‹ Joshua ReynoldsChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

1740-174S. — Mort du père de Reynolds. — Reynolds quitte Londres et s'établit à Plymouth Dock. — Influence de W. Gandy. — Portraits.

En décembre 174b, en efïet, le Rev. Samuel Reynolds, appelait son cher lils Joshua auprès de son lit de mort et s'éteignait, après l'avoir revu, le jour même de Noël. M. F. S. Pulling, l'auteur de la plus récente biographie de Reynolds, fait remarquer avec beaucoup de tinesse et de justesse que ce modeste clergyman, avec ses sentiments de reconnaissance sincère et cependant très digne à l'égard de Th. Hudson, avec le tendre intérêt qu'il porte à la carrière de son fils, avec son bon caractère et son humeur aimable, est un type intéressant et excellent du bon ecclésiastique au xviuc siècle. Il le compare à quelque humble héros d'un roman de Fielding, au curé Adams ; c'est la même chaleur de cœur, la même simplicité, la même franchise et aussi la même pauvreté 1 .

Ea mort du père dispersa la famille du maître d'école de Plympton et, non sans un soupir de regret, Joshua, renonçant au séjour de Londres, résolut de tenter à nouveau la fortune à Plymouth Dock, où il s'établit avec deux de ses sœurs. En effet, la fortune l'y vint trouver, sous une forme particulière autant qu'imprévue. Qui jamais eût supposé que, dans le Devonshire, Reynolds se fût rencontré avec un homme, un maître capable de l'instruire bien au delà de ce que Hudson et tout VArtists' Club réuni l'eussent pu faire jamais?

Cet homme, ce maître était William Gandy, un maître méconnu, j'ai hâte de le dire, et méconnu par sa propre faute.

William Gandy était le fils et l'élève de ce James Gandy (16 19- 1689)

1. Un portrait du Rev. Samuel Reynolds, peint par sir Joshua, après avoir appartenu au doyen de Cashel, se trouve aujourd'hui dans la Cottonian Library, à Plymouth. C'était le plus distrait des hommes et il se piquait d'humour. C'est ainsi que sur le diminutif familier du prénom de sa femme, Theophy pour « Théophila », il risqua le quatrain suivant :

Quand je prononce Thé, Tu dois faire le tlié, Et quand je dis Offey, M'apporter le café.

, COUNTESS OF HARRINGTON, LORD VISGOUNT PETERSHAM AND THE HONBLE LINCOLN STANHOPE.

D'après la gravure de F. Bartolozzi.

i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES

qui, ayant fait son éducation de peintre dans l'atelier de Van Dyck, était devenu le peintre attitré du duc d'Ormond qu'il accompagna en Irlande, où il faut aller pour retrouver ses meilleurs portraits, qui sont excellents.

Mais William, le fils, avait quelque chose de plus, une sorte de génie qui prenait plaisir à se nuire à lui-même. Les portraits de sa main témoignent d'une grande science et d'une rare beauté de conception ; seulement la facture en est visiblement hâtive et négligée. Un effort de plus, un peu plus de patience et de persévérance eussent suffi ; Gandy fût devenu l'un des plus illustres peintres de l'école anglaise. Loin de là, à peine a-t-on retenu son nom, et seulement parce qu'il fut de bon conseil à Reynolds, en dépit de ses mœurs insouciantes, dissipées, qui ne lui laissaient prendre la palette que s'il était pressé par la nécessité, en dépit de son mauvais caractère, en dépit de son orgueil, qui l'avait, à l'en croire, fait impliquer dans la rébellion irlandaise de 171 5, avec le duc d'Ormond, ce qui lui interdisait d'habiter Londres. Il passa de longues années à Plymouth, où Reynolds le retrouva en 1747; il mourut à Exeter, croit-on, à une date restée inconnue.

Parmi ses préceptes, il en est un, fort juste d'ailleurs, mais qu'il exprimait d'une façon familière et singulière. « La peinture, disait-il, doit avoir une riche texture, comme si les couleurs étaient composées d'une pâte de crème et de fromage. » Du jour où il rencontra Gandy, très sensiblement Reynolds subit et accepta son influence. Ses œuvres en témoignent. On n'y trouve plus la façon rude, âpre et sèche de l'école de Hudson, la raideur conventionnelle des attitudes qui caractérise ses anciens portraits ; on y reconnaît au contraire l'aisance naturelle des mouvements, la vigueur et la beauté. Je ne sais pas d'image qui, mieux que le « fromage » de Gandy, malgré sa vulgarité, rende la facture grasse, consistante et souple de certaines œuvres de Reynolds parmi ses plus belles, le portrait de Nelly O'Brien notamment, non pas celui qui appartient à sir Richard Wallace, mais l'autre, le chef-d'œuvre qui parut à l'Exposition universelle de 1862, à Londres, et qui appartenait alors à M. E. Mills. (Il est aujourd'hui en la possession de Mrs. Cooper, qui Ta prêté à l'Académie royale, pour son Exposition d'hiver, en 1886.)

