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CHAPITRE II

/. Les fondions de juge de paix et le mariage. — II. L'évolution morale III. Mme de Beaumont.

Tel que nous connaissons Joubert, il est infiniment probable qu'il applaudit aux premières journées révolutionnaires. Il consentit même à remplir les fonctions de premier juge de paix du canton de Montignac, son pays, où il n'était pas retourné depuis douze ans. Son père venait de mourir ; sa mère était restée seule au foyer avec ses filles ; plus que jamais elle avait besoin de l'affection protectrice de son fils aîné ; il laissa là les travaux commencés et sa carrière d'homme de lettres, et, acceptant le choix de ses compatriotes, il revint à Montignac.

Quoique peu versé dans les questions de droit, Joubert prit au sérieux ses fonctions nouvelles ; on nous dit qu' « il se fit surtout adorer de ses justiciables par son caractère élevé, aimable et éminemment conciliant » ; mais il ne se sentait décidément pas fait pour la« manière forte » qu'on allait bientôt exiger des nouveaux magistrats, et, au bout de deux années, il déclina une réélection qu'on lui offrait.

A Villeneuve, il avait fait la connaissance d'une famille distinguée, celle de MM. Moreau de Bussy : ils avaient une

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sœur qui no s'était point mariée, se sentant utile à ses frères, à une nièce qui n'avait plus de mère, à une vieille mère infirme. La mort vint la libérer de quelques-uns des devoirs qu'elle avait assumés. Joubert avait pu apprécier ses rares et solides qualités ; il compatit à ses tristesses et lui prodigua ses consolations d'ami. « Ce qui ne pouvait manquer d'arriver » arriva. « Je répands, écrivait Joubert, de bonnes liqueurs dans un vase rempli de larmes : il faudrait d'abord les détourner et les tarir, et nulle main ne le peut faire, si ce n'est peut-être la mienne. Je la consacre à cet emploi. » On y consentit sans peine, et le mariage fut célébré à Paris le 8 juin 1793.

Il semble que, de la part de Joubert, ce fut surtout un mariage de raison. Mme Joubert fut-elle beaucoup plus pour lui qu'une excellente ménagère? Je ne sais ; mais on entrevoit, entre les caractères des deux époux, d'assez vifs contrastes, et les biographes nous avouent « des discussions fréquentes ». Très bonne, très dévouée, d'esprit peut-être plus ferme et plus décidé qu'ingénieux et subtil, d'humeur un peu sauvage et d'allures un peu brusques, elle « s'attachait, nous dit-on, à ne considérer la vie que du côté pratique et journalier ». En un mot, elle fut la raison, non point la poésie de ce foyer. Joubert s'en rendit très vite, — trop vite peut-être, — très nettement compte. Je n'aime pas beaucoup la manière très détachée, un peu supérieure, presque ironique, dont il parle de sa femme. « Sa justesse et votre mérite, écrivait-il à Mme de Beaumont, cadrent ensemble si parfaitement, que je ne puis rien .dire, en votre honneur et gloire, qu'elle ne le pense. » Et à Mme de Pange : « Je compte beaucoup sur votre discernement, pour démêler des sentiments et un mérite qu'elle a la mauvaise habitude de ne pas étaler assez. Autrefois, quand je la rencontrais dans sa société, il me semblait toujours voir une violette sous un buisson. Depuis, le destin a marché sur elle ; ses douleurs l'ont foulée aux pieds, et ses feuilles la cachent

aux yeux. » Et à Mme de Fontanes, après quelques mois seulement de mariage : « Je lui connus du mérite et des agréments. Elle a perdu ses agréments, mais elle a gardé son mérite. » Mais, au lieu de commenter lourdement cet excès de modestie conjugale, que j'aime bien mieux copier cette page exquise, et trop peu connue, je le crains, du poète contemporain Auguste Angellier ! Il s'agit de Burns, mais le portrait s'applique ici, trait pour trait, à Joubert :

Les sentiments qu'il avait pour sa femme étaient affectueux. 11 discernait bien les mérites qu'elle avait. H les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de confiance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. Il lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation voici ce qu'elle possède, voici ce qui lui manque ; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu, et c'est beaucoup, ce simple fil tremblant autour d'un portrait. H manque ici...

Oui, j'ai peur qu'on ne puisse dire cela de Joubert.

