‹ JoubertChapitre 15 sur 104 · TRISTESSE · texte numérisé non relu

TRISTESSE

A Madame de Beaumont, à Rome. .

Villeneuve-sur- Yonne, 12 octobre 1803.

Si je ne vous ai pas écrit, c'est de chagrin.

Votre départ, dans les fatigues dont vous sortiez, et votre immense éloignement m'ont accablé.

Je ne crois pas avoir éprouvé un sentiment plus triste que celui dont je m'abreuvais tous les matins, comme d'un déjeuner amer, en me disant à mon réveil, depuis votre dernière lettre : Elle est maintenant hors de France, ou elle en est loin, etc.

En d'autres temps, en d'autres circonstances, j'aurais eu, à vous savoir et à vous imaginer en Italie, précisément la moitié du plaisir que je ressentirais à y être moi-même. En ce moment, je n'en ai que la douleur. Vous aviez besoin de repos, et vous allez chercher une activité qui vous épuisera. Il me semblait qu'à chaque pas que vous faisiez et à chaque regard que vous jetiez à droite et à gauche, pendant une si longue route, vous dispersiez par les chemins quelqu'une de vos forces.

Vous êtes arrivée en ce moment ; mais êtes-vous tranquille, êtes-vous en repos, êtes-vous réparée? c'est ce qu'il me sera impossible de croire pendant longtemps. Votre centre est un tourbillon. Quand vous n'y seriez tenue en haleine ou en action que par l'inévitable curiosité qui va vous agiter, elle suffirait pour vous nuire. Mon Dieu ! mon Dieu !... Hâtez-vous, si vous

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voulez que je m'apaise, que je vous pardonne, que je retrouve un peu de paix, hâtez-vous de m'apprendre que vous vous portez mieux, ou je mourrai de rage mue.

Je n'ai jamais entendu dire que l'air de Kome fût bon à rien. Vous me ferez haïr et détester ce heu, dont je rêvais avec tant de déhces, par la seule raison que vous y êtes allée, ce me semble, mal à propos. Si je me trompe, je l'aimerai plus que jamais ; sinon, je le prendrai en guignon éternel, et de la vie je ne voudrai le voir, même en songe et en description.

J'ai rompu, dans ma tristesse et ma mauvaise humeur, toute correspondance avec le monde entier. Je laisse s'entasser les Lettres qu'on m'écrit; je ne les lis même pas tout entières. Je n'écris plus. Enveloppé de mon chagrin, comme d'un manteau brun, je m'y cache, je m'y enfonce, j'y vis sourd et taciturne.

Cependant, il me faut, pour le supporter, quelques distractions, et j'ai pris pour amusement d'immenses et profondes lectures. Tout mon esprit m'est revenu ; il me donne de grands plaisirs, mais une réflexion désespérante les corrompt : je ne vous ai plus, et sûrement je ne vous aurai de longtemps à ma portée pour entendre ce que je pense. Le plaisir que j'avais autrefois à parler est entièrement perdu pour moi. Je fais vœu de silence. Je reste ici l'hiver. Ma vie intime va tout entière se passer entre le ciel et moi. Mon âme conservera ses habitudes, mais j'en ai perdu les déhces.

Vous me recommandez de vous aimer toujours. Hélas! puis-je faire autrement, quelle que. vous soyez, et quoi que ce soit que vous vouliez? Il y avait entre nous une sympathie à laquelle vous avez quelquefois opposé bien des obstacles et des contradictions. Mais, quand mes sentiments sont forts et bien fondés, rien ne peut les changer, les affaiblir ni les suspendre. Personne ne m'a jamais rempli d'un plus solide et plus fidèle attachement que vous.

Je vais écrire un mot à notre pauvre ami (1 ). Je lui dois depuis longtemps une réponse dont je ne puis que le payer bien mal, avec un cœur serré. Il a des peines, je le sais ; au nom de toutes choses, adoucissez-les par votre présence, mais n'allez pas les

(1) Chateaubriand, qui, attaché alors à l'ambassade uV Rome, avait mille difficultés avec l'ambassadeur, le cardinal Fesch.

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partager; vous ne feriez que les doubler et rendre ses chagrins irrémédiables par le mal que vous vous feriez.

Nous parlons sans cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère; Mme Joubért et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce (pie je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous, et qui pourrait vous faire un peu de plaisir, à une épreuve bien rude, en nous réduisant, par le parti que vous avez pris, à l'impossibilité de vous être bons en quoi que ce soit.

Votre lettre datée de Milan, 1er octobre, est arrivée ici le 8. La date qui la terminait portait dans ses caractères une telle empreinte d'accablement et de fatigue, que les larmes m'en sont venues aux yeux.

Ecrivez-nous le plus souvent que vous pourrez. Dans cette variété de lettres, il y en aura peut-être quelques-unes qui me consoleront. J'en ai et j'en aurai longtemps besoin. Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements à me taire à cet égard ; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez affligé mortellement, nous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage d'une affection sans bornes, et que rien ne saurait diminuer le moins du inonde.

Adieu, cause de tant de peines, qui avez été pour moi si souvent la source de tant de biens. Adieu. Conservez-vous, ménagez-vous, et revenez quelque jour parmi nous, ne fût-ce que pour me donner un seul moment l'inexprimable plaisir de vous revoir...

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