CHAPITRE PREMIER
/. L'enfance et la jeunesse. //. Joubert à Paris. III. Ja's probables « Juvenilia ».
Joseph Joubert est né non pas le 6, — comme on le dit généralement, — mais le 7 mai 1754, à Montignac, dans la Dordogne. C'était donc un compatriote de Montaigne, de Fénelon, de Montesquieu. Si prévenu qu'on puisse être contre ceux qui veulent tout ramener aux influences ethniques, il est bien permis de noter, entre ces divers écrivains, un certain air de famille. Par la vivacité scintillante de son imagination, par son goût des formules brillantes, ingénieuses, saisissantes, des saillies imprévues ou piquantes, Joubert est bien de ce coin du Midi où l'esprit s'accompagne si volontiers de grâce ailée et ■souriante. Il en est peut-être aussi par son peu d'aptitude aux lents développements réguliers, aux démarches rectilignes de la composition classique. « Je suis, comme Montaigne, disait-il, impropre au discours continu. » Montesquieu,
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lui aussi, — VEsprit des lois en témoigne de reste, — était impropre au discours continu. Ne serait-ce point là une disposition de race?
Joubert était le second d'une famille de treize enfants. Nous savons peu de chose de son père, qui était médecin, et même « maître-chirurgien ». Sa mère, « femme du plus rare mérite, pour laquelle il professa toujours une espèce de culte », semble avoir été une de ces chrétiennes ferventes, attentives et prudentes, comme la vieille bourgeoisie française savait en produire, et qui sont tout à la fois l'honneur discret et la force résistante de notre pays. Elle paraît avoir eu pour son fils aîné une tendresse, une sollicitude toutes particulières. Celui-ci le lui rendait bien, et il a parlé en termes touchants de « sa bonne et pauvre mère » :
Elle m'a nourri de son lait, — écrivait-il à Mme de Beaumont (1), — et «jamais, me dit-elle souvent, jamais je ne persistai à pleurer, sitôt que j'entendis sa voix. Un seul mot d'elle, une chanson, arrêtaient sur-le-champ mes cris et tarissaient toutes mes larmes, même la nuit et endormi ». Je rends grâce à la nature qui m'avait fait un enfant doux ; mais jugez combien est tendre une mère qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée des minuties de son berceau.
Mon enfance a pour elle d'autres sources de souvenirs maternels qui semblent lui devenir tous les jours plus délicieuses et plus nombreuses. Elle me cite une foule de traits de ma tendresse, dont elle ne m'avait jamais parlé, et dont elle me rappelle fort bien tous les détails. A chaque moment que le temps ajoute à mes années, sa mémoire me rajeunit...
Enfant doux, aimable et tendre, d'intelligence vive et précoce, à quatorze ans, les maîtres de Montignac n'avaient
(1) M. Beauiiier n'est pas sûr que ces pages, dont il ;i retrouvé le brouillon, aient été adressées à Mme de Beaumont. Nous donnons le texte rectifié par lui.