Le Boy reading (Y Enfant lisant), appartenant à lord Normanton et exposé récemment ( 1 883) à la Royal Academy, est daté de 1747, et peint dans l'esprit de Gandy, ainsi que le portrait de Mrs. Field (peint en 1748)

FRANCIS BARTOLOZZI, ESQ. D'après la gravure de Robert Marcuard.

ANGLETERRE. — PEINTRES

SIR JOSIIUA REYNOLDS.

i8 LES ARTISTES CÉLÈBRES

exposé à la Grosvenor Gallery en 1883-1884. Mrs. Field était la bellesœur du Rev. J. Reynolds, rector de Stock Charity, et oncle de l'artiste. Elle est représentée dans un ovale, jusqu'à la ceinture, coiffée d'un chapeau blanc, une large garniture également blanche occupant tout le devant du corsage; le reste du vêtement est gris. Outre la belle manœuvre de ces blancs (la crème, le fromage de Gandy), l'œuvre justifie l'enthousiasme de William Cotton, motivé par la lumineuse délicatesse des carnations et la précision des traits. Cet effort marqué vers la lumière est le témoignage d'une direction beaucoup plus large que celle de Hudson. Mais Cotton se trompe absolument en attribuant l'exécution des portraits de la famille Gordon à la même influence de Gandy. Celui-ci conservait les dernières traditions du passage de Van Dyck en Angleterre, dont on ne trouve pas la moindre trace dans le style hudsonien ou pré-hudsonien de Reynolds.

De la même année 1748, date un beau portrait de lui-même qu'il donna à sa sœur lady Thomond, le premier que l'artiste fit de sa propre image, de face, la tête légèrement tournée vers l'épaule gauche, en buste, vêtu de noir, dans un ovale. Bien que d'une époque reculée — le peintre avait vingt-trois ans — l'œuvre montre que le jeune homme fut bien réellement le précurseur de l'homme fait. L'aspect est sensiblement le même que celui du portrait en cheveux gris, qu'il peignit en 1788, quarante ans plus tard, et qui appartient, comme le premier, à Mrs. Gwatkin, une de ses petites nièces par alliance. Il n'y a pas une grande différence de technique entre l'un et l'autre.

L'exposition de la Grosvenor Gallerjr, en 1 883- 1 884 1 , avait réuni dix portraits de Reynolds par lui-même. Le dernier, qu'il fit en 1789, y était; c'est entre tous le plus remarquable par le parti pris de lumière à la Rembrandt, la parfaite harmonie de la couleur, du ton, des ombres et des clairs.

Le peintre James Northcote, qui fut son élève, rapporte que le maître peignait alors sous une très haute fenêtre dans l'atelier de Leicester Square, où fut exécuté ce portrait, qui est une fort noble peinture en dépit des

1. Je désignerai désormais cette Exposition capitale par les mots Grosvenor Gallery, suivis du numéro de l'œuvre quand il y aura lieu. Sir Coutts Lindsay n'avait pas réuni moins de 210 tableaux du maître. L'Exposition d'hiver de la Royal Academy montrait aussi quelques-unes de ses meilleures œuvres cette année-là, qui fut vraiment glorieuse pour la mémoire de Reynolds.

lunettes. L'artiste se servait alors de brosses dont la hampe avait près d'un mètre de long; il se tenait debout, fort éloigné par conséquent du chevalet, et allait et venait devant la toile. Cette façon de peindre est apparente dans le portrait dont nous parlons et doit rester présente à l'esprit de tous ceux qui cherchent à pénétrer la facture de haute convention, mais toujours charmante de Reynolds. Le procédé inséparable de cette méthode est celui des glacis qui exige beaucoup d'adresse et de soin, et dont Reynolds importa dans l'école l'habile pratique, après en avoir surpris le secret dans les ouvrages du Guerchin, de Véronèse, de Titien et surtout du Gorrège. Mais le procédé a ses périls et Reynolds lui-même ne s'en est pas toujours garanti.

Le fait est assez grave pour que nous y insistions ici. Aussi bien .cela nous fournit l'occasion de revoir quelques-unes des œuvres célèbres de l'artiste.

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