LA CURIOSITÉ
pratique de Napoléon se montre jusqu'en cette petite chose en contraste avec la futilité de Joséphine et sa fantaisie. Libre d'elle-même et entièrement livrée à ses goûts, elle eût sans doute préféré ces quatre-vingtquatre parures qui, ayant coûté des millions, se trouvent ne plus valoir, après quelques années, qu'une cinquantaine de mille francs, aux quarante-cinq autres qui représentent trois millions et que la prisée réduit à 1 700 000 francs ; les unes étaient belles simplement, et d'une persistante beauté, les autres jolies et d'un fugitif agrément ; celles-là semblaient un placement d'argent ; celles-ci étaient à la mode. En vérité, n'est-ce pas toute la femme ?
Et c'est pareillement qu'elle s'est attachée aux curiosités, h la curiosité comme on dit dès lors : non qu'elle aime ces choses, qu'elle en prenne une connaissance, qu'elle s'y intéresse, — bien qu'il ne lui déplaise pas de s'entendre conter quelque anecdote sur les objets qu'elle possède et qu'elle se fasse ensuite un devoir de la répéter tant bien que mal, — mais, surtout, c'était la mode au temps où elle était plus jeune et on lui a dit que cela convenait; et puis cela était rare, cher, sans prix fixe ; c'est assez. La femme, qui aime la curiosité, qui jouit de la voir et de la manier, révèle son sexe par ses collections : que ce soit de porcelaines ou de verreries, de montres ou de bottes, d'éventails ou de miniatures, de tableaux ou de gravures, de bronzes ou de meubles, ce qu'elle y cherche» c'est moins un grand art, qu'un art raffiné, moins du beau que du joli, moins la splendeur de la forme
que sa délicatesse, moins la hauteur d'inspiration que le fini du travail. La collection qu'une femme a formée la montre et la peint; en examinant comme cette collection est choisie, disposée, classée même, on pourrait tout dire de l'esprit, des habitudes, des manies mêmes de sa propriétaire. Nul rapport avec la collection que fait un homme. Autrement, la femme a des goûts virils, ce qui est rare ; elle obéit à la mode, ce qui est fréquent ; elle achète sur les conseils de quelque amant ou de quelque marchand, ce qui est habituel. Toute femme qui, d'ellemême, collectionne la curiosité, même pour la revendre, a une façon personnelle de choisir et e/Ie est, par ce qui touché et émeut son sens d'art, bien plus nettement intéressée, bien plus susceptible d emballement qu'aucun homme. Elle est fermée d'ailleurs à ce que les hommes prisent davantage, an brutal, au barbare, à l étrange, parée qu'elle vient aux choses par instinct, non sur une leçon apprise, ni sur la foi de qui que ce soit.
Or, chez Joséphine, dans cette immense collection qui déborde dans tout le château, mais dont le sanctuaire est la Galerie avec ses meubles en bois sculpté de forme chevaleresque recouverts en velours vert, il est impossible de trouver la trace persistante d un goût, d'un instinct, d'une opinion personnelle : c'est lamas de toutes les choses qui furent successivement à la mode, de 1796 à 1814. Dans ce décor où triomphe le style troubadour, le mieux disposé qui soit pour mettre en scène les romances de la reine Hortense»