plus rien à lui apprendre. Sa famille le destinait au barreau : lui, aimait les Lettres par-dessus toutes choses ; on l'envoya compléter ses études classiques chez les Pères de la Doctrine chrétienne, qui avaient succédé aux Jésuites dans la direction du collège de Toulouse. Ses études terminées, il prêta l'oreille à leurs flatteuses avances, et, sans prononcer de vœux, il entra dans leur congrégation, un peu avec les sentiments qui, plus tard, retinrent quelque temps Renan à Saint-Sulpice : la sécurité de la vie matérielle, une existence agréable, non solitaire et pourtant recueillie. — in cmgello cum libello, — des loisirs pour la rêverie et pour l'étude, il trouvait tout cela dans cette voie nouvelle qui s'offrait à lui. Il enseigna avec amour et avec succès : professeur le matin, suivant l'usage. des Doctrinaires, le soir, il redevenait écolier. Il sortit de là un humaniste accompli. « Enseigner, c'est apprendre deux fois (1), » disait-il plus tard avec infiniment de justesse ; et, au reste, toutes ses pensées sur l'éducation sont comme gonflées d'expérience personnelle. Cette vie studieuse et retirée ne lui laissa que d'agréables souvenirs, et, bien longtemps après, écrivant à Fontanes, il en faisait un vif éloge. « Le temps de leur professorat, disait-il de ses anciens confrères, était pour eux un enchantement continu, et de ces dispositions naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiquait, non seulement à leurs élèves, mais à tous ceux qui enseignaient, car partout où il y a des modèles, il y aura des imitateurs. » « L'aménité de goûts et de manières » était naturelle à Joubert ; mais, dans ce milieu ecclésiastique, cette qualité se développa et se fortifia tout à son aise ; une certaine onction s'y mêla sans doute bien vite. « Les cérémonies du catholicisme, a-t-il dit bien joliment et non sans profondeur, les cérémonies du catholicisme plient à la politesse. »
(1) « Cette pensée, nous dit M. Beaunier, est datée du 22 février 1793. »
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]1 quitta les Doctrinaires à l'âge de vingt-deux ans. Sa santé, qui fut toujours délicate, s'accommodait mal des fatigues de renseignement. J'imagine aussi que, littérateur né, il dut se sentir attiré par une vie plus libre et plus active. Les Ronsard et les Du Bellay ne s'éternisent pas nu collège de Coqueret. Joubert faisait des vers « avec beaucoup de grâce et de facilité », nous dit-on. C'est en 1774 qu'il commença ce journal qui, régulièrement terni pendant un demi-siècle, a fourni la matière des futures Pensées. A Toulouse, il avait fréquenté des milieux fort cultivés et s'y était initié aux productions de la littérature contemporaine. Il retourna tout d'abord à Montignac, dans sa famille (1776), et s'y reposa deux années, lisant et approfondissant les auteurs anciens qu'il ne connaissait pas encore, et les modernes qui lui tombaient sous la main, écrivant aussi et« s'occupant de quelques ouvrages qui donnaient de lui de grandes espérances ». L'inévitable Taris l'attirait : il y arrivait dans les premiers mois de 1778.
Il se peint lui-même tel qu'il était alors dans la noie, ou dans la lettre où il parle longuement de sa mère à Mme de Beaumont :
Ma jeunesse, — avoue-t-il, — fut plus pénible pour elle (sa mère). Elle me trouva si grand dans mes sentiments, si éloigné de toutes les routes ordinaires de la fortune, si net de toutes les petites passions qui la. l'ont chercher, si hardi à espérer, si intrépide dans mes espérances, si dédaigneux de prévoir, si négligenl à me précautionner, -i inflexible dan-; nies plans, si prompt à donner, si inhabile à acquérir, si juste, en un mot, et si peu prudent, (pie l'avenir l'inquiéta.
Un juin qu'elle et mon père me reprochaient ma générosité,
avant mon départ pour Paris, je répondis très fermement « que je ne voulais pas que l'âme d'aucune espèce d'hommes eût de la supériorité sur la mienne ; que c'était bien assez que les riches eussent par-dessus moi les avantages de la richesse, mais que certes ils n'auraient pas ceux de la générosité ». ' Elle me vit partir dans ces sentiments ; et, depuis que je l'eus quittée, je ne me livrai qu'à des occupations qui ressemblent à l'oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le .but, ni l'espèce.
