LES PRECEDENS, JOSÉPHINE
JOSÉPHINE (gaîment)
Eh bien! messieurs, vous venez de faire de la diplomamtie, et moi je viens de faire des heureux, ce qui n'est pas toujours la même chose.
LE DUC
Si Votre Majesté n'a pas d'ordres à me donner, je me retire.
Non, monsieur le duc, restez; je veux que vous preniez aussi part à ma joie, que vous ayiez connaissance de mon triomphe. Vous verrez que nous autres femmes, pour arranger une affaire, nous valons souvent les plus fins diplomates.
LE DUC
On sait depuis long-temps que rien n'est impossible à Vo- tre Majesté.
Oh! je n'avais pas du reste à négocier avec de hautes puissances! et pourtant le traité n'a pas été signé sans difficultés. C'était dans l'intérieur du château même que je voulais opérer une réconciliation. C'est là que j'exerce mon empire, monsieur le due; et je vous l'avouerai, le bonheur de la dernière des personnes attachées à mon service m'occupe autant que le soin de toutes les prérogatives de ma couronne.
LE DUC
Touchant usage du pouvoir suprême!
Il s'agit d'une jeune villageoise que j'ai prise sous ma protection. Depuis quelques mois son mariage était arrêté avec le fils du vieux Vincent, le concierge, ancien militaire que l'empereur a décoré dans la campagne de Prusse; j'avais fixé la célébration de cet hymen au retour de mon époux.
EUGENE (à part) Que je souffre
Ne voilà-t-il pas que ce matin j'apprends qu'il y a eu une querelle entre le. père et la mère de Vincent, qu' ils veulent se séparer, et que l'on a même prononcé le mot divorce... oui, monsieur le due, le mot divorce.
EUGÉNE (à part) Quel rapprochement!
JOSÉPHINE (à Eugène sans le regarder)
Tu penses, mon ami, que je n'ai pas voulu qu'il fût question plus long-temps de cette querelle. Un divorce parmi les gens du château! qu'aurait dit l'empereur? J' ai fait venir le père et la mère de Vincent. J'ai cru que quelques mots de moi suffiraient; point du tout, je les ai trouvés plus résolus que je n'aurais supposé. Que faire? me fâcher? c'eût été, je crois, un mauvais moyen de les réconcilier... « Eh bien! leur ai-je dit, puisque vous êtes tout à fait décidés, je ne puis m'y opposer; mais j'exige une chose: demain je marie dix jeunes filles des environs à la chapelle du château; toute la cour y sera; vous y viendrez aussi, et là, en présence de tout le monde, vous déclarerez que vous renoncez l'un à l'autre, que vous ne vous reverrez jamais » À l'idée de cette répudiation publique, au nom de l'empereur surtout, des larmes ont roulé dans leurs yeux, et quelques instans après tous eux sont tombés,â mes pieds en me demandant pardon d'avoir concu un seul instant la pensée d'une telle infamie.
EUGÉNE (à part) Mes forces m'abandonnent.
Eh bien! que dites-vous de mon moyen?
LE DUC
Ah! madame, vous ne savez faire que des heureux.
Jugez de la joie de mes petits protégés, quand je leur ai dit que le danger était passé et qu'ils pouvaient aller préparer leurs habits de noce.
LE DUC
Qui ne serait touché de tant de bonté! Mais mon devoir, des communications importantes que j'ai à faire au grand chancellier, me rappellent à Paris; si vous le permet- TéZze. ta
Partez, monsieur le duc; le service de l'État avant tout
(Le duc sort après un profond salut) — SCENE 10 JOSÉPHINE, EUGÈNE.
Je ne sais, mais le duc a quelque chose d'embarrassé dans son maintien... Quel était donc l'objet de sa visite?
EUGÉNE (avec contrainte) Ma mère!...
Entrons dans mort appartement; aussi bien, j'éprouve le
besoin de me trouver quelques instans seule avec toi. Je veux te donner connaissance de cette lettre dont je t'ai parlé ce matin. Mais tu parais agité; 6 ciel l'aurions-
nous quel que malheur à redouter? Serait-il arrivé quelque chose à l'empereur?
EUENE (5e remettant un peu) Non, il n'est rien arrivé de fâcheux à l'empereur, et bientôt, sans doute, il sera prés de vous.
