sont point les regards d'envie que l'Electrice coule sur ses toilettes de Leroy qui détermineront l'augmentation de son budget : pourtant, la corbeille laissée à la princesse Paul jette une semence qui poussera quelque jour et l'on en verra les fruits. Quanta Munich, c'est, du premier jour, une victoire entière où l'on ne saurait se méprendre, car l'Electrice, pleine de coquetterie, charmante de visage, n' pas encore trente ans et ses belles-filles sont les beautés « les plus réputées des Cercles ». Aussi bien, n'est-ce point là un médiocre avantage que prend Joséphine dans la négociation bien plus difficile qu'on imagine où elle va se trouver mêlée à l'occasion du mariage d'Eugène.

A la cour de Bavière, durant le mois presque entier que Joséphine y passe, attendant l'Empereur, ce mariage fournit l'intérêt particulier; il fait le nœud de ce drame qui se joue dans le décor des banquets, des représentations d'Opéra, des promenades, des excursions, au son des timbales et des trompettes saluant l'Impératrice; sans paraître et sans avoir l'air de rien, elle parvient à se mettre au courant el devine ce qu'elle ne sait pas. Elle prolonge donc fort utilement son séjour. D'ailleurs, la saison est trop rigoureuse pour qu'elle pousse jusqu'à Schœnbrûnn

et puis elle est souffrante, même assez sérieusement, des fatigues éprouvées.

^'Empereur arrivé, elle rentre en quelque sorte dans sa suite, mais, n'est-ce point le moment où sa fortune est le plus haut portée, celui où son fils adopté par l'Empereur, marié par lui à la princesse de Bavière, échange le nom de Beauharnais pour celui de France, et reçoit la promesse du royaume d'Italie. Jamais elle ne dut se sentir en une telle assurance de l'avenir, en une telle certitude d'avoir enfin conjuré le mauvais sort.

L'année suivante, lorsque, dans la nuit du 24 au 23 septembre 1806, elle part avec l'Empereur, lorsque, après avoir traversé la France sans arrêt, sauf quelques heures à Metz, elle se trouve établie a Mayence dans le Palais teutonique, c'est déjà une moindre conviction du succès final, une moindre allégresse de victoire, une inquiétude de cette guerre qui recommence toujours, dont nulle bataille n'aura raison.

Et ce sentiment est partagé par l'Empereur. Il ne peut s'arracher des bras de sa femme, il pleure, il redoute l'avenir; il y a en son physique comme une révolution à quitter ceux qu'il aime.

Et l'Empereur parti, les dames du Palais arrivées : Mrae de La Rochefoucauld, Mraes d'Arberg, de Turenne, et de Montmorency, combien plus vives encore les impressions, à entendre constamment prôner l'armée prussienne et contester les succès des Français. Ce ne

MAYENCE (i 80 0 1 80 7) 435

sont ni M. Rémusat, ni M. de Béarn, ni M. Dumanoir, ni même cet excellent Ordener qui peuvent la remonter et lui donner du cœur, Talleyrand s'y essaye bien un peu : et Ton pourrait penser que la venue de Stéphanie, celle surtout d'Hortense et de ses deux fils, changeront ses idées : mais non : elle passe son temps à pleurer. « Je ne comprends pas pourquoi tu pleures, » lui écrit l'Empereur le 5 octobre, et un mois après, le 1er novembre, ce sanglot dure encore : « Talleyrand, écrit l Empereur, arrive et me dit que tu ne fais que pleurer. Que veux-tu donc? Tu as ta fille, tes petits-enfants, et de bonnes nouvelles, voilà bien des moyens d'être contente et heureuse. » Rien n'y fait, et c'est, durant les trois mois du voyage, un effroi qu'elle ne peut vaincre, une tristesse qu'elle ne saurait expliquer, une préoccupation que rien encore ne motive et qui relève de ces pressentiments étranges et vagues qui, au sommet où Joséphine est parvenue, font craindre, deviner et entrevoir la chute? Qu'a-t-elle lu dans les cartes avec qui elle est familière et qui lui ont annoncé déjà bien des secrets? Tous les soirs, après sa partie de whist, tandis qu'on danse et qu'on joue des charades dans le salon voisin, elle tire les cartes. Un soir, qu'elle fait cela à son ordinaire, elle s'écrie : <c Grande nouvelle! Victoire incroyable! » Elle reprend son jeu, recommence : « Encore une victoire, c'est si beau qu'il faut s'en tenir là. » Et dans le bruit que fait la jeunesse continuant ses danses, un huissier ouvre "les deux battants de la porte, et jette l'annonce d'un

page de l'Empereur : c'est Armand de Lespinay, premier page, qui, crotté jusqu'à l'échiné, entre, place sur son chapeau un billet sans enveloppe et, genou plié, le présente à l'Impératrice : c'est écrit d'Iéna : « Ma chère Joséphine, nous avons joint l'armée prussienne, elle n'existe plus. Je me porte bien et te presse sur mon cœur. » Et Joséphine s'adressant à qui lui a coupé le jeu : « Eh bien! à présent, aurez- vous foi dans mes cartes? »

Mais, ensuite, dans ces cartes, n'a-t-elle rien vu qui la touche, elle, qui la menace, qui la terrifie! Car, à ses pleurs continuels, nulle raison apparente, nul motif défini, nul prétexte même. Il ne manque pas de princes empressés à lui faire leur cour; ce sont ceux du nord à présent, comme c'étaient ceux du midi à Strasbourg; mais toujours les mêmes : la grande-duchesse de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau, la duchesse régnante de Saxe-Gotha, le prince de Schwartzbourg-Sondershausen, la princesse Je Hohenlohe, le margrave de Hesse-Rothembourg, les princes de la Leyen et de la Lippe, le prince héréditaire de Saxe-Weimar, que lui importe! Elle leur est aimable sans doute, elle leur fait bonne mine, elle les invite à dîner, mais ce n'est point leur présence qu'elle désire, et sur cette joie-là, elle est blasée.

On a transformé en théâtre la grande salle du manège de l'école d'équitation : elle y va une fois pour l'inaugurer, écoute distraitement les plats couplets en son honneur, n'y retourne plus. On essaye de la distraire en la promenant aux environs; elle

Page 1