En d'autres termes, il n'aimait que les Lettres, et il ne rêvait que de gloire littéraire. Voltaire et Rousseau allaient mourir, l'un au mois de mai, l'autre au mois de juillet. Buffon, qui, en cette même année 1778, publiait ses admirables Epoques de la nature, vivait à l'écart. Parmi ceux qui avaient rempli la seconde moitié du siècle du bruit de leur nom et de leur œuvre, il ne restait plus guère sur la brèche que d'Alembert et Diderot. Il les connut l'un et l'autre : il entra aussi en relations avec Marmontel et La Harpe ; mais, chose singulière en apparence, ce fut surtout Diderot, le fumeux et étourdissant Diderot, qu'il choisit pour conseiller et pour guide. Celui-ci l'accueillit sans doute comme il accueillait d'ordinaire les jeunes gens, nous le savons par une,page, restée célèbre (1), de Garât. Il
(1) Voici cette page : #
« Diderot ne paraît pas plus surpris de me voir que de revoir le jour. Il m'épargne la peine de lui balbutier gauchement le motif de ma visite. Il le devine apparemment au grand air d'admiration dont je devais être tout saisi. Il m'épargne également les longs détours d'une conversation qu'il fallait absolument amener aux vers et à la prose. A peine en est-il question, il se lève, ses yeux se fixent sur moi, et il est très clair qu'il ne me- voit plus du tout. Il commence à parler, mais si bas et si vite que, quoique je sois auprès de lui, quoique je le touche, j'ai peine à l'entendre et à le suivre... Peu à peu sa voix s'élève et devient sonore ; il était d'abord presque immobile, ses gestes deviennent fréquents et animés. Lui, qui ne m'a jamais vu auparavant, lorsque nous sommes debout, m'environne de ses bras ; lorsque nous sommes assis, il frappe sur ma cuisse comme si elle
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se laissa aller devant lui à sa verve habituelle, soulevant toute sorte de questions, semant les vues, prodiguant les saillies, excitant et provoquant en tous sens cette jeune pensée en quête de nouveauté. Il lui conseillait d'écrire, — que voilà bien des sujets à la Diderot ! — sur les Perspectives de l'esprit, sur la Bienveillance universelle; et le jeune provincial ébloui de suivre ces étonnants conseils! Si étrange que cela puisse paraître, l'influence exercée par le philosophe sur le délicat Joubert fut profonde. « Ce n'est
était h lui. Si le discours amène le mot de lois, il me fait un plan de législation ; s'il amène le mot de théâtre, il me donne à choisir entre cinq ou six plans de drames ou de tragédies. A propos des tableaux que l'on doit mettre sur le théâtre, où l'on doit voir des scènes, et non entendre des dialogues, il se rappelle que Tacite est le plus grand peintre de l'antiquité, et il me récite, ou il me traduit les Annales et les Histoires. Mais combien il est affreux que les barbares aient enseveli sous les ruines des chefs-d'œuvre de l'architecture un si grand nombre de chefs-d'œuvre de Tacite ! Si encore les monuments qu'on a déterrés à Herculanum pouvaient en rendre quelque chose ! Cette espérance le transporte de joie ; et là-dessus il disserte comme un ingénieur italien sur les moyens de faire des fouilles d'une manière prudente et heureuse. Promenant alors son imagination sur les ruines de l'antique Italie, il se transporte aux jours heureux des Lélius et des Scipions, où même les nations vaincues assistaient avec plaisir à des triomphes remportés sur elles. 11 me joue une scène entière de Térence ; il chante presque plusieurs chansons d'Horace. Il finit enfin par me chanter réellement une chanson pleine de grâce et d'esprit, qu'il a faite lui-même, en impromptu dans un souper, et par me réciter une comédie très agréable, dont il a fait imprimer un exemplaire pour s'épargner la peine de la recopier. Beaucoup de monde entre alors dans son appartement. Le bruit des chaises qu'on avance et qu'on recule le fait sortir de son enthousiasme et de son monologue. Il me distingue au milieu de la compagnie, et il vient à moi comme à quelqu'un que l'on retrouve après l'avoir vu autrefois avec plaisir. Il se souvient encore que nous avons dit ensemble des choses très intéressantes sur les lois, sur les drames et sur l'histoire : il a reconnu qu'il y avait beaucoup à gagner dans ma conversation. Il m'engage à cultiver une liaison dont il a senti tout le prix. En nous séparant, il me donne deux baisers sur le front et arrache sa main de la. mienne avec une douleur véritable. »