JOSÉPHINE Le ciel en soit loué! Chaque jour me rend mon époux encore plus cher!
(Musique) Tiens, je le prévoyais bien, voilà des importuns, viens mon ami.
EUGÉNE (à part) Aurai-je le courage de lui dire la vérité!
(Joséphine lui donne le bras, ils entrent dans l'appartement à droite)
VINCENT, MARIE, en habits de noce.
Duo
ENSEMBLE
Plus de tristesse, plus d'alarmes Pour nous quel moment enchanteur!
Joséphine a séché nos larmes; Elle assuré notre bonheur.
MARIE Prions pour notre bienfaitrice Le ciel doit combler tous ses voeux.
VINCENT
Où trouver une impératrice
Qui fass' comme elle des heureux Ma p'tit' Marie...
MARIE Non p'tit Vincent...
ENSEMBLE
Plus de tristesse, plus d'alarmes; Pour nous quel moment enchanteur!
Joséphine a séché nos larmes;
Elle assure notre bonheur.
MARIE
Déjà tout le monde s'apprête À sauter, danser à la fête.
VINCENT
Il me semble qu’ j'y suis déjà.
MARIE
Pour nous fair' danser en mesure, Nous aurons, à ce qu'on assure, Les ménétriers d'l'Opéra.
VINCENT
Ensuite on dit, ma p'tit' Marie, Qu'on dresse pour nos paysans
Une table fort bien servie
Avec beaucoup d'rafraîchiss'mens;
Et, sans craindre aucun préjudice Pour nos arbres, nos espaliers,
On fera partir l'artifice
Qu'on attache aux grands maronniers..
(I1 cherche à imiter le bruit de l'artifice) Pan, pan, pan, pan!
Ça sera charmant.
ENSEMBLE
Pan, pan, pan, pan!
Ça sera charmant.
Plus de tristesse, plus d'alarmes; Pour nous quel moment, etc.
MARIE
As-tu remarqué comme notre bonne maîtresse était contente en nous annonçant la réconciliation de tes parens?
VINCENT
On aurait dit qu'il s'agissait de son bonheur.
MARIE
Ah! mon dieu, Vincent! n'entends-tu pas?...
VINCENT
Quoi donc?
MARIE
On fait du bruit chez l'impératrice.
VINCENT (allant voir)
Justement la voilà qui vient de ce côté...
l'air triste!...
chose?
comme elle a Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque
MARIE
Retirons nous, mon ami, ce n'est pas le moment de nous montrer.
(Ils s'éloignent doucement. Joséphine sort de son appartement, la pâleur sur le visage, ses traits sont altérés, son coeur bat avec force, elle a les yeux baignés de larmes, -— Vincent et Maie se retirent en fermant les portes du fond)
JOSÈPHINE (seule. Après uu silence) Je sais tout... mon fils m'a tout appris. Malheureuse épouse!...(nouveau silence) l'ai-je bien entendu?... Dix ans de bonheur n'auraient été qu'une illusion..je serais condamnée à vivre loin de lui... je me verrais abandonnée... non cela n'est pas possible...(elle tombe dans un fauteuil) Le voilà donc ce grand acte de famille que le bonheur et la gloire de la France exigent !... Aurais-je pu croire, en lisant sa lettre, qu'il me faudrait quitter ce trône où j'espérais que mon Eugène... Ah! puisset-il ne regretter jamais de m'en avoir fait descendre!
(Elle se lève)
Récitatif
Affreuse destinée! à peine je respire; Mon coeur est accablé de douleur et d'effroi; Je perds tout en un jour, gloire, bonheur, empire, Et le repos a fui pour toujours loin de moi!
Air O toi pour qui je donnerais ma vie, Toi que mes voeux appelaient chaque jour, C'est pour briser le serment qui nous lie Que tu m'annonces ton retour.
Quand tu conduisais la victoire Et qu'elle admirait tes progrès, Mon coeur était tout entier à ta gloire, Et je comptais mes jours par tes succès.
Pour récompenser ma tendresse,
Si je voyais un riant avenir,
Je l'ai perdu, mon époux me délaisse, Ah! plutôt mille fois mourir!...
O toi pour qui je donnerais ma vie,
Toi que mes voeux appellent chaque jour, C'est pour briser le serment qui nous lie Que tu m'annonces ton retour.