CHAPITRE II
1 740-1746. — Premier séjour à Londres. — L'atelier de Thomas Hudson. — Rupture Retour en Devonshire. — Portraits. — Nouveau séjour à Londres.
On est en général très sévère pour Hudson. S'il est vrai que Télève a distancé le maître de beaucoup, il n'en conserva pas moins pendant de longues années l'empreinte de son enseignement. Hudson, qui avait succédé à l'Irlandais Charles Jervas {1670-1 ;3g) dans les sympathies de la noblesse, se rattachait à la même tradition. Il avait appris son métier dans l'atelier de ce Richardson dont nous avons déjà parlé et qui avait été le condisciple de Jervas précisément chez Godfrey Kneller. Cette école, il est vrai, n'attachait guère d'importance dans le portrait qu'à la ressemblance, aux traits du visage, considérant tout le reste du corps, même les mains, comme un accessoire qu'on abandonnait à l'exécution subalterne des praticiens (joumejymen). Néanmoins il faut déjà savoir quelque chose pour peindre convenablement une tête, dans la vérité de son caractère. Hudson y ajoutait quelques autres qualités que nous rappellerons, quand nous les rencontrerons dans les premières œuvres de Reynolds. Il y a de lui un bon portrait de l'illustre musicien Haendel, à la National Portrait Gallery.
L'engagement de Joshua auprès de Thomas Hudson avait été contracté pour une durée de quatre ans ; mais la seconde année n'était pas encore accomplie quand ils se séparèrent. Pourquoi ? L'élève était-il las du maître ? Croyait-il avoir épuisé son enseignement ? C'est l'opinion de quelques-uns. Le maître était-il jaloux des progrès de son élève, craignait-il de concourir à former le talent d'un prochain et dangereux rival ? C'est l'opinion commune. Toutefois les deux hypothèses sont en contradiction évidente avec l'esprit des lettres que le Rev. Samuel, à diverses dates, écrit à son ami Cutclirle. Trois mois après l'entrée de son fils chez Hudson, il dit : « Joshua est très sensible au bonheur de vivre sous un tel maître, dans une telle famille, dans une telle ville, en un tel travail. » A la vérité, en trois mois, ni d'une part ni de l'autre, la lassitude n'a eu le temps de se produire. Mais en août 1742, c'est-à-dire
AH Y ISA BELL A, DUC HE S S OF RUTLAND. D'après la gravure de J. K. Sherwin.
quelques semaines avant la séparation, qu'on ne pouvait croire si prochaine, le père écrit de nouveau : « Quant à Joshua, jamais personne
d'après les lettres qu'il m'adresse — n'a été plus charmé de son genre d'occupation, de son maître, et de toutes choses en général. « Tant que « je travaille" ainsi je suis la créature vivante la plus heureuse », ce sont ses propres paroles. » Et quand la rupture est déclarée, fidèle au sentiment qu'il exprimait deux ans auparavant, lorsqu'il disait qu'il serait « toujours rhumble et reconnaissant serviteur de M. Hudson », l'honnête maître d'école déclare qu'il « persiste dans sa résolution de ne se point mêler de la querelle survenue entre Joshua et son maître », il ajoute même : « Je bénis en même temps et Dieu et M. Hudson pour le très grand succès qui a jusqu'à présent accompagné les efforts de Joshua. » En réalité, le motif apparent de la brouille est trop futile pour avoir été autre chose qu'un prétexte. Hudson renvoya le jeune Joshua à son père parce qu'il avait différé d'apporter ou d'emporter — ■ je ne sais trop — en tout cas de promener une toile à travers les rues de la ville, un jour qu'il pleuvait à verse.
Instruit maintenant de la technique essentielle de son art, ayant acquis une expérience suffisante de la brosse et de la palette, Reynolds n'eût rien gagné à demeurer davantage auprès du vieil élève de Richardson ; il y pouvait perdre — prompt comme il l'était aux habiletés du métier — la sincérité, la conscience, qui sont les dons de la jeunesse et qu'il est le plus précieux comme le plus rare de conserver.
De retour dans son comté natal, il choisit pour y résider un lieu qu'on nommait alors Plymouth Dock ou le Dock tout court, et qui porte aujourd'hui le nom de Devonport. Il y réussit d'abord au delà de toute attente. Il n'y eut pas dans la région une personne notable qui ne voulût passer par son atelier. Mais l'engouement n'eut qu'un temps ; le jeune peintre, fort expéditif, eut tôt fait d'épuiser le cercle du voisinage ; et il est permis de croire qu'il arriva sans le moindre déplaisir à cette conviction, que Londres seulement lui réservait, avec les moyens de se perfectionner dans son art, un public et une publicité à la taille de son génie. C'est pourquoi, deux ans après son départ de la métropole, Reynolds y rentrait — en décembre 1744. Il allait y rester deux ans, jusqu'en décembre 1746. Ses querelles avec Hudson étaient oubliées, le maître et l'élève réconciliés ; ils se montraient mutuellement tout ce qu'ils faisaient, mais le meilleur service que l'aîné rendit au plus jeune fut qu'il
SIR JOSHUA REYNOLDS i3
le présenta à YArtists' Clab, où se réunissaient en effet tous les artistes de quelque renom.
La seule peinture authentiquement de cette époque, l'une des plus anciennes par conséquent — on ne connaît, d'une date plus lointaine, que le portrait de M. Smart — est un tableau réunissant dans un même groupe Edward Gordon, de Rromley, la sœur de celui-ci, Mrs. Miles, et son mari, causant sur la terrasse du jardin, à Bromley, où le peintre était reçu dans l'intime amitié de cette famille. L'œuvre n'a rien de remarquable, les petites figures en pied sont exécutées avec une minutieuse, une laborieuse timidité et un excès de soin qui semblent dénoncer la surveillance exigeante du maître. Il y a loin de la facture pénible de ce portrait de la famille Gordon à celle du Boy reading de 1747 et du portrait de Mrs. Field de 1748. C'est que, dans l'intervalle, il s'est produit un événement dont les suites exercèrent une action sensible sur le talent du peintre et sur sa vie.