que par ce contact de Diderot, a dit excellemment Sainte- Beuve, qu'on s'explique bien en M. Joubert la naissance, l'inoculation de certaines idées si neuves, si hardies alors, et qu'il rendit plus vraies en les élevant et en les rectifiant. » Et cette influence ne se borna pas à l'ordre purement artistique ou littéraire. ,
Joubert était-il encore bien profondément chrétien en arrivant à Paris? Nous l'ignorons, ses premiers biographes n'ayant guère insisté sur ce point délicat. J'inclinerais à penser, sans pouvoir d'ailleurs en produire aucune preuve positive, que déjà ses convictions religieuses avaient reçu plus d'une atteinte, et que la philosophie du siècle avait passé par là. Eût-il été si empressé de connaître Diderot, si déjà il n'avait pas été touché par lui? Quoi qu'il en soit, une fois à Paris, à l'école du patriarche de Y Encyclopédie, le pieux novice des doctrinaires se fit, comme tant d'autres, « philosophe ». Dans quelles conditions exactement s'accomplit cette curieuse évolution? Et jusqu'où conduisit-elle le futur auteur des Pensées? Nous ne savons; et tout au plus pouvons-nous conjecturer qu'il se laissa, sur cette pente, entraîner beaucoup plus loin que ne l'a dit et pensé son historien et éditeur Paul de Raynal. Sainte-Beuve, qui écrivait sous les yeux de Chateaubriand, et qui fut, apparemment, renseigné par lui, nous dit : « Ce qu'on appelle aujourd'hui le panthéisme était très familier, on a lieu de le croire, à cette jeunesse de M. Joubert. » D'autre part, dix ans après, en 1790, Fontanes, lui écrivant pour le consoler de la mort de son père, a bien l'air de s'adresser à un homme pour qui les' croyances non même pas chrétiennes, mais simplement spiritualistes, sont devenues lettre morte : « Croyez-môi, ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout. J'éprouve de jour en jour combien cette idée est nécessaire pour mareher dans la vie. J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le L'ère Ballan, mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions
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ou sans principe, comme l'Assemblée nationale ; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu. » Mais, sur le fait même de l'incroyance religieuse, nous ne pouvons avoir aucun doute : les aveux de Joubert, si discrets soient-ils, sont formels à cet égard. Il écrivait à Mme de ^eaumont, en lui parlant de sa mère : « Elle a eu bien des chagrins, et moi-même je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et philosophique. » Et dans les Pensées : « Mes découvertes, et chacun a les siennes, m'ont ramené aux préjugés. » « Le chemin de la vérité ! fy ai fait un long détour; aussi le pays où vous vous égarez m'est bien connu. » Or, c'est précisément en raison de ce « long détour » au « pays » des « égarements » et des erreurs, que les pensées où, plus tard, une fois « ramené aux préjugés », Joubert a comme exprimé la substance de sa philosophie religieuse, ont une profondeur, une vivacité et une originalité d'accent qui en rehaussent singulièrement la valeur. Trop souvent les apologistes de profession semblent sinon réciter des leçons toutes faites, tout au moins développer des idées qui leur viennent d'une tradition fort ancienne, et que leur intelligence a docilement acceptées, mais qu'elle n'a pas découvertes, et surtout qu'elle n'a pas vécues. De là le peu d'impression qu'ils font sur ceux qui ne sont pas convaincus d'avance. Leur apologétique paraît leur être extérieure à eux-mêmes ; elle n'est pas le fruit d'une expérience personnelle, intime ; elle n'est que l'expression des idées d'autrui. Au contraire, ceux qui, avant de croire, ont discuté, ont critiqué, ont douté, ont nié peut-être, ceux-là ne se laissent convaincre que par les arguments « dont ils ont fait Fessai sur leur propre cœur », dont ils ont personnellement éprouvé la justesse ou la force, et, quand ils les reprennent et les développent à leur tour, ils y mettent, quoi qu'ils fassent, un peu de leur être intime et de leur âme. C'est ce qui est arrivé à Joubert, 11 n'eût pas écrit, s'il était resté aux Doctrinaires de Toulouse, des pensées
religieuses aussi fortes et aussi suggestives que celles qu'il nous a transmises, et dont quelques-unes ne sont pas indignes d'être rapprochées de celles mêmes de Pascal. Ce n'est pas toujours une mauvaise préparation à la foi que le doute ; et les vrais apologistes, ce sont peut-être les convertis.
