SCÈNE.-S JOSÉPHINE, LA COMTESSE
JOSEPHINE (avec feu)
Oui, tout s'arrangera, je l'exigerai; autrement je ne les conserverai pas à mon service... Se séparer après vingt ans d'union, non, cela ne sera pas.
LA COMTESSE
Si Votre Majesté le permet...
Votre Majesté!... tu sais qu'entre nous je n'aime pas ce titre; appelle-moi Joséphine.
LA COMTESSE
Eh bien oui, Joséphine; mais permettez-moi de vous gronder; votre absence de ce matin m'avait inquiétée.
JOSEPHINE Est-ceque j'ai.été long-temps sortie? je ne m'en étais pas aperçue.
LA COMTESSE
Vous-employez si bien votre temps.
J'avais quelques visites à faire...
LA COMTESSE
Dites des bienfaits à répandre, des peines à consoler.
JOSEPHINE Quand on est reine, ma chère Virginie, il en coûte si peu pour se faire aimer, et cela fait tant de bien!...
LA COMTESSE
C'est un bonheur que Joséphine éprouve tous les jours.
Et dont elle espère ne pas perdue l'habitude; mais vois donc comme ce ciel est pur! il semble que la nature entière prenne sa part du plaisir que je goûté aujourd'hui
LA COMTESSE
C'est que le beau temps est comme la victoire, il a toujours été fidèle l'empereur.
Que son entrée dans Paris sera belle demain! Jamais je n'aurai été si fière d'être assise à ses côtés, de me voir associée à sa gloire; et mon Eugène, il sera là aussi!...as-tu remarqué, hier à son arrivée, comme il avait l'air noble et imposant?
LA COMTESSE
C'est l’un des pmus beaux cavaliers de l’armée; et vous, Joséphine, comme la joie brillait sur votre visage! la jeunesse la plus vive animait tous vos traits: en vous voyant auprès du prince, on vous aurait pris pour le frère et la sueur.
Je suis si heureuse!... comme Eugène est glorieux de la mission que l'empereur lui a confiée, de le précéder â Paris et de déposer aux Invalides les drapeaux enlevés à l'ennemi! Tout à l'heure, en entendant de loin le bruît du canon, je jouissais de son bonheur; il me semblait que j'étais sur son passage, et que là, dans la foulé, j'entendais sortir de toutes les bouches ces mots de la dernière lettre de mon époux: « IL a commandé en général, il s'est battu en soldat » ( Elle tire de son sein une lettre et u médaillon) La voila cette lettre et ce portrait qu'elle renfermait, ils ne me quitteront jamais
(Elle ouvre le médaillon et fait voir à la comtesse le portrait de Napoléon)
LA COMTESSE
C'est le portrait de l'empereur.
JOSEPHINE (avec mystère)
Si tu savais ce qu'il m'écrit, et quel espoir!... tiens, écoute. (Elle lit) « Ma bonne Joséphine! la campagne est terminée, l'Autriche vient d'accepter mes conditions. Je serait à la Malmaison le 22 avant la nuit, et le lendemain a de bonne heure je ferai mon entrée à Paris Eugène me précédera de 24 heures; il portera aux Invalides les drapeaux que nous avons enlevés à l'ennemi; cette gloire lui est bien due; il a commandé en général, et s'est battu en soldat...Maintenant sa réputation militaire est faite; son sang-froid et les autres qualités que j'ai remarquées en lui le rendent propre à gouverner un État. J'ai mes projets, je t'en ferai part; tout cela d'ailleurs se lie a un grand acte de famille, que le bonheur et la gloire de la France exigent. Tu sauras tout à mon arrivée. L'EMPEREUR.-Pour toi, toujours BONAPARTE » Un grand acte de famille! ah! mon amie, je ne sais si mes pressentiinens me trompent, mais le fils de Joséphine...
LA COMTESSE
Sera bientôt celui de Napoléon.
