ÉTUDE DE JEUNE FEMME
D'après la gravure de F. Milius.
secondaire. Nelly est comme la Monna Lisa de Léonard de Vinci : il se peut qu'elle ait existé, cela est indifférent ; elle existe désormais pou? l'éternité, mais effectivement elle n'existe que par la puissance de l'artiste, qui en a fait un type éternel. Je la rapproche à dessein de la Joconde,
cette figure de Reynolds ; non pour comparer les deux œuvres, qui?
dans la pratique, n'ont rien de commun — mais parce que la création du peintre anglais est aussi énigmatique, aussi troublante que celle du plus profond des maîtres italiens. »
Que de belles et curieuses toiles nous pourrions ajouter encore à l'énumération qui précède ! Quand ce ne serait que le portrait de lady Worsley, dans le même costume rouge que celui dont son mari s'est revêtu pour son propre portrait (1776) : singulière livrée d'amour, chez une femme qui devait le quitter, ce mari, sir Charles Worsley, quelques années plus tard et s'enfuir avec un certain major Blisset, au profond rancœur d'un jeune gentleman, qui faisait lire à qui voulait, en plein café Saint-James, une lettre où la dame lui disait : « J'ai aimé Windham, j'ai aimé Graham, mais maintenant, c'est vous seul que j'aime, by God! » Ce jeune gentleman est lord Cholmondeley, neveu de ^Valpole, qui fut très contrarié de l'aventure. Le poète satirique Peter Pindar n'a pas ménagé « Lady Worsley, chaste as many a nun », ni le mari, qu'il accuse d'avoir renouvelé l'indiscrétion de Candaule, roi de Lydie, en faveur de Gygès. Reynolds nous montre la jeune femme, la cravache en main, portant un hausse-col d'officier sur son amazone rouge à revers d'uniforme et un chapeau noir à plumes. Le costume était un témoignage de l'ardeur des sentiments patriotiques que provoquaient alors (1 776-1 779) les menaces d'une invasion de la part de la France.
Je voudrais dire encore quelques mots d'un autre portrait, le plus beau peut-être des portraits d'enfants que Reynolds ait jamais peints, et en même temps sa dernière œuvre complètement achevée : le portrait de miss Frances Harris, qui devint lady France? Gole. Le tableau, exécuté en 1789, est populaire aussi sous les noms de Fanny et son ami, et de la Fillette au chien. Miss Frances était la fille de sir James Harris, comte de Malmesbury (1800). Elle mourut en 1842, un des derniers modèles survivants de Reynolds. Debout, en pied et de face, l'enfant, aux beaux traits réguliers, fixe sur le spectateur le regard de grands et doux yeux; les boucles épaisses de ses cheveux couvrent le front et descendent sur les épaules nues qui se dégagent, ainsi que les bras, d'une robe blanche au large col de dentelles, relevée sur une jupe de dessous en soie verte et coupée à la taille par le satin de la ceinture où s'appuie la main gauche, tandis que la droite repose sur la tête d'un énorme chien du Saint-Bernard, assis sur son séant aux pieds de la fillette
qu'il regarde tendrement. Ce groupe charmant s'enlève en lumière sur une masse centrale de vieux arbres, qui s'alignent d'un côté au bord d'une allée tournante et s'ouvrent de l'autre sur une lointaine perspective de plaines, de bois, de rivières enjambées par des ponts aux arches multiples et de collines se découpant sur un ciel nuageux.
Au moment de conclure, si j'évoque cette grande somme d'œuvres, et si, m'interrogeant en conscience, je cherche à résumer l'impression finale qu'elle me laisse, je suis toujours forcé d'en revenir à la conclusion qui suit :
Ce vif, studieux et persistant esprit était ouvert très largement à l'intelligence des formes et des couleurs ; mais, avec une évidence égale, c'est l'art lui-même et sa dogmatique qui l'attirent vers l'art, et non le besoin inné, impérieux de célébrer les phénomènes naturels, d'exprimer les sentiments qu'ils accompagnent si la personne humaine est en jeu, qu'ils inspirent dans le cas contraire; il voit le moyen de l'art et non son objet; il songe bien plus à faire des tableaux qui rappelleront également ou dépasseront ceux de ses devanciers qu'à rendre son émotion propre en face de la réalité. En un mot, c'est son cerveau qui s'échauffe à l'étude des théories et des règles et non son regard qui s'illumine des splendeurs de la couleur et de la ligne, telles que les eaux du ciel, les monts, les vallées, la végétation, les inventions de l'homme et l'être humain lui-même, créature complexe, de matière et de passion, apportent à nos yeux enivrés. Il est, ce cerveau, d'une exquise sensibilité au sujet des beautés de la peinture, mais le regard non plus que l'âme ne sont profondément sensibles aux beautés de la nature. Ce n'est pas la qualité de la fleur en soi qui le touche, la fraîcheur de son coloris, la délicatesse de ses contours, ni l'élégance de son port; c'est l'effet que produira dans le tableau la tache claire ou sombre qu'elle fournit combinée avec d'autres valeurs ou d'autres tons.
En un mot, il s'exhale plus souvent des œuvres de sir Joshua Reynolds une odeur d'atelier, d'huile et de vernis, qu'un parfum de réalité.