‹ Joséphine, ou le Retour de WagramChapitre 6 sur 9 · SCENE 7 LES PRÉCÉDENS, UN PAGE · texte numérisé non relu

SCENE 7 LES PRÉCÉDENS, UN PAGE

LE PAGE (après un salut) Monsieur le duc de Vicence demande s'il peut avoir 1l' honneur d'être admis auprès de Votre Majesté?

JOSÉPHINE (avec étonnement) Le duc de Vicence!... je le croyais à son ambassade de Russie.

EUGÈNE

Il était depuis huit jours à Vienne, l'empereur l'avait rappelé près de lui pour terminer les traités avec la cour d'Autriche.

JOSEPHINE (avec contrainte) Je n'ai jamais pu me rendre compte de ce que j'éprouvais en voyant cet homme.

UN DEUXIÉME PAGE (entrant)

Les deux villageois que Votre Majesté a donné l'ordre d' introduire au château sont arrivés; on les à fait entrer au pavillon des Fleurs.

JOSEPHINE (à Eugène)

Ils ne pouvaient venir plus à propos. Mon ami, tu recevras le Duc pour moi; j'ai une audience très pressée à donner. C'est un traité aussi que j'ai à négocier, un traité d'alliance... une réconciliation.. je te conterai cela.

EUGÉNE

Je devine d'avance... je reconnais ma mère.. ne faisant aucune distinction des rangs, et n'accordant de préférerice qu'aux infortunés.

JOSEPHINE (avec bonté) Mon ami, c'est que ceux-là n'ont pas te temps d'attendre

(Elle sort suivie de son page et de la comtesse)

EUGÉNE (au premier page) Qu'on'introduise M. le duc.

EUGÈNE, LE DUC, en costume de grand officier de la couronne.

(Le duc est introduit par le deuxième page qui se retire aussitôt)

EUGÉNE Vous ici, monsieur le duc? vous que j'ai laissé à Vienne occupé des plus hautes négociations

LE DUC

Elles sont terminées, prince; Votre Altesse sait qu'avec l'empereur le succès d'une conférence politique ne se fait pas plus attendre que le gain d'une bataille; et les cabinets de l'Europe aiment souvent mieux en finir de cette façon que de l'autre.

EUGÉNE Il est vrai qu'ils ont eu plus d'une fois à se repentir d'avoir tenté le contraire.

LE DUC Enfin, la plus glorieuse campagne s'est terminée par le traité le plus honorable pour la France. L'Autriche, après avoir, vu nos drapeaux flotter sur les tours de Vienne, vient d'accepter toutes nos conditions.

EUGÉNE Est-il plus beau, triomphe!

LE DUC

C'est à la fois le vainqueur et le pacificateur; du monde que Paris va revoir demain, dans ses murs; aussi quel enthousiasme.dans toute la capitale? Je n'ai fait que la traverser, partout j'ai entendu l'expression de la joie, et de l'ad miration publique... La cérémonie à laquelle

vous avez présidé ce matin a électrisé les esprits; vo-

tre nom, prince, est dans toutes les bouches; partout on associe votre renommée à celle du chef de l'État.

EUGÉNE

C'est trop honorer de faibles services: soldat, j'ai fait mon devoir; fils dévoué et reconnaissant, j'ai veillé sur les jours de l'époux de ma mère, de mon bienfaiteur.

LE DUC

L'empereur sait apprécier le prince Eugène; je l'ai toujours entendu vanter votre bravoure, votre sang-froid. Dans son dernier ordre du jour à la grande armée, il vous à proclamé l'un de ses meilleurs capitaines, en déclarant qu'il n'hésiterait pas à vous confier le sort de toute une expédition.

EUGÉNE Tant de confiance...

LE DUC (vivement)

Est due à Votre Altesse, et l'empereur, qui n'attendait que l'occasion de voue en donner uno nouvelle preuve, va bientôt accomplir un projet bien cher à son coeur.

EUGÉNE Que voulez-vous dire?

LE DUC

Cette Italie que nos armes ont conquise, doit, sous les

lois du grand Napoléon, recouvrer son antique splendeur. 11 veut que cette terre classique des beaux-arts devienne l'un des royaumes les plus florissans de l'Europe.

EUGÉNE.

Quelle gloire pour celui qui le secondera dans cette entreprise!

LE DUC Ajoutez: pour celui qui régnera en son nom sur ce beau pays! (après une pause) Eh bien! prince, cette gloire

est celle qui vous est réservée.