11 y a un point de sa biographie morale que Ton voudrait pouvoir entièrement éclaicir. Comment, à quelle époque, dans quelles circonstances se fit pour lui le retour aux croyance- traditionnelles, aux « préjugés », comme il dit? A-t-il, sous le coup de rémotion que lui causa la mort de son père, cédé aux exhortations de Fontanes que nous rappelions tout à l'heure? Et comme Chateaubriand, un peu plus tard, au moment de la mort de sa mère, a-t-il pu dire : « J'ai pleuré et j'ai cru »? Ou bien, à son retour à Montignac, a-t-il été ressaisi par les douces influences et les vivants exemples du foyer maternel? Ou bien encore, les excès de la Révolution ont-ils déterminé dans son esprit la réaction toute naturelle qu'ils ont provoquée chez tant d'autres contemporains? « La Révolution, a-t-il écrit, a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible. » On ne sait au juste ; mais il est assez vraisemblable que toutes ces causes ont dû agir sur lui parallèlement et successivement. Ce qui est sûr, c'est que cette évolution, dont nous avons pu noter certains signes précurseurs dans le Précis historique sur Cromwell, semble à peu près achevée au moment de son mariage. Les lettres qu'il écrit en 1792 à celle qui va être bientôt Mme Joubert pour la consoler des deuils qui l'ont frappée sont empreintes de sentiments non seulement religieux, mais chrétiens : il y parle de Dieu, de la Providence, des anges, de l'immortalité. « L'opinion de l'immortalité, qui est la vôtre, écrit-il, et que je partage, est vraie, consolante et belle. » Et encore : « Ah ! si nous devenons des anges (et que pouvons-nous devenir autre chose dans une meilleure vie?)... » H se représente lui-même disant à Dieu : « Vous le voyez, Sei-

gneur, je ne puis faire davantage ! Pardonnez à mon infirmité et au cours des événements. » Nous voilà bien loin de la <( philosophie » du Précis historique sur Colomb.

Aussitôt après son mariage, Joubert s'était retiré à Ville; neuve, dans la famille de sa femme. Par un heureux hasard, la tourmente révolutionnaire devait épargner cette petite ville, et les nouveaux époux purent y passer des jours relativement paisibles. Un fils leur naissait l'année suivante, qui ne devait pas remplir toutes les espérances qu'il avait d'abord fait concevoir : son caractère bizarre, son apathie morale firent souvent dans la suite le désespoir de son père. Celui-ci commença par goûter vivement son nouveau bonheur. Il écrivait dans son journal, à l'occasion de cette naissance : « Après tant de craintes si heureusement démenties, je me suis dit : Réjouis-toi ; j'ai gardé la maison et me suis promené dans le petit jardin pour me recueillir dans la joie. »

Ce fut vers le même temps que Joubert contracta la première, et peut-être la plus profonde de ces amitiés féminines qui ont été la parure, la joie innocente, la constante et tendre habitude des trente dernières années de sa vie. Dans le courant de 1794, on vint arrêter, aux environs de Villeneuve, deux nobles familles qui s'y étaient réfugiées, celle de M. de Sérilly et celle de M. de Montrnorin : Mme de Beaumont (1), la fille de M. de Montrnorin, sem-

(1) Voyez sur la Comtesse Pauline de Beaumont le livre d'A. Bardoux (Paris, Calmaim-Lévy, 1884), le pénétrant article de M. Paul Bourget dans ses Etudes et Portraits, le joli livre de M. André Beaunier, Trois Amies de Chateaubriand, Fasquelle, et ses Visages de femmes, Pion.

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blait n'avoir plus que quelques jours à vivre : on l'épargna. Joubert, qui ne la connaissait point, accourut lui offrir ses services : il fut vite conquis par cette grâce frêle et triste, par cette fine distinction d'esprit et de cœur ; on lui rendit l'affection qu'il offrait si simplement. Xous avons quelques-unes des lettres qu'ils échangèrent pendant une dizaine d'années : elles sont charmantes de part et d'autre. De part et d'autre, la confiance, la sécurité sont entières, absolues. « J'ai fait un cri de joie, écrivait un jour Mme de Beaumont h Joubert, en voyant votre écriture. Recevoir mie lettre de vous est un lonheur que je ne veux même pas désirer et toujours troublé par cette idée que peut-être vous êtes fatigué et souffrant au moment où j'en jouis. » La sollicitude de Joubert pour la santé de son amie est au moins aussi vive, et l'expression en est parfois singulièrement touchante : un père très tendre n'est pas plus attentif, plus vigilant, plus prompt à s'alarmer pour sa fille. Quand, en 1803, elle commit l'imprudence de partir pour Rome où elle devait mourir, la tristesse de Joubert devient déchirante :

Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin.

Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.

Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu ! Mon Dieu !... Hâtez-vous, si vous voulez maintenant que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un feu de 'pair, hâtezvous de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue...

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les

lettres qu'on m'écrit, je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne...

Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez?...

Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, Mme Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre.

Votre lettre datée de Milan, 1er octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.

Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir...

Moins d'un mois après, Mme de Beaumont n'était plus. D'ordinaire, Joubert allait passer l'hiver à Paris, où il retrouvait, dans le petit salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, la société d'élite que Mme de Beaumont avait réunie autour d'elle. Cet hiver-là, il le passa tout entier à Villeneuve, « silencieux et comme enveloppé clans sa douleur Il écrivait à Chêneclollé, le 2 janvier 1804 : « Je ne vous dirai rien de ma douleur. Elle n'est pas extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde ! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu depuis neuf ans une pensée où elle ne se trouvât de manière ou d'autre en perspective. Ce pli ne s'effacera point, et je n'aurai pas une idée à laquelle son souvenir et l'affliction de son absence ne soient mêlés. »

Celle affection tendre, profonde, presque féminine, était d'une essence particulière qu'il s'agit de définir, car elle

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jette un certain jour sur la nature même de Joubert. La « justesse » de sa femme, manifestement, ne réalisait qu'à moitié son idéal féminin. A ce platonicien qui se déclarait lui-même « plus platonicien que Platon, Platone platonior », il fallait un peu d'idéalisme et de poésie dans le courant de la vie quotidienne. L'amitié de Pauline de Beaumont remplissait ce besoin dans la perfection. Amitié très pure, à laquelle Mme Joubert semble avoir eu la sagesse de s'être prêtée fort simplement, sans susceptibilité importune, — et dont Dieu veuille qu'elle n'ait jamais souffert! « Nous nous étions liés, écrivait Joubert, dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. » Amitié si pure, si immatérielle eu quelque sorte, si vraiment désintéressée de la part de notre moraliste, que lorsque Chateaubriand, comme un jeune dieu ravisseur, parut dans le temple et fit sa proie de la prêtresse, Joubert paraît n'en avoir pas conçu le moindre sentiment de jalousie. Mais les amitiés même les plus pures qui s'établissent entre un homme et une femme ont toujours quelque chose de plus tendre, de plus ému, de plus subtil aussi que les amitiés d'homme à homme ou de femme à femme. Joubert n'était pas insensible au charme délicat qui se dégageait de toute la personne de Mme de Beaumont ; il la comparait à « ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les ans à peine enveloppées d'un corps ». Sa grâce aristocratique était encore relevée aux yeux d'un valétudinaire par cet air de mélancolie attendrissante que tous ses chagrins, — son mariage avait été très malheureux, — joints à la maladie, avaient répandu sur son pâle visage. Enfin elle avait « une admirable intelligence » : elle aimait passionnément les Lettres et le talent, comprenait toutes les idées, et André Chénier et Mme de Staël, avant Joubert et Chateaubriand,

avaient plus d'une fois éprouvé la fine sûreté de son goût. N'ayant pas de convictions fermes, elle sympathisait sans effort avec la pensée d'autrui ; elle excellait à la provoquer, à la faire naître, à la renvoyer épurée, agrandie, fortifiée ; c'était une merveilleuse excitatrice d'esprits. Joubert l'éprouva plus que personne : en aucun temps, les cahiers où il consignait ses pensées ne se remplirent aussi vite que durant l'époque de ses relations avec Mme de Beaumont. « Confidente de mes pensées et de mes erreurs, écrivait-il après sa mort, de mes travaux et de mes écarts, de mes témérités anciennes et de ma sagesse tardive, à qui les dire désormais? Vous étiez pour moi le public. » Dans l'affection qu'il avait pour elle, il entrait non seulement de cette amitié tendre, prévenante, ingénieuse et un peu câline, qui était sa manière propre d'aimer, de cette vigilance inquiète et comme tremblante qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver pour les êtres jeunes, délicats et fragiles, mais encore de l'admiration esthétique, de la reconnaissance intellectuelle, et de ces sentiments complexes et charmants qui sont l'habituel apanage des directions de conscience féminine. Joubert était né un peu directeur de conscience, et son passage aux Doctrinaires n'avait pas été sans fortifier en lui ce don de nature.

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