Nous avons parlé de Fontanes. Le poète du Jour des Morts était venu lui aussi à Paris en 1777, et il y publiait, avec quelque succès, ses premiers vers. Joubert les lut et voulut en connaître l'auteur; celui-ci cherchait précisément l'auteur d'un article de journal qui l'avait frappé, et qui n'était autre que Joubert. Ce fut l'origine d'une amitié solide et délicate, que la vie — chose si rare ! — ne fit que rendre plus étroite encore. Les esprits ne s'accordaient pas toujours, ni les tempéraments non plus, mais les cœurs battaient à l'unisson. Au reste, comment n'eût-on pas aimé Joubert? Il était né ami, si je puis ainsi dire : toutes les prévenances, toutes les délicatesses, tous les raffinements les plus exquis de l' amitié étaient Comme sa nature même. Il a eu beaucoup d'amis, de très divers, et qui jusqu'au bout lui sont demeurés non pas seulement fidèles, mais tendrement attachés et dévoués. Il a sur l'amitié des mots charmants ou profonds, dignes de La Fontaine ou de Montaigne, et qui peignent la disposition habituelle d'une âme : « Quand, mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. » « Qui n'est jamais dupe n'est pas ami. » « E. faut non seulement cultiver ses amis, mais cultiver en soi ses amitiés, les conserver avec soin, les soigner, les arroser pour ainsi dire. » « Ceux qui aiment toujours n'ont pas le loisir de se plaindre et de se trouver malheureux. » Cet « égoïste qui ne s'occupait que des autres », comme disait de lui Chateaubriand, a eu quelque chose comme le génie de l'amitié.
Il ne se croyait d'ailleurs pas tenu d'épouser tous les goûts littéraires des personnes qu'il aimait, et, sur ce cha-
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pitre, Fontanes et lui avaient des discussions très vives. Fontanes, lui, représente excellemment l'esprit classique arrivé au dernier terme de son développement : il connaît, certes, les anciens ; mais il les connaît surtout, ou du moins il les admire à travers les œuvres de nos écrivains du dix-septième . et même du dix-huitième siècle; c'est une influence qu'il ne subit en quelque sorte que par réfraction ; il continue, il prolonge une tradition, plus qu'il ne la rajeunit en puisant directement et longuement à ses sources vives, comme l'a fait par exemple son contemporain André Chénier. J'ai peur que Racine ne lui masque Sophocle, et je voudrais être sûr qu'il ne mît pas Mérope sur le même plan qvC Athalie. Pareillement, il est assez volontiers fermé aux beautés ou aux nouveautés des littératures étrangères, et Shakespeare même ne lui inspire qu'une médiocre estime. Ce classicisme un peu étroit et exsangue n'est pas celui de Joubert. Il s'intéresse, et vivement, aux productions étrangères ; partout où il trouve de l'originalité, de la vie, son goût, sa faculté d'admiration et d'enthousiasme entrent aussitôt en mouvement ; les innovations ne lui font pas peur ; non seulement il les accepte, mais il les provoque. Et quand il parle des anciens, il le fait avec une spontanéité et une fraîcheur d'impression, une vivante et pénétrante justesse de langage, qui décèlent une longue pratique de l'antiquité étudiée directement dans les textes, ressaisie à sa source même et sentie sans intermédiaire. Ce délicat a le goût et l'âme assez larges pour accueillir tous les genres de beautés et pour en jouir : le romantisme, dans ce qu'il avait de légitime et de fécond, aurait pu avoir en lui sou critique.