EUGÉNE (avec Chaleur) Que dites-vous? je serais...

LE DUC

Vous êtes vice-roi d'Italie!... (mouvement d'Eugène) Notre souverain maître l'a déclaré officiellement au conseil qui a suivi votre départ de Vienne, et bientôt des courriers vont être expédiés à toutes les puissances pour leur faire connaître cette importante résolution.

EUGÉNE (avec enthousiasme) Et ma mère! quelle satisfaction pour elle lorsqu'elle apprendra cette nouvelle de la bouche de son époux!

LE DUC

L'empereur sait aussi combien l'impératrice vous aime; et le vif attachement qu'il a pour elle ajoute encore à la satisfaction qu'il éprouve en réalisant ce projet. Pourquoi faut-il que dans un moment qu'il voudrait consacrer au bonheur, le besoin d'assurer l'avenir de la France réclame de lui d'autres soins, un cruel sacrifice!

EUGÉNE Je ne vous comprends pas.

LE DUC (avec adresse et précaution)

Prince, depuis quelques années une pensée affligeait votre bienfaiteur, elle le suivait partout, elle empoisonnait ses plus beaux triomphes; cette pensée, c'était le chagrin de n'avoir point d'héritier. Combien de fois l' idée de voir périr son nom tout entier avec lui, la crainte que la France ne fût, après sa mort, livrée à de nouveaux déchiremens, n'ont-elles pas brisé son âme! Dans de telles circonstances, l'empereur a dû...

EUGÉNE (avec agitation) Eh bien?

LE DUC (vivement)

Oh! je suis témoin combien il lui en a coûté; ce sera un sacrifice pénible, une détermination douloureuse pour son cœur; mais...

EUGÉNE (hors de lui) Achevez, monsieur le duc.

LE DUC

Il à dû se résigner â la nécessité et prendre une résolution bien pénible.

EUGÉNE (le pressant davantage) Laquelle?

LE DUC

En conservant à votre mère son titre et ses apanages d' impératrice, il pourra contracter une autre union...

EUGÉNE Vous ai-je bien entendu! abandonner ma mère, en épouser une autre! Ah! Joséphine, quel coup pour toi!

(Il tombe sur un fauteuil dans le plus violent désespoir)

Duo

LE DUC

Prince, calmez votre souffrance; Que la paix rentre en votre coeur 11 s'agit du sort de la France; Immolez-vous pour son bonheur.

EUGÉNE Que lui dirai-je, à ciel! non, jamais à ma mère Ma bouche ne pourra révéler son destin.

LE DUC

Vous la consolerez , j'espère Un fils aimé ne parle pas en vain.

EUGÉNE (il se lève)

Tant de bonheur, tant d'espérance Seraient détruits en un seul jour!

Et l'abandon serait la récompense De ses vertus, de son amour...

LE DUC

Vous vous devez à la patrie; Du sort sachez braver les coups.

EUGÉNE

Joséphine, pour la patries

Du sort aurait subi les coups Mais renoncer à son époux

Ah! c'est donner plus que sa vie.

LE DUC

Allez régner sur l'Italie; Goûtez le prix de vos travaux.

EUGÉNE À la mère la plus chérie Ma gloire coûte le repos.

LE DUC

Prince!...

Ensemble

LE DUC

Vous vous devez à la patrie; Du sort sachez braver les coups.

EUGÉNE Ah! c'est donner plus que sa vie Que renoncer à son époux!

LE DUC

Croyez, prince, que je prends une part bien vive au chagrin que vous éprouvez. L'empereur, qui sait ce que cette séparation aura de déchirant, m'avait chargé d'y préparer votre mère; en apprenant qu'en son absence c'est vous qui deviez me recevoir, je me suis félicité de cette circonstance. Je n'ai point balancé à vous révéler la vérité. Allez trouver l'impératrice, parlez à sa raison et non à son coeur; dans de pareils momens, n'en doutez pas, la voix d'un fils est la plus puissante.

EUGÉNE (avec un effort pénible)

Eh bien! oui, je me résignerai; jamais l'empereur n'aura reçu de moi une pareille preuve de devoûment; je serai quitte envers lui. Ciel! j'entends l'impératrice. Le plus absolu secret, monsieur le duc, un mot de vous la ferait mourir; donnez-moi le temps de la préparer à son sort.

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