JOSEPHINE Ainsi je verrais se réaliser en partie l'illusion la plus chère!..Combien de fois j'ai rêvé l'empereur entou-
ré d'une famille que je lui aurais donnée! Ah! ma chère Virginie, quel spectacle plus noble et plus touchant qu' une reine qui se montre à ses sujets environnée de ses enfans, et qui peut dire avec orqueil: Les voilà! ils ont été élevés au milieu de vous, je les ai instruits à vous aimer comme nous vous aimon nous-mêmes!
Duo
Ah! que mon ame sera fière,
Et quels doux transports pour mon coeur!
Eugène va trouver un père
Dans le héros qui fait tout mon bonheur.
LA COMTESSE
Que votre ame aujourd'hui soit fière; À l'espoir livrez votre coeur
Eugène va trouver un père
Dans le héros qui fait votre bonheur.
Ensemble
Ah! que mon ame, etc.
LA COMTESSE
Que votre ame aujourd'hui, etc.
LA COMTESSE Quel avenir, et quel plus beau présage!
JOSEPHINE Quel avenir, et quel plus beau présage!
Napoléon va le nommer son fils!
LA COMTESSE
Est-il plus brillant héritage?
Peut-il régner sur un plus bèau pays?
Ensemble
Ah! que mon aine sera fière,
Et quels doux transports pour mon coeur!
Eugène va trouver un père
Dans le héros qui fait monbonheur.
LA COMTESSE
Que votre âme aujourd'hui sait fière,
À l'espoir livrez votre cœur;
Eugène va trouver un père,
.Dans le héros qui fait tout mon votre bonheur...
(A la fin du duo la musique se lie avec le choeur suivant.)
LES MÊMES, EUGÈNE; il est accompagna de plusieurs lieutenans-généraux et d'un brillant état-major; un CHAM BELLAN le précède
LE CHAMBELLAN (annonçant) Le prince Eugène!
(Eugène se jette dans les bras de Joséphine)
CHOEUR
Noble guerrier, reine chérie, Votre triomphe est mérité.
Fétons au nom de la patrie Et le courage et la bonté.
(À la fin du choeur les pages avancent un riche fauteuil; l'impératrice vient s'y placer)
EUGÉNE
Mes amis, quel beau jour! quelle cérémonie!
De notre souverain la puissance infinie
Ne rencontre en tous lieux que des admirateurs. Air
J'entends encor cette marche guerrière
C'est celle des triomphateurs.
Que la France doit être fière!
Ses enfans reviennent vainqueurs.
Dès favoris de la victoire L'asile s'ouvre à notre aspect; Ces nobles débris de la gloire Nous inspirent un saint respect.
Aux voûtes de leur temple
Déjà notre oeil contemple Quatre rangs d'étendarts...
C'est le palais des fées:
Jamais plus beaux trophées
N'ont frappé nos regards!
Notre vieille garde s'efface
En passant sous chaque drapeau,
Et Wagram réclame sa place
Entre Austerlitz et Marengo!
J'entends encor cette marche guerrière.
C'est celle des triomphateurs.
Que la France doit être fière!
Ses enfans reviennentvainqueurs.
(L'impératrice se lève; tous les généraux la saluent et sortent par la droite)
JOSEPHINE (avec exaltation)
Non, jamais souverain ne fut plus grand; jamais peuple n'eut des destinées plus glorieuses! qu'on est fier, mon ami, d'appartenir à un si grand homme!
EUGÈNE
Qui fut plus digne, que vous de goûter autant de bonheur!
Et toi aussi, mon Eugène, tu lui appartiens; n'a-t-il pas pour toi tout l'amour d'un bon père?
EUGÈNE
Et moi pour lui tout l'attachement d'un fils?
JOSÉPHINE (le prenant à part avec mystère)
Il te destine même de nouvelles preuves de sa tendresse. J'ai là une lettre que nous lirons ensemble tantôt seuls dans mon appartement. (haut) Nous allons nous occuper des préparatifs de la fête de ce soir. C'est une surprise; nous aurons spectacle, la représentation d'une pièce nouvelle... une musique délicieuse... j'ai fait venir tout l'Opéra de Paris.
LA COMTESSE
L'empereur aime tant son petit théâtre de Malmaison!