‹ JoubertChapitre 16 sur 104 · LE CARACTÈRE DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE CHATEAUBRIAND

A M. Mole, à Paris.

Villeneuve-le-Roi, vendredi 21 octobre 1803.

Je voudrais vous dire aussi quelques mots de ce pauvre Chateaubriand.

60 = .IOUBERT. — CHAP. IV

Il est certain qu'il a blessé dans son ouvrage (1) des convenances importantes, et que même il s'en soucie fort peu, car il croit que son talent s'est encore mieux déployé dans ces écarts.

Il est certain qu'il aime mieux les erreurs que les vérités dont son livre est rempli, parce que ses erreurs sont plus siennes; il en est plus l'auteur.

Il manque à cet égard d'une sincérité qu'on n'a et qu'on ne peut avoir que lorsqu'on vit beaucoup avec soi-même, qu'on se consulte, qu'on s'écoute, et que le sens intime est devenu très vif par l'exercice qu'on lui donne et l'usage que l'on en fait. Il a, pour ainsi dire, toutes ses facultés en dehors, et ne les tourne point en dedans.

Il ne se parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais, à moins que ce ne soit pour savoir si la partie extérieure de son âme, je veux dire son goût et son imagination, sont contents, si sa pensée est arrondie, si ses phrases sont bien sonnantes, si ses images sont bien peintes, etc., observant peu si tout cela est bon ; c'est le moindre de ses soucis.

Il parle aux autres, c'est pour eux seuls et non pas pour lui qu'il écrit ; aussi c'est leur suffrage plus que le sien qu'il ambitionne, et de là vient que son talent ne le rendra jamais heureux, car le fondement de la satisfaction qu'il pourrait en recevoir est hors de lui, loin de lui, varié, mobile et inconnu.

Sa vie est autre chose. Il la compose, ou, pour mieux dire, il la laisse s'arranger d'une tout autre manière. Il n'écrit que pour les autres, et ne vit que pour lui. H ne songe point à être approuvé, mais à se contenter. H ignore même profondément ce qui est approuvé dans le monde ou ce qui ne l'est pas.

Il n'y a songé de sa vie, et ne veut point le savoir. Il y a plus : comme il ne s'occupe jamais à juger personne, il suppose aussi que pe/sonne ne s'occupe à le juger. Dans cette persuasion, il fait avec une pleine et entière sécurité ce qui lui passe par la tête, sans s'approuver ni se blâmer le moins du monde.

Un fond d'ennui, qui semble avoir pour réservoir l'espace immense qui est vacant, entre lui-même et ses pensées, exige perpétuellement de lui des distractions qu'aucune occupation, aucune société ne lui fourniront jamais à son gré, et auxquelles

(1) Le Génie du christianisme.

aucune fortune ne pourrait suffire, s'il ne devenait tôt ou tard sage et réglé. Tel est en lui ce qu'on pourrait appeler l'homme natif. Voici celui de l'éducation.

Il paraît qu'il se proposa ou qu'on lui proposa de bonne heure, pour dernier terme d'ambition, l'honneur d'être un homme de cœur. Si vous y prenez garde, la seule qualité acquise qui ait été imprimée en lui avec force, et qu'il ait invariablement retenue, est celle qui rendrait propre à ce métier, une grande circonspection. Tout transparent qu'il est par nature, il est boutonné par système. Il ne contredit point, il fait très volontiers des mystères de tout. Avec une âme ouverte, il garde non seulement les secrets d'autrui (ce que tout le monde doit faire), mais les siens. Je crois que de sa vie il ne les a bien dits à personne. Tout entre en lui et rien n'en sort. Il pousse les ménagements et la pratique de la discrétion jusqu'à laisser immoler à ses yeux la vérité, et peut-être quelquefois la vertu sans les défendre. II prêterait volontiers sa plume, mais non sa langue, à la plus belle cause du monde. Enfin, dans les épanchemenls et l'abandon même de la société intime, il ne contrarie ses amis qu'avec une répugnance où l'on sent la résistance à l'habitude. Voilà le Chateaubriand social.

Ajoutez à cela quelques manies de grand seigneur, l'amour de ce qui est cher, le dédain de l'épargne, l'inattention à ses dépenses, l'indifférence aux maux qu'elles peuvent cause]-, même aux malheureux ; l'impuissance de résister à ses fantaisies, fortifiée par l'insouciance des suites qu'elles peuvent avoir, en un mot, l'inconduite des jeunes gens très généreux dans un âge où elle n'est plus pardonnable, et avec un caractère qui ne l'excuse pas assez, car, né prodigue, il n'est point du tout né généreux. Cette vertu suppose un esprit de réflexion pratique, d'attention à autrui, d'occupation du sort des autres et de détachement de soi, qu'il n'a pas reçu, ce me semble, infus avec la vie, et qu'il a encore moins songé à se donner.

Le voilà, je crois, tout entier. Le voilà peint et estimé, eu mal, à la ligueur ; je ne crois pas que sa conduite et son caractère puissent mériter un reproche qui ne soit là.

Eh bien ! avec la même franchise et la même sévérité de jugement, je vous dirai, et en opposition avec les circonstances, que s'il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse quelques

£2 , JOUBËRT. — Cil A P. IV =====

étourderies, il ne me paraît pas possible qu'il commette des fautes graves, des fautes qui méritent une disgrâce ; il y a et il y aura toujours en lui un fond d'enfance et d'innocence qui le rendent aussi incapable de torts sérieux que de bienfaits suivis.

Dites-moi donc, au nom du ciel, ce qu'il a fait. Qu'avez-vous vu, qu'avez-vous lu, qu'avez-vous su, qui vous porte à approuver en quelque sorte son malheur? Je croirai aisément que vous et moi, et nous tous, avons le droit de condamner en lui beaucoup de choses ; notre morale et l'amitié nous en donnent le droit ; mais ce droit, faudra-t-il aussi l'accorder à d'autres hommes qui certainement ne le valent pas? J'avais d'abord regardé les rigueurs de Mme de V... comme de forme, comme une manière . de passeport et un droit de péage dont elle avait cru de sa prudence de prémunir sa lettre, pour lui ouvrir tous les passages ; mais la vôtre est survenue et m'embarrasse beaucoup.

J'ai une grande confiance en vos jugements'; elle est naturellement indulgente, et vous naturellement un peu austère (comme il est beau, comme il est bon, comme il est nécessaire et même indispensable de l'être à votre âge, ne fût-ce que pour s'accoutumer à ne pas se faire bon marché à soi-même de sa propre approbation) ; mais vous êtes tous deux justes, et vous n'allez jamais chercher dans votre humeur les règles qu'il faut prendre dans sa raison. Dites-moi donc, en ravision et en dernier ressort, ce qu'il faut que je pense. J'ai écrit à Fontanes pour lui demander des détails ; mais il ne me les donnera pas, et jusqu'ici je n'ai rien su que par vous seul.

Il y a un point essentiel et dont il faut préalablement convenir entre nous, c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable ; que dans le premier cas, nous le défendrons ; dans le second, nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et parlons-en entre nous sans retenue ; vous avez fort bien commencé, vous voyez que je vous suis de près ; achevez, et déterminez-moi irrévocablement, car mon incertitude m'est insupportable... (1).

(I) On a beaucoup usé, et abusé, depuis Sainte-Beuve, contre Chateaubriand, de cette lettre célèbre, et d'ailleurs admirable de pénétration, de lucidité psychologique, mais qui, de l'aveu même de Joubert, ne montre, — un peu férocement, — que le revers de la médaille.

COKItESPONDANCE = G3

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