Ces années de libre initiation et de jeunesse ne semblent pas avoir été aussi austères que la suite pourrait le faire croire. Fontanes avait une liaison, et en 1791 il lui naissait un fils naturel qui, sous le nom de Saint-Marcellin, se distingua pendant l'Empire comme soldat, pendant la lies-
tauration comme publiciste et auteur dramatique, et mourut en duel en 1819. Une lettre de Fontanes cà Joubert nous montre ce dernier plus préoccupé qu'on ne s'y attendrait de Restif de la Bretonne. Et du reste, certains aveux des Pensées ne laissent pas d'être, à cet égard, dans leur discrétion même, fort significatifs : « Le temps que je perdais autrefois dans les plaisirs, je le perds aujourd'hui dans les souffrances. » « Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé, et je les ai toutes connues. » « Toutes mes passions se sont promptement taries, en ne laissant rien d'elles-mêmes, quand tous mes sentiments laissaient en moi quelque racine indestructible. » Sachons-lui gré du moins de n'avoir pas, comme tant d'autres, prolongé trop tard ses expériences passionnelles et d'en être sorti l'âme à peu près intacte.
Et, bien entendu, et quoi qu'en ait pensé son biographe Paul de Raynal, il ne se contentait pas de lire et de tenir à jour ce journal de ses Pensées qu'il avait commencé quelques années auparavant : il écrivait, et il publiait. Il est infiniment probable qu'on ne 'parviendra jamais à reconstituer l'intégralité de son œuvre d'alors : la publicité semble l'avoir presque de tout temps effrayé ; il recherchait jalousement l'anonymat, et, comme s'il avait voulu enfouir éternellement dans l'oubli les écrits de sa jeunesse, il a déployé une ingéniosité extraordinaire à décourager, à dépister notre curiosité. Mais son frère, mais Chateaubriand ont parlé : ils ont affirmé l'existence et la publication peut-être de vers, plus sûrement encore d'articles littéraires et d'études historiques. Et tout cela, certes, serait fort intéressant à retrouver.
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Revenons, non pas aux simples conjectures, mais aux probabilités, et même aux certitudes. Un aimable et ingénieux érudit, bien connu pour ses précieux travaux de tous ceux qui s'occupent de Chateaubriand et de son groupe, et qui est mort il y a quelques années, l'abbé G. Pailhès, a voulu avoir le cœur net de cette énigme que nous présente la vie littéraire de Joubert ; et, les textes d'Arnaud Joubert, de Chateaubriand et la Correspondance en mains, il s'est mis en tête de retrouver quelques-uns au moins des écrits publiés de ce mystérieux écrivain : il a consigné les résultats de ses recherches dans un livre tout plein de choses neuves, inédites ou instructives, et qui mérite pleinement le titre alléchant qu'il lui a donné •: Du nouveau sur Joubert. Je ne puis résumer ici cette enquête, ni même indiquer tous les sagaces procédés employés par M. Pailhès pour la mener à bonne fin. Mais, si défiant que je sois généralement au sujet des attributions posthumes, je crois bien qu'ici la plupart des résultats obtenus dépassent l'ordre des probabilités et confinent à la certitude. Joubert est-il bien l'auteur de deux volumes d'Anecdotes anglaises et américaines qui, datant de 1776 à 1783, n'ont été publiés qu'en 1813, et que la Biographie des hommes vivants, en 1818, « attribue » à un ami et protecteur de Joubert, M. de Langeac? Il est possible ; mais, sur ce point, je n'oserais être trop afnrmatif. Ce qui paraît plus sûr et, en tout cas, infiniment probable, c'est qu'il y a lieu d'attribuer à Joubert un Précis historique sur Colomb, lequel précède une « Épître qui a remporté le prix à l'Académie de Marseille », Colomb dans les fers, à Ferdinand et Isabelle, après la découverte de V Amérique, « par M. le chevalier de Langeac ». Ce volume a été publié à Londres et à Paris, en 1782 (1). Et enfin, ce qui semble
(1) J'imagine que M. de Langeac, qui, nous dit la Notice historique. « distingua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charger d'un
tout à fait sûr, c'est que Joubert est bien l'auteur d'un petit livre qui parut en 1789, et qui est intitulé : Précis historique sur Crumwel (sic), suivi d'un extrait de fEifam Basiliké, ou portrait du roi et du Boscobel, ou récit de la fuite de Charles II, et d'une anecdote concernant Mylord Stairs, par M***, de l'Académie de Marseille (1). Ces deux opuscules n'ont pas en eux-mêmes un intérêt capital; mais ils nous renseignent, à sept années d'intervalle, d'une manière assez précise, sur l'état d'esprit de Joubert et même sur la prochaine évolution de sa pensée.
Le Précis historique sur Colomb relève essentiellement de l'histoire « philosophique », telle qu'on l'entendait au dix-huitième siècle. Kaynal et Voltaire ont manifestement mis là leur « empreinte ». Les « tyrans » et les prêtres, le « fanatisme » et l'Inquisition ne sont point ménagés ; il y a une page d'un haut goût sur Alexandre VI Borgia et, — vous vous y attendiez, — une autre aussi, où les vers s'entrelacent à la prose, sur la condamnation de Galilée. Louis XI est appelé « le Tibère français » ; les maux de la guerre sont justement flétris, et la gloire des Lettres superbement célébrée ; les grands hommes, Aristide et L'Hôpital, Fénelon, « dont le nom suffit à la gloire et rappelle des vertus de tous les genres », Sénèque et Bélisaire, Miltiade et Camille, Catinat et Germanicus, Agricola et Agis, Cicéron et Colbert, Marcellus et Le Tasse, Magellan et Galilée, Camoens et Dryden, Socrate et Phocion, Voltravail fort important », avait prié son ami de lui rédiger une sorte de mémoire historique sur Colomb, qui pût lui servir pour la composition de son épître, et qu'ayant obtenu le prix, il voulut associer pour ainsi dire son collaborateur à sa gloire, en imprimant, avec ses propres vers, le « précis » qu'il avait utilisé et les riotes qui y étaient jointes.
(1) C'est évidemment Langeac que l'anonymat semble désigner ici, et c'est à. lui (railleurs que la Biographie des hommes vivants « attribue » le volume. J'ai entre les mains une édition datée de Genève, an IX : elle ne porte aucun nom d'auteur.
U JOUBERT — CIIAP. Ier
taire et Colomb, tous les « mages » enfin, sont exaltés audessus de tous les rois, princes ou princesses, qui sont généralement ou fourbes, ou superstitieux, ou ingrats. « Le génie le plus universel, le défenseur des Calas et des Sirven, le créateur d'une philosophie amie de l'homme et d'une révolution utile à son bonheur, la gloire de sa nation, l'objet du culte de toutes les autres, l'honneur de son siècle et le rival de tous les talents de l'antiquité, Voltaire, n'a reçu qu'à peine une sépulture inconnue et disputée. » « M. Diderot » est mis sur la même ligne que Tacite. H n'y a guère que Rousseau, chose assez curieuse, que je ne voie pas mentionné dans ce dénombrement homérique des « bienfaiteurs de l'humanité ». Les derniers venus, Marmontel et La Harpe, Garât et Fontanes, sont traités avec la plus flatteuse déférence. On voit le ton, et surtout la tendance : c'est exactement celle de VHistoire philosophique des Deux Indes et de Y Essai sur les mœurs. Le style est grave, sentencieux, un peu monotone et souvent déclamatoire. Cette œuvre de jeunesse manque totalement d'originalité véritable. En la vouant à l'oubli, Joubert ne nous a point dérobé un chef-d'œuvre.
L'apprenti philosophique se retrouve encore, quoique à un moindre degré, dans le Précis historique sur Cromwell. Le ton y est moins déclamatoire ; l'auteur a fait un visible effort d'objectivité et d'impartialité ; et en dépit de son peu de goût pour les tyrans, pour Louis XIV en particulier, « que la ruine éclatante de ses peuples a fait surnommer Grand », en dépit même du « républicanisme » qu'il affecte en plusieurs endroits (1), il ne peut s'empêcher d'éprouver et d'exprimer une plus vive sympathie pour le malheureux Charles Ier que pour son impitoyable meurtrier. On peut même trouver que sa « psychologie » de Cromwell est un
(1) « La France (à l'époque de la Fronde) n'était pas mûre encore et manquait de lumière pour s'emparer de ses droits » (p. 95).
peu sommaire et simpliste : le Protecteur n'est guère pour lui que 1' « hypocrite raffiné » dont a parlé Bossuet, « le grand Bossuet », à qui, du reste, il emprunte sou épigraphe. Enfin, son rationalisme est toujours aussi pur, mais il s'étale moins, et il semble moins intransigeant qu'autrefois. Certes, le « fanatisme » est toujours l'objet de son mépris et de sa haine ; mais il paraît disposé à ne plus le confondre avec la religion bien comprise. « La Religion, toujours féroce lorsqu'elle n'est pas éclairée », dira-t-il, par exemple ; et en parlant du christianisme, il l'appellera « la religion la plus sainte et la plus amie de la paix ». Voici les dernières lignes de cet opuscule qui, plus fermement écrit, plus habilement composé que le précédent, est encore loin d'être un chef-d'œuvre ; elles en indiquent assez bien l'esprit général. Il s'agit de la statue élevée sur la place de Witehall à la mémoire du roi décapité : « C'est au pied de ce monument que Yhomme sensible vient s'attendrir, que le philosophe doit apprécier les grandeurs humaines, et que les peuples pourraient inscrire cette sentence frappante, que rappelaient au grand Bossuet les malheurs mêmes de Charles Ier : Erudimini qui judicatis terram... » Le « grand Bossuet » tirait de là des leçons plus chrétiennes ; mais, sept ans plus tôt, Joubert eût-il daigné le nommer et invoquer son autorité?
C'est à peu près du même temps que date la première lettre qui nous ait été conservée de Joubert. Elle est charmante, et lui fait, à tous égards, plus d'honneur que les productions littéraires auxquelles il se livrait et que nous avons pu ressaisir. A Villeneuve-le-Roi, petite ville de l'Yonne où il résida quelque temps, il avait fait la connaissance de deux clames, la mère et la fille, qui se rendaient par petites journées à Paris sous la conduite d'un vieux parent : il vit là pour Fontanes un parti inespéré, et il sut écrire à toute la famille, et en particulier au vieux parent, des lettîes si délicatement ingénieuses, si pressantes et si
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persuasives, que, peu à peu, les préventions tombèrent et que Le mariage finit par se faire : son ami lui dut à la fois le bonheur et la fortune. Quand plus tard Fontanes connut toute la correspondance dont il avait été l'objet, il déclara que « Platon, écrivant pour marier son disciple, n'aurait pu tenir un langage plus persuasif et plus beau ». Nous avons l'une et probablement la première de ces lettres : elle est d'une adresse consommée et d'une rare élégance morale :
Il (Fontanes) est jeune ; il est aux portes de l'Académie ; il a déjà de la gloire, et sou mérite est de cette espèce verte et robuste qui ne fait que croître avec le temps. En le mariant, en lui donnant de la fortune et une fille charmante, propre à entretenir en lui un perpétuel enchantement, vous rendriez un grand service aux beaux-arts et à la France ; vous hâteriez l'achèvement d'un grand homme. H faut que les grands talents, pour acquérir leur maturité, aient été battus par l'adversité passée et qu'ils soient favorisés par la prospérité présente. Ce sont là leurs vents et leur soleil...
Moins d'un an après, la Révolution éclatait. Comme pour tant d'autres, une vie nouvelle allait commencer pour